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Solidarité et lutte contre l’exploitation : deux enjeux pour un changement de société 

par | Juil 14, 2026 | Théorie-débats | 0 commentaires

L’heure est grave et, peu importe où nos yeux se posent, la situation est catastrophique. À l’heure où nous rédigeons ces lignes, c’est près de 16 % de la population de France qui est en situation de précarité alimentaire[1]. Plus de 30 % des Français ont des difficultés pour se procurer une alimentation saine et faire trois repas par jour. Moins visible, c’est aussi en matière d’hygiène que la qualité de vie des Français baisse : 47 % des Français ont déjà réduit leurs achats en produits d’hygiène pour des raisons budgétaires, 17 % déclarent devoir choisir entre s’alimenter et se tenir propre[2]. Le renoncement à ces types d’achat est d’autant plus marquant lorsque cela touche des familles monoparentales composées soit d’une famille, soit d’un travailleur pauvre. Pour parler d’une précarité spécifiquement féminine, nous pouvons mentionner la précarité menstruelle qui touche quasiment 1/3 des femmes. Hors du secteur de la consommation, le mal-logement fait rage et les morts de la rue s’empilent. Sans même toucher le fond, la qualité de vie générale chute. Pour ceux qui ont la “chance” d’avoir un travail, cela ne signifie pas qu’ils soient mieux lotis. En effet le phénomène des travailleurs pauvres est largement répandu car il toucherait entre 1 et 2,3 millions de personnes en France. Cette situation d’ensemble est celle qui a donné des révoltes comme le mouvement des Gilets jaunes. 

La cause de cette détresse ? On pourrait citer pêle-mêle la hausse de l’énergie, des loyers, des produits de première nécessité, de l’absence d’augmentation salariale générale ou du nombre de logements, la désertification des services publics, etc. Et si nous interrogeons le problème fondamental de société, la cause porte un nom : celle de l’exploitation capitaliste. Cette exploitation qui, pour maximiser la plus-value des grosses entreprises, nous paye toujours moins pour la valeur de ce que nous produisons, nous licencie à tour de bras, rend difficile l’accès au chômage, redirige les impôts des travailleurs français pour les transformer en aides aux entreprises et fait augmenter les prix des biens et services essentiels à notre survie dans le seul but de maintenir leur taux de profit. Cette même exploitation qui, dans la même logique, va toujours vers la destruction de l’environnement dans lequel nous vivons, quitte à risquer de faire disparaître le vivant de la surface de la Terre. 

Différentes voies s’offrent à nous pour lutter contre ce fléau, pas forcément contradictoires entre elles : lutter politiquement pour un changement de société ; lutter syndicalement pour faire reculer l’exploitation sur le lieu de travail ; agir de manière solidaire pour s’attaquer de manière urgente aux conséquences de cette organisation, y compris environnementale, de la société. Sur cette dernière lutte, celle-ci peut prendre différentes formes impliquant différentes idéologies, pas forcément contradictoires les unes avec les autres, et dont une forme est celle que nous priorisons.

I) Différentes conceptions de la solidarité 

La force de frappe des militants associatifs en France est aussi impressionnante que leur implantation dans les territoires. La France compte environ 13 millions de bénévoles investis dans le milieu associatif. Ce sont souvent les premiers biais d’une action collective et démocratique pour les citoyens, y compris les plus démunis, bien plus que l’activité politique, très décriée à cause des magouilles politiciennes et autres détournements d’argent public, ou l’activité syndicale, en perte de vitesse. C’est un élément important dans la vie de la cité. Malheureusement, cela ne signifie pas pour autant que l’associatif soit libéré de ces deux boulets que l’on retrouve dans les deux activités précitées : le carriérisme et le bureaucratisme. Depuis quelques années, des études tendent à démontrer qu’un nombre croissant de jeunes entrent dans ce milieu, en tout cas chez ceux déjà favorisés économiquement, afin d’obtenir des compétences valorisables sur un CV, tout en se donnant bonne conscience par une action consensuelle. Sans parler de ceux qui vont y faire carrière et arriver à la tête de certaines grosses associations pour aller copiner avec les plus puissants. Ce comportement n’est pas totalement dénué de fondement si l’on pense que l’une des principales dérives du tout-caritatif est de se contenter de se plaindre des conséquences (la pauvreté, le réchauffement climatique) sans vouloir s’attaquer à la cause (le capitalisme), tout cela pour venir en aide à des personnes qui continueront à subir les mêmes maux après leur passage. On organisera par exemple une collecte de cadeaux pour les enfants nécessiteux, on la distribuera, puis on se désintéressera à nouveau de leur sort une fois l’opération passée. En même temps, les causes sont bien souvent invisibilisées et les conséquences ne deviennent bien souvent que “la faute à pas de chance”. Il n’est alors pas moralement nécessaire de faire plus que nécessaire pour régler vraiment le problème. Ce n’est pas pour rien qu’au tout début du macronisme, celui-ci faisait du militantisme associatif le nec plus ultra de l’action de base.

Sur la scène internationale, nous avons les fameuses ONG humanitaires qui viennent en aide aux plus démunis. C’est par exemple le Comité international de la Croix-Rouge ou Médecins sans frontières. Dans l’œil du public occidental, ces organisations ont de belles images : elles viennent aider les déshérités à travers le monde, elles sauvent des vies pendant les conflits, elles sont là en cas de catastrophe environnementale, etc. Certes, cette image n’est pas totalement dénuée de réalité et, dans le concret, personne dans une situation douloureuse ne refusera sur le court terme, en l’absence d’autre possibilité, un tel secours humanitaire. Cependant, l’action des ONG a des limites structurelles, comme l’indique Bréqueville dans son livre Contre-histoire de l’humanitaire. Tout d’abord, si on parle de l’aide concrète aux pays ayant subi une catastrophe ou considérés comme “en voie de développement”, cet humanitarisme se veut neutre et relativement en dehors de tout discours politique (en tout cas de manière affichée). Ce positionnement l’amène à toujours, lui aussi, ne vouloir traiter que les conséquences mais ne rien mettre en place pour supprimer les causes avec des conséquences parfois désastreuses. Le cas d’Haïti est exemplaire. De nombreuses ONG parasitent ce pays avec des budgets des fois supérieurs aux différents ministères de l’île, ce qui entraîne le remplacement concret des services publics par des ONG, aggravant la précarité et la dépendance de la nation. Ensuite, avec la mondialisation néolibérale, une certaine institutionnalisation au niveau international se fait à coup d’appel à projet, aggravant leur bureaucratisation. Enfin, avec la professionnalisation et la décontextualisation générale des conflits ou des situations, les ONG peuvent considérer avec paternalisme les bénéficiaires seulement comme une armée d’assistés qui perdent par là même leurs attributs humains. 

Si on prend du recul et qu’on regarde l’histoire plus générale de l’humanitaire, nous ne trouvons pas là non plus des motifs de gloire : La Croix-Rouge a soutenu dans une grande mesure la colonisation européenne. Elle a été complaisante avec l’Italie de Mussolini, avec l’Allemagne nazie, y compris pendant les génocides, ou sur les exactions de Franco pendant la guerre civile. De nombreuses ONG du bloc occidental ont servi de base pour la politique de containment, voire de contre-révolution, du communisme, ce qui a amené, au gré des aléas de la géostratégie, à des positions contestables. Pensons au Cambodge envahi par le Vietnam, qui mettra fin au génocide des Khmers rouges, qui fait l’objet de réprobation, ou au soutien aux talibans afghans contre l’armée soviétique soutenant le régime de l’Afghanistan socialiste. Parlons aussi du Rwanda : par négligence, les organisations humanitaires ont permis aux génocidaires hutus de pouvoir constituer des bases arrière après une première défaite. Plus généralement, depuis 30 ans, de nombreuses ONG sont partisanes d’un devoir d’ingérence et sont coresponsables des guerres en Syrie ou en Libye, dont le désastre saute encore aux yeux aujourd’hui. 

Une autre attitude qu’on remarque dans l’associatif, c’est une certaine forme religieuse. Ici, la solidarité devient charité. On fait du bien pour plaire à Dieu, en étant celui qui vient aider les plus démunis à pouvoir aider à se loger, à manger, à s’habiller, à rester digne tout simplement. Si cette posture est loin d’avoir que des mauvais côtés, surtout à notre époque, elle trouve des limites. Tout d’abord, comme évoqué plus haut, cette attitude ne permet pas vraiment de réfléchir à ce qui doit être la finalité d’une véritable solidarité : faire disparaître la charité en mettant un terme à ce qui crée l’inégalité. Ensuite, elle instaure artificiellement un rapport pseudo-dominant entre un bénévole et une personne dans le besoin, ramenée au rôle de quémandeur qui n’a pas eu de chance dans la vie. Enfin, la charité est utilisée afin de légitimer la position des membres des classes ultra-dominantes dans nos sociétés et de polir leur image.

Où trouvons-nous notre filiation idéologique ? Dans la solidarité qui s’associe de manière plus large à une volonté de changement politique de société. Le mouvement socialiste et communiste du 20ᵉ siècle, à nos jours, n’a pas été en reste d’exemples concrets à donner. Ce sont d’abord les soupes communistes, en France et en Belgique, servant à nourrir les grévistes des années 1900. C’est ensuite le Secours ouvrier international de Willi Munzenberg, voyant les ouvriers allemands collecter des fonds pour aider les travailleurs soviétiques subissant les affres des effets de l’invasion étrangère. Le SOI n’aura pas qu’un rôle de soutien à l’URSS : il s’occupera par ailleurs de nourrir et d’habiller les ouvriers allemands en lutte, voire d’organiser des camps de vacances pour les enfants d’ouvriers. 

Plus important est le travail du Secours rouge international, dont la branche française est l’ancêtre du Secours populaire : d’abord association de solidarité avec les prisonniers politiques du capitalisme, le SRI s’est surtout fait connaître par ses campagnes pour la liberté, auxquelles nous pouvons citer celle pour les anarchistes Sacco et Vanzetti, pour le libertaire Paul Roussenq ou pour le communiste Georgi Dimitrov. Ces campagnes prenaient plusieurs formes : meetings, prise en charge des familles des prisonniers, collecte de dons (nourritures, fournitures, livres et journaux), “Noëls rouges des emprisonnés”, prise en charge de la défense, etc. Progressivement dans les années 30, le SRI, notamment sa section française, s’éloignera de la seule lutte anti-répression pour l’organisation de soupes populaires, de camps de vacances, de dons de vêtements et surtout l’accueil des jeunes Espagnols fuyant les combats de la guerre civile. 

Ce modèle de solidarité, bien que sévèrement attaqué, continue à vivre de manière éparse. C’est lui qui anime le soutien matériel collecté pour les grévistes. C’est lui qui anime les différentes associations pour le logement en bras de fer avec l’État pour mettre fin au tout-profit locatif. C’est encore ce modèle qui fait la force d’un grand nombre d’associations pour aider la Palestine et Cuba à résister aux assauts de l’impérialisme. Bref, c’est la solidarité couplée à un travail de changement radical de la société pour mener à terme à la disparition de ce travail de solidarité. 

2) Ce que nous ne voulons pas 

Il y a une certaine tendance à complexifier l’accès à l’aide, notamment alimentaire, par un certain nombre de paperasses afin de faire la part entre ceux qui auraient vraiment besoin d’une aide et les autres. En somme, on demande aux potentiels bénéficiaires de fournir des justificatifs pour prouver leur état de nécessité. La cause de ce bureaucratisme : la hausse des demandeurs, ce qui oblige à faire un tri. Tri qui est ensuite normalisé par les gens afin de différencier qui est pauvre et qui ne l’est pas. Et en pratique, il y a deux moyens pour faire la différence entre qui est dans le besoin et qui ne l’est pas : 1) le bureaucratisme décrit plus haut, 2) à la tête du client. Il n’est pas rare d’entendre des réflexions sur tel ou tel bénéficiaire qui serait moins nécessiteux, car il aurait des nouvelles chaussures ou un nouveau portable (quand bien même l’évolution de la société fait qu’avoir un portable est une nécessité) ou bien qu’il aurait un travail. Ce genre de préjugés peut empêcher quelqu’un d’avoir une aide. Quant à la paperasse, elle permet de nourrir en effet les gens les plus pauvres avec enfants à charge, mais le capitalisme étant ce qu’il est, même des gens avec un travail peuvent se retrouver devant le choix douloureux : manger ou pas ? Dans ce cas, continuer à jouer ce jeu dans lequel sont déjà embourbées pas mal d’associations ne fait que perpétuer une autre violence sociale dans laquelle sombrent nos concitoyens. 

Chaque personne victime de ce système inique à un moment de sa vie devrait pouvoir bénéficier d’un soutien solidaire dans la mesure du possible, que ce soit alimentaire, par un accompagnement administratif ou pour pouvoir s’habiller.

3) Notre solidarité 

Disons-le clairement, nos bénéficiaires ne sont pas de grands enfants qu’il s’agirait d’aider, car ils n’ont pas eu de chance. Non, ce sont comme nous tous des victimes de l’exploitation sauvage. Et qui dit victime dit coupable. Le coupable, c’est le mode de production capitaliste.

La base de notre solidarité, c’est de ne dépendre d’aucune aide des entreprises ou de l’État/Union européenne. En matière alimentaire, d’hygiène, de vêtement ou de jouet, nous nous fournissons par les dons uniques des prolétaires eux-mêmes, ainsi qu’éventuellement des associations citoyennes proches du peuple. Nous sommes par ailleurs tous bénévoles et travailleurs dans la vie de tous les jours. Nous aidons d’autres travailleurs ou précaires comme nous par devoir envers nous-mêmes, afin de faciliter leur vie et de les convaincre de la nécessité de changer la société. Nous ne sommes pas en surplomb, mais au même plan que nos bénéficiaires. 

Certes, cela peut avoir ses désavantages : pas d’aides publiques ni de défiscalisation. Mais cela nous permet, a contrario, une plus grande liberté d’action, de ne pas nous faire imposer une bureaucratisation d’en haut et un certain conformisme pour réussir à toujours grappiller des fonds. Sans parler de l’imposition de certaines pratiques dans les partenariats possibles avec le privé. 

4) Notre organisation 

L’organisation de notre solidarité doit être diverse. Bien entendu, elle doit être menée par de vrais militants communistes sincères, mais elle doit aussi chercher à rassembler le plus large panel de bénévoles possible en dehors de ce cercle, marchant main dans la main vers un même but. 

Notre activité doit tout autant être diverse dans ses modes d’action. À chaque territoire, une histoire différente, donc une implantation différente. Nous devons connaître le terrain, ce qui implique un travail d’analyse, d’enquête, afin de comprendre la population, ses besoins, les actions que nous pouvons mener. Il s’agit de dire qu’on doit adapter notre action à la situation concrète d’un territoire. Si par exemple, à tel endroit, il est préférable de s’occuper de l’aide aux devoirs que de l’aide alimentaire, nous devons prioritairement nous concentrer là-dessus. Si à tel autre, il existe une grève et que les travailleurs en lutte ont des besoins logistiques concrets pour maintenir le combat, nous devons intervenir. Si dans tel autre, nous trouvons surtout des citoyens en détresse face à des démarches administratives de plus en plus ahurissantes pour bénéficier de ce qui leur revient de droit, nous devons agir. Et ainsi de suite. 

Cela implique aussi de résister aux différentes intimidations institutionnelles, par exemple des mairies, visant à ralentir les actions, notamment dans un but de gentrification. En effet, il y a une tentation au tout-autoritaire qui vise les organisations d’entraide par des représentants de l’ordre public. L’idée générale est d’interdire, par exemple, les aides alimentaires sur une commune ou de trouver un moyen de les limiter, afin de ne pas attirer une population nécessiteuse au détriment des hauts salaires. Ainsi, la population laborieuse se voit repoussée en dehors des villes par des mairies qui lui mettent déjà des bâtons dans les roues sur bien des points de sa vie courante. Si nous devons respecter dans la mesure du possible les règles institutionnelles (dépôt des demandes de collectes alimentaires, par exemple), nous devons refuser les injustices de ces mêmes institutions, soit par le cadre juridique, soit par la désobéissance civile.

Pour conclure, nous ne nous félicitons pas de nos actions. Si, par exemple, de plus en plus de monde vient bénéficier de nos distributions alimentaires, nous ne pouvons pas nous en féliciter : cela veut dire qu’il y a encore un gros travail à faire pour vaincre le capitalisme. Nous n’avons aucune récompense, même narcissique, à notre activité. Notre solidarité fait partie d’un combat plus large pour l’émancipation de l’être humain. C’est ce but qui parcourt notre ligne politique organisationnelle. 

Bibliographie : 


[1] https://www.vie-publique.fr/en-bref/299438-la-precarite-alimentaire-touche-jusqua-16-de-la-population-francaise

[2] https://www.bfmtv.com/sante/un-niveau-critique-pres-de-la-moitie-des-francais-limitent-leurs-achats-de-produits-d-hygiene-par-manque-de-moyens_AN-202504070834.html

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