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La « tête de pont de la démocratie » nous mène à la guerre !

par | Mar 18, 2026 | Théorie-débats | 1 commentaire

Nous republions ci-dessous un article déjà paru il y a près d’un an à l’occasion des 20 ans du NON au référendum de 2005 contre le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Il a été actualisé et enrichi, dans le corps du texte mais aussi avec des notes de bas de page, afin de donner des éléments d’analyse de la situation internationale actuelle. Il est constitué d’une première partie traitant de l’histoire de l’Union européenne et de ses principes fondamentaux, ainsi que d’une deuxième partie traitant du rôle stratégique joué par l’Europe pour l’hégémonisme états-unien. Il se termine par un diagnostic final sur la nécessité de sortir de l’UE. Pour en faciliter la lecture, dont l’auteur a conscience de la difficulté, les passages les plus importants ont été mis en gras.

La « tête de pont de la démocratie » nous mène à la guerre !

La propagande bourgeoise nous répète sans cesse que l’Union européenne est une nécessité et un progrès pour la paix, le développement économique et la démocratie. Mais la réalité est toute autre. En fait, toute l’histoire de la “construction européenne” est l’histoire de l’union monopolistique des capitaux européens et américains dans un contexte de rivalités interimpérialistes et au détriment de la paix, de la démocratie et des travailleurs (1).

I – Origines et histoire de l’Union européenne

1) Aux origines de l’Union européenne

Dès le début de l’entre-deux-guerres, les États-Unis, qui s’étaient alliés à l’entente pour contrer le grand concurrent allemand, ont tout fait pour saboter le traité de Versailles imposé par le capital financier français à l’Allemagne – traité qui prévoyait notamment le paiement des réparations par cette dernière. Leur objectif était de rétablir, sous leur direction et leur domination, la puissance économique de l’Allemagne, un de leurs principaux partenaires économiques avant la guerre, tout en affaiblissant la concurrence des impérialistes anglais et français. Ils ont accompli cela par une succession d’étapes clés : d’abord en contraignant la France à évacuer la Ruhr en 1923, puis en instaurant le plan Dawes en 1924 – mécanisme dual réduisant simultanément les réparations allemandes tout en ouvrant le flux des prêts américains indispensables à la reconstruction industrielle et militaire du Reich. Les accords de Locarno (fin 1925) vinrent ensuite verrouiller diplomatiquement la France, avant que le plan Young (1929) et le moratoire Hoover (1931) ne scellent définitivement l’abandon du système réparatoire.

Mais la France, dans la même logique contradictoire d’intrication des capitaux et de rivalités interimpérialistes, tout en persistant donc à exiger le paiement des réparations, renforça elle-même sa collaboration avec le capital financier allemand dès le début de l’entre-deux-guerres en violant les clauses de désarmement de Versailles qu’elle avait elle-même imposées. Cela commença dès 1920 avec un accord de cartel franco-allemand de la Chimie, s’amplifia avec la création du cartel IG Farben (1925), puis culmina dans des accords déséquilibrés en 1927-1928 entre l’IG Farben et la CMC-Kuhlman. L’industrie lourde suivit le même chemin via le cartel international de l’acier (1926), précurseur de la CECA et, là encore, dominé par le capital allemand auquel s’adjoignirent, en plus des capitaux français, les capitaux britanniques et américains. Ainsi le réarmement du Reich fut-il soutenu par un complexe financier transatlantique, où l’apport américain s’articulait avec la complicité active des capitaux européens. Cette dynamique, nourrie par l’anticommunisme post-1917 et renforcée par le choc de 1929, devait finalement saper les fragiles équilibres européens et précipiter l’humanité vers la Seconde Guerre mondiale.

Cette intrication monopolistique croissante des capitaux sous domination américaine obéit aussi à une logique de maximisation des taux de profit, réalisée par l’augmentation des prix et par la diminution des salaires. Le « modèle social » proposé par les nazis, basé sur l’exploitation absolue des travailleurs, la haine anticommuniste et la destruction des organes de classe du prolétariat, séduisait les capitalistes. C’est d’ailleurs massivement financé par le capital financier allemand et étranger que le NSDAP parvint au pouvoir en 1933. Cela explique les politiques de collaboration de plus en plus actives à partir de 1935 qui, sous couvert d’une volonté d’« apaisement » (appeasement) pour éviter la guerre, laissèrent aux fascistes les mains libres en Éthiopie, en Espagne, en Rhénanie, en Autriche puis en Tchécoslovaquie. Ces politiques furent suivies de ce qui au fond n’en est que la continuation logique, à savoir le « choix de la défaite » (2) de 1940 et la collaboration franco-allemande sous Pétain. Ce processus d’intrication des capitaux franco-allemands, cette fois sous domination allemande et non américaine, se poursuivit naturellement durant l’occupation – sous prétexte notamment d’émanciper l’Europe de la domination américaine – avec la création du Comité automobile européen le 1ᵉʳ novembre 1940 et le cartel de l’assurance en février-mars 1941.

En réalité, ce pseudo-anti-américanisme ne dura pas longtemps, puisque dès juillet 1941, le capital financier commençait déjà à voir que l’Allemagne ne remporterait pas la guerre face à la résistance acharnée des Soviétiques, et que l’Europe d’après-guerre serait dominée par les États-Unis. Cette domination serait fondée sur les 14 points de Wilson. Proposés en 1918, les impérialismes rivaux français et anglais avaient timidement résisté à leur application. Ces points consacraient la liberté de circulation des hommes et des marchandises en Europe, avec union douanière et ouverture au commerce extérieur, cela sans que les États-Unis renoncent à leurs propres barrières protectionnistes. Le but était de permettre aux marchandises américaines, produites en masse depuis 1918 grâce à une économie américaine d’après-guerre florissante, de s’écouler sans entraves sur le marché européen. Cela aboutit au plan White, puis aux accords de Bretton Woods en juillet 1944, qui consacrèrent la domination du dollar sur le monde par la création du Fonds Monétaire International (FMI) puis de la Banque Internationale (future Banque Mondiale) – tous deux sous contrôle américain –, et par la consécration du dollar-or comme unique étalon monétaire mondial.

Puis vint le plan Schuman, porté par le collaborationniste ultraclerical très apprécié des Américains Robert Schuman, débouchant sur le traité de Paris en 1951 qui, dans la droite ligne du cartel international de l’acier de 1926, entérina la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Son but était de mettre en commun les productions françaises et allemandes de charbon et d’acier, c’est-à-dire concrètement de créer un cartel franco-allemand dirigé par la Haute autorité, une entité supranationale indépendante des États et dirigée par de pures technocrates, ancêtre de la Commission européenne. La création de la CECA, entérinant de fait une intégration européenne sectorielle, constitue ainsi le premier pas vers la création d’un marché commun européen sous domination américaine. Dans le même temps, en 1950, un projet d’armée supranationale européenne voyait le jour sous la forme de la communauté européenne de défense (CED), projet avorté en 1954 sous la pression des communistes, des gaullistes et d’une partie de la gauche non communiste. Des tentatives de réactivation du projet ont sans cesse eu lieu depuis, avec une intensité toute particulière depuis la guerre en Ukraine, nous y reviendrons…

La création de la CECA, tout comme ce qui suivra dans les années suivantes, a été imposée par les États-Unis via le chantage au Plan Marshall : les États-Unis conditionnaient les prêts du plan Marshall, nécessaires aux pays européens pour leur reconstruction d’après-guerre, à l’engagement dans un processus de « libération des échanges » et à l’importation de produits américains, pour permettre ainsi une véritable invasion économique et culturelle américaine et une mainmise politique sur les États européens. Les buts étaient multiples : ouvrir le marché européen aux marchandises américaines, soumettre économiquement et politiquement les États européens, contrer les partis communistes dont la propagande trouvait un terreau fertile dans la crise économique d’après-guerre, et réarmer l’Allemagne de l’Ouest afin de constituer un rempart en Europe contre l’URSS, cela dans un contexte de guerre froide et de propagande anticommuniste massive. Ainsi naissait la fameuse « tête de pont de la démocratie ». sur laquelle nous reviendrons également.

En 1957, un pas en avant capital vers « l’intégration européenne » a été fait avec la signature – dans la continuité du Traité de Paris – du Traité de Rome, avec la création de la Communauté économique européenne (CEE) et de la Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA). Ce traité de Rome réalisa les vœux américains exprimés dans les 14 points de Wilson en établissant plusieurs mécanismes clés. Il instaura un marché commun pour l’ensemble des produits, et des règles européennes de concurrence dite « non faussée », qui restreignirent considérablement la capacité des États à réguler leur économie et prohibèrent de facto toute orientation socialiste de la production. Il instaura également une politique agricole commune (PAC), une union douanière dotée d’un tarif extérieur commun (TEC) – limitant ainsi la souveraineté des États en matière de politiques protectionnistes – ainsi que l’abolition des frontières économiques intérieures. Cette dernière mesure permit la libre circulation des marchandises, des travailleurs, des services et des capitaux, créant ainsi un cadre favorable aux intérêts capitalistes par la mise en concurrence des travailleurs et la facilitation des pratiques de délocalisation (le fameux « dumping social »).

En 1986, l’Acte unique européen (AUE) fut signé. Il renforça la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes en créant le « marché unique », c’est-à-dire en supprimant les barrières non tarifaires, en allégeant les contrôles frontaliers et en harmonisant les normes techniques et fiscales. La libre circulation des capitaux, qui était encore soumise à certaines conditions, devint totale et inconditionnée : interdiction pour tout État membre d’empêcher les mouvements de capitaux au sein du marché unique européen, ce qui revint au fond à donner un cadre juridique légal à l’évasion fiscale. Cela permet encore aujourd’hui notamment de faire pression sur les États pour alléger la fiscalité à l’avantage des plus riches et au détriment du financement des services publics et des droits sociaux (voilà la véritable origine du fameux « trou de la sécu »). La propagande bourgeoise a donc d’une certaine manière raison lorsqu’elle critique le programme économique de Mélenchon qui maintient le flou sur la question de la sortie de l’UE (il parle de « désobéir aux traités » : que cela veut-il dire concrètement, si cela n’est pas lié à une sortie de fait de l’UE ?), lorsqu’elle explique que la fiscalité qu’il veut imposer aux grandes fortunes conduira à une fuite des capitaux. Ce qu’elle se garde bien de rappeler par contre, c’est qu’il existe une alternative économique au modèle néolibéral americano-européen, à savoir celui du CNR.

Outre ces réformes visant l’union économique, l’Acte unique européen mit en place les premiers jalons d’une union politique européenne, union politique qui se concrétisera en 1992 avec le traité de Maastricht. L’AUE instaura en effet le vote à la majorité qualifiée au Conseil sur les questions de marché intérieur (jusque-là, grâce à une relative résistance de De Gaulle, les États possédaient un droit de veto qui leur permettait de garder une certaine souveraineté sur ces questions), renforça le rôle du Parlement européen avec l’introduction de la procédure de coopération, et mit en place la coopération politique européenne (CPE) pour coordonner les politiques étrangères des États membres. Par ailleurs, c’est à partir de ces années-là que le droit européen fut officiellement reconnu par la France comme constituant un bloc de constitutionnalité supérieur au droit national (3).

C’est ainsi que le programme du CNR – porté par les résistants communistes –, qui impliquait la nationalisation des secteurs clés de l’économie, un contrôle et une planification économique de l’État social, des droits sociaux garantissant les travailleurs contre l’anarchie de la production capitaliste comme la sécurité sociale et les retraites par répartition, devint dans sa substance purement et simplement illégal. En effet, les nationalisations devinrent légalement quasi irréalisables du fait du principe de la « concurrence libre et non faussée » (4), l’État stratège disqualifié par le droit européen, et la solidarité entre les travailleurs suspecte dans la mesure où elle fausse la concurrence (61). Cela signifie qu’à partir de ce moment-là (la signature de l’Acte unique), le programme du Conseil National de la Résistance ne put plus être défendu dans le cadre des traités européens. Cela signifie aussi que la véritable nature du « projet européen » se manifesta au grand jour : union du capital financier, division des travailleurs, gouvernement technocratique supranational et dépeçage des souverainetés nationales, soumission des peuples aux projets impérialistes du capital financier americano-européen, destruction de toutes les conquêtes sociales des travailleurs et soumission totalitaire au parti unique capitaliste.

Le programme du CNR et l’UE constituent deux projets absolument antagoniques : l’un vise les droits des travailleurs, la souveraineté nationale et populaire et le contrôle de l’économie dans une perspective d’émancipation nationale et sociale, l’autre vise le pouvoir absolu, antidémocratique, antisocial et transnational du capital financier. En d’autres termes, c’est une vision socialiste et une vision capitaliste qui s’opposent. C’est donc en toute logique que la « construction européenne » s’est révélée très clairement être un processus de destruction des acquis du CNR. L’AUE a constitué en cela un moment clé de l’histoire de la « construction européenne » : il correspond au moment où le socialisme comme programme politique concret est devenu purement et simplement illégal et où le capitalisme néolibéral est devenu juridiquement la seule et unique voie possible : « there is no alternative », dixit Margaret Thatcher.

2) 1992 : création officielle de l’Union européenne

En 1992, dans un contexte de chute du bloc soviétique, de réunification de l’Allemagne et de l’apparition de nouveaux marchés à récupérer à l’est, l’Union européenne (UE) est officiellement fondée avec la signature du traité de Maastricht. Alors que la CEE était une union supranationale essentiellement économique, un pas en avant décisif a été fait vers une union politique et monétaire. Sur le plan politique notamment, la libre circulation des personnes a été renforcée grâce à la création de la citoyenneté européenne. Mais cela ne s’arrête pas là.

Le traité de Maastricht est basé sur trois piliers :

  • Le pilier communautaire, qui repose sur des communautés contrôlées par des institutions supranationales puissantes : comprend la CEE, la CEEA devenue EURATOM, et la CECA. Il développe le marché unique européen où la concurrence est « libre et non faussée », réaffirme la primauté du droit européen sur le droit national, et donne un rôle central à la Commission européenne, au Parlement européen et à la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).
  • La politique étrangère de sécurité commune (PESC) : l’UE devient officiellement un acteur diplomatique sur la scène internationale et peut envoyer des missions civiles ou militaires sous mandat du Conseil de l’Union européenne (composé des ministres des Affaires étrangères des États membres). Un premier pas est ainsi fait vers une défense européenne, même s’il n’est pas encore question de créer dans l’immédiat une armée européenne à proprement parler. Contrairement au pilier communautaire, celui-ci n’est pas dirigé par une institution supranationale mais par une coopération intergouvernementale, c’est-à-dire par des ententes entre les différents États membres.
  • La coopération en matière de justice et d‘affaires intérieures (JAI), permettant aux États membres de gérer en commun certaines questions liées à la sécurité intérieure des États membres. Idem, ce pilier repose sur une coopération intergouvernementale et non sur une institution supranationale.

L’Union économique et monétaire (UEM) a été créée dans le but de fixer le cadre pour la création d’une monnaie unique alignée sur le mark, à savoir l’euro, en fixant les fameux « critères de convergence » poussant à la réduction des dépenses publiques : Déficit public < 3 % du PIB, Dette publique < 60 % du PIB, Inflation et taux d’intérêt maîtrisés, Stabilité monétaire. La Banque centrale européenne (BCE) est créée dans le même temps et sera mise en place en juin 1998. Elle est indépendante des États membres, a le monopole d’émission de l’euro, ne peut ni prêter directement aux États, ni financer les déficits publics, et elle est chargée de la politique monétaire européenne et du maintien de la stabilité des prix selon les critères de convergence. Il devint alors en pratique impossible pour les États d’utiliser la création monétaire afin de financer des investissements publics (écoles, hôpitaux, logements sociaux…), et les États durent dorénavant se financer sur les marchés financiers, donc à des taux d’intérêt déterminés par les banques. La politique monétaire fut donc confisquée aux gouvernements des États membres et les politiques publiques soumises aux intérêts du capital financier. (73)

Cette Union économique et monétaire, avec sa monnaie unique, la BCE et ses critères de convergence, a donc accentué le processus de démantèlement du programme du CNR, puisqu’elle empêche d’investir massivement dans les services publics, de relancer l’économie en période de crise par l’endettement public et de financer des politiques sociales ambitieuses. De fait, une seule politique budgétaire est devenue possible : l’austérité et la destruction progressive des services publics et de la sécurité sociale.

Le traité d’Amsterdam a été signé en octobre 1997. Il intègre l’espace Schengen dans le cadre juridique de l’UE et transfère certaines compétences en matière de justice et d’affaires intérieures au niveau communautaire. Le traité a également accru les pouvoirs du Parlement européen en étendant la procédure de codécision et introduit le poste de Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune. Puis le traité de Nice a été signé en février 2001 dans l’optique de réformer les institutions de l’Union européenne pour préparer son élargissement vers l’Est. Il a modifié la composition de la Commission européenne, ajusté la pondération des voix au sein du Conseil de l’UE et étendu le vote à la majorité qualifiée à de nouveaux domaines. Le traité a également renforcé les pouvoirs du Parlement européen et introduit des mécanismes pour prévenir les violations des « valeurs fondamentales » de l’UE. Tout cela renforce les traités précédents, mais surtout prépare un nouveau saut dans la « construction européenne » et la mise en concurrence des travailleurs avec l’élargissement de l’UE vers l’est le 1ᵉʳ mai 2004. L’élargissement de l’UE aux pays de l’ex-bloc soviétique à l’est de l’Europe a rendu possibles des délocalisations massives vers ces pays où les droits des travailleurs étaient quasi inexistants et les salaires très bas, où la fiscalité était extrêmement avantageuse pour les capitalistes, voire quasi inexistante, et une utilisation massive des travailleurs détachés, renforçant ainsi le dumping social et fiscal.

L’UE telle que nous la connaissons aujourd’hui repose sur le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007 et entré en vigueur le 1ᵉʳ décembre 2009. Il modifie le traité de Rome qui est alors rebaptisé « traité sur le fonctionnement de l’Union européenne » (TFUE) et le traité de Maastricht qui est rebaptisé « traité sur l’Union européenne » (TUE). Le TUE et le TFUE constituent les deux traités fondamentaux de l’UE. Reprenant les idées principales du traité établissant une Constitution pour l’Europe (TECE), qui avait été rejeté en France par le Non victorieux au référendum de 2005, et validées cette fois-ci uniquement par voie parlementaire et sans consultation du peuple, le traité de Lisbonne a supprimé les trois piliers du traité de Maastricht pour les fusionner en une seule entité juridique unifiée. La PESC conserve sa nature intergouvernementale mais la JAI est largement supranationalisée en étant intégrée dans le droit commun de l’UE. Une charte des droits fondamentaux ayant valeur juridique contraignante est créée, c’est-à-dire concrètement une sorte de constitution européenne qui ne dit pas son nom et pourtant rejetée par le peuple en 2005. Bref, un pas décisif est encore fait en direction de l’union politique européenne, avec en fond la perspective d’un saut fédéral européen sur le modèle des États-Unis. Mais c’est aussi un pas décisif en direction d’une union militaire qui est fait, puisque le traité de Lisbonne introduit au TUE une « politique de sécurité et de défense commune » (PSDC) – faisant partie intégrante de la PESC –, avec l’article 42 qui contient notamment une clause de défense mutuelle au paragraphe 7, qui stipule que si un État membre subit « une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir ».

Carte du vote en France du référendum du 29 mai 2005. LEMONDE.FR

II- L’UE, « tête de pont de la démocratie » sur le continent eurasiatique

Pour bien comprendre ce qui se joue aujourd’hui en matière de relations et de tensions internationales, il est nécessaire de bien cerner le rôle géostratégique que joue l’UE pour les États-Unis sur le continent eurasiatique. La stratégie des États-Unis depuis la fin de la Première Guerre mondiale est de contenir, et même de repousser, le bloc soviétique afin de le réduire à son expression la plus faible. Cette stratégie est suivie encore aujourd’hui malgré l’effondrement du bloc soviétique. Une fois le bloc soviétique effondré et la Russie réduite à ses frontières nationales, l’objectif a été d’étendre la sphère d’influence américaine toujours plus loin à l’est, d’abord par l’extension de l’OTAN, puis de l’UE, et d’éviter qu’un bloc Russie-Chine-Iran remettant en cause les aspirations américaines à l’hégémonie se constitue.

1) Le rôle stratégique de l’UE pour les États-Unis et la question ukrainienne

Concernant le rôle stratégique de l’UE et de l’OTAN pour les États-Unis, il est intéressant de regarder ce qu’en disait en 1997 le très célèbre géopolitologue américain et conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter de 1977 à 1981 Zbigniew Brzeziński :

« Surtout, l’Europe est la tête de pont géostratégique fondamentale de l’Amérique. Pour l’Amérique, les enjeux géostratégiques sur le continent eurasien sont énormes. Plus précieuse encore que la relation avec l’archipel japonais, l’Alliance atlantique lui permet d’exercer une influence politique et d’avoir un poids militaire directement sur le continent. Au point où nous en sommes des relations américano-européennes, les nations européennes alliées dépendent des États-Unis pour leur sécurité. Si l’Europe s’élargissait, cela accroîtrait automatiquement l’influence directe des États-Unis. À l’inverse, si les liens transatlantiques se distendaient, s’en serait fini de la primauté de l’Amérique en Eurasie. Sa maîtrise de l’océan Atlantique, sa capacité à pénétrer en profondeur sur le continent se trouveraient très limitées. » (5)

Le but, à terme, était d’intégrer la Russie au bloc euro-atlantiste, d’en faire ainsi un État vassal des États-Unis, totalement « démocratisé », c’est-à-dire partie intégrante d’un vaste système mondial néolibéral sous hégémonie américaine. Il est d’ailleurs courant d’entendre dans les médias de propagande que l’OTAN ne constitue pas une menace pour la Russie. Encore une fois, il est intéressant de regarder ce qu’en disait Brzeziński :

« Ce que l’Europe, moderne, riche et démocratique, alliée à l’Amérique, peut apporter à la Russie, aucune autre voie ne peut lui offrir. Ni l’Europe ni l’Amérique ne constituent une menace pour la Russie, tant qu’elle développe un État national et démocratique, sans visées expansionnistes ». (6)

C’est-à-dire, Ni l’Europe ni l’Amérique ne constituent une menace pour la Russie… tant qu’elle accepte de se soumettre au bloc UE-OTAN sous hégémonie américaine ! Conclusion logique : si la Russie ne se « démocratise » pas (comprendre… si elle ne se conforme pas au modèle néolibéral occidental imposé par les États-Unis) et ne développe pas un « État national sans visées expansionnistes » (comprendre… si elle ne renonce pas à redevenir une puissance régionale remettant en question l’hégémonie américaine en Europe de l’Est), alors l’Europe et l’Amérique constitueront une menace pour la Russie. CQFD

Le problème est que la Russie n’a, malgré le désastre économique, politique, culturel, social, idéologique et national qu’a été l’effondrement de l’URSS, jamais renoncé à court et moyen terme à être une puissance a minima régionale et à résister à la vassalisation, et à long terme à redevenir une puissance mondiale pesant dans les relations internationales. Face à cette résistance russe aux aspirations hégémonistes des États-Unis, la stratégie américaine a consisté à essayer de contraindre la Russie à renoncer à ses ambitions (7), cela en intensifiant et en forçant l’expansion du bloc UE-OTAN vers l’est afin de priver la Russie de sa zone d’influence historique en Europe de l’est (8).

À ce titre, l’Ukraine constitue un pivot géopolitique d’importance absolument cruciale, car sans l’Ukraine, la Russie est condamnée à être reléguée au rang d’une puissance simplement moyenne, sans possibilité d’occupation d’une position de domination même régionalement limitée, et incapable de constituer une menace pour l’hégémonie américaine (9). Pour la Russie, se voir coupée de l’Ukraine, c’est se voir coupée d’un pays de dizaines de millions d’habitants culturellement très proches de la Russie, ayant un fort potentiel économique de par ses ressources minières, son industrie et son agriculture, et ayant un accès privilégié à la mer Noire, Odessa étant une ville portuaire stratégique pour les échanges commerciaux avec le monde méditerranéen et au-delà. C’est pourquoi l’Ukraine constitue un enjeu absolument crucial pour la Russie, et par conséquent également, puisqu’une Ukraine sous influence russe signifierait un retour en puissance de la Russie dans la zone centrale et méridionale du continent eurasiatique, pour les États-Unis et leurs vassaux européens.

L’Ukraine a par conséquent constitué une cible privilégiée pour les États-Unis dans leur stratégie de refoulement de la puissance soviétique puis russe (10). La formation progressive d’une anti-Russie via le soutien tacite à l’ultra-nationalisme ukrainien et aux milices néo-nazies et via le soutien actif et revendiqué (11) à la « démocratisation » de l’Ukraine (12) – comprendre… sa libéralisation dans l’optique d’être progressivement intégrée à l’UE-OTAN – a alors été mise en place afin de provoquer une rupture des liens entre l’Ukraine et la Russie (13). Cela a d’abord abouti à ladite « révolution orange » de novembre 2004 qui a permis l’éviction du président élu Viktor Ianoukovytch, jugé trop proche de la Russie, et l’accession au pouvoir du pantin pro-européen à la solde des États-Unis Viktor Iouchtchenko. Puis en 2014, parce que Viktor Ianoukovytch fut réélu et qu’il a refusé de signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne au profit d’un accord avec la Russie, une nouvelle « révolution de couleur », en réalité un véritable coup d’État proeuropéen et antirusse, a été organisée et financée par les États-Unis (14) (15), et armée par les milices paramilitaires ultranationalistes et néonazies de Svoboda, Secteur Droit et Azov.

Ce coup d’État a abouti à la formation d’un gouvernement néofasciste sous la direction du milliardaire Petro Porochenko et à la nomination de néonazis à des postes clés de l’État, comme les membres ou anciens membres de Svoboda Oleksandr Sych – vice-Premier ministre –, Ihor Shvaika – Ministre de l’Agriculture –, Andriy Mokhnyk – Ministre de l’Environnement –, Ihor Tenyukh – Ministre de la Défense –, Oleh Makhnitsky – procureur général par intérim (poste stratégique) –, le membre de Secteur Droit Dmytro Yarosh – Député (2014-2019), Conseiller au ministère de la Défense, commandant de l’Armée des volontaires ukrainiens (UDA) –, ou les membres ou anciens membres du bataillon Azov Vadym Troyan – Chef de la police de Kiev (2014-2021), directeur par intérim de la police nationale (2015-2017) puis vice-ministre de l’Intérieur (2017-2019), –, et Serhiy Korotkykh – Chef du Département de la protection des objets stratégiques (ministère de l’Intérieur). L’influence d’Azov et de son réseau ne s’est pas limitée à des nominations officielles : une partie de l’appareil sécuritaire ukrainien a été restructurée en 2014-2015, notamment avec l’intégration de milices paramilitaires comme Azov dans la Garde nationale. Certains membres d’Azov sont passés par des structures hybrides (unités paramilitaires, forces spéciales, groupes de sécurité privée, etc.), souvent sous tutelle du ministère de l’Intérieur (dirigé alors par Arsen Avakov, qui protégeait politiquement ces réseaux) (16). En plus des postes publics, plusieurs figures d’Azov ont eu une influence informelle, parfois en encadrant des unités territoriales ou des milices urbaines « patriotiques ».

Ce coup d’État s’est accompagné d’une véritable propagande antirusse, notamment par le retrait du russe du statut de seconde langue officielle de l’Ukraine et par l’incendie de la maison des syndicats d’Odessa qui fit mourir le jeune communiste Vadim Papura (17), ce qui a conduit à la formation de gouvernements séparatistes prorusses en Crimée ainsi qu’à Donetsk et Lougansk. La Russie a réagi par l’occupation de la Crimée et le soutien aux forces séparatistes prorusses. Porochenko a alors décidé d’envoyer l’armée et les milices paramilitaires néonazies attaquer les républiques autonomes de Donetsk et de Lougansk, déclenchant une guerre civile ayant provoqué la mort de 14 000 personnes en 8 ans, principalement des civils ou résistants russophones (18). Pendant ce temps, le FMI et l’UE ont imposé des politiques ultralibérales : destruction du code du travail, réduction des subventions sociales, hausse des prix du gaz domestique, signature de l’accord UE-Ukraine en 2017 et demande formelle d’intégration à l’UE et à l’OTAN, etc. Tout cela se fit sur fond de propagande anticommuniste, néonazie et russophobe : retrait du statut du russe comme seconde langue officielle de l’Ukraine en 2014, interdiction du Parti communiste ukrainien en 2015 et destruction des monuments soviétiques avec les lois de décommunisation, réhabilitation des collabos Bandera et Choukhevytch ainsi que de l’UPA, etc.

Suite à ces événements, alors que la Russie était jusqu’à présent considérée comme un État à contenir mais relativement peu dangereux car terriblement affaibli et assimilable à terme au sein du bloc UE-OTAN, elle redevint un danger sérieux pour les aspirations américaines à l’hégémonie. C’est alors que les États-Unis mirent en place des plans actifs pour affaiblir et déstabiliser directement la Russie. Comme l’expliquait en 2016 la RAND Corporation, think tank américain lié à l’US Air Force : « la Russie demeure un pays puissant qui parvient à concurrencer les États-Unis dans quelques domaines clés. Conscients qu’une certaine concurrence avec la Russie est inévitable, les chercheurs de la RAND ont mené une évaluation qualitative des options susceptibles d’imposer des coûts à la Russie, de la déséquilibrer et de la surcharger. » (19) Cela s’est manifesté par un soutien militaire à l’Ukraine, d’abord par l’envoi d’équipements non létaux à partir de 2014, puis d’armes létales à partir de 2017. Sur le plan économique, des sanctions économiques ont été imposées à la Russie. La propagande antirusse a été intensifiée à l’extérieur (soutien à l’ultranationalisme russophobe ukrainien, propagande russophobe au sein des pays de la sphère d’influence américaine et notamment au sein de l’UE) et à l’intérieur de la Russie (soutien à Navalny). La Russie a été isolée diplomatiquement, les liens entre l’UE-OTAN et l’Ukraine renforcés, la présence militaire américaine au sein de l’UE et en Ukraine également, et la militarisation de l’OTAN a été intensifiée (Enhanced Forward Presence (EFP) : forces multinationales stationnées en permanence en Pologne, Estonie, Lettonie, Lituanie et dans la mer noire ; European Deterrence Initiative (EDI) : budget spécial US pour financer infrastructures, exercices, stocks prépositionnés ; construction de bases logistiques, aérodromes, dépôts d’armes dans l’Est de l’Europe ; création de centres de formation : les troupes ukrainiennes sont entraînées par des instructeurs principalement américains ; investissements dans l’amélioration de bases militaires ukrainiennes ; etc.).

Dans le même temps, depuis fin 2011, la Chine est progressivement devenue l’ennemi principal déclaré des États-Unis. Cela s’est manifesté d’abord avec la stratégie dite du « pivot asiatique » (20) sous Obama, puis en décembre 2017 sous Trump avec sa Stratégie de sécurité nationale (NSS) qui a désigné officiellement la Chine comme adversaire stratégique principal des États-Unis avec la Russie (21), puis en 2019 avec l’UE qui a donné à la Chine un statut de « rival systémique promouvant un modèle alternatif de gouvernance » (22). Tout récemment, le Project 2025 de la Heritage Foundation (23), think tank américain qui inspire largement, pour ne pas dire détermine franchement, la ligne politique adoptée par Trump, a placé clairement la Chine en position d’ennemi numéro 1 des États-Unis.

Les événements récents confirment qu’aujourd’hui, et tout particulièrement depuis le début de la seconde investiture de Trump, la Chine est l’ennemi numéro 1 des États-Unis. Le Panama – point stratégique pour l’extension de l’influence économique chinoise en Amérique Latine, dont le canal permet de passer de l’Océan Pacifique à l’Océan Atlantique sans avoir à faire le tour de l’Amérique du Sud – a été la cible de l’administration Trump qui a fait pression pour qu’il se retire de l’initiative « la ceinture et la route » (BRI) (62), pour qu’il autorise le déploiement de militaires américains à proximité du canal (63), et, plus récemment, pour qu’il annule les concessions portuaires accordées au groupe hongkongais CK Hutchinson sur le canal de Panama (64). Les pressions sur le Groenland visent également à contrer l’influence chinoise mais aussi russe (65). L’enlèvement de Nicolás Maduro et de sa femme ainsi que la confiscation du pétrole vénézuélien par les États-Unis attaquent les intérêts financiers chinois (66), et la guerre en Iran vise à attaquer un partenaire stratégique du couple russo-chinois, un membre également stratégique des BRICS+, et un fournisseur majeur de pétrole à la Chine (67) dont, qui plus est, 45 % des importations de pétrole passent par le détroit d’Ormuz.

2) Le problème de l’« opération militaire spéciale » russe

Mais pour revenir à la Russie, malheureusement pour les Américains, ce qu’il fallait éviter arriva. En 2021-2022, les USA commettent des erreurs stratégiques qui vont leur coûter cher. En 2021, les USA renforcent les liens entre l’OTAN et l’Ukraine en vue d’une adhésion future de cette dernière (sommet de l’OTAN à Bruxelles en juin 2021 réaffirmant que l’Ukraine sera membre de l’OTAN, Accord USA–Ukraine en juillet 2021 sur la coopération stratégique, entraînements militaires conjoints, annonce de 60 millions $ d’aide militaire supplémentaire en septembre 2021). Malgré des tentatives de négociations de la part de la Russie avec les États-Unis sur la non adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (24), l’adhésion est réaffirmée constamment au nom du principe de la « porte ouverte » de l’OTAN (25). Comprenant pertinemment ce que signifierait une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, la Russie l’avait désignée comme étant une ligne rouge. Une telle adhésion signifierait en effet une présence militaire américaine accrue en Ukraine, un rapprochement de la puissance nucléaire américaine des frontières de la Russie, et l’existence aux portes de la Russie d’une anti-Russie ayant les mains libres grâce au parapluie militaire otanien. Par ailleurs, après des « révolutions de couleurs » organisées et financées par les États-Unis en Ukraine, en Géorgie, au Kirghizstan et en Serbie dans l’optique d’intégrer ces pays à la sphère d’influence otanienne, ce serait logiquement au tour de la Russie d’être directement menacée par une « révolution de couleur » ayant pour but de la « démocratiser » afin de l’otaniser et de l’européaniser. Compte tenu du renforcement des liens entre l’Ukraine et l’OTAN, il ne manquait plus qu’un élément déclencheur pour que la Russie, mise au pied du mur, décide d’intervenir directement sur le territoire ukrainien.

Cet élément déclencheur arriva le 18 février 2022 lorsque les troupes otano-kieviennes, armées et formées par l’OTAN, intensifièrent brutalement les tirs d’artillerie dans le Donbass (26), violant ainsi massivement le cessez-le-feu et signalant le déclenchement imminent d’un assaut otano-kievien dans le Donbass. Suite à cela, le 21 février, Poutine a reconnu l’indépendance des républiques populaires de Lougansk et de Donetsk et a signé avec elles un accord d’amitié et d’assistance. Celles-ci ont alors demandé l’assistance militaire de la Russie, demande à laquelle la Russie a répondu par le déclenchement de « l’opération militaire spéciale » le 24 février 2022. Le bloc euro-atlantiste s’est dès lors retrouvé à devoir financer et armer massivement l’Ukraine, et les États-Unis enlisés dans un triple front stratégique contre la Russie en Europe, la Chine dans l’Indopacifique et l’Axe de la résistance dirigé par l’Iran au Moyen-Orient. En parallèle, le bloc Russie-Chine-Iran s’est renforcé (27) (28), ce qu’il fallait à tout prix éviter.

Au moment de la seconde investiture de Trump, la Russie dominait – et domine toujours (68) – militairement en Ukraine, la Chine en train de dépasser les États-Unis économiquement et, à terme, militairement, politiquement, culturellement et idéologiquement, et des tensions s’accentuaient dans plusieurs autres zones géostratégiques importantes sur le continent eurasiatique (Proche et Moyen-Orient, Asie méridionale, Indopacifique). Le fait est que les États-Unis risquaient de ne pas pouvoir tenir la concurrence face à la Chine tout en continuant d’armer l’Ukraine face à une Russie qu’il n’était plus pertinent de continuer d’affaiblir puisque « [l]a Russie a déjà été considérablement affaiblie par la guerre, les États-Unis ne verraient donc que des avantages modérés à affaiblir davantage leur adversaire » (29). Par conséquent, les États-Unis devaient procéder à une réallocation stratégique de leurs efforts : idéalement, mettre fin à la guerre en Ukraine pour libérer des ressources, et à tout le moins, revoir la répartition du fardeau avec leurs alliés afin de se concentrer sur l’endiguement – voire le refoulement – de la Chine, objectif prioritaire et constant de la stratégie américaine depuis 2011.

Il ne faudrait pas voir, comme certains par antitrumpisme naïf (oui à l’antitrumpisme intelligent, non à l’antitrumpisme naïf), les négociations de paix tentées par Trump comme étant une simple mascarade visant à tromper la Russie et gagner du temps. Les États-Unis ont objectivement intérêt à un apaisement rapide du conflit en Ukraine pour les raisons suivantes : la Russie est déjà suffisamment affaiblie et la balance bénéfices risques à l’affaiblir encore plus penche plutôt du mauvais côté ; il y a un risque d’extension du conflit avec l’OTAN voir d’utilisation de l’arme atomique par la Russie ; un renforcement très dangereux de l’alliance Russie-Chine-Iran ; un risque de perdre encore des territoires ukrainiens ; la nécessité de faire face à la Chine et à d’autres dangers menaçant la domination américaine sur le continent eurasiatique ; et la guerre est source d’instabilité économique notamment du côté de la tête de pont géostratégique « démocratique » européenne, etc (30).

D’ailleurs en réalité, contrairement à la légende entretenue par une frange soi-disant souverainiste de la droite (Asselineau, Philippot, Dupont-Aignan), Trump, derrière ses discours pseudo-dissidents et bien loin de combattre « l’État profond », ne fait qu’essayer d’appliquer pour l’essentiel ce qui était préconisé début 2023 par la RAND (31), à savoir faire en sorte d’éviter que la guerre se prolonge en :

  • Conditionnant l’aide militaire à l’Ukraine à son engagement à négocier tout en proposant des garanties de sécurité pour l’après-guerre
  • Garantissant la neutralité de l’Ukraine et sa non-adhésion à l’OTAN
  • Établissant des conditions d’allègement des sanctions contre la Russie
  • Considérant que la restauration du territoire ukrainien d’avant 2022, voire d’avant 2014, n’est pas la priorité pour les États-Unis, laissant ainsi ouverte la possibilité d’une reconnaissance de l’annexion de la Crimée, voire de l’annexion des territoires ukrainiens conquis par la Russie depuis 2022.

Mais le problème est qu’à l’heure où la Russie domine militairement sur le terrain, bien qu’affaiblie, on a du mal à voir comment elle pourrait tolérer des garanties de sécurité impliquant la présence de militaires occidentaux en Ukraine. Sergueï Lavrov avait d’ailleurs rappelé début 2025 au moment des premières négociations avec Trump que « la démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine sont également à l’ordre du jour », et Poutine que des négociations ne pourront avoir lieu qu’à condition que les causes profondes de l’intervention militaire russe soient abordées (32). En même temps, les Occidentaux ne peuvent pas laisser l’Ukraine sans « garanties de sécurité », celle-ci étant trop importante pour l’hégémonie euro-atlantiste, d’autant plus depuis l’accord sur les minerais signé fin avril 2025 (33). L’Ukraine de Zelensky, elle, refuse de céder sur la question des territoires. Et elle est d’autant moins sujette à accepter un accord de paix défavorable que l’Europe, sous l’impulsion de Macron, lui donne toutes les garanties d’un soutien occidental jusqu’au bout (34) (35). Ainsi, bien qu’il y ait des raisons de penser que les négociations de paix aient été entamées par Trump avec un objectif réel de faire cesser les combats, cette volonté américaine s’est heurtée jusqu’à présent aux intérêts ukrainiens et européens. Ce qui montre au passage que le bloc euro-atlantiste, bien que dominé par les États-Unis, n’est pas un bloc monolithique entièrement et mécaniquement soumis aux États-Unis et est, comme toute réalité matérielle (36), mû par ses contradictions internes. Cet état de fait a bien été résumé par l’ancien ministre russe Alexander Temerko :

« Regardons la vérité en face. Premièrement, l’Ukraine n’acceptera pas de céder les territoires capturés et la Russie ne peut simplement pas renoncer à ce qu’elle a pris. Deuxièmement, avec un million de personnes tuées ou blessées, des maisons et des familles détruites, des personnes torturées, aucun traité de paix signé par cette génération n’aurait la moindre valeur. Par conséquent, il ne sert à rien de poursuivre une chimère. La solution sera nécessairement complexe et de long terme : la priorité doit aller à l’obtention d’un cessez-le-feu grâce à une pression accrue sur la Russie, à travers de nouvelles sanctions économiques et un effort européen de soutien en armes et munitions à l’Ukraine. » (37)

En tout cas, il est clair qu’à l’heure actuelle, le bloc hégémoniste a surtout besoin de temps. Non simplement pour permettre à l’armée ukrainienne de se reconstituer, mais aussi et surtout pour que l’Europe s’unisse dans une stratégie cohérente de « défense européenne » et militarise son économie en vue de prendre une place de plus en plus importante dans la défense de l’Ukraine. Cela pendant que les États-Unis s’occupent des autres menaces contre leur hégémonie, en premier lieu la Chine.

3) Nécessité d’une Europe de la défense

L’Europe est en effet quelque peu divisée depuis 2022, et même depuis 2014, entre la France qui occupe la place de fer de lance belliciste, et l’Allemagne au bellicisme affirmé mais néanmoins plus hésitant. L’Allemagne était en effet, avant « l’opération militaire spéciale », plus que la France, largement dépendante de la Russie pour son alimentation énergétique en gaz, et entretenait des relations commerciales étroites avec la Russie, notamment dans, outre l’énergie, l’automobile, la chimie et la construction mécanique. Elle a donc logiquement manifesté dans un premier temps une certaine réticence à couper les ponts avec la Russie (39). De plus, historiquement, l’Allemagne a compté sur les États-Unis pour sa défense dans le cadre de la « construction européenne » et de l’OTAN. La constitution d’une défense européenne puissante n’était par conséquent pas une priorité stratégique, au contraire de l’extension et de l’approfondissement de sa zone d’influence économique en Europe de l’Est sous la couverture du parapluie militaire américain. Cet état de fait pouvait difficilement la rendre à l’aise avec l’idée d’un transfert de la charge de la défense militaire européenne des États-Unis vers l’Europe. Bref, manque d’unité stratégique européenne et dépendance militaire aux États-Unis, ajoutés à une fragilité économique post-Covid, ont rendu délicate la question du transfert de la charge de la défense européenne.

La priorité concernant l’Europe aujourd’hui est par conséquent d’augmenter son autonomie stratégique en se dotant d’une stratégie de défense commune, d’augmenter ses capacités de production d’armement et de mobilisation, de prendre les mesures économiques nécessaires au financement de l’économie de guerre, et de renforcer ses liens avec l’Ukraine dans la perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE.

Plusieurs pas en avant ont déjà été faits dans cette direction. D’abord les sanctions économiques infligées à la Russie ont considérablement réduit les relations économiques entre l’Allemagne et la Russie (40). L’Allemagne a notamment été contrainte de sortir progressivement de sa dépendance au gaz russe en se tournant massivement vers le GNL américain : le gaz russe est ainsi passé de 45 % des importations de l’UE en 2021 à 19 % en 2024 (41). Et dans l’optique de rompre avec la dépendance de l’UE au gaz russe, la Commission européenne a présenté une feuille de route visant à stopper les importations de gaz russe en Europe d’ici 2027 (42), cela au risque d’une augmentation des prix de l’énergie. De plus, la nomination de Merz à la chancellerie allemande suivie d’une entrevue avec Macron ayant abouti à une entente sur un projet de conseil commun de défense et de sécurité (43), l’annonce d’un plan de 800 milliards d’euros (44) par Ursula Von der Leyen pour la défense européenne (45), la décision au sommet de l’OTAN 2025 d’imposer aux États membres d’augmenter leur budget militaire de 2 à 5% de leur PIB, et la révision de la doctrine nucléaire annoncée récemment par Macron ouvrant la perspective d’une défense nucléaire européenne (34), constituent des avancées considérables vers une stratégie commune de défense européenne, cela au prix de nos retraites et de restrictions budgétaires en matière de santé et de protection sociale (46). Nous voyons donc que l’UE, sous l’impulsion de Macron (47), est prête à adopter la ligne la plus dure concernant l’Ukraine. Et de fait, c’est la zone d’influence européenne orientale, notamment allemande, qui se joue, zone d’influence fondamentale, comme nous l’avons vu précédemment, pour mettre en concurrence les travailleurs d’Europe et ainsi réduire les salaires, casser le code du travail et briser la sécurité sociale.

Sans les pays d’Europe de l’Est, c’est toute l’économie allemande qui risque d’entrer dans une crise potentiellement mortelle pour les vœux allemands de puissance européenne. Après l’élargissement de l’UE vers l’est (2004–2007), l’Allemagne a massivement délocalisé des segments industriels vers des pays comme la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie ou la Hongrie. Ceux-ci offrent une main-d’œuvre qualifiée à bas coût, une proximité géographique et une stabilité politique relative. Cette dynamique a abouti à une intégration verticale des chaînes de valeur : les pays d’Europe de l’Est produisent des composants, des pièces détachées ou réalisent des étapes intermédiaires (montage, assemblage), tandis que l’Allemagne se réserve les étapes à haute valeur ajoutée (ingénierie, conception, commercialisation). Ce schéma est particulièrement visible dans l’industrie automobile, la mécanique de précision et l’électrotechnique. En 2022, le commerce de l’Allemagne avec l’Europe centrale et orientale a atteint 562 milliards d’euros, un record (70). La Pologne est devenue le cinquième partenaire commercial de l’Allemagne, devant l’Italie ou le Royaume-Uni (71). L’Allemagne dépend de la région est-européenne non seulement pour sa production industrielle, mais aussi comme marché d’exportation. Depuis le début du XXI siècle, l’Allemagne a donc intégré l’Europe de l’Est dans son modèle industriel comme atelier de production à bas coût, essentiel à sa puissance exportatrice. Dans cette logique, la question ukrainienne représente à la fois un risque et une opportunité : la guerre menace la stabilité de cette zone clé pour l’économie allemande, mais l’Ukraine elle-même pourrait, à terme, devenir un nouveau maillon de ce réseau industriel. Le soutien allemand à Kiev s’explique donc autant par des raisons géopolitiques que par une volonté de préserver et d’étendre son espace économique à l’Est.

Contrairement à l’Allemagne, la France n’a pas développé une forte interdépendance industrielle avec l’Europe de l’Est. Ses liens économiques avec la région sont plus limités et centrés sur les services, la finance et quelques secteurs stratégiques (énergie, infrastructures). La question ukrainienne y est donc moins liée à une logique de coproduction qu’à des enjeux géopolitiques : la défense de l’ordre européen face à la Russie. Le soutien français à l’Ukraine répond surtout à des impératifs géopolitiques et à la volonté de mettre en avant le rôle de la France dans « l’équilibre européen ». Et elle a grâce à Trump une occasion en or de jouer ses cartes pour le leadership européen, la ligne de la France étant depuis les débuts de la « construction européenne » celle d’un renforcement de l’autonomie stratégique et politique européenne en matière de défense, là où l’Allemagne avait une doctrine plus rattachée au parapluie militaire américain.

Qu’il en ait conscience ou non – peut-être avons-nous là une ruse de l’Histoire –, les tendances actuelles, du fait des actions de Trump, semblent aller dans le sens de la voie tracée depuis longtemps par les grands stratèges américains, notamment Brzeziński, qui expliquait que le soutien au projet européen allait à long terme aboutir à une UE de plus en plus autonome et traitant « d’égal à égal » avec les USA (égalité formelle bien entendu conditionnée par un alignement stratégique sur les États-Unis qui maintiendraient leur leadership) :

« En paroles comme en actes, il est important qu’elle [l’Amérique – ndlr] rappelle sa volonté de traiter un jour d’égal à égal avec l’Union européenne, sur toutes les questions de politique et de sécurité internationale, et qu’elle ne la considère pas comme un marché commun régional, constitué de pays liés aux États-Unis par l’OTAN. […] Dès que l’Europe trouvera une véritable identité politique et délèguera à l’Union européenne les fonctions d’un gouvernement supranational, l’OTAN devra procéder à sa réforme sur la base de l’équation 1 + 1 (les Etats-Unis à égalité avec l’Union européenne). » (48)

Il est à ce sujet significatif qu’un repartage partiel des postes de commandement de l’OTAN ait eu lieu début 2026 (69).

Brzeziński précise ensuite concernant le rôle de la France :

« L’intérêt des États-Unis consiste à exploiter la position dominante de l’Allemagne dans l’Europe atlantiste sans provoquer les inquiétudes de la France, de la Grande-Bretagne ou d’autres pays européens. […] À long terme, la France est un partenaire indispensable pour arrimer définitivement l’Allemagne à l’Europe. […] À long terme, […] le leadership allemand ne saurait être le moteur de la construction européenne. […] L’Europe ne se réalisera pas sous l’égide de Berlin. Voilà pourquoi l’Allemagne a besoin de la France, et l’Europe des relations franco-allemandes. Voilà pourquoi, encore, l’Amérique ne saurait choisir entre l’Allemagne et la France. » (49)

Ainsi, bien loin de l’idée stupide et naïve des Asselineau et compagnie selon laquelle il provoquerait une révolution géopolitique en déstabilisant l’UE, Trump tend au contraire à renforcer, encore une fois qu’il le veuille ou non et qu’il en ait conscience ou non, les relations franco-allemandes et à réduire la frilosité allemande en matière d’unité et d’autonomie stratégique européenne.

4) La « guerre commerciale » des États-Unis contre la Chine

Concernant la “guerre commerciale” lancée par Trump, elle s’inscrit elle aussi pour les États-Unis dans une logique antichinoise (50). Il s’agit de forcer les autres pays à s’éloigner de la Chine et à se laisser vassaliser par les États-Unis. En particulier, il s’agit de faire pression sur l’Europe, notamment pour la contraindre à se détourner de la Chine et pour se tourner d’autant plus vers les États-Unis (51) (52), et de forcer l’UE à renégocier les accords commerciaux américano-européens en faveur des États-Unis. Le Project 2025 de la Heritage Foundation explique à ce sujet :

« le commerce transatlantique représente une part importante de l’économie mondiale, et il est dans l’intérêt national des États-Unis de l’amplifier, notamment parce que cela implique de sevrer l’Europe de sa dépendance à la Chine. Cependant, des tensions commerciales transatlantiques perturbent également les relations entre les États-Unis et l’UE et cela a été évident sous toutes les administrations. Les États-Unis doivent entreprendre une révision complète des accords commerciaux entre l’UE et les États-Unis afin de garantir un traitement équitable des entreprises américaines et de construire une réciprocité productive. » (53)

Bien entendu, compte tenu de l’extrême concentration des capitaux américains et européens, aucune « guerre commerciale » réelle n’est envisageable entre les deux (54). La « guerre commerciale » entre les USA et l’Europe n’est qu’une représentation théâtrale cachant de simples renégociations d’accords commerciaux entre capitalistes dominants et dominés.

En outre, comme nous l’expliquions dans un autre article (55) datant du 28 janvier 2025 – soit du tout début du second mandat de Trump –, il s’agit aussi pour les États-Unis d’augmenter leur production industrielle et de militariser l’économie afin de préparer le pays à la guerre. Ainsi nous disions :

« par ces mesures [tarifaires – ndlr], Trump prend acte du fait que la domination mondiale de l’économie américaine est terminée, que celle-ci ne tiendra pas face à la montée des BRICS, au premier rang desquelles se trouve la Chine, et que la seule solution restante réside dans la militarisation de l’économie en vue de la guerre impérialiste pour le repartage du monde. Ces politiques auront certes probablement pour effet un ralentissement de la production économique américaine globale et un isolement économique, mais elles auront aussi pour effet une augmentation de la production industrielle (+2,2 %), et avec elle une croissance de l’industrie militaire. […] En somme, ces politiques de protectionnisme économique s’inscrivent dans le cadre d’une économie de guerre, et sont nuisibles aussi bien pour la paix, pour l’économie mondiale comme pour l’économie américaine, et pour l’ensemble de tous les travailleurs du monde. »

Là où la plupart des analyses se contentent d’expliquer superficiellement que l’administration Trump est incompétente puisque ses politiques économiques ont un effet indésirable prévisible sur un certain nombre de critères économiques globaux pour les États-Unis tels que l’inflation, la production économique globale, l’emploi, la santé des entreprises, les revenus des travailleurs, l’économie mondiale, etc., notre analyse permet au contraire de comprendre la rationalité sous-jacente à ces mesures : militariser l’économie américaine au détriment des intérêts de la grande majorité du peuple, et en particulier au détriment des travailleurs, cela pour tenter de sauvegarder par la force l’hégémonie américaine sur le monde contre la Chine. Notre prévision sur la hausse de la production industrielle due aux politiques tarifaires s’est à ce jour confirmée, puisqu’une récente étude datant du 2 mars 2026 (72) tend à montrer, toutes précautions gardées, que les mesures tarifaires de Trump ont effectivement permis une augmentation de la production industrielle (+2,1 % entre janvier 2025 et janvier 2026), donnant la courbe d’évolution de la production industrielle de fabrication suivante :

Graphique : Le laboratoire budgétaireSource : Réserve fédérale via Haver Analytics, analyse de The Budget LabCréé avec Datawrapper

Là encore, le Project 2025 de la Heritage Foundation expliquait très bien le but de ces politiques :

« Les États-Unis d’Amérique sont la superpuissance dominante et demeurent l’arsenal mondial de la démocratie. Pour maintenir ce positionnement mondial – et ainsi protéger au mieux le pays et nos propres institutions démocratiques –, il est essentiel que les États-Unis renforcent leur base industrielle manufacturière et de défense tout en garantissant la fiabilité et la résilience de leurs chaînes d’approvisionnement dispersées à travers le monde. Cela nécessitera impérativement la relocalisation d’une partie importante de la production actuellement délocalisée par les multinationales américaines. La politique commerciale peut et doit jouer un rôle essentiel dans la renaissance de la base industrielle manufacturière et de défense américaine. » (56)

Enfin, en augmentant les tarifs contre la Chine, il s’agit essentiellement d’essayer de découpler l’économie américaine de l’économie chinoise :

« La leçon claire tirée des administrations Obama et Trump est que la Chine communiste ne négociera jamais de bonne foi avec les États-Unis pour mettre fin à son agression. Le président Trump a également tiré une leçon tout aussi claire, qu’il était prêt à mettre en œuvre lors d’un second mandat : la meilleure option politique consistait à se découpler économiquement et financièrement de la Chine communiste, car de nouvelles négociations seraient à la fois vaines et dangereuses. » (57)

III- 21 ans après le NON, redisons NON… sur un autre ton !

L’UE est, nous l’avons vu, synonyme de contre-révolution sociale, de dictature supranationale au service des États-Unis, et de guerre. Nous n’avons pas d’avenir au sein de cette UE belliciste et réactionnaire. Il y a 21 ans, les bourgeois ont voulu nous « faire participer » à la construction européenne en invoquant un plébiscite pour l’UE déguisé en référendum. Malgré leur intense propagande médiatique en faveur de l’UE, ce plébiscite a échoué, puisque nous avons dit NON à la constitution européenne. Nous l’avons quand même eue 2 ans plus tard sous Sarkozy avec le traité de Lisbonne, adopté sans consultation populaire. Et pour cause : l’UE est une nécessité pour la bourgeoisie. Elle constitue un enjeu économique et géostratégique primordial pour les États-Unis, elle est la « tête de pont de la démocratie » sur le continent eurasiatique. Si les États-Unis perdent l’Europe, c’est leur hégémonie sur le continent eurasien qu’ils perdent : « sur la périphérie occidentale, l’éviction des États-Unis par ses partenaires signerait la fin de la participation américaine au jeu d’échecs eurasien » (59).

Le capital financier européen quant à lui joue ses profits. Sans progression de la « construction européenne », pas de « concurrence libre et non faussée », pas de « libre circulation des hommes, des biens, des capitaux et des services », bref moins de facilités pour faire du chantage à la délocalisation et au dumping social, un rapport de forces contre les travailleurs moins favorable, et des possibilités de réalisation de leurs ambitions impérialistes réduites. À l’heure où l’Union européenne se trouve confrontée à des problèmes économiques, politiques et géopolitiques profonds, et où la crise de la rentabilité et la remise en cause de l’impérialisme occidental battent leur plein, ralentir le pas en direction de l’Europe supranationale n’est pas une option pour la bourgeoisie. Par conséquent, il ne suffira pas de dire NON… car du consentement de Marianne (60), les capitalistes n’ont cure. Ce n’est pas en priant nos gouvernements d’écouter le peuple que nous pourrons sortir du carcan euro-austéritaire et reprendre le chemin du progrès social. Nous devrons briser nous-mêmes les chaînes de l’Union européenne. Et cela ne sera possible qu’en se mobilisant massivement et en s’organisant contre la bourgeoisie.

À l’heure où elle veut nous envoyer faire la guerre à la Russie, répondons-lui en lui faisant la guerre à elle, car notre véritable ennemi est dans notre propre pays !

William – JDM

Article original : https://jeunessedumonde.fr/2025/05/29/la-tete-de-pont-de-la-democratie-nous-mene-a-la-guerre/

Notes :

(1) Ce qui suit sur les origines de l’UE est en très grande partie tiré de Annie Lacroix-Riz, Aux origines du carcan européen : la France sous influence allemande et américaine, Paris, Delga, 2016.

(2) Annie Lacroix-Riz, Le choix de la défaite.

(3) C’est le 20 octobre 1989 avec l’arrêt Nicolo que le Conseil d’Etat en France reconnaît pleinement la primauté du droit international, et donc du droit européen, sur le droit national.

(4) L’UE prétend défendre une « concurrence libre et non-faussée » et utilise cette prétention pour imposer aux États membres, et en particulier à la France, l’ouverture des monopoles publiques à la concurrence. Mais justement, c’est bien aux monopoles publiques que l’UE fait la guerre… au bénéfice des monopoles privés !

(5) Zbigniew Brzeziński, Le grand échiquier : l’Amérique et le reste du monde, Fayard, 2016, p. 88.

(6) Ibid, p. 157.

(7) « A plus long terme elle [l’Amérique – ndlr] doit encourager la transformation démocratique et le redressement économique en Russie. Il est indispensable qu’elle contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie, qui ferait obstacle à son objectif géostratégique numéro un : la mise sur pied d’un vaste système euro-atlantique, auquel la Russie elle-même a intérêt, puisqu’elle pourrait s’appuyer dessus pour garantir sa sécurité et sa stabilité. » (Ibid, p. 121).

(8) « La stabilisation économique et politique des nouveaux États contraint la Russie à une redéfinition historique de son identité. En conséquence, le soutien aux nouveaux États postsoviétiques, c’est-à-dire l’illustration du pluralisme politique dans l’aire de l’ex-Union soviétique, orientera la Russie vers l’option européenne. Parmi ces États, trois possèdent une importance géopolitique particulière, l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan et l’Ukraine. » (Ibid, pp. 159-160)

(9) « L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’État russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante de l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. […] Pour Moscou, […] rétablir le contrôle sur l’Ukraine – un pays de cinquante-deux-millions d’habitants doté de ressources nombreuses et d’un accès à la mer Noire –, c’est s’assurer les moyens de redevenir un État impérial puissant, s’étendant sur l’Europe et l’Asie. La fin de l’indépendance ukrainienne aurait des conséquences immédiates pour l’Europe centrale. La Pologne deviendrait alors le pivot géopolitique sur la bordure orientale de l’Europe unie. » (Ibid, pp. 74-75.)

(10) À noter que la question ukrainienne n’est pas nouvelle. Pour les impérialistes, cette « caverne d’Alibaba » a été une cible privilégiée : d’abord pour les allemands lors de la Première Guerre mondiale puis de la Seconde Guerre mondiale, ensuite pour les États-Unis (Annie Lacroix-Riz, « Impérialismes dominants en Ukraine de l’avant 1914 au sauvetage-recyclage germano-américain des criminels de guerre banderistes (1890-1990) » in Maxime Vivas, Aymeric Monville, Jean-Pierre Page (Dir.), La Russie sans œillères : du conflit en Ukraine au tournant géopolitique mondial, Paris, Delga, 2022.

(11) https://fr.sputniknews.africa/20250204/lusaid-a-injecte-un-milliard-de-dollars-en-ukraine-pour-soutenir-les-revolutions-de-couleur-1070491323.html

(12) https://colorrevolutionsandgeopolitics.blogspot.com/2011/07/template-revolutions-marketing-us.html

(13) https://www.les-crises.fr/u4-3-le-role-des-americains-et-des-europeens/

(14) https://www.les-crises.fr/la-face-cachee-de-la-crise-ukrainienne/

(15) https://www.youtube.com/watch?v=6VO0f43dcLQ&list=FLbTteALoYOupb-ua0wASyNg&index=6

(16) https://uacrisis.org/en/64197-paramilitary-natsionalni-druzhyny?

(17) https://www.initiative-communiste.fr/articles/international/odessa-justice-pour-vadim-et-les-autres/

(18) https://fr.wikipedia.org/wiki/Pertes_humaines_pendant_la_guerre_russo-ukrainienne

(19) https://www.rand.org/pubs/research_briefs/RB10014.html

(20) https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2011/11/17/remarks-president-obama-australian-parliament

(21) https://trumpwhitehouse.archives.gov/wp-content/uploads/2017/12/NSS-Final-12-18-2017-0905.pdf

(22) https://commission.europa.eu/document/download/1fedf472-1554-416e-8351-1346f80a4ff8_en?filename=communication-eu-china-a-strategic-outlook.pdf

(23) The Heritage Foundation, Mandate for Leadership : The Conservative Promise, The Heritage Foundation, 2023. (https://www.democracydocket.com/wp-content/uploads/2024/06/2025_MandateForLeadership_FULL.pdf)

(24) https://www.france24.com/fr/europe/20211218-ukraine-les-%C3%A9tats-unis-pr%C3%AAts-%C3%A0-discuter-des-propositions-s%C3%A9curitaires-de-la-russie

(25) https://www.donbass-insider.com/fr/2022/01/15/rapport-de-situation-hebdomadaire-du-donbass-video-15-janvier-2022/

(26) https://www.donbass-insider.com/fr/2022/02/19/rapport-de-situation-hebdomadaire-du-donbass-special-militaire-video-19-fevrier-2022/

(27) https://lanouvelletribune.info/2025/01/chine-russie-un-partenariat-strategique-renforce/

(28) https://www.initiative-communiste.fr/articles/international/a-propos-du-recent-accord-strategique-entre-la-russie-et-liran/

(29) https://www.rand.org/pubs/perspectives/PEA2510-1.html#fnb18

(30) https://www.rand.org/pubs/perspectives/PEA2510-1.html#fnb18

(31) https://www.rand.org/pubs/perspectives/PEA2510-1.html#fnb18

(32) https://www.msn.com/fr-fr/actualite/monde/la-russie-rejette-l-accord-de-paix-du-pr%C3%A9sident-trump/vi-AA1DT5OC

(33) https://fr.euronews.com/my-europe/2025/05/02/toute-nouvelle-aide-militaire-americaine-a-lukraine-liee-a-laccord-sur-les-minerais

(34) https://jeunessedumonde.fr/2026/03/03/macron-et-la-dissuasion-avancee-vers-une-europe-supranationale-sous-parapluie-nucleaire/

(35) https://www.lefigaro.fr/international/macron-merz-starmer-et-tusk-a-kiev-pour-afficher-l-unite-de-l-union-europeenne-derriere-l-ukraine-20250510

(36) https://vivelemaoisme.org/mao-zedong-de-la-contradiction-%E2%88%92-1937/

(37) https://www.lefigaro.fr/vox/monde/pendant-que-les-americains-renoncent-le-president-macron-prend-les-renes-du-soutien-europeen-a-l-ukraine-20250507

(38) https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/26/strategie-de-defense-nationale-des-etats-unis-le-texte-integral/

(39) https://www.netpublic.fr/blog/allemagne-risques-dune-rupture-du-commerce-avec-russie/?

(40) https://www.euractiv.fr/section/international/news/les-exportations-allemandes-vers-la-russie-chutent-de-plus-de-50-en-2022/?

(41) https://www.letemps.ch/economie/energie/l-union-europeenne-presente-sa-feuille-de-route-pour-en-finir-avec-le-gaz-russe-d-ici-fin-2027

(42) https://www.challenges.fr/entreprise/energie/fin-des-importations-de-gaz-russe-lue-peut-elle-vraiment-atteindre-lindependance-energetique_603925

(43) https://www.rtl.fr/actu/international/l-allemagne-et-la-france-vont-mettre-en-place-un-conseil-de-defense-et-de-securite-commun-annonce-emmanuel-macron-7900502322

(44) https://jeunessedumonde.fr/2025/03/05/800-milliards-deuros-la-commission-europeenne-veut-mettre-larmee-europeenne-sur-les-rails/

(45) https://www.publicsenat.fr/actualites/international/defense-europeenne-que-contient-le-plan-annonce-par-ursula-von-der-leyen

(46) https://www.initiative-communiste.fr/articles/au-parlement-europeen-le-secretaire-de-lotan-ordonne-pour-depenser-plus-pour-la-guerre-de-reduire-notre-sante-notre-retraites-et-notre-securite-sociale/

(47) https://jeunessedumonde.fr/2025/03/11/pendant-que-des-negociations-de-paix-sont-en-cours-entre-trump-et-poutine-macron-et-lue-arment-leurope/

(48) Le grand échiquier, op.cit, p. 109.

(49) Ibid, pp. 110-112.

(50) https://jeunessedumonde.fr/2025/05/01/la-guerre-commerciale-est-lantichambre-de-la-guerre-mondiale-stoppons-les/

(51) https://jeunessedumonde.fr/2025/05/14/trump-lunion-europeenne-et-leconomie-de-guerre/

(52) https://www.portail-ie.fr/univers/2025/la-guerre-commerciale/

(53) Mandate for Leadership, op.cit, pp. 187-188.

(54) https://jeunessedumonde.fr/2025/03/16/lue-soppose-t-elle-aux-usa/

(55) https://jeunessedumonde.fr/2025/01/28/trump-et-le-protectionnisme-une-fausse-solution-aux-contradictions-du-capitalisme-un-veritable-symptome-de-sa-putrefaction/

(56) Mandate for Leadership, op.cit, p. 765.

(57) Ibid, p. 787.

(59) Le grand échiquier, op.cit, p. 62.

(60) https://georges-gastaud.com/publications/parution-de-marianne-ne-consent-pas/

(61) Depuis les arrêts Viking et Laval (2007), la CJUE (Cour de justice de l’Union européenne) a établi une jurisprudence selon laquelle le droit de grève doit être limité par les libertés économiques fondamentales du TCE (aujourd’hui le TFUE), telles que la « libre circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux », et ne doit pas entraver le marché commun. Une grève impliquant des restrictions des droits communautaires européens fondamentaux peut être autorisée « à condition qu’il soit établi qu’elles sont aptes à garantir la réalisation de l’objectif légitime poursuivi et ne vont pas au-delà de ce qui est nécessaire pour atteindre cet objectif » (Viking, paragraphe 90 (https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/ALL/?uri=CELEX:62005CJ0438)). Par ailleurs, ces arrêts stipulent que le droit de l’Union prime sur le droit national des États membres. Ainsi, une grève peut être interdite si elle contrevient aux libertés économiques fondamentales stipulées dans les traités de l’UE, même si le droit national l’autoriserait. Autrement dit, l’UE limite drastiquement le droit de grève dans les transports, mais aussi la souveraineté juridique des États membres. L’UE étant une construction capitaliste néolibérale fondée sur la « concurrence libre et non faussée », il en découle que le droit de grève est subordonné au respect du sacro-saint « marché commun », censé agir librement sans entrave.

(62) https://theconversation.com/us-pressure-has-forced-panama-to-quit-chinas-belt-and-road-initiative-it-could-set-the-pattern-for-further-superpower-clashes-249093

(63) https://www.leparisien.fr/international/etats-unis/le-panama-autorise-le-deploiement-de-militaires-americains-a-proximite-du-canal-11-04-2025-MSBKTRED4VGUBJZYP7CHSJZE4U.php?at_medium=sl&at_campaign=345

(64) https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20260205-canal-panama-chine-etats-unis-trump-influence-amerique-latine

(65) https://jeunessedumonde.fr/2026/02/24/larctique-signe-du-retard-et-declin-etats-uniens/

(66) https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/01/09/la-confiscation-du-petrole-du-venezuela-par-les-etats-unis-heurte-les-petites-raffineries-et-les-interets-financiers-chinois_6661112_3234.html

(67) https://jeunessedumonde.fr/2026/03/02/sur-la-guerre-en-iran/

(68) https://jeunessedumonde.fr/2026/03/02/sur-la-guerre-en-iran/

(69) https://euractiv.fr/news/washington-cede-des-responsabilites-du-commandement-de-lotan-a-leurope-mais-conserve-les-leviers-cles/

(70) https://www.investing.com/news/economic-indicators/german-trade-with-central-and-eastern-europe-at-record-high–business-group-3010448?

(71) https://www.gov.pl/web/development-technology/new-opening-in-polish-german-relations?

(72) https://budgetlab.yale.edu/research/tracking-economic-effects-tariffs

(73) Voir pour une mise en relation avec le problème du budget de la France l’article sur le plan Barnier paru dans JDM papier, janvier 2024, page 2 (https://jeunessedumonde.fr/bimensuel/jdm-janvier-2024/), et cet article plus récent sur le plan Lecornu (https://jeunessedumonde.fr/2025/12/29/loi-speciale-votee-pour-la-deuxieme-annee-consecutive-symptome-de-la-crise-politique-de-letat-bourgeois/)

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1 Commentaire

  1. GHERARDI épouse LEONARD

    REFLEXION
    Dans un monde dominé par l’injustice économique, la dégradation de l’environnement et la violence structurelle, nous sommes obligés de nager contre le courant.

    Un réseau international antimilitariste et pacifiste, travaillant pour un monde sans guerre. Lutter pour l’abolition de la guerre avec des moyens non violents pour des fins purement défensives, défense construction d’ « armées de la paix »  basé sur le Shanti Sena de Gandhi.                                                                                                                                                                                                                             Supprimer les causes de la guerre signifie aussi analyser les structures d’exploitation et d’inégalité, les idéologies misanthropes et haineuses, et comment nous interagissons avec la nature et toute forme de vie. 

    [email protected]

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  1. Rassemblement "ni OTAN, ni armée européenne" à Dijon : entre vrai et faux pacifisme - Jeunesse du monde - […] (7) https://jeunessedumonde.fr/2026/03/18/la-tete-de-pont-de-la-democratie-nous-mene-a-la-guerre-2/ […]

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