L’article ci-dessous a été produit dans le cadre des travaux du groupe de travail « La question du front : faire front, isoler et affaiblir l’ennemi pour ne pas isoler et affaiblir la classe ouvrière. » piloté par la commission Recherche et Formation de l’OCF. Fruit d’une réflexion personnelle et de discussions collectives au sein du groupe, il vise à alimenter le débat interne à notre organisation sur ce sujet. Il ne reflète donc pas la position officielle de l’OCF.
Contre le mythe de la rupture : Front unique, Front populaire et « classe contre classe »

Introduction
La tactique du Front unique et celle du Front populaire occupent une place centrale dans l’histoire du mouvement communiste international. Pourtant, elles constituent aussi parmi les questions les plus mal comprises et les plus déformées, tant par les adversaires du marxisme-léninisme que parfois au sein même du mouvement communiste. Il n’est pas rare de voir présenter le VIIᵉ Congrès de l’Internationale communiste (qu’on abrègera en IC ou Komintern) comme une rupture radicale avec les orientations antérieures du Komintern, voire comme un abandon des positions révolutionnaires au profit d’une politique de collaboration de classes. À l’inverse, la tactique dite « classe contre classe » est souvent décrite comme une ligne sectaire ayant conduit à l’isolement des partis communistes et favorisé la victoire du fascisme.
Ces interprétations reposent généralement sur une connaissance partielle de l’histoire de l’Internationale communiste et sur une compréhension insuffisante des conditions concrètes dans lesquelles ses différentes orientations tactiques furent élaborées. Elles tendent à opposer mécaniquement des tactiques qui, en réalité, s’inscrivent dans un même développement historique et répondent à des situations différentes de la lutte des classes.
Le présent article a pour objet d’examiner cette question à partir d’une étude des tactiques adoptées par les congrès successifs de l’Internationale communiste et du rapport présenté par Georgi Dimitrov au VIIᵉ Congrès de l’Internationale communiste en 1935. Plus précisément, il s’agit de répondre à deux questions étroitement liées.
La première est la suivante : quels furent les apports réels de Dimitrov à la question des fronts tactiques ? Plus précisément, qu’a-t-il effectivement introduit de nouveau dans la théorie et la pratique du Front unique ? Son intervention constitue-t-elle une rupture avec les orientations antérieures du Komintern, ou bien une adaptation, un approfondissement et une correction de certaines analyses élaborées au cours de la période précédente ?
La seconde question découle directement de la première : quelle différence existe-t-il entre la tactique défendue par Dimitrov au VIIᵉ Congrès et la tactique dite de « classe contre classe » qui avait été mise en avant durant les années précédentes ? S’agit-il de deux conceptions fondamentalement opposées de la lutte révolutionnaire, ou bien de deux applications différentes d’une même orientation tactique générale ?
Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de replacer les thèses de Dimitrov dans leur contexte historique et théorique. On ne peut comprendre ni le Front unique, ni le Front populaire, ni la tactique classe contre classe en les isolant de l’évolution générale du mouvement communiste international. Il faut au contraire les rapporter à la question fondamentale qui traverse toute l’histoire du marxisme : celle de l’unité politique de la classe ouvrière, de ses alliances avec les autres classes populaires, et des formes concrètes que doit prendre cette unité selon les différentes étapes de la lutte des classes.
I- La question de l’unité de la classe ouvrière et de l’alliance du prolétariat avec les couches moyennes chez Marx et Engels
La question de l’unité de la classe ouvrière – qui sera l’objet de la tactique du Front unique au XXᵉ siècle – s’est posée dès les débuts du mouvement communiste. C’est en effet dès le Manifeste du parti communiste[1], en 1848, que la grande mission historique du mouvement communiste a été définie : unir politiquement le prolétariat international contre la bourgeoisie capitaliste – c’est-à-dire le constituer en tant que classe –, abolir la propriété privée du capital – base économique de l’exploitation capitaliste –, supprimer par là la division de la société en classes sociales, et ainsi émanciper l’humanité du joug de l’exploitation de l’homme par l’homme pour laisser place au règne de la liberté humaine.
D’après le Manifeste, les communistes forment la partie la plus résolue du prolétariat, parce qu’ils ont vocation à représenter entièrement et uniquement les intérêts universels du prolétariat, et à organiser et diriger l’ensemble du prolétariat international en tant que classe. Plus exactement, le Manifeste s’exprimait en ces termes :
« Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat. Ils n’établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier. Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points :
1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat.
2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.
Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. »[2]
C’est donc en toute logique que le Manifeste se terminait sur ce mot d’ordre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
De même, la question des alliances avec d’autres partis ou organisations, ouvriers ou bourgeois, était déjà soulevée dans le Manifeste du parti communiste. Et déjà, le principe fondamental devant guider l’action des communistes en cette matière était clair :
« En un mot, les communistes soutiennent partout tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politique établi. Dans tous ces mouvements, ils mettent en évidence comme le problème fondamental du mouvement, la question de la propriété, quel que soit le degré de développement qu’elle ait pu atteindre.[3] »
En d’autres termes : soutien à tout mouvement qui contribue à abolir l’ordre des choses existant, tout en mettant en avant la problématique fondamentale du prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire l’abolition de l’exploitation capitaliste, donc sans se dissoudre dans un autre mouvement et en gardant une stricte indépendance de classe.
Plus encore, Marx avait même déjà posé, dans Les Luttes de classes en France[4], une des bases théoriques et politiques essentielles – que Dimitrov allait développer dans le contexte spécifique de l’urgence de la lutte contre le fascisme – de ce qui deviendra la tactique du Front populaire. Cette base théorique et politique, c’est la nécessité, pour le prolétariat, d’agréger à sa suite et sous sa direction l’ensemble des classes populaires non prolétariennes, à savoir la paysannerie et la petite bourgeoisie :
« Les ouvriers français ne pouvaient faire un seul pas en avant, ni toucher à un seul cheveu du régime bourgeois, avant que la masse de la nation placée entre le prolétariat et la bourgeoisie, la paysannerie et la petite bourgeoisie soulevées contre ce régime, contre la domination du capital, ait été contrainte par la marche de la révolution à se rallier aux prolétaires comme à leur avant-garde. [5] »
et plus loin
« Une fois le prolétariat momentanément écarté de la scène et la dictature de la bourgeoisie officiellement reconnue, force était aux couches moyennes de la société bourgeoise, à la petite bourgeoisie et à la classe paysanne, à mesure que leur situation devenait plus insupportable et leur opposition à la bourgeoisie plus rude, de se rallier de plus en plus au prolétariat.[6] »
Une telle convergence entre la classe ouvrière et les couches moyennes est rendue possible et nécessaire par le fait que, bien qu’il puisse y avoir des divergences d’intérêts entre la classe ouvrière et ces dernières, il n’y a pas de divergence fondamentale, d’antagonisme irréconciliable entre elles ; qu’au contraire, toutes ces classes ont au fond un même intérêt fondamental au socialisme et à la lutte contre la société bourgeoise. Leurs divergences d’intérêts sont des divergences secondaires qui ne sont pas de nature à empêcher la réalisation du but fondamental qu’est la révolution prolétarienne et la construction d’une société socialiste débarrassée de la domination du capital. Des compromis à long terme, et donc une véritable alliance, sont par conséquent possibles. Avec la classe capitaliste cependant, parce que son intérêt fondamental réside dans le maintien et l’accroissement de l’exploitation capitaliste, aucune alliance à long terme n’est possible sans compromission.
Lénine, dans la continuité de Marx, abondait dans ce sens dans une lettre à la rédaction de la Pravda[7], réfutant aussi bien un certain gauchisme ouvriériste niant les possibilités révolutionnaires contenues dans la petite paysannerie, que l’opportunisme de droite prônant la collaboration de classes avec la bourgeoisie :
« Traitant de l’alliance des ouvriers bolchéviks avec les socialistes-révolutionnaires de gauche, à qui aujourd’hui de nombreux paysans font confiance, je me suis efforcé de démontrer dans mon discours que cette alliance pouvait être une « coalition honnête », une alliance honnête, car il n’existe pas de divergence fondamentale d’intérêts entre les ouvriers salariés et les paysans travailleurs et exploités. Le socialisme peut satisfaire pleinement les intérêts des uns et des autres. Seul le socialisme le peut. D’où la possibilité et la nécessité d’une « coalition honnête », entre les prolétaires et les paysans travailleurs et exploités. Au contraire, une « coalition » (une alliance) entre les classes laborieuses et exploitées d’une part, et la bourgeoisie de l’autre, ne peut pas être une « coalition honnête », en raison de la divergence radicale des intérêts de ces classes. »
Concernant la bourgeoisie, cela ne veut pas dire qu’aucune coalition de quelque espèce qu’elle soit et quel que soit le moment soit impossible. Ce qui est impossible en revanche, c’est une « coalition honnête », c’est-à-dire une alliance à long terme reposant sur un même but final. Une entente tactique ponctuelle avec certaines franges de la bourgeoisie pour la réalisation d’objectifs immédiats peut être envisagée dans certains contextes. Mais cette entente ne peut qu’être temporaire, et ne peut se terminer que par une lutte à mort entre la classe ouvrière – à l’avant-garde des classes populaires – et la classe capitaliste.
Ce fut le cas en Bulgarie lorsque le parti dut, avec Dimitrov à sa tête, après s’être allié temporairement à certaines franges de la bourgeoisie contre les fascistes pendant la Seconde Guerre mondiale, en terminer une fois pour toutes avec elle. Ce fut le cas également en France avec le Conseil National de la Résistance – malheureusement cette fois sans victoire à la clé – lorsque les communistes, pour libérer la France du fascisme, collaborèrent dans un premier temps avec une certaine bourgeoisie « patriote » qui se rangeait derrière de Gaulle, puis durent de nouveau entrer en lutte contre la bourgeoisie qui troqua vite son « patriotisme » contre le plan Marshall des Américains.
Mais une telle entente à court ou moyen terme était aussi préconisée à l’époque de Marx et Engels en Allemagne, lorsqu’ils écrivaient dans le Manifeste du parti communiste :
« En Allemagne, le Parti communiste lutte d’accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que la bourgeoisie agit révolutionnairement contre la monarchie absolue, la propriété foncière féodale et la petite bourgeoisie. Mais, à aucun moment, il ne néglige d’éveiller chez les ouvriers une conscience claire et nette de l’antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin que, l’heure venue, les ouvriers allemands sachent convertir les conditions politiques et sociales, créées par le régime bourgeois, en autant d’armes contre la bourgeoisie, afin que, sitôt détruites les classes réactionnaires de l’Allemagne, la lutte puisse s’engager contre la bourgeoisie elle-même. »
On retrouve toujours le même principe fondamental, le même critère déterminant : progression du mouvement révolutionnaire et indépendance de classe.
II- La tactique des communistes à l’époque de l’impérialisme, stade suprême du capitalisme
1) L’impérialisme, l’époque de la révolution prolétarienne
Certaines bases théoriques et politiques de la tactique de Dimitrov étaient donc déjà présentes chez Marx et Engels. Mais si nous nous arrêtions à ce constat, nous aurions peine à voir autre chose dans les thèses de Dimitrov qu’un simple copier-coller de leurs thèses fondamentales.
Dimitrov n’était pas simplement marxiste : il était marxiste-léniniste. Cela signifie que ses thèses, ainsi que celles de ses prédécesseurs au sein de l’Internationale communiste, s’inscrivent dans le cadre de la conception léniniste de l’époque de l’impérialisme et du rôle des communistes et de la classe ouvrière à cette époque.
Joseph Staline définissait le léninisme comme étant « le marxisme de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne. Plus exactement : le léninisme est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne en général, la théorie et la tactique de la dictature du prolétariat, en particulier.[8] » Que cela veut-il dire ?
Marx et Engels ont écrit et agi essentiellement durant une période de développement relativement pacifique du capitalisme concurrentiel, une période qui fut celle des révolutions démocratiques bourgeoises et des guerres de libération nationale bourgeoises, période durant laquelle la classe ouvrière pouvait se développer et s’organiser relativement pacifiquement avec la bourgeoisie qui était alors progressiste. C’était une période de construction, de développement et de consolidation des organisations de masse du prolétariat, et une période d’extension des droits des travailleurs. Cette période a bien sûr été une période de luttes de classes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, et le caractère pacifique de cette période est à entendre en un sens très relatif. Mais il demeure que la révolution n’était pas encore à l’ordre du jour, et que les conditions objectives de la révolution socialiste devaient d’abord se développer. Ce n’était pas la période de la révolution prolétarienne, mais la période de sa préparation, la période de l’organisation et de la concentration des forces du prolétariat en vue de l’assaut à venir contre la bourgeoisie.
Cette période s’est étalée – selon Lénine reprenant Kautsky et Potressov[9] – de 1789 à 1871, soit du début de la Révolution française à la fin de la guerre franco-prussienne – qui a débouché sur l’insurrection et la répression de la Commune de Paris – et la consolidation du pouvoir de la bourgeoisie avec le début de la IIIᵉ République. C’est alors que démarra une phase de transition où la bourgeoisie, ayant définitivement vaincu l’aristocratie féodale et consolidé son pouvoir politique, perdait progressivement son caractère progressiste, devenait une classe réactionnaire et s’étendait hors du cadre national en direction des colonies – non pas cette fois-ci pour des guerres de libération contre l’aristocratie féodale, mais en vue de saigner les peuples à blanc en les exploitant avec une intensité sans précédent, avec un capitalisme s’enfonçant de plus en plus dans ses propres contradictions–, et passait progressivement du capitalisme concurrentiel au capitalisme monopoliste, c’est-à-dire à l’impérialisme. La lutte de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie devenait la lutte centrale. Elle devenait de plus en plus ouverte, et la question de la révolution prolétarienne devenait une perspective de plus en plus claire.
C’est avec le déclenchement de la 1ʳᵉ guerre impérialiste mondiale pour le repartage du monde, en 1914, que cette phase de transition se termina, et que la révolution vint à l’ordre du jour comme une question d’actualité immédiate. Le prolétariat organisé devait alors rompre avec tous les éléments bourgeois et petits-bourgeois des partis social-démocrates qui s’étaient imposés à la direction des organisations du prolétariat durant la période de développement relativement pacifique du capitalisme, durant laquelle une certaine collaboration de classe était possible. C’était la condition nécessaire pour que le prolétariat révolutionnaire puisse lancer l’assaut contre la bourgeoisie afin de renverser sa domination de classe et instaurer la dictature du prolétariat. C’est durant cette période que la révolution bolchevique de 1917 embrasa le monde du feu de la révolution prolétarienne.
Lorsque la Troisième Internationale (ou Internationale communiste) fut créée en 1919, le mot d’ordre était celui de la rupture totale avec la social-démocratie opportuniste de la Deuxième Internationale – qui avait rejoint l’Union sacrée avec la bourgeoisie impérialiste durant la guerre, trahissant de ce fait le prolétariat. Cela devait passer par la création de partis communistes complètement séparés de la social-démocratie opportuniste, et qui devaient orienter tous leurs principes politiques et organisationnels vers la révolution prolétarienne et l’instauration de la dictature du prolétariat.
À cette époque, plusieurs tentatives révolutionnaires avaient eu lieu en Europe, notamment en Hongrie, en Bavière, en Allemagne, et des situations pré-révolutionnaires étaient survenues partout dans le centre impérialiste mondial, y compris en France, et même aux États-Unis. Le pouvoir bourgeois était en crise et les contradictions du capitalisme parvenues à leur stade ultime ; l’heure de l’assaut révolutionnaire sonnait. C’est ainsi que le premier congrès de l’IC proclamait :
« Le prolétariat mondial est à la veille d’une lutte décisive. L’époque à laquelle nous vivons est une époque d’action directe contre la bourgeoisie. L’heure décisive approche. Bientôt, dans tous les pays où il y a un mouvement ouvrier conscient, la classe ouvrière aura à livrer une série de combats acharnés, les armes à la main. Plus que jamais, en ce moment, la classe ouvrière a besoin d’une solide organisation. Infatigablement la classe ouvrière doit désormais se préparer à cette lutte, sans perdre une seule heure d’un temps précieux[10]. »
« La guerre civile est mise à l’ordre du jour dans le monde entier. La devise en est : « Le pouvoir aux Soviets »[11] »
2) Les troisième et quatrième congrès du Komintern : naissance de la tactique du front unique
Mais lorsque se tenait deux ans plus tard, en 1921, le troisième congrès de l’IC, la période était une période durant laquelle le pouvoir bourgeois montrait une capacité de résilience qui avait été sous-estimée : il résistait, les situations pré-révolutionnaires étaient contenues, et les révolutions étaient réprimées dans le sang. Cette résilience était rendue possible par les trahisons de la social-démocratie, mais aussi par un certain nombre d’erreurs gauchistes commises par les dirigeants de la classe ouvrière et provenant d’un manque d’organisation, d’expérience de la lutte révolutionnaire et d’assimilation de la théorie et de la tactique marxiste-léniniste[12]. L’assaut final contre le capitalisme semblait toujours inévitable à moyen terme – l’impérialisme demeurant la période des révolutions prolétariennes –, mais pas aussi imminent qu’on ne le pensait. Le capitalisme en crise commençait à montrer des signes de stabilisation tout en préfigurant une nouvelle crise et une nouvelle conflagration mondiale. Les masses ouvrières, bien qu’ayant de plus en plus de sympathies pour les communistes, étaient encore l’objet de certaines illusions social-démocrates. La bourgeoisie, quant à elle, intensifiait ses attaques contre la classe ouvrière.
Il fallait alors faire front : unir le prolétariat contre les attaques du capital et contre les préparatifs de la nouvelle guerre à venir, et ce faisant, concentrer les forces de la révolution en vue de l’assaut final à venir lors de la prochaine crise générale du capitalisme. Autrement-dit, le temps était au rassemblement des troupes du prolétariat pour la défense contre l’offensive du capital en vue du lancement de la contre-offensive lors de la prochaine crise révolutionnaire. C’est dans ce contexte qu’en 1921, la tactique du front unique de la classe ouvrière fut adoptée pour la première fois par l’IC, avec le mot d’ordre « Allez aux masses ! ». Sur la base de la brochure de Lénine Le gauchisme, la maladie infantile du communisme[13], il s’agissait de dépasser le gauchisme de certains communistes qui, au nom d’un révolutionnarisme sectaire, refusaient de militer dans les organisations et syndicats de masse non communistes du prolétariat, refusaient tout accord unitaire avec les organisations social-démocrates, et refusaient de participer aux élections bourgeoises.
La tactique du front unique consistait en ceci : unir dans l’action, sous la direction des communistes – c’est-à-dire de la partie la plus résolue du prolétariat, son avant-garde –, l’ensemble du prolétariat déterminé à lutter contre le capitalisme, tout en démasquant et critiquant sans concession les dirigeants opportunistes corrompus, pour l’essentiel issus de la social-démocratie de la IIᵉ Internationale. Cela impliquait de rejoindre les syndicats et organisations de masse non communistes, et de réaliser des ententes unitaires circonstanciées avec des organisations social-démocrates en vue d’actions concrètes contre le capitalisme, cela tout en conservant une indépendance politique et une liberté de critique totales. Le but était de montrer aux masses qui portait réellement la lutte de la classe ouvrière contre le capitalisme, et qui était au contraire prêt à trahir la cause du prolétariat au profit de la bourgeoisie. Cela, en partant des besoins les plus urgents et immédiats des masses ouvrières.
Il s’agissait de ne pas répéter les erreurs du passé. Les larges masses du prolétariat n’étant pas acquises à la révolution et étant encore sujettes à l’influence de la social-démocratie réformiste, il aurait été suicidaire pour l’avant-garde du prolétariat de se lancer à corps perdu dans l’assaut révolutionnaire – comme elle le fit en Allemagne en 1919[14], lorsque Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht furent assassinés. L’avant-garde devait mobiliser les masses non révolutionnaires dans la lutte pour ses revendications immédiates et pour la conquête de nouvelles positions, de sorte que, par leur propre expérience, en étant confrontées à la lutte concrète contre le capital et à son lot de répressions, elles en viennent par leur propre expérience à la conscience de la nécessité du renversement révolutionnaire du capitalisme et de la dictature du prolétariat.
Ainsi le Comité Exécutif de l’Internationale Communiste (CEIC) expliquait-il en 1922, alors que le fascisme – la forme la plus violente de l’offensive du capital contre la classe ouvrière – était arrivé au pouvoir en Italie :
« Tous les travailleurs, qu’ils soient communistes, social-démocrates, syndicalistes, ou même adhérents des syndicats chrétiens et libéraux, ont un intérêt égal à empêcher la diplomatie capitaliste de provoquer une nouvelle conflagration mondiale, et à mettre fin à ses menées criminelles. Unissez-vous donc, travailleurs, contre les armements et contre les intrigues capitalistes. [..] Quand vous aurez commencé l’action, vous verrez qu’il faut, pour vaincre, l’épée de la dictature. Mais nous n’ignorons pas que cette dictature ne sera possible que lorsque la grande majorité du prolétariat y adhérera en vertu de ses propres expériences. C’est pourquoi l’Internationale et les Partis Communiste veulent, avec patience et fraternité, marcher de pair avec tous les autres prolétaires, si même ceux-ci se placent sur le terrain de la démocratie capitaliste. Si vous vous unissez, si l’ensemble du prolétariat se met en mouvement, nous savons qu’il reconnaîtra bientôt la grandeur de ses forces et que les bourgeoisies, aujourd’hui maîtresses de la situation, baisseront vite le ton. […] nous vous crions : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Pour l’unité du front prolétarien contre la bourgeoisie ![15] »
Concernant la lutte contre le fascisme, le 4ème congrès de l’ICl’intégrait directement dans la tactique du front unique :
« Une des tâches les plus importantes des Partis Communistes est d’organiser la résistance au fascisme international, de se mettre à la tête de tout le prolétariat dans la lutte contre les bandes fascistes et d’appliquer énergiquement sur ce terrain aussi la tactique du front unique ; les méthodes illégales sont ici absolument indispensables.[16] »
À ce moment-là, le fascisme n’était pas encore défini d’une manière très précise, et l’Internationale communiste insistait surtout sur la continuité entre le fascisme et la démocratie bourgeoise, cette dernière n’étant que la dictature masquée de la bourgeoisie, dictature devenant ouverte sous le fascisme. Selon le Komintern, les prises de pouvoir fascistes en Autriche et en Italie permettaient surtout de prouver que « la démocratie n’est qu’un simulacre, qu’elle n’est en réalité que la dictature masquée de la bourgeoisie, que cette dernière remplace, le moment venu, par la réaction ouverte la plus brutale.[17] »
Le congrès de 1922 est aussi le congrès où, en tant que conséquence logique de la tactique de front unique, le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier » a été mis en avant. Ce mot d’ordre, qui sera élargi au 5ème congrès pour certains pays avec le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier et paysan », préfigurait ce qui sera chez Dimitrov le gouvernement de front unique ou de front populaire. Ce « gouvernement ouvrier » n’était pas encore considéré comme étant la dictature du prolétariat. La forme des soviets était encore à ce moment-là vue comme la forme universelle de la dictature du prolétariat. Le « gouvernement ouvrier » était dans son essence pensé comme un gouvernement de front unique, c’est-à-dire un gouvernement qui repose sur une classe ouvrière qui n’est pas encore majoritairement révolutionnaire et acquise à la dictature du prolétariat, mais qui néanmoins est véritablement un gouvernement ouvrier et non un gouvernement de collaboration de classe avec la bourgeoisie. En effet, ce mot d’ordre est une conséquence directe de la tactique du front unique, comme le 4ème Congrès du Komintern le dit explicitement :
« Dans ces pays [ceux où la société bourgeoise vacille tellement que la question d’un gouvernement ouvrier est à l’ordre du jour comme une nécessité politique – ndlr], le mot d’ordre du « gouvernement ouvrier » est une conséquence inévitable de toute la tactique du front unique.[18] »
Il s’agissait d’opposer, aux coalitions avec la bourgeoisie prônées par les dirigeants social-traîtres de la IIᵉ internationale – il y avait alors plusieurs gouvernements de coalition dans différents pays) – :
« le front unique de tous les ouvriers et la coalition politique et économique de tous les partis ouvriers contre le pouvoir bourgeois pour le renversement définitif de ce dernier. Dans la lutte commune de tous les ouvriers contre la bourgeoisie, tout l’appareil d’État devra tomber dans les mains du gouvernement ouvrier et les positions de la classe ouvrière en seront renforcées.[19] »
Ce « gouvernement ouvrier » n’avait donc rien à voir avec un gouvernement social-démocrate. Il s’agissait véritablement d’un gouvernement de lutte reposant sur l’unité des masses ouvrières dans le combat contre la bourgeoisie. Ce « gouvernement ouvrier » n’était pas un appareil de gestion des affaires de la bourgeoisie sous faux étendard ouvrier, mais un gouvernement de classe contre la bourgeoisie. Ainsi :
« Le programme le plus élémentaire d’un gouvernement ouvrier doit consister à armer le prolétariat, à désarmer les organisations bourgeoises contre-révolutionnaires, à instaurer le contrôle de la production, à faire tomber sur les riches le principal fardeau des impôts et à briser la résistance de la bourgeoisie contre-révolutionnaire.[20] »
Il allait donc aussi de soi qu’un tel gouvernement ne pouvait être un simple gouvernement de coalition électorale. Là encore, le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier » s’opposait fondamentalement aux mots d’ordre de la social-démocratie : il ne s’agissait pas d’obtenir des réformes à l’intérieur du système capitaliste en jouant le jeu des institutions bourgeoises, mais il s’agissait de s’appuyer sur les masses ouvrières convergeant dans l’action contre le capital.
Dans son contenu, le gouvernement ouvrier ainsi conçu, de même que le gouvernement ouvrier et paysan – qui n’est au fond qu’un élargissement du gouvernement ouvrier à la paysannerie dans les pays où cela est pertinent –, est un gouvernement révolutionnaire, bien qu’il ne le soit pas encore dans sa forme. Parce qu’en tant que gouvernement de classe dont l’objet est de briser la résistance du capital, de renforcer les positions du prolétariat et de retirer à la bourgeoisie le contrôle de la production – donc son pouvoir économique –, il est logiquement destiné à se transformer en un authentique gouvernement de dictature du prolétariat. Face à un gouvernement de cette sorte en effet, la bourgeoisie ne pourrait pas se laisser faire. Au contraire, sa résistance ne pourrait qu’être acharnée.
Le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier » posait donc à terme, comme une conséquence logique, la question de la dictature du prolétariat et de la nécessité d’en finir définitivement et par la force avec la bourgeoisie en tant que classe. C’est donc dans l’exercice même du pouvoir ouvrier que la classe ouvrière non révolutionnaire pouvait être amenée à se convaincre elle-même de la nécessité de la dictature du prolétariat. Comme l’expliquait Clara Zetkin dans une intervention au 5ème Congrès contre Zinoviev – alors dirigeant du CEIC –, qui prétendait que le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier et paysan » n’était qu’un synonyme mieux compréhensible par les masses de la dictature du prolétariat :
« le gouvernement ouvrier et paysan [de même que le gouvernement ouvrier tout court – ndlr] est l’expression politique d’une situation dans laquelle la bourgeoisie ne peut plus se maintenir au pouvoir tandis que le prolétariat n’est pas encore à même d’ériger sa dictature. »
III- La tactique « classe contre classe » : une certaine application de la tactique du Front unique dans un contexte de lutte exacerbée contre la social-démocratie
1) Qu’est-ce que la tactique classe contre classe ?
Il est courant d’opposer la tactique « classe contre classe », qui fut formalisée lors du 6ème congrès de l’IC, à la tactique de front unique et de front populaire. Pourtant, en réalité, il n’y a pas de différence de nature entre ces différentes tactiques. La tactique classe contre classe n’est pas une rupture tactique, c’est une application particulière de la tactique de front unique dans un contexte donné. Boukharine, alors dirigeant de l’IC, l’avait explicitement formulé au 6ème congrès en 1928 :
« Cette ligne [« classe contre classe » – ndlr] ne signifie nullement l’abolition de la tactique du front unique. Mais vu l’intensification de notre lutte contre la social-démocratie, nous devons y apporter la modification suivante : actuellement, dans la majeure partie des cas, il nous faut employer exclusivement la tactique du front unique par en bas. Nous ne devons faire aucun appel aux centres des partis social-démocrates. Les exceptions ne sont admissibles que dans des cas extrêmement rares et seulement applicables aux organisations locales des partis social-démocrates. Mais la base de notre tactique doit être l’appel aux masses social-démocrates, aux simples ouvriers social-démocrates.[21] »
Ce qui sera confirmé en 1931 dans un rapport au 11ème plénum du Comité exécutif de l’Internationale communiste (CEIC) :
« les communistes oublient souvent que la tactique classe contre classe n’est pas la renonciation à la tactique du front unique ouvrier ; bien au contraire, c’est son application la plus large en tant que tactique de la lutte de classe avant tout.[22] »
Nous l’avons déjà expliqué, le principe essentiel du front unique est de réaliser l’unité d’action des larges masses de la classe ouvrière, communistes ou non, contre le capitalisme, tout en démasquant sans relâche les trahisons des dirigeants social-démocrates. La tactique classe contre classe ne vise pas à rompre avec cette ligne, mais à intensifier un de ses aspects, à savoir la lutte contre la social-démocratie. Concrètement, cela signifie que, là où il était auparavant admissible de s’entendre avec les directions social-démocrates en vue de la réalisation d’actions concrètes contre le capitalisme[23], il n’est désormais plus question, sauf exceptions rarissimes, que d’une unité par en bas.
Le front unique, tel que pensé à l’origine par le Komintern,signifiait à la fois unité de la classe ouvrière et rupture avec la social-démocratie. Là où le 7ème congrès mettra l’accent sur l’unité de la classe ouvrière, le 6ème congrès mettait l’accent sur la rupture avec la social-démocratie. C’est dans cette logique de rupture que la tactique classe contre classe s’inscrivait.
Le mot d’ordre « Classe contre classe » fut formulé pour l’une des premières fois dans une lettre ouverte du comité central du PCF aux membres du parti issue de la réunion du comité central des 9 et 10 novembre 1927. Cette lettre disait :
« La tactique préélectorale du Parti communiste doit se définir par la formule prolétarienne « Classe contre classe », qui doit s’opposer aux slogans des socialistes et des radicaux. Le Comité central du Parti communiste français propose que toutes les organisations du Parti s’opposent sans relâche à ceux des partis bourgeois, tant au premier tour qu’au second, et que le vote des communistes pour les radicaux contre les droits ne soit pas autorisé ; il propose immédiatement aux partis socialistes qu’au second tour, un bloc ouvrier soit formé afin de soutenir les socialistes ou les communistes contre tous les candidats bourgeois, et un retrait réciproque en faveur du candidat (socialiste ou communiste) ayant les meilleures chances de succès à l’élection, à condition que le Parti socialiste accepte le programme minimum des revendications ouvrières ; il déclare que si le Parti socialiste rejette la proposition d’organisation d’un bloc ouvrier le Parti communiste se réserve le droit de soutenir des candidats prolétariens, malgré les dirigeants socialistes qui œuvrent en faveur de la contre-révolution et se déclarent défendeurs de la démocratie bourgeoise contre les communistes. »
Il ne s’agissait donc même pas, à l’origine, de rejeter tout accord électoral avec les social-démocrates – et de manière générale tout accord par le haut –, mais de conditionner ces accords à une position de classe : les organisations social-démocrates devaient trancher franchement leur position : ou bien collaboration de classes, ou bien lutte de classes. Le mot d’ordre de « classe contre classe » était surtout pensé comme un mot d’ordre de clarification politique : ou bien défense des intérêts du prolétariat, ou bien défense des intérêts de la bourgeoisie. Aucun entre-deux ni compromis possible entre les deux classes. Ainsi, le mot d’ordre servait avant tout à marquer la rupture avec la ligne de collaboration de classes des social-démocrates.
Le refus des alliances par le haut n’était pas un refus de principe, mais une adaptation à un état de fait : là où des alliances par le haut sur une ligne de classe étaient précédemment envisageables dans un contexte d’exacerbation des luttes de classes, cela n’était presque plus possible dans un contexte d’accalmie, où les dirigeants de la social-démocratie n’avaient plus besoin de faire semblant de défendre le prolétariat dans sa lutte contre la bourgeoisie et pouvaient adopter ouvertement une ligne de collaboration de classes.
2) Tactique classe contre classe et bolchévisation
Bien que formalisée lors du 6ème Congrès, cette adaptation tactique que reflète le mot d’ordre de « classe contre classe » est en fait une radicalisation de ce qui avait déjà été décidé lors du 5ème congrès en 1924, dont le mot d’ordre central était celui de la « bolchévisation ».
Le diagnostic était alors le suivant : les communistes n’ont toujours pas vaincu la social-démocratie, et celle-ci est plus dangereuse que jamais, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des partis communistes. À l’intérieur des partis communistes, les conceptions opportunistes de droite gangrènent les partis. À l’extérieur, alors arrivée au pouvoir ou proche d’y parvenir dans un certain nombre de pays, soutien du gouvernement bourgeois dans d’autres pays, la social-démocratie se manifeste de plus en plus comme étant en réalité l’aile gauche de la bourgeoisie, voire l’aile gauche du fascisme. Cela est analysé comme tenant au fait que la vague révolutionnaire et la contre-offensive violente du capital des années précédentes sont terminées, et qu’on se situe par conséquent dans une période d’entre-deux, dans une période de reprise du capitalisme avant la prochaine crise révolutionnaire, une période dite « phase démocratico-pacifique »[24], où le pouvoir de la classe dominante est en apparence stabilisé et où la lutte des classes exacerbée semble remplacée par une phase de collaboration de classes.
En fait, lors des deux congrès précédents, la cible principale pour les partis communistes de l’IC était constituée des gauchistes sectaires, d’où la mise en avant de la nécessité de l’unité d’action. Désormais, sans pour autant retirer la nécessité du combat contre les dérives gauchistes, c’était le courant opportuniste de droite qui devenait le principal danger pour les partis communistes. Il s’agissait dès lors d’insister sur la rupture avec les réformistes et les conceptions opportunistes, et de dénoncer sans concession la social-démocratie.
Le mouvement est logique : l’insistance sur l’unité face au sectarisme gauchiste en contexte d’exacerbation des luttes de classes avait pavé le chemin aux opportunistes de droite ; il s’agissait dès lors de revenir à une ligne de principes, de réinsister sur la nécessité de la rupture avec la social-démocratie, dans une période d’accalmie et de stabilisation apparentes. Ainsi :
« Pour l’IC, la tactique du front unique avait pour but principal de combattre les chefs de la social-démocratie contre-révolutionnaire et de libérer les ouvriers social-démocrates de leur influence ; la droite l’a interprétée comme équivalant à une union politique avec la social-démocratie. »
« la tactique du front unique a été et reste une méthode de révolution et non d’évolution pacifique. Elle a été et reste une tactique de manœuvre stratégique révolutionnaire de l’avant-garde communiste entourée d’ennemis et luttant tout d’abord contre les chefs traîtres de la social-démocratie contre-révolutionnaire ; elle n’est en aucun cas une tactique d’alliance avec eux. Elle a été et reste une tactique consistant à gagner progressivement à notre cause les ouvriers social-démocrates et les meilleurs des sans-parti, mais en aucun cas à rabaisser nos objectifs au degré de compréhension des ouvriers[25]. »
Remarquons que la base même du Front populaire était déjà là en 1924. En effet, dans la Résolution sur le Rapport du CEIC au cinquième congrès de l’Internationale Communiste, il était dit :
« §15. La propagande parmi les classes moyennes semi-prolétariennes et petites-bourgeoises a été souvent recommandée aux Sections pour enlever sa base au fascisme.
§16. Le CEIC n’a cessé de recommander à toutes les Sections une agitation permanente et active en vue de gagner les paysans pauvres à la cause de la révolution prolétarienne. À cet effet le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier » a été élargi en la formule «gouvernement ouvrier et paysan». [26] »
Cela doit amener à relativiser l’idée qu’une rupture totale avec les précédents congrès de l’IC et avec la tactique classe contre classe se serait manifestée au 7ème Congrès avec la tactique du Front populaire. La réalité est qu’à chaque congrès, il y a bien plutôt eu des adaptations, des corrections et des ajustements tactiques et théoriques que de véritables ruptures. Les évolutions observables des analyses politiques et vues tactiques de l’Internationale communiste sont à la fois le reflet des évolutions de la situation internationale et d’un mouvement communiste international qui se cherche, qui se construit et qui progresse en faisant l’analyse et en rectifiant les erreurs commises.
Mais bien qu’il faille donc insister sur les éléments de continuité entre les différents congrès, il faut aussi bien comprendre ce mouvement d’analyse et de correction des erreurs commises. En l’occurrence, le 7ème congrès de l’International communiste corrigera une erreur fondamentale du 5ème congrès – erreur qui sera reprise et même aggravée au 6ème congrès. Il s’agit de la mauvaise compréhension de la différence de nature entre le fascisme et la démocratie bourgeoise.
Le 5ème congrès insistait en effet sur la continuité de nature entre fascisme et démocratie bourgeoise, et même entre fascisme et social-démocratie. Non pas que toute différence entre les deux ait été niée, mais leur essence fondamentale était conçue comme identique, et leurs différences n’étaient vues que comme des différences d’apparences, donc des différences superficielles, de sorte qu’il n’y avait pas vraiment de bonne raison de considérer l’une comme étant pire que l’autre. Ainsi expliquait-on que[27] :
« L’après-guerre et en partie la période qui la précéda ont révélé deux tendances politiques de la bourgeoisie : l’une franchement réactionnaire et l’autre démocratico-réformiste. […] Quand le sol tremble sous les pieds de la bourgeoisie […], deux systèmes de politique doivent nécessairement se présenter aux chefs de la classe dominante: l’un qui voudrait écraser et réprimer les forces révolutionnaires avant qu’elles aient grandi, par une furieuse campagne contre elles ; l’autre, à plus longues vues, qui au moyen de petites concessions, en corrompant les dirigeants de la classe ouvrière, en un mot par la démocratie, le pacifisme et le réformisme, s’efforce de modifier le rapport des forces en faveur de la bourgeoisie. »
« La bourgeoisie ne peut plus gouverner avec les anciennes méthodes. C’est un des symptômes de l’approche lente, mais sûre, de la révolution prolétarienne. La bourgeoisie a recours tantôt aux bons offices du fascisme et tantôt à ceux de la social-démocratie. Dans les deux cas, elle tâche de masquer le caractère capitaliste de sa domination et de lui donner des traits plus ou moins « populaires ». Fascistes (première période de Mussolini) et social-démocrates (première période de Noske) servent la bourgeoisie en tant qu’organisation de combat, bandes armées, troupes de choc contre l’armée prolétarienne naissante. Avec l’aide du fascisme et de la social-démocratie, la bourgeoisie essaye de regrouper les forces sociales en fabriquant l’apparence d’une victoire politique de la petite bourgeoisie et d’une participation du peuple à l’exercice du pouvoir. […] Depuis longtemps déjà l’aile droite du mouvement ouvrier, dégénère de plus en plus en aile gauche de la bourgeoisie et par endroits en aile du fascisme. C’est pourquoi il est historiquement faux de parler de victoire du fascisme sur la social-démocratie. Le fascisme et la social-démocratie (dans la mesure où il s’agit des dirigeants) sont la main droite et la main gauche du capitalisme contemporain ébranlé par la première guerre impérialiste mondiale et par les premières révoltes des travailleurs. »
Ces deux politiques de la bourgeoisie, le fascisme et la social-démocratie, étaient donc vues avant tout comme les symptômes de la crise politique profonde à laquelle la bourgeoisie était confrontée et dont elle ne pouvait sortir par les méthodes classiques, un symptôme donc du fait que la bourgeoisie ne pouvait plus gouverner comme avant. Le temps où la bourgeoisie pouvait gouverner seule et ouvertement au nom de ses intérêts, où elle possédait l’hégémonie, était révolu : elle était désormais contrainte d’entrer en coalition avec certaines couches privilégiées de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie, et de revêtir l’apparence d’un pouvoir populaire, voire ouvrier. Ainsi :
« La signification objective de la phase démocratico-pacifiste que nous traversons consiste en ceci que la bourgeoisie ne peut plus se maintenir au pouvoir au moyen des anciennes méthodes. Elle est l’expression de la faiblesse du régime capitaliste et de son déclin.[28] »
C’est ce qui justifiait que, dans la phase actuelle, le combat contre le fascisme et le combat contre la social-démocratie devaient être conçus comme n’étant au fond qu’un seul et même combat, voire, dans les contextes de la plupart des pays capitalistes où la social-démocratie était étroitement liée au pouvoir en place, l’ennemi principal du moment.
Si le Komintern s’était limité à considérer que la social-démocratie était le principal ennemi de la classe ouvrière dans le contexte particulier des années 20, il n’y aurait pas eu de critique à faire, parce que cette position était adaptée au contexte d’alors. Cependant, le Komintern a sous-estimé la dangerosité intrinsèque du fascisme. Le fascisme n’était pas considéré comme un danger spécifique nécessitant une attention particulière.
La ligne concernant le fascisme pouvait être résumée ainsi : dans la période actuelle, c’est la social-démocratie qu’il faut combattre avant tout, parce que c’est elle qui est au pouvoir actuellement ; le fascisme, on le combat déjà en combattant la social-démocratie, parce que les deux ne sont rien d’autre que la dictature de la bourgeoisie sous deux masques différents, et on le combattra directement lorsqu’il sera au pouvoir. C’est ainsi que les forces de la révolution s’accroîtront tout au long des alternances entre les deux politiques de la bourgeoisie, et que le pouvoir de la bourgeoisie pourra à terme être renversé.
C’est bien ainsi que le Komintern s’exprimait :
« L’alternance des régimes (démocratie-fascisme-démocratie) sapera encore plus profondément la base du capitalisme déjà ébranlée. De chaque changement les masses populaires et, au premier chef, les masses prolétariennes, sortiront enrichies d’expérience politique et plus décidées à la lutte, tandis que la bourgeoisie et les leaders social-démocrates qui la servent en sortiront chaque fois affaiblis, plus démoralisés et perdant davantage la foi en eux-mêmes et en leur politique. Ainsi croîtront les forces de la Révolution prolétarienne, jusqu’au jour de sa victoire décisive. [29] »
Cette conception, dont il faudra attendre la correction par Dimitrov 10 ans plus tard, est erronée et dangereuse pour le mouvement ouvrier, parce qu’elle conduit à négliger la lutte contre l’ennemi mortel de la classe ouvrière, le fascisme. Car la réalité que Dimitrov comprendra est que le fascisme implique, non pas le progrès de la révolution, mais sa destruction à court ou moyen terme.
Il ne faudrait pas croire néanmoins que cette erreur théorique ait été la source la plus fondamentale des montées et victoires ultérieures du fascisme dans plusieurs pays, notamment en Allemagne. Parce qu’en fait – il faut ici insister de nouveau sur la continuité tactique entre les congrès successifs –, la tactique adoptée au 5ème congrès et approfondie au 6ème congrès n’impliquait aucun renoncement à l’essentiel de la tactique unitaire des deux précédents congrès. Au contraire, cette tactique unitaire a toujours formé la base de la lutte contre la réaction et le fascisme. La cause la plus fondamentale de ces victoires du fascisme est bien plutôt à chercher dans les trahisons de la social-démocratie, dans le manque de conscience de classe de la classe ouvrière et dans le trop faible développement des partis communistes. L’idée selon laquelle la tactique des 5ème et 6ème congrès aurait été, par son sectarisme, une des causes fondamentales de la montée du fascisme est une idée largement exagérée, et à laquelle il faut renoncer.
En effet, le mot d’ordre « aller aux masses » et la tactique du front unique ont été conservés et non supprimés par les 5ème et 6ème congrès, comme le montrent les déclarations du 5ème congrès :
« Le mot d’ordre, lancé par le 3ᵉ Congrès Mondial : Aux masses !, reste en vigueur totalement.[30] »
« Le 5ᵉ Congrès confirme intégralement les formules des 3ᵉ et 4ᵉ Congrès. Il repousse catégoriquement comme erronées, d’une part, les tendances de droite qui exigent la conquête préalable de la majorité statistique de toute la classe ouvrière et estime qu’il ne saurait être question de batailles révolutionnaires sérieuses avant l’acquisition au communisme de 99 % des travailleurs ; et d’autre part, l’opinion de l’extrême-gauche qui n’a pas encore compris la portée universelle et décisive du mot d’ordre : Aux masses ! et, qui a l’air parfois de croire que les PC peuvent être des organisations d’une minorité prolétarienne terroriste et que, sans embrasser les masses ; ils peuvent les conduire au combat n’importe quand.[31] »
« Pendant la période où les PC des principaux pays restent en minorité, où la social-démocratie, par suite de toutes sortes de circonstances historiques, entraîne encore à sa suite une fraction considérable du prolétariat, où l’offensive capitaliste continue sous une forme ou sous une autre, où la classe ouvrière n’a pas encore la force même de se défendre sérieusement, la tactique du front unique était et demeure absolument juste et indispensable.[32] »
En plus, le 5ème congrès, contrairement au 6ème et tout en réaffirmant la priorité de l’unité d’action par en bas comme base du front unique, continuait malgré tout de défendre la possibilité d’alliances par en haut :
« L’unité par en bas et les pourparlers par en haut à la fois sont une méthode à employer assez souvent dans les pays où la social-démocratie est encore une force. Ces pourparlers avec les chefs ne doivent pas lier l’indépendance communiste du Parti. Ici la base doit encore être l’unité par en bas. L’appel aux organes officiels de la social-démocratie (lettres ouvertes, etc.) ne doit pas devenir une routine. Le principal est de créer au préalable parmi les ouvriers (y compris les ouvriers social-démocrates) un état d’esprit favorable à l’action projetée, à la campagne à entamer pour, après seulement, s’adresser aux organes officiels de la social-démocratie, les placer ainsi en face du fait accompli d’une classe ouvrière déterminée ou, s’ils refusent de la soutenir, les démasquer devant les masses. [33] »
Comme cela a déjà été dit, le 6ème congrès de 1928 n’a fait au fond que radicaliser les positions du 5ème congrès : le trait d’égalité tracé entre fascisme et social-démocratie a laissé place à une social-démocratie désormais ouvertement considérée comme l’« ennemi principal du communisme révolutionnaire dans le mouvement ouvrier[34] ». Cela dans un contexte de progrès des forces productives sous le capitalisme, de radicalisation de la collaboration de classes entre les partis et syndicats de la social-démocratie – devenue entièrement bourgeoise et social-impérialiste – et la bourgeoisie, d’intensification en conséquence des contradictions de l’impérialisme – donc de marche à la guerre impérialiste contre l’URSS et pour le repartage des colonies –, et donc d’ouverture à venir d’une nouvelle crise révolutionnaire. Alors :
« La lutte contre la guerre impérialiste imminente, la défense de l’URSS, la lutte contre l’intervention en Chine et contre le partage de la Chine, la défense de la révolution chinoise et des insurrections coloniales, telles sont les principales tâches internationales du mouvement communiste dans la période actuelle : la solution de ces tâches doit être liée à la lutte quotidienne de la classe ouvrière contre l’offensive du capital et doit être subordonnée à la lutte pour la dictature du prolétariat.[35] »
Et concernant la social-démocratie, il s’agissait :
« [d’]intensifier la lutte contre ces « partis ouvriers de la bourgeoisie ». Le renforcement de cette lutte résulte de la modification du rapport des forces et de la position de la social-démocratie qui est entrée dans une période plus « mûre » — du point de vue de l’impérialisme — de son développement. […] Cette tactique modifie la forme, mais ne change nullement le contenu principal de la tactique du front unique. Le renforcement de la lutte contre la social-démocratie déplace le centre de gravité vers le front unique, vers la base, mais ne diminue nullement, augmente même encore, le devoir des communistes de faire la distinction entre les ouvriers social-démocrates qui se trompent en toute sincérité, d’une part et les leaders social-démocrates, vils serviteurs des impérialistes, d’autre part. De même, le mot d’ordre « Aller aux masses » (y compris celles qui suivent les partis bourgeois et celles qui suivent la social-démocratie) n’est nullement retiré de l’ordre du jour, mais, bien au contraire, il se place encore plus au centre de tout le travail de l’IC. »
C’est à l’occasion du 7ème congrès qu’un virage tactique sera opéré en direction de la lutte contre le fascisme.
IV- Dimitrov et le 7ème congrès
1) 7ème et 6ème congrès : continuité et virage tactique
Nous avons beaucoup insisté sur la continuité existante entre les différents congrès. Il faut réitérer cela concernant le 7ème Congrès. Insister sur cette continuité est important. En effet, il y a une idée, issue de la propagande bourgeoise – et notamment trotskyste –, qui imprègne et gangrène jusqu’aux milieux militants communistes, même authentiquement marxistes-léninistes. Il y aurait eu, selon cette idée, une rupture radicale, une sorte de volte-face opérée par le Komintern sur la question des fronts et du fascisme. Le Komintern, reconnaissant plus ou moins ouvertement ses erreurs antérieures, serait passé du tout au tout, d’une ligne sectaire à une ligne unitaire – faussement unitaire selon les trotskistes qui parlent à ce propos d’une ligne de collaboration de classes.
Mais il faut bien comprendre ceci : entre les différents congrès, au moins depuis le troisième congrès de 1921[36] – qui effectivement marque une rupture tactique de fond –, il n’y a toujours eu que des adaptations et ajustements tactiques en fonction des contextes de temps et de lieux, des corrections de dérives gauchistes et droitières, ainsi que des approfondissements théoriques et organisationnels, mais jamais de ruptures tactiques fondamentales. La tactique est restée fondamentalement la même de 1921 à 1935 et après. Cette tactique est la tactique du front unique.
Le 7ème congrès s’inscrit donc dans la continuité du 6ème Congrès, comme le suggère Dimitrov dès la première phrase de son rapport :
« Déjà le VIème congrès de l’Internationale communiste avertissait le prolétariat international de la maturation d’une nouvelle offensive fasciste et appelait à la lutte contre elle. Le congrès indiquait que « des tendances fascistes et des germes du mouvement fasciste existent presque partout, sous une forme plus ou moins développée. » [37] »
La célèbre définition scientifique du fascisme, qu’on pense souvent avoir été donnée pour la première fois lors du 7ème Congrès par Dimitrov en 1935, a en réalité été donnée pour la première fois en décembre 1933, lors du XIIIᵉ plénum du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste (CEIC). Ce plénum s’inscrivait dans le cadre du 6ème congrès. Ce plénum disait ceci : « Le fascisme est une dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier.[38] »
Mais alors, qu’a donc apporté Dimitrov de nouveau à la tactique du front unique ? Et quelle est la différence entre sa conception du front unique et la tactique classe contre classe ?
Concernant la deuxième question, nous avons déjà donné un élément de réponse : les deux tactiques reposent sur la même base fondamentale, à savoir la tactique du front unique telle qu’elle a émergé comme tactique du Komintern en 1921, et ne diffèrent que par la manière de concevoir son application, différence provenant avant tout d’une différence de contexte historique.
Mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas aussi des différences importantes entre la tactique préconisée par Dimitrov et la tactique classe contre classe préconisée par le VIᵉ congrès. Comme tous les congrès précédents, le 7ème congrès n’est certes pas le moment d’une rupture tactique fondamentale, mais il opère cependant des ajustements tactiques majeurs, d’autant plus majeurs qu’il s’agit sans doute des ajustements tactiques les plus importants opérés par un congrès depuis 1921. À défaut d’une rupture tactique, un véritable virage est opéré.
Ces ajustements peuvent être résumés en 2 points essentiels :
- Une correction majeure dans la façon d’analyser la situation internationale, qui ne relève pas d’une simple adaptation à un changement de contexte historique, mais qui relève bel et bien aussi d’une révision théorique de fond. Cette révision théorique concerne pour l’essentiel la question de la nature du fascisme et de la démocratie bourgeoise.
- Conséquemment, un élargissement de l’ancienne tactique du front unique. Cela aboutit à une nouvelle façon de concevoir le front unique, ainsi qu’à l’émergence d’un nouveau front tactique – reposant sur le front unique –, à savoir le bien connu Front populaire.
Le 7ème congrès se distingue de tous les précédents congrès par le fait qu’il met la lutte contre le fascisme au centre des débats et de la tactique. Cette centralité de la lutte contre le fascisme a amené l’IC à déclarer que « la réalisation du front unique de la classe ouvrière est, à l’étape historique actuelle, la tâche principale immédiate du mouvement ouvrier international[39] ».
Dans un contexte où de plus en plus d’ouvriers social-démocrates tendent vers les positions révolutionnaires – du fait, d’une part de la victoire du socialisme en URSS, et d’autre part des défaites ouvrières dans les pays fascistes à cause des politiques de collaboration de classe de la social-démocratie[40] –, où l’aristocratie ouvrière, base sociale de la social-démocratie, voit sa propre situation ébranlée par la crise, et où la social-démocratie elle-même est menacée et persécutée par le fascisme[41], dans un contexte donc qui « rend plus difficile et, dans certains pays, tout à fait impossible pour la social-démocratie la continuation de son ancien rôle de soutien de la bourgeoisie[42] », le danger fasciste rend possible et nécessaire la réalisation immédiate « de l’unité d’action de tous les détachements de classe ouvrière dans la lutte contre le fascisme[43] ». Il y a là un changement réel et majeur par rapport à tous les précédents congrès. L’unité contre le fascisme devient la priorité.
La propagande bourgeoise sur la rupture radicale entre le 6ème et le 7ème congrès contient de ce fait un fond de vérité : il est vrai qu’on passe d’une ligne d’hostilité radicale contre la social-démocratie, d’une ligne par conséquent extrêmement réticente aux compromis avec la social-démocratie, à une ligne beaucoup plus unitaire. Unitaire non seulement avec la social-démocratie, mais même avec certains partis bourgeois, dans la mesure où ceux-ci ont une base sociale populaire, donc dans la perspective d’un rassemblement le plus large possible des classes populaires contre le fascisme.
Ainsi, Dimitrov pose « d’une manière nouvelle une série de questions, et, en premier lieu, la question du front unique et de la façon d’aborder la social-démocratie, les syndicats réformistes et les autres organisations de masse[44] », sous l’angle de la possibilité et de la nécessité de l’unité d’action immédiate, urgente, contre le fascisme. Autrement-dit, le 7ème congrès est, plus que tous les précédents, le congrès de l’unité de la classe ouvrière en premier lieu, et des masses populaires en second lieu, contre le fascisme, pire ennemi de la classe ouvrière et des masses populaires.
Pour la première fois, la question centrale n’est plus seulement celle de la manière de gagner les masses ouvrières à la révolution prolétarienne, ni celle de la manière de démasquer la social-démocratie – ces questions, qui n’en forment en réalité qu’une seule, restent toutefois fondamentales et au premier plan –, mais aussi celle de l’urgence de l’organisation de l’action de masse contre le fascisme. Le front unique n’est plus vu seulement comme un moyen de démasquer dans l’action la social-démocratie aux yeux des ouvriers, mais, sans revenir sur cet aspect de la tactique, aussi et surtout comme un moyen d’unir la classe ouvrière dans le combat contre le fascisme. Nous le disions : là où les 6ème et 7ème congrès insistaient surtout, à propos de la tactique du front unique, sur l’aspect rupture avec la social-démocratie, le 7ème insiste surtout – mais sans jamais mettre l’autre aspect au second plan – sur l’aspect unité.
2) Une nouvelle façon de concevoir le fascisme
Ce changement majeur découle des apports théoriques de Dimitrov sur la question du fascisme. En effet, bien que Dimitrov ait repris la définition du fascisme formulée lors de la XIIIᵉ session plénière du CEIC de décembre 1933, il a poussé l’analyse beaucoup plus loin. Car lors de sa XIIIᵉ session plénière, bien qu’il ait établi une juste définition du fascisme, le CEIC sous-estimait encore le danger fasciste, tout comme d’ailleurs le danger de guerre. Il ne le voyait non pas comme un danger mortel pour la classe ouvrière mais, bien qu’il soit une dictature terroriste ouverte contre la classe ouvrière, presque comme une bonne chose : le CEIC concevait en effet le fascisme à la fois comme un produit et un accélérateur de la crise révolutionnaire. Ainsi disait-il dans ses thèses sur le fascisme :
« Quand la bourgeoisie met en œuvre une terreur féroce pour écraser le mouvement révolutionnaire, cela ne peut, dans les conditions d’ébranlement du capitalisme, effrayer longtemps les couches avancées des travailleurs et les empêcher de passer à des luttes actives. L’indignation provoquée par cette terreur, même chez la majorité des ouvriers qui ont suivi la social-démocratie, les rend encore plus sensibles à l’agitation et à la propagande communistes. Lorsque la bourgeoisie réorganise sur la forme fasciste sa dictature chancelante pour créer un pouvoir solide, cela conduit dans les conditions actuelles au renforcement, non seulement de sa terreur de classe, mais aussi des éléments de désorganisation de son pouvoir, à la destruction de l’autorité de la légalité bourgeoise aux yeux des larges masses, à l’accroissement des frictions intérieures dans le camp de la bourgeoisie et à la désagrégation accélérée de son principal soutien social, la social-démocratie. Enfin, lorsque la bourgeoisie s’efforce, au moyen d’une politique agressive et guerrière, de consolider sa situation extérieure, elle renforce à l’extrême les contradictions internationales et partant les dangers qu’elles engendrent pour le capitalisme.[45] »
Il disait aussi, dans la résolution du Présidium du CEIC du 1er avril 1933, qui faisait suite au coup d’État fasciste des nazis : « L’instauration de la dictature fasciste ouverte, dissipant toutes les illusions démocratiques des masses et libérant celles-ci de l’influence de la social-démocratie, accélère la marche de l’Allemagne vers la révolution prolétarienne.[46] »
La logique restait à ce moment-là celle de la tactique classe contre classe. La rupture avec la social-démocratie « social-fasciste » était toujours mise au premier plan, le front unique par en bas uniquement restait la ligne, et la seule réponse donnée au problème de la montée du fascisme et de la marche à la guerre demeurait la lutte révolutionnaire pour l’instauration des soviets. La différence de nature entre le fascisme et la démocratie bourgeoise – et par conséquent la nécessité, hors situation révolutionnaire, d’engager les larges masses populaires dans la défense contre l’offensive fasciste –, n’était pas encore comprise.
Dimitrov a au contraire apporté une juste compréhension du fascisme et de la démocratie bourgeoise. Tout en conservant intacte l’idée que la dictature du prolétariat et la révolution socialiste sont nécessaires pour mettre fin définitivement au danger de guerre et au fascisme, il a compris l’urgence et la nécessité, dans le contexte de son époque, d’unir les larges masses du prolétariat et des couches moyennes pour la défense de la démocratie bourgeoise contre le fascisme, et pour la défense de la paix contre la guerre impérialiste.
Car le fascisme n’est pas, contrairement à ce que l’Internationale communiste pensait jusqu’à présent, un facteur d’accélération de la crise révolutionnaire, mais au contraire un facteur de destruction – certes temporaire – du mouvement révolutionnaire. En Allemagne, le coup d’État hitlérien a, loin d’accélérer la marche à la révolution, presque complètement détruit et mis hors d’état de nuire le parti communiste le plus puissant d’Europe, le KPD. De plus, le coup d’État hitlérien a renforcé la haine antisoviétique et le danger de guerre contre l’URSS. Le fascisme est alors un danger mortel pour la classe ouvrière. La démocratie bourgeoise donne quant à elle, comme l’expliquait Thorez dans son célèbre discours au 7ème congrès du Komintern « un minimum de libertés précaires, aléatoires, sans cesse réduites par la bourgeoisie au pouvoir, mais qui offre toutefois à la classe ouvrière, aux masses laborieuses des possibilités de mobilisation et d’organisation contre le capitalisme.[47]»Cette juste compréhension de la différence de nature entre le fascisme et la démocratie bourgeoise était absente de tous les congrès précédents.
Pour comprendre tout cela, il faut comprendre l’évolution du capitalisme entre le 6ème et le 7ème congrès. Le 6ème congrès avait analysé une reprise et un développement du capitalisme, donc des contradictions du capitalisme, et par conséquent une avancée vers une nouvelle crise révolutionnaire. La juste ligne à adopter était alors celle de la préparation des masses à la révolution et de la distanciation nette vis-à-vis de la social-démocratie, qui s’était à cette époque complètement ralliée à la bourgeoisie.
Lors du 7ème congrès, cette analyse fut confirmée et non reniée : effectivement, une nouvelle crise révolutionnaire était imminente. Cependant, la bourgeoisie aussi voyait cette crise révolutionnaire arriver, et les masses ouvrières, en majorité, n’étaient pas encore acquises à la révolution. La situation était donc telle que, d’un côté, la révolution qui se développait n’était pas encore mûre, la classe ouvrière et son avant-garde étaient encore trop faibles, et de l’autre côté, la bourgeoisie sombrait de plus en plus dans la crise économique – la crise de 1929 – et politique. La bourgeoisie avait alors lancé une vaste offensive contre la classe ouvrière : propagande de guerre de plus en plus vive contre l’URSS et pour le repartage du monde, militarisation de l’économie, attaques contre les droits, les salaires et les conditions de travail des travailleurs, répression et exploitation exacerbée des peuples des colonies (notamment en Chine où, depuis 1927, une guerre de libération nationale était en cours), et promotion plus ou moins assumée du fascisme. Le but était de faire reposer la crise sur la classe ouvrière et les masses populaires, et de briser la classe ouvrière en détruisant ses organisations et en enfermant ou tuant ses leaders les plus valeureux.
Cette situation de faiblesse, à la fois du prolétariat et de la bourgeoisie, correspondait à ce que Staline décrivait lorsqu’il analysait les causes de la montée du fascisme :
« il ne faut pas la considérer [la montée du fascisme – ndlr] simplement comme un signe de faiblesse de la classe ouvrière et comme le résultat des trahisons perpétrées contre elle par la social-démocratie qui a frayé la route au fascisme. Il faut la considérer aussi comme un signe de faiblesse de la bourgeoisie, comme un signe montrant que la bourgeoisie n’est plus en mesure d’exercer le pouvoir par les vieilles méthodes du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise, ce qui l’oblige à recourir, dans sa politique intérieure, aux méthodes terroristes de gouvernement ; comme un signe attestant qu’elle n’a plus la force de trouver une issue à la situation actuelle sur la base d’une politique extérieure de paix, ce qui l’oblige à recourir à une politique de guerre.[48] »
La préparation à la révolution était nécessaire et restait à l’ordre du jour, mais l’état actuel des choses nécessitait l’organisation de la défense pour la sauvegarde des possibilités même de cette préparation à l’offensive. Il n’était dès lors plus possible de conserver telle quelle la ligne précédente ; la plus ferme unité de la classe ouvrière et de l’ensemble des classes populaires devenait la priorité numéro 1, sous peine d’une destruction de toute possibilité révolutionnaire à court et moyen terme.
À partir de Dimitrov, le fascisme n’est plus considéré comme n’étant rien de plus que l’aile droite de la dictature de la bourgeoisie – là où la social-démocratie en serait l’aile gauche –, c’est-à-dire comme n’étant qu’un des « deux pôles de la méthode employée par la bourgeoisie pour prolonger sa dictature[49] ». Avec Dimitrov, le fascisme « n’est pas la substitution ordinaire d’un gouvernement bourgeois à un autre, mais le remplacement d’une forme étatique de la domination de classe de la bourgeoisie, la démocratie bourgeoise, par une autre forme de cette domination, la dictature terroriste déclarée. » Et cette différence des formes étatiques n’est pas superficielle ni indifférente : « Le fascisme, c’est le pire ennemi de la classe ouvrière et de tous les travailleurs ![50] »
Il n’est pas faux pour autant que le fascisme exacerbe les contradictions de classe et dévoile aux masses la véritable nature de l’État bourgeois, et que par conséquent il réfute en pratique les conceptions social-démocrates. Cependant, le fascisme n’est pas pour autant un facteur d’accélération du processus révolutionnaire. Parce qu’en détruisant les organisations du prolétariat et en éliminant ses dirigeants les plus dévoués, il pose à la classe ouvrière d’ « atroces difficultés[51] » qui compromettent à court et moyen terme la révolution prolétarienne.
3) Un élargissement de la tactique du front unique
Ce changement fondamental dans l’analyse du fascisme, dans la mesure où il conduit à un déplacement de la cible principale de la social-démocratie vers le fascisme, a pour conséquence directe l’ouverture et l’élargissement de la tactique du front unique. Cet élargissement repose sur l’analyse selon laquelle :
« Aujourd’hui, dans une série de pays capitalistes, les masses travailleuses ont à choisir concrètement, pour l’instant présent, non entre la dictature du prolétariat et la démocratie bourgeoise, mais entre la démocratie bourgeoise et le fascisme.[52] »
C’est-à-dire que le centre de gravité s’est déplacé en quelque sorte vers la droite, et que l’enjeu principal du moment n’est pas celui de la révolution mais du maintien et de l’approfondissement des conditions de possibilité du développement de la révolution. Et il faut préciser ici qu’il ne s’agit pas seulement de défendre la démocratie bourgeoise – en tant que condition de possibilité du développement des forces révolutionnaires – face au fascisme, mais de développer les forces de la révolution au cours même de cette lutte pour la défense de la démocratie bourgeoise, de telle sorte à redéplacer le centre de gravité vers la gauche. Car si la classe ouvrière et son avant-garde parviennent à porter et diriger le front populaire pour la défense de la démocratie bourgeoise contre le fascisme, alors cette démocratie bourgeoise perdra presque aussitôt son caractère bourgeois. La classe ouvrière aura conquis de nouvelles positions qui lui permettront d’aller effectivement vers la dictature du prolétariat.
Terminé donc le front unique par le bas seulement ; les accords par le haut, y compris les accords électoraux, reviennent à l’ordre du jour du fait de l’urgence de la situation :
« cette tâche [la lutte contre le fascisme – ndlr] fait un devoir aux Partis Communistes de tenir compte du changement de la situation et d’appliquer la tactique du front unique d’une nouvelle manière, s’efforçant d’obtenir un accord pour des actions communes avec les organisations de travailleurs des différentes tendances politiques à l’échelle de l’usine, à l’échelle locale, régionale, nationale et internationale. »
Outre le retour au front unique par le haut sur la base de l’unité d’action par en bas, l’élargissement du Front unique se manifeste aussi et surtout par la tactique du Front populaire antifasciste. Ce Front populaire antifasciste doit, selon Dimitrov, rassembler, sur la base du front unique, l’ensemble des classes populaires prolétariennes, semi-prolétariennes et non-prolétariennes. Cela avec la possibilité d’accords par le haut, mais toujours sur la base d’une unité d’action par en bas et sur la base du front unique prolétarien.
Comme nous l’avons déjà expliqué, la tactique visant à mobiliser les masses populaires non prolétariennes derrière la classe ouvrière et son avant-garde n’est pas en soi une nouveauté. Le 3ème congrès du Komintern parlait déjà de l’importance de conquérir les couches moyennes pour faire la révolution et instaurer la dictature du prolétariat. Cependant, il ne s’agissait pas encore d’unir ces larges couches et leurs organisations autour d’une plateforme commune de lutte contre le fascisme et pour la défense des libertés démocratiques bourgeoises. Il s’agissait seulement de les ramener sur les positions communistes pour la révolution prolétarienne. Il ne s’agissait pas encore d’une alliance de classes au sens fort du terme, d’un front de lutte, d’une coalition politique avec les compromis que cela implique, notamment sur la question de la propriété privée, de la dictature du prolétariat et de la démocratie bourgeoise. Il s’agissait d’une conquête ou neutralisation de certaines franges de ces classes dans une optique de facilitation de la révolution prolétarienne. Avec le front populaire, il s’agit par contre désormais d’accepter de s’entendre avec des classes et des organisations qui ne remettent pas en cause la propriété privée des moyens de production, mais qui néanmoins sont déterminées, sous l’impulsion de leur base sociale, à mener la lutte contre le fascisme.
Dimitrov insiste sur ces deux derniers points : la classe ouvrière, sous la direction du Parti communiste, doit s’engager activement dans la défense des revendications de ces couches moyennes en vue de les mobiliser dans le cadre d’un vaste front populaire contre le fascisme. Cette logique est poussée jusqu’au bout, allant même jusqu’à envisager très concrètement – et cela est quelque chose d’entièrement nouveau –, dans cette même optique de mobilisation des larges masses populaires contre le fascisme, de s’entendre avec des partis et organisations bourgeoises. Cela dans la mesure où une partie importante de la base sociale de ces partis et organisations bourgeoises était, en 1935, constituée par ces couches moyennes. En France, cela a donné l’intégration, sous l’impulsion de Thorez et du PCF, et malgré les réticences de la SFIO, du Parti radical au Front populaire antifasciste. Ainsi Dimitrov explique-t-il :
« Le principal, le plus décisif pour établir le front populaire antifasciste, c’est l’action résolue du prolétariat révolutionnaire pour la défense des revendications de ces couches sociales et ; en particulier, de la paysannerie laborieuse, revendications qui sont en concordance avec les intérêts fondamentaux du prolétariat et qu’il importe de coordonner dans le cours de la lutte avec les revendications de la classe ouvrière.
Lors de la création du front populaire antifasciste, il est d’une grande importance d’aborder de manière juste les organisations, et les partis auxquels adhèrent en nombre considérable la paysannerie travailleuse et les masses fondamentales de la petite bourgeoisie urbaine. Dans les pays capitalistes, la majorité de ces partis et de ces organisations, tant politiques qu’économiques, se trouvent encore sous l’influence de la bourgeoisie et continuent à la suivre. La composition sociale de ces partis et de ces organisations, n’est pas homogène. On y trouve des Koulaks de taille à côté de paysans sans terre, de grands brasseurs d’affaires à côté de petits boutiquiers, mais la direction y appartient aux premiers, aux agents du grand Capital.
Cela nous oblige à aborder d’une façon différente ces organisations, en tenant compte du fait que, bien souvent, la masse des adhérents ne connaît pas la physionomie politique réelle de sa direction. Dans des circonstances déterminées, nous pouvons et nous devons orienter nos efforts pour attirer, en dépit de leur direction bourgeoise, ces partis et ces organisations, ou certaines de leurs parties, aux côtés du front populaire antifasciste. Telle est, par exemple, la situation actuelle en France, avec le Parti Radical ; aux États-Unis, avec diverses organisations paysannes ; en Pologne, avec le Stronitstvo Ludové ; en Yougoslavie, avec le Parti paysan croate ; en Bulgarie, avec l’Union Agrarienne ; en Grèce avec les agrariens, etc.
Mais, indépendamment de la question de savoir s’il existe des chances d’attirer de tels partis et de telles organisations aux côtés du front populaire, notre tactique, dans toutes les conditions, doit être orientée de façon à entraîner les petits paysans, les artisans, etc., qui en font partie au front populaire antifasciste. Vous voyez donc qu’ici, sur toute la ligne, il faut en finir avec le dédain, l’attitude d’indifférence qui s’observent fréquemment dans notre pratique à l’égard des divers partis et des diverses organisations des paysans, des artisans et des masses petites-bourgeoises de la ville.[53] »
Tous les congrès précédents avaient, pour ce qui était de l’Europe occidentale, une conception ouvriériste de la révolution : la classe ouvrière n’était pas seulement conçue comme la classe dirigeante de la révolution, mais comme la seule classe indispensable à la révolution. La petite paysannerie, elle, n’était conçue que comme un appui nécessaire en vue de la consolidation de la révolution et de la dictature du prolétariat, et les autres couches moyennes comme de simples appuis non nécessaires, certes bienvenus, facilitant la dictature du prolétariat[54].
Avec la tactique du Front populaire, les larges masses populaires deviennent, sous la direction de la classe ouvrière, des éléments moteurs indispensables de la révolution. Il ne s’agit plus seulement de les conquérir, mais de leur accorder une place active à part entière dans le processus révolutionnaire.
Il faut bien comprendre que la tactique du front populaire, tout comme d’ailleurs la tactique du front unique, est fondamentalement une tactique défensive : il s’agit d’unir dans la lutte et derrière l’avant-garde révolutionnaire toutes les franges du prolétariat et des couches moyennes qui ne sont pas encore acquises à la révolution et à la dictature du prolétariat, en vue de la défense des conditions de possibilité même de la révolution. Il s’agit donc d’opérer un repli tactique défensif pour mieux repartir à l’offensive lorsque les conditions le permettront. Telle était par conséquent la position du Komintern :
« préparant la classe ouvrière à une succession rapide de formes et méthodes de lutte pour le cas où la situation viendrait à changer, il est nécessaire, dans la mesure où le mouvement se développe, d’organiser le passage de la défensive à l’offensive contre le capital et de s’orienter vers l’organisation de la grève politique de masse, en faisant tout pour assurer la participation à cette organisation des principaux syndicats du pays.[55] »
« Dans la lutte pour la défense des libertés démocratiques bourgeoises et des conquêtes des travailleurs contre le fascisme, le prolétariat révolutionnaire prépare ses forces, affermit les liaisons de combat avec ses alliés et oriente la lutte vers la conquête de la démocratie véritable des travailleurs, du pouvoir soviétique. [56]»
Il faut aussi noter l’insistance – certes non pas entièrement nouvelle puisque les précédents congrès parlaient bien de la nécessité d’unir dans l’action les ouvriers communistes, social-démocrates ET sans parti – sur la nécessité de mobiliser les plus larges couches du prolétariat, au-delà des communistes et des social-démocrates :
« l’action commune des partis des deux Internationales contre le fascisme ne se bornerait pourtant pas à influencer leurs partisans actuels, les communistes et les social-démocrates ; elle influerait puissamment sur les rangs des ouvriers catholiques, anarchistes et inorganisés, même sur ceux qui sont devenus momentanément victimes de la démagogie fasciste. Bien plus, le puissant front unique du prolétariat exercerait une influence énorme sur toutes les autres couches du peuple travailleur, sur la paysannerie, sur la petite bourgeoisie citadine, sur les intellectuels.[57] »
C’est cette manière élargie de concevoir le front unique qui sera à la base de ce qui est généralement retenu aujourd’hui comme la « main tendue » de Thorez aux ouvriers catholiques – mais qui est en réalité, à la lecture de son célèbre discours, une main tendue à tout le peuple de France hors bourgeoisie, y compris aux soldats et anciens combattants membres des Croix de feu, contre les 200 familles[58].
Dimitrov insiste également sur la nécessité de créer des organisations démocratiques du front unique, de classe et de masse, hors parti, et de toutes sortes, y compris par exemple des associations sportives. Là encore, ce n’est pas une idée nouvelle, mais une intensification et un élargissement d’une idée qui existait déjà.
En résumé, union la plus large du peuple, sous direction ouvrière et communiste, sur des bases antifascistes. Telle est la vision spécifiquement dimitrovienne du front unique au 7ème congrès de l’IC.
Et cette vision élargie du front unique s’étend jusqu’à l’union des peuples des pays impérialistes et des peuples des pays opprimés dans un vaste front anti-impérialiste mondial :
« Le prolétariat des pays impérialistes a des alliés possibles non seulement dans la personne des travailleurs de son propre pays, mais aussi dans les nations opprimées des colonies et des semi-colonies. Pour autant que le prolétariat est scindé à l’échelle nationale et internationale ; pour autant qu’une de ses parties soutient la politique de collaboration avec la bourgeoisie et, en particulier, son régime d’oppression dans les colonies et les semi-colonies, cette circonstance écarte de la classe ouvrière les peuples opprimés des colonies et des semi-colonies et affaiblit le front anti-impérialiste mondial. Chaque pas fait dans la voie de l’unité d’action, visant au soutien de la lutte émancipatrice des peuples coloniaux par le prolétariat des métropoles impérialistes, signifie la transformation des colonies et des semi-colonies en une des principales réserves du prolétariat mondial.[59] »
4) Défense de la nation et de son héritage révolutionnaire : patriotisme et internationalisme
Enfin, un autre apport décisif de Dimitrov à la tactique du front unique est à relever : la mise en avant de la nécessité de la lutte idéologique contre le fascisme, de la nécessité pour la classe ouvrière de se présenter comme la défenseuse des intérêts, de la culture et de l’indépendance de la nation, de refuser le mépris des sentiments nationaux des masses populaires, et de se présenter comme la continuatrice de l’histoire nationale, le tout en démasquant le chauvinisme bourgeois antipopulaire, hypocrite et mensonger des fascistes. C’est avec Dimitrov que le Komintern réaffirme clairement et franchement, sans ambiguïté, que l’internationalisme prolétarien ne contredit pas les formes nationales de la lutte prolétarienne, qu’au contraire, « c’est justement sous ces formes que l’on peut défendre avec succès les intérêts internationaux du prolétariat aussi[60] », rappelant par là le vieux principe marxiste selon lequel « [b]ien qu’elle ne le soit pas dans son contenu [qui est international – ndlr], la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie est, par sa forme, d’abord une lutte nationale.[61] ». Par conséquent, dit-il :
« Il importe de montrer que la classe ouvrière, qui lutte contre tout esclavage et toute oppression nationale, est le seul, le véritable champion de la liberté nationale et de l’indépendance du peuple. Les communistes doivent combattre énergiquement la falsification fasciste de l’histoire du peuple en faisant tout pour éclairer les masses travailleuses d’une façon historiquement juste et dans un esprit véritablement léniniste-staliniste, sur le passé de leur propre peuple, afin de relier sa lutte actuelle avec les traditions révolutionnaires du passé.[62] »
En France, cela a donné l’alliance du drapeau rouge et du drapeau tricolore, les références au jacobinisme, à la Révolution française et aux Lumières. Nous renvoyons sur ce point à un autre de nos articles[63].
En définitive, les ajustements tactiques et théoriques opérés par Dimitrov consistent, pour partie en une adaptation à un nouveau contexte – sans négation donc de la justesse des mots d’ordre précédents –, pour partie en une correction d’erreurs gauchistes. Mais comme nous l’avons déjà expliqué, là où on s’attaque aux erreurs gauchistes, on risque en même temps d’ouvrir la porte aux dérives opportunistes de droite, et réciproquement. C’est pourquoi la tactique du front unique et du front populaire doivent être mises en place tout en ne cessant de dénoncer les dérives droitières au sein du Parti ainsi que la social-démocratie réformiste, comme le 7ème congrès n’a manqué de le rappeler :
« Tout en luttant de la façon la plus énergique pour extirper tous les restes du sectarisme qui, à l’heure actuelle, constitue un obstacle extrêmement sérieux à l’application d’une véritable politique bolchéviste de masse des Partis Communistes, les communistes doivent redoubler de vigilance à l’égard du danger que représente l’opportunisme de droite et mener une lutte résolue contre toutes ses manifestations concrètes, considérant qu’avec l’application large de la tactique du front unique le danger de droite ira croissant.
La lutte pour l’établissement du front unique, de l’unité d’action de la classe ouvrière exige que l’on convainque par les faits les ouvriers social-démocrates de la justesse de la politique communiste et de la fausseté de la politique réformiste.
Elle fait un devoir à chaque Parti Communiste de mener une lutte intransigeante contre toute tendance à estomper la différence de principe entre le communisme et le réformisme, à affaiblir la critique du social-démocratisme, en tant qu’idéologie et pratique de la collaboration de classe avec la bourgeoisie, contre l’illusion que le socialisme peut être réalisé par la voie pacifique légale, contre toute orientation vers l’automatisme et la spontanéité, tant pour la liquidation du fascisme que pour la réalisation du front unique, contre l’affaiblissement du rôle du parti et contre les moindres hésitations au moment de l’action décisive.[64] »
V– Front national et État de démocratie populaire
On aurait tort de croire que les apports dimitroviens à la tactique du front unique se limitent aux propositions du 7ème congrès. Nous l’avons vu, la tactique du 7ème congrès consiste essentiellement en un élargissement de la tactique du front unique, dans un contexte où la défense contre le fascisme est une nécessité impérieuse pour la classe ouvrière. Cet élargissement s’est approfondi après le 7ème congrès. Car l’union la plus large, derrière la classe ouvrière et son avant-garde, est apparue comme une nécessité non seulement pour la défense contre le fascisme, mais aussi pour la paix et l’indépendance nationale – y compris, concernant ce dernier point, dans les pays du centre impérialiste.
Dans le contexte d’avant-guerre, le front uni pour la paix n’étant au fond qu’une forme particulière du front populaire antifasciste – notons au passage que le fascisme étant la dictature terroriste des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier, la lutte pour la paix revêt nécessairement un caractère antifasciste, et à l’inverse la lutte antifasciste revêt nécessairement un caractère pacifiste –, il n’est pas utile de développer outre mesure à ce sujet. C’est d’ailleurs très explicitement que Dimitrov reliait le front de la paix au front populaire antifasciste, puisqu’il disait en 1936 :
« Toute la question est d’organiser à temps la lutte des peuples pour le maintien de la paix et de mener cette lutte tous les jours et en tout lieu contre les fauteurs fascistes de guerre et contre leurs auxiliaires.[65] »
« La lutte pour le maintien de la paix est, dans les conditions actuelles, une lutte contre le fascisme ; elle est donc, au fond, une lutte révolutionnaire.[66] »
« Lutter pour la paix, c’est lutter contre le fascisme, c’est lutter contre le capitalisme, c’est lutter pour la victoire du socialisme dans le monde entier[67] »
Et il qualifiait le front de la paix d’application particulière de la tactique générale du 7ème Congrès :
« Cette souple tactique bolchevik qui est l’application à une question distincte des conceptions tactiques générales données par le VIIᵉ congrès de l’I.C., résulte nécessairement de toute la situation internationale présente, et, en particulier, de l’existence d’agresseurs fascistes déterminés.[68] »
Le développement ultérieur le plus important réside sans doute en fait dans la question de la forme de l’État révolutionnaire, et dans la possibilité d’une ouverture du front populaire aux éléments bourgeois patriotes dans le cadre d’un front national uni pour la paix et l’indépendance de la patrie. Pour la première fois, la possibilité d’un État révolutionnaire non soviétique, avec la participation élargie de l’ensemble des classes non monopolistes sous la direction de la classe ouvrière, y compris des éléments bourgeois démocrates et patriotes, est affirmée. Il s’agit de ce qu’on appellera les États de démocratie populaire, qui constitueront la plupart des États socialistes hors URSS après la Seconde Guerre mondiale.
Les bases pour concevoir la possibilité d’un tel État avaient déjà été posées par Dimitrov lors du 7ème congrès, lorsque la question du gouvernement de front unique ou de front populaire avait été abordée. Mais la manière de considérer cette question en relation avec la nouvelle tactique du front unique n’avait pas encore atteint son plein développement : le gouvernement de front unique n’était guère conçu autrement que comme un gouvernement ouvrier et paysan élargi aux couches moyennes et se fixant pour tâche la lutte contre le fascisme et la réaction, un gouvernement de transition pouvant précéder la dictature du prolétariat et devant conduire à la révolution prolétarienne, mais pas encore comme un véritable gouvernement révolutionnaire à part entière et pouvant se substituer à la forme soviétique de la dictature du prolétariat, comme une forme de la dictature du prolétariat elle-même.
Cet approfondissement de la question du gouvernement de front unique est issu des conditions qui ont émergé après la 2nde Guerre mondiale et la victoire contre le fascisme. Ces conditions toutes particulières, qui rendaient possible l’existence d’États de démocratie populaire non soviétiques mais accomplissant les fonctions de la dictature du prolétariat pour aller vers le socialisme, ont été explicitées comme suit par Dimitrov :
« Dans les conditions de la défaite militaire des États fascistes agresseurs, de l’aggravation rapide de la crise générale du capitalisme, de l’énorme croissance de la puissance de l’Union soviétique et de notre collaboration étroite avec l’U.R.S.S. et les États populaires démocratiques, notre pays [la Bulgarie – ndlr], ainsi que les autres pays de démocratie populaire, voit s’ouvrir la possibilité de réaliser la transition du capitalisme au socialisme sans un régime soviétique, uniquement au moyen du régime de démocratie populaire, à la condition que celui-ci se renforce et se développe en s’appuyant sur l’aide de l’U.R.S.S., et des autres pays de démocratie populaire. […] Incarnant la domination des travailleurs sous la direction de la classe ouvrière, le régime de démocratie populaire peut et doit, ainsi que l’expérience l’a déjà prouvé, exercer avec succès les fonctions de la dictature du prolétariat, pour la liquidation du capitalisme et l’organisation de l’économie socialiste.[69] »
En résumé, défaite militaire des États fascistes, aggravation rapide de la crise générale du capitalisme, croissance de la puissance de l’URSS, et renforcement des relations au sein du camp anti-impérialiste, telles sont les conditions qui rendaient possible le passage au socialisme par l’intermédiaire d’un régime de démocratie populaire. Une telle possibilité était absolument nouvelle et n’avait jamais été affirmée auparavant, l’IC ayant toujours considéré le régime des soviets comme étant la forme universelle de la dictature du prolétariat.
Face à l’agression fasciste, des mouvements de résistance patriotiques avaient été mis en place dans plusieurs pays, dont la Bulgarie de Dimitrov. Ces mouvements de résistance, réalisés dans la logique de la tactique du front unique prolétarien et du front populaire antifasciste, consistaient à mobiliser toutes les classes de la société, y compris bourgeoises, contre l’occupation. La constitution de ces fronts nationaux unis résultait de consignes données directement aux partis communistes par le Komintern, dans le contexte du déclenchement de l’opération Barbarossa par les nazis en juin 1941. Alors que la tactique du Front populaire avait été abandonnée en 39 suite au déclenchement de la 2nde guerre mondiale – qui avait été analysée à ce moment-là comme une guerre inter-impérialiste ouvrant la possibilité et la nécessité de transformer la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire[70] –, la priorité absolue revint à la défense de l’URSS et à la participation à l’effort de guerre mondial contre l’Allemagne nazie et ses alliés aussitôt que cette dernière avait déclenché son invasion de l’Union soviétique.
Par exemple, Dimitrov avait donné l’instruction suivante au parti communiste de Norvège :
« 1. Les communistes des pays occupés doivent immédiatement organiser un front d’unité nationale et, à cette fin, prendre contact avec toutes les puissances luttant contre l’Allemagne fasciste (y compris les partisans de Nygaardsvold en Norvège). Ce front national a pour but de mobiliser toutes les classes de la société contre l’occupation allemande. Le mouvement pour la création d’un front national doit se fonder sur les mots d’ordre de la démocratie et de la libération nationale du fascisme (le joug hitlérien). Les communistes ne revendiquent pas l’hégémonie du front national. 2. Dans les pays occupés, il est absolument nécessaire de conjuguer la lutte politique à toutes les actions directes possibles pour désorganiser l’arrière-garde ennemie et entraver le ravitaillement et le transport des troupes et du matériel. Il faut tout faire pour inciter les masses à la lutte active contre l’occupation.[71] »
Ces mouvements de résistance ont pris le pouvoir dans certains pays – ce fut le cas en France avec le Conseil National de la Résistance –, et dans certains cas, les communistes y étaient hégémoniques, de telle sorte qu’ils avaient les moyens d’imposer leur politique à la bourgeoisie – ce qui ne fut pas le cas en France, malheureusement. C’est ce qui s’est passé dans les pays de démocratie populaire : un vaste front national de libération de la patrie avait, sous-direction communiste, pris le pouvoir sur des bases patriotiques et antifascistes, dans le contexte de la guerre contre l’agresseur fasciste et pour la défense de l’Union soviétique. C’est ce contexte bien particulier qui rendait possible l’existence d’États réellement populaire et démocratiques mais néanmoins non soviétiques.
Pour terminer, notons que Dimitrov est mort en 1949. Cela signifie qu’il n’a connu que le début de la période post-2nde Guerre mondiale qui a suivi la victoire sur l’agresseur fasciste. Ses analyses se sont concentrées sur une grande période où le fascisme allemand était l’ennemi principal de la classe ouvrière. Mais il est à noter que Dimitrov a fourni des débuts d’analyse sur la situation nouvelle. Il a en effet expliqué que :
« Après la défaite des agresseurs fascistes, le centre de la réaction se transféra aux États-Unis. Les plans de Hitler pour l’asservissement du globe, qui s’effondrèrent dans la dernière guerre, furent remplacés par ceux des impérialistes américains pour la domination du monde. Sous la dénomination de « Plan Marshall », de doctrine « Truman », ces plans d’aventuriers destinés à l’asservissement économique, politique et idéologique de l’Europe et du monde entier, sont dirigés contre les intérêts nationaux de l’énorme majorité des pays et des peuples. […] L’attitude à l’égard de l’Union soviétique est aujourd’hui le critère des deux camps internationaux : celui des fauteurs de guerre et celui des partisans d’une paix démocratique durable. […] Les peuples pacifiques des deux hémisphères se dressent toujours plus résolument pour la défense de la paix, de la démocratie et de la culture mondiale, tandis que le front anti-impérialiste, avec en tête l’Union soviétique, dont les forces s’accroissent sans cesse, se précise toujours davantage. […] Sur le front pacifique s’alignent non seulement l’Union soviétique et les démocraties populaires, mais aussi la grande majorité des peuples des pays capitalistes et des colonies. »
L’ennemi principal devenait donc l’impérialisme américain, principal fauteur de guerre. Les États-Unis n’étaient pas à proprement parler fascistes, bien qu’ils pouvaient évidemment s’appuyer sur des éléments fascistes partout dans le monde pour réaliser leurs objectifs. Ils s’appuyaient encore essentiellement sur la démocratie bourgeoise, et le fascisme, bien que non définitivement détruit, était vaincu pour longtemps. Par conséquent, le front national prit essentiellement la forme d’un front uni pour la paix et l’indépendance nationale. Duclos parlait d’un Front national uni rassemblant « l’immense masse des Français et Françaises qui « sont résolus à lutter pour la paix et l’indépendance de la patrie sans aucune distinction d’opinions politiques, de croyances religieuses ou de situation sociale »[72] ».
À vrai dire, il ne s’agit pas ici d’une analyse spécifiquement dimitrovienne, mais plutôt d’une adaptation de la tactique dimitrovienne à un nouveau contexte qui a été analysé par le Kominform, sous la direction de Jdanov[73], à la suite du célèbre discours de Truman du 12 mars 1947[74], date parfois retenue comme date de déclenchement de la « Guerre froide ». Le monde était alors analysé comme un monde divisé en deux camps : le camp impérialiste contre le camp anti-impérialiste, le camp de la guerre contre le camp de la paix. Voilà pourquoi la question du front populaire antifasciste devint celle du front national uni pour la paix et l’indépendance nationale.
Parce que cela impliquerait des considérations qui iraient au-delà de la question des apports de Dimitrov à la la tactique du front unique, nous n’allons pas étudier cette nouvelle analyse de la situation internationale, ni ses conséquences tactiques. Cependant, l’intérêt de ces ultimes remarques est de comprendre ceci : les apports de Dimitrov à la tactique du front unique sont certes des apports qui sont étroitement liés au contexte spécifique de la montée du fascisme dans les années 30, mais ils sont généralisables au-delà du contexte de la lutte antifasciste. L’essentiel est, dans un contexte non révolutionnaire, où il s’agit donc avant tout de mobiliser les masses non révolutionnaires pour la défense de leurs intérêts immédiats contre le capital, de savoir cibler et isoler l’ennemi principal. La tactique dimitrovienne du front unique élargi est donc adaptable à un contexte où l’ennemi principal n’est plus ou pas encore fasciste.
Cela devra être gardé en mémoire lorsqu’il s’agira d’étudier la question de l’actualité de la tactique du front unique, du front populaire et du front national. Car c’est bel et bien la question de la lutte pour la paix et pour l’indépendance nationale, donc pour le Frexit progressiste, qui apparait la plus pressante aujourd’hui, dans un contexte où l’impérialisme américain en déliquescence menace – dans le cadre de la défense de son hégémonie mondiale contre la Chine et les puissances émergentes du Sud global – l’humanité d’une nouvelle guerre mondiale, et où il s’appuie de plus en plus sur ses vassaux par le biais de l’Union européenne et de l’OTAN. Cela sachant que la lutte contre le fascisme devient aussi, malheureusement mais sans surprise tant la crise générale du capitalisme-impérialisme s’approfondit, une lutte de plus en plus pressante. Un Front populaire antifasciste, patriotique et pacifiste apparaît donc à l’ordre du jour.
Conclusion
Ainsi, au terme de cette étude, nous pouvons répondre aux deux questions qui ont guidé notre examen.
Premièrement, les apports de Dimitrov à la tactique du Front unique sont considérables et peuvent être résumés en quatre points essentiels.
Premier apport : une correction théorique fondamentale concernant la nature du fascisme. Contre la conception antérieure du Komintern — qui voyait dans le fascisme et la social-démocratie les deux faces de la même pièce de la dictature bourgeoise, et qui, partant, considérait l’installation du fascisme comme un facteur d’accélération de la crise révolutionnaire — Dimitrov établit que le fascisme constitue une forme d’État qualitativement différente de la démocratie bourgeoise, et qu’il est le pire ennemi de la classe ouvrière. Cette distinction, qui peut sembler relever d’une simple nuance théorique, est en réalité d’une portée politique décisive : elle fonde la nécessité de faire de la lutte contre le fascisme la priorité absolue du mouvement ouvrier, en lieu et place de la lutte prioritaire contre la social-démocratie qui prévalait sous la tactique « classe contre classe ».
Second apport : un élargissement de la tactique du front unique. Dimitrov ne substitue pas une nouvelle tactique à l’ancienne ; il ouvre et élargit la tactique du front unique en y intégrant non seulement l’ensemble du prolétariat — au-delà des clivages partisans — mais aussi les larges masses populaires non prolétariennes : paysannerie, petite bourgeoisie urbaine, intellectuels, employés. Et, nouveauté décisive, il envisage la possibilité d’accords avec des partis et organisations bourgeois dont la base sociale est populaire, pour peu qu’ils soient disposés à s’engager dans la lutte antifasciste.
Troisième apport : une réaffirmation de la dimension nationale de la lutte prolétarienne. Dimitrov rompt avec un certain mépris de gauche pour les sentiments nationaux des masses populaires, en montrant que l’internationalisme prolétarien ne s’oppose pas aux formes nationales de la lutte, mais qu’il s’y incarne au contraire. La classe ouvrière, dit-il, doit se présenter comme la véritable championne de la liberté nationale et de l’indépendance du peuple, et s’inscrire dans la continuité des traditions révolutionnaires de son pays. Ce n’est pas là un abandon de l’internationalisme, mais la condition même de son effectivité.
Quatrième apport : l’élaboration de la voie des démocraties populaires et du front national. Ce prolongement, qui s’opère après la Seconde Guerre mondiale, est d’une portée considérable. Dans les conditions historiques spécifiques de l’après-guerre — défaite militaire des États fascistes, aggravation de la crise générale du capitalisme, puissance accrue de l’URSS, et constitution de vastes fronts nationaux unis contre l’occupation —, Dimitrov affirme la possibilité d’une transition vers le socialisme par une voie non soviétique, à travers un régime de démocratie populaire qui, tout en ne prenant pas la forme des soviets, exerce avec succès les fonctions de la dictature du prolétariat. Cette innovation théorique est inséparable de la tactique du front national : un rassemblement de tous les patriotes, y compris bourgeois, contre l’agresseur fasciste et pour l’indépendance nationale, sous la direction effective de la classe ouvrière et de son avant-garde communiste. La démocratie populaire est ainsi l’aboutissement politique du front national antifasciste, la forme étatique que prend, dans des conditions spécifiques, l’hégémonie de la classe ouvrière sur l’ensemble des forces populaires et patriotiques.
Deuxièmement, s’agissant de la différence entre la tactique « classe contre classe » du 6ème congrès et la tactique du 7ème congrès, nous pouvons désormais la caractériser précisément. Il ne s’agit pas d’une rupture tactique fondamentale, encore moins d’un reniement.
La tactique « classe contre classe » n’était pas autre chose qu’une application particulière de la tactique du Front unique dans un contexte spécifique — celui d’une période d’accalmie relative, de développement du capitalisme et d’avancement à grands pas vers une nouvelle crise générale du capitalisme, et où la social-démocratie, ouvertement ralliée à la bourgeoisie, devait être combattue sans concession et sans compromis par le haut.
Les deux tactiques reposent sur la même base : l’unité d’action des masses ouvrières sous la direction de l’avant-garde communiste, la critique impitoyable des directions réformistes, et la perspective ultime de la dictature du prolétariat. La différence réside dans le centre de gravité de la tactique. Là où la tactique « classe contre classe » mettait l’accent sur la rupture avec la social-démocratie — l’unité par le bas seulement, le refus des accords par le haut —, la tactique de Dimitrov met l’accent sur l’unité face au fascisme, désormais identifié comme l’ennemi mortel. Cela implique, concrètement, la réouverture des accords par le haut, y compris électoraux, et l’élargissement du front à l’ensemble des classes populaires. C’est un changement de priorité, non de nature ; un virage, non une rupture.
L’actualité de ces débats n’a pas disparu avec la chute de l’URSS et l’effondrement du mouvement communiste international des années 1990. La résurgence du fascisme sous des formes nouvelles ; la crise profonde de l’impérialisme face à la montée en puissance des pays du Sud global et des BRCIS+, en premier lieu la Chine, porteuses d’un monde multipolaire ; le bloc euro-atlantique sous la houlette de Trump de plus en plus belliciste et fascisant, avec la préparation d’une nouvelle conflagration mondiale ; la vassalisation croissante des pays du centre impérialiste aux États-Unis ; tout cela place à nouveau le mouvement ouvrier et les forces populaires devant les mêmes questions fondamentales que celles posées à Dimitrov en 1935 : Qu’est-ce que le fascisme et l’impérialisme aujourd’hui ? Comment lutter contre ? Quelles alliances sont nécessaires et possibles ? Comment associer l’urgence de la défense contre le fascisme, de la défense de la paix et de l’indépendance nationale, à la perspective de la révolution socialiste ?
La réponse de Dimitrov n’est pas une formule magique que l’on pourrait appliquer mécaniquement. Elle est une méthode : l’analyse concrète de la situation concrète, l’analyse des alliances possibles et des priorités, la conscience aiguë des différences de nature entre les forces politiques et sociales, la volonté inébranlable de maintenir l’indépendance de classe tout en réalisant l’unité la plus large, et la persévérance dans l’objectif ultime — la dictature du prolétariat et l’édification du socialisme. C’est cette méthode, et non un quelconque catéchisme, qui fait la force durable des apports de Dimitrov et qui en fait, encore aujourd’hui, un instrument de lutte pour le mouvement ouvrier et les peuples du monde entier.
À l’heure où les forces de la réaction et du capital financier intensifient leur offensive contre les droits des travailleurs, contre les libertés démocratiques, contre le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, contre la paix et contre l’avenir même de l’humanité, les innovations de Dimitrov — sa juste compréhension du fascisme, sa conception élargie du Front unique, sa vision de l’unité des classes populaires sous la direction de la classe ouvrière — nous offrent des armes théoriques et politiques précieuses.
[1] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000.htm
[2] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000b.htm
[3] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000d.htm
[4] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1850/03/km18500301.htm
[5] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1850/03/km18500301b.htm
[6] Idem.
[7] Lénine, « L’alliance des ouvriers avec les paysans travailleurs et exploités », paru le 2 décembre (19 novembre) 1917 dans la Pravda, n° 194.
[8] Staline, Les principes du léninisme : https://www.marxists.org/francais/general/staline/works/1924/staline_principes.pdf
[9] « La division habituelle en époques historiques, si souvent citée dans la littérature marxiste et tant de fois répétée par Kautsky et adoptée dans l’article de Potressov, est la suivante : (1) 1789-1871 ; (2) 1871-1914 ; (3) 1914 – ? Ici, bien sûr, comme partout dans la nature et dans la société, les lignes de division sont conventionnelles et variables, relatives et non absolues. Nous prenons seulement approximativement les événements historiques les plus remarquables et les plus frappants, comme jalons dans des mouvements historiques importants. La première époque, depuis la Grande Révolution française jusqu’à la guerre franco-prussienne, est celle de la montée de la bourgeoisie, de son triomphe, de la bourgeoisie en pleine évolution, une époque de mouvements démocratiques bourgeois en général et de mouvements nationaux bourgeois en particulier, une époque d’effondrement rapide des institutions féodales-absolutistes obsolètes. La deuxième époque est celle de la domination totale et du déclin de la bourgeoisie, celle de la transition de son caractère progressiste vers un capital financier réactionnaire et même ultra-réactionnaire. Nous vivons une époque où une nouvelle classe – la démocratie actuelle – se prépare et rassemble lentement ses forces. La troisième époque, qui vient de s’installer, place la bourgeoisie dans la même « situation » que celle dans laquelle se trouvaient les seigneurs féodaux à la première époque. C’est l’époque de l’impérialisme et des bouleversements impérialistes, ainsi que des bouleversements liés à la nature de l’impérialisme. » (Lénine, Sous un pavillon étranger : https://wikirouge.net/texts/en/Under_a_False_Flag).
[10] 1er congrès du Komintern, Résolution sur le rôle du Parti Communiste dans la révolution prolétarienne, 1919.
[11] 1er congrès du Komintern, Manifeste du Congrès : Le monde capitaliste et l’Internationale Communiste, 1919.
[12] « Les événements du mois de mars en Allemagne ont montré le grand danger qu’il y aurait à laisser l’ennemi pousser à la lutte, par ses ruses, les premiers rangs de la classe ouvrière, l’avant-garde communiste du prolétariat, avant que les grandes masses se soient mises en mouvement. L’Internationale Communiste a salué avec joie le fait que des centaines de milliers d’ouvriers en Allemagne sont accourus au secours des ouvriers de l’Allemagne Centrale menacés de tous côtés. C’est dans cet esprit de solidarité, c’est dans le soulèvement du prolétariat de tous les pays du monde entier pour la protection d’une partie menacée du prolétariat, que l’Internationale Communiste voit le chemin de la victoire. Elle a salué le fait que le Parti Communiste Unifié d’Allemagne s’est mis à la tête des masses ouvrières qui accouraient pour défendre leurs frères menacés.
Mais en même temps, l’Internationale Communiste considère comme un devoir de dire franchement et clairement aux ouvriers de tous les pays : même si l’avant-garde ne peut pas éviter les luttes, même si ces luttes peuvent hâter la mobilisation de toute la classe ouvrière, cette avant-garde ne aurait cependant oublier qu’elle ne doit pas se laisser entraîner toute seule, isolée, dans des luttes décisives, que, contrainte à aller isolée au combat, elle doit éviter le choc armé avec l’ennemi, car ce qui constitue la source de la victoire du prolétariat sur les gardes-blancs armés, c’est sa masse. Si l’avant-garde n’avance pas en masses dominant l’ennemi, elle doit éviter, minorité désarmée, d’entrer en lutte armée avec lui.
Les combats de mars ont fourni encore un enseignement sur lequel l’Internationale Communiste attire l’attention des prolétaires de tous les pays : il faut préparer les masses ouvrières aux luttes imminentes, par une agitation révolutionnaire ininterrompue, quotidienne, intense et vaste ; il faut entrer au combat avec des mots d’ordre clairs et compréhensibles pour les grandes masses prolétariennes. A la stratégie de l’ennemi, il faut opposer, au prolétariat, une stratégie avisée et réfléchie. La volonté de combat des rangs d’avant-garde, leur courage et leur fermeté ne suffisent pas.
La lutte doit être préparée, organisée, de façon à ce qu’elle apparaisse à celles-ci comme la lutte pour leurs intérêts les plus essentiels et de façon à ce qu’elle les mobilise immédiatement. Plus le capital mondial se sentira en danger, et plus il tentera de rendre impossible la victoire future de l’Internationale Communiste, en isolant ses premiers rangs du reste des grandes masses et en les battant ainsi. À ce plan, à ce danger, il faut opposer une agitation des masses vaste et intense, menée par les Partis Communistes, un travail d’organisation énergique au moyen duquel ces partis assurent leur influence sur les masses, une froide appréciation de la situation du combat, une tactique réfléchie tendant à éviter la lutte avec des forces supérieures de l’ennemi et à déclencher l’attaque dans les situations où l’ennemi est divisé et la masse unie.
Le 3° Congrès mondial de l’Internationale Communiste sait que la classe ouvrière n’arrivera à former des partis communistes capables de tomber comme la foudre sur l’ennemi au moment où il est le plus oppressé, et de l’éviter lorsqu’il est dans une situation meilleure, qu’à la suite de l’expérience, qu’elle aura acquise dans la lutte. C’est donc le devoir des prolétaires de tous les pays de s’appliquer à comprendre et à utiliser tous les enseignements, toutes les expériences réunies par la classe ouvrière d’un pays au prix de grands sacrifices. » (3ème congrès de l’IC, Manifeste du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste − 1921)
[13] https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/04/gauchisme.htm
[14] cf. note 12.
[15] Communiqué du CEIC, Pour l’unité du front prolétarien – Aux prolétaires de tous les pays ! − 1922
[16] 4ème congrès de l’IC, Résolution sur la tactique de l’Internationale Communiste – 1922
[17] Idem.
[18] Idem.
[19] Idem.
[20] Idem.
[21] 6ème congrès de l’IC, Rapport sur l’activité du C.E. de l’I.C. au sixième congrès de l’Internationale Communiste, 1928. (https://materialisme-dialectique.com/rapport-sur-lactivite-du-c-e-de-li-c-au-sixieme-congres-de-linternationale-communiste/)
[22] 11e Plénum du Comité exécutif de l’Internationale communiste (26 mars – 11 avril 1931), Dmitrij Zaharovič Manuilʹskij, Rapport : Les Partis communistes et la crise du capitalisme, 26 mars 1931 (http://321ignition.free.fr/pag/fr/lin/pag_003/1931_03_26_IC_CE_XI_Manuilski.htm)
[23] Il y a 5 ans, le camarade Viktor Sarkis avait donné une conférence pour la JRCF intitulée « Quelle stratégie : front populaire ou classe contre classe ? » (https://www.youtube.com/watch?v=fTR31COer0M). Cette conférence est utile et contient beaucoup de choses justes, mais le camarade adoptait un certain nombre de vues erronées à propos des différences entre les tactiques historiques de l’IC. Il affirmait que la tactique du front unique consistait, d’un point de vue général, uniquement en une alliance par le bas, avec un refus en général des accords électoraux, et que la tactique du front populaire s’en distinguait par le fait qu’elle consistait en une alliance non seulement par le bas mais aussi par le haut, avec des accords électoraux. Cela revient en fait à tout mélanger : le front unique laissait tout à fait ouverte la possibilité d’alliances par le haut et d’accords électoraux avec la social-démocratie, y compris dès 1921, et c’est la tactique classe contre classe qui limitait les alliances à des alliances par le bas. Le front populaire, quant à lui, n’était, comme nous le verrons par la suite, qu’un élargissement du front unique aux autres classes populaires. Il est vrai que la pratique des partis communiste à l’issue du 7ème congrès était telle que, effectivement, des alliances par le haut et des accords électoraux étaient plus amplement pratiqués qu’à l’époque des 3ème et 4ème congrès. Mais la différence essentielle entre les tactiques de front populaire et de front unique n’était pas là. D’ailleurs, comme nous le verrons, le front unique restait au centre de la tactique issue du 7ème congrès, et impliquait alors tout autant que le Front populaire des ententes par le haut. Le camarade avait donc pris des différences accidentelles, liées à des différences de contextes historiques, pour des différences essentielles.
[24] 5ème congrès de l’IC, Résolution sur la Tactique, 1 – La situation internationale, 1924.
[25] Ibid, 8 – la tactique du front unique.
[26] https://materialisme-dialectique.com/resolution-sur-le-rapport-du-ceic-au-cinquieme-congres-de-linternationale-communiste/
[27] 5ème Congrès, Résolution sur la Tactique, 2 – Le Problème du Pouvoir.
[28] Idem.
[29] Ibid, 2.7 Le Problème du pouvoir : la signification objective et les perspectives probables de la phase démocratico-pacifiste.
[30] Ibid, 3.2 – La Création de Grands PC, Problème Central de Toute une Époque : Aux masses.
[31] Ibid, 3.3 – La conquête de la majorité.
[32] Ibid, 8 – La tactique du Front unique.
[33] Idem.
[34] 6ème congrès, Programme de l’IC, 6.2.
[35] 6ème congrès, Thèses sur la Situation Internationale et les Tâches de l’IC, 6 – La tactique et les tâches fondamentales de l’IC.
[36] Et même là, l’idée d’une rupture est à nuancer. Il y a bien rupture tactique entre la tactique du Front unique de 1921 et la tactique précédente du Komintern, dans la mesure où il y a véritablement une discontinuité essentielle, de telle sorte qu’on puisse réellement parler de deux tactiques différentes. Cependant, la tactique du front unique s’inscrit aussi malgré tout dans une certaine continuité avec la tactique précédente : dans les deux cas, il s’agit d’unir les forces du prolétariat derrière son avant-garde contre le capital. La différence réside dans le rapport entretenu avec la social-démocratie et dans le caractère offensif ou défensif des deux tactiques : la première tactique est une tactique d’offensive révolutionnaire sans compromis avec les ouvriers campant sur des positions réformistes, tandis que la tactique du front unique est une tactique défensive qui vise à resserrer les rangs et à convaincre les ouvriers réformistes par l’action pour la défense des intérêts immédiats du prolétariat contre le capital. Le fond stratégique reste le même : organiser et diriger la classe ouvrière en vue de renverser le capitalisme et instaurer la dictature du prolétariat. Rupture tactique et continuité stratégique : il y a donc à la fois discontinuité et continuité.
[37] Georgi Dimitrov : L’Offensive du fascisme et les tâches de l’IC dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme − 1935
[38] Thèses adoptées par la 13e Assemblée plénière du C.E. de l’I.C., sur le rapport du camarade Kuusinen. (http://321ignition.free.fr/pag/fr/lin/pag_003/1933_12_yy_IC_CE_XIII_Theses_fascisme_guerre_taches.htm)
[39] Résolution sur le rapport du camarade Dimitrov, adoptée le 20 août 1935. (http://321ignition.free.fr/pag/fr/lin/pag_003/1935_08_20_IC_VII_Resolution_fascisme_taches_unite.htm)
[40] « Troisièmement, sous l’influence, d’une part, des enseignements de la défaite des ouvriers d’Allemagne, d’Autriche et d’Espagne, défaite qui a été surtout le résultat de la politique social-démocrate de collaboration de classe avec la bourgeoisie et, d’autre part, sous l’influence de la victoire du socialisme dans l’Union soviétique, qui est due à la politique bolchévik et à l’application du marxisme révolutionnaire ‑ les ouvriers social-démocrates prennent un état d’esprit révolutionnaire, commencent à opérer un tournant vers la lutte de classe contre la bourgeoisie. » (Discours de Dimitrov en conclusion aux débats après son rapport − 1935, III – le rôle de la social-démocratie et son attitude à l’égard du front unique du prolétariat)
[41] « Premièrement, la crise a ébranlé à fond même la situation des couches les plus assurées de la classe ouvrière, de ce qu’on appelle l’aristocratie ouvrière, sur qui, comme on le sait, la social-démocratie s’appuie principalement. Et ces couches se mettent de plus en plus à réviser leurs anciennes opinions sur l’utilité de la politique de collaboration de classe avec la bourgeoisie. Deuxièmement, dans un certain nombre de pays, comme je l’ai indiqué dans mon rapport, la bourgeoisie elle-même est contrainte de renoncer à la démocratie bourgeoise et de recourir à la forme terroriste de sa dictature, en privant la social-démocratie non seulement de son ancienne position dans le système étatique du Capital financier, mais même de son existence légale dans certaines conditions déterminées, en la soumettant aux persécutions, voire en l’écrasant complétement. » (Idem).
[42] Idem.
[43] Ibid, introduction.
[44] Georgi Dimitrov : L’Offensive du fascisme et les tâches de l’IC dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme − 1935, Conclusion.
[45] Thèses adoptées par la 13e Assemblée plénière du C.E. de l’I.C., sur le rapport du camarade Kuusinen.(http://321ignition.free.fr/pag/fr/lin/pag_003/1933_12_yy_IC_CE_XIII_Theses_fascisme_guerre_taches.htm)
[46] Présidium du Comité exécutif de l’Internationale Communiste, Résolution : La situation en Allemagne, 1er avril 1933. (http://321ignition.free.fr/pag/fr/lin/pag_003/1933_04_01_IC_CE_P_Resolution_Allemagne.htm)
[47] Maurice Thorez, Discours au 7ème congrès de l’Internationale communiste : Les succès du front unique antifasciste, 3 aout 1935. (https://materialisme-dialectique.com/maurice-thorez-les-succes-du-front-unique-antifasciste/)
[48] J. Staline: Deux Mondes, Rapport sur l’activité du Comité central présenté au XVIIe congrès du Parti communiste (bolchévik) de l’URSS. In : Les Questions du léninisme, t. 2, Paris, Éditions sociales, 1947, p. 139.
[49] 5ème congrès de l’IC, Résolution sur le gouvernement travailliste anglais.
[50] Georgi Dimitrov : L’Offensive du fascisme et les tâches de l’IC dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme − 1935, I. Le fascisme et la classe ouvrière.
[51] Résolution sur le rapport du camarade Dimitrov, adoptée le 20 août 1935. (https://vivelemaoisme.org/resolution-sur-l-offensive-du-fascisme-et-les-taches-de-l-internationale/)
[52] « Pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme », Discours de conclusion prononcé au VIIème congrès de l’internationale communiste, 13 aout 1935, V – de l’attitude à l’égard de la démocratie bourgeoise.
[53] Georgi Dimitrov : L’Offensive du fascisme et les tâches de l’IC dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme − 1935, II – Le Front unique de la classe ouvrière contre le fascisme.
[54] « §9. L’attitude à l’égard des couches moyennes et du prolétariat. — En Europe Occidentale, il n’y a aucune autre grande classe qui, en dehors du prolétariat, puisse être un facteur déterminant de la révolution mondiale, comme ce fut le cas en Russie, où la classe paysanne était destinée d’avance, grâce à la guerre et au manque de terre, à être un facteur décisif dans le combat révolutionnaire, à côté de la classe ouvrière. Mais en Europe Occidentale il y a des parties des paysans, de grandes fractions de la petite bourgeoisie urbaine, une large couche de ce nouveau Tiers-État, comprenant les employés, etc. qui sont placées dans des conditions d’existence de plus en plus intolérables. Sous la pression du renchérissement de la vie, de la crise du logement, de l’incertitude de leur situation, ces masses entrent dans une fermentation qui les fait sortir de leur inactivité politique et les entraîne dans le combat entre la révolution et la contre-révolution. La banqueroute de l’impérialisme dans les États vaincus, la banqueroute du pacifisme et des tendances social-réformistes dans le camp de la contrerévolution déclarée dans les pays victorieux, poussent une partie de ces couches moyennes dans celui de la révolution. Le PC doit accorder à ces couches son attention de tous les instants.
Conquérir le petit paysan aux idées du communisme, conquérir et organiser l’ouvrier agricole, voilà une des conditions préalables les plus essentielles pour la victoire de la dictature prolétarienne, car elle permet de transporter la révolution des centres industriels dans les campagnes et crée pour elle les points d’appui les plus importants pour résoudre la question du ravitaillement, qui est la question vitale de la révolution.
La conquête de cercles assez vastes d’employés du commerce et de l’industrie, de fonctionnaires inférieurs et moyens et d’intellectuels faciliterait à la dictature du prolétariat, pendant l’époque de transition entre le capitalisme et le communisme, la solution des questions de technique, et d’organisation de l’industrie, d’administration économique et politique. Elle porterait le désarroi dans les rangs de l’ennemi et ferait cesser l’isolement du prolétariat dans l’opinion publique. Les PC doivent surveiller de la manière la plus attentive la fermentation des couches petites-bourgeoises ; ils doivent utiliser ces couches de la manière la plus appropriée, même si elles ne sont pas encore affranchies des illusions petites-bourgeoises. Ils doivent incorporer les fractions des intellectuels et des employés, affranchis de ces illusions, au front prolétarien et les faire servir à l’entraînement de masses petites-bourgeoises en fermentation. La ruine économique et l’ébranlement des finances publiques qui en est résulté contraignent la bourgeoisie elle-même à livrer la base de son propre appareil gouvernemental, les fonctionnaires inférieurs et moyens, à une paupérisation croissante. Les mouvements économiques qui se produisent dans ces couches, atteignent directement la charpente de l’État bourgeois et même si celui-ci est raffermi chaque fois pour un temps, il lui sera non moins impossible d’assurer l’existence matérielle du prolétariat tout en maintenant son système d’exploitation. En prenant la défense des besoins économiques des fonctionnaires moyens et inférieurs avec toute leur force d’action et sans égards pour l’état des finances publiques, les PC accomplissent le travail préliminaire efficace pour la destruction des institutions gouvernementales bourgeoises et préparent les éléments de l’édifice gouvernemental prolétarien. » (3ème congrès de l’IC, Thèses sur la tactique, 1921)
[55] Résolution sur le rapport du camarade Dimitrov, adoptée le 20 août 1935, II – Le front unique de la classe ouvrière contre le fascisme. (https://vivelemaoisme.org/resolution-sur-l-offensive-du-fascisme-et-les-taches-de-l-internationale/)
[56] Ibid, VII – Pour le pouvoir des soviets.
[57] Georgi Dimitrov : L’Offensive du fascisme et les tâches de l’IC dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme − 1935, II – Le Front unique de la classe ouvrière contre le fascisme.
[58] https://www.gauchemip.org/spip.php?article19319
[59] Op.cit.
[60] Idem.
[61] Manifeste du parti communiste, I bourgeois et prolétaires.
[62] Résolution sur le rapport du camarade Dimitrov, adoptée le 20 août 1935, IV – Les tâches des communistes dans les différents secteurs du mouvement antifasciste.
[63] https://jeunessedumonde.fr/2026/05/03/il-y-a-90-ans-victoire-du-front-populaire/
[64] Op.cit, VI – Le renforcement des Partis Communistes et la lutte pour l’unité de la classe ouvrière.
[65] Dimitrov, Le front unique pour la paix, avril 1936.
[66] Ibid.
[67] Idem.
[68] Ibid.
[69] Dimitrov, La démocratie populaire (Rapport politique du Comité central du Parti ouvrier (communiste) bulgare, présenté au V e congrès du Parti, le 19 décembre 1948), III — Le caractère, le rôle et les perspectives de la démocratie populaire et de l’État populaire démocratique.
[70] Ce point ayant déjà été traité dans un autre article, nous renvoyons à ce dernier et ne reviendrons pas sur ce point. Cet article a été publié en deux versions : une première version a été publiée sur le site Jeunesse du monde (https://jeunessedumonde.fr/2024/07/28/la-question-de-la-paix-a-la-lumiere-de-lhistoire-du-mouvement-ouvrier/), et une deuxième version enrichie a été publiée dans le dossier spécial 7ème congrès de l’IC du numéro 62 (septembre 2025) de la revue théorique du PRCF Étincelles.
[71] The Diary of Georgi Dimitrov, 1933-1949, 6 July 1941.
[72] Jacques Duclos, Pour un puissant front national uni, 3 octobre 1952.
[73] http://classiques.chez-alice.fr/staline/jdanov1.html
[74] https://pedagogie.ac-nantes.fr/medias/fichier/discours-harry-truman-adapte_1747659211941-pdf












Nous remercions Monsieur William et son groupe de travail « classe contre classe »Jeunesse du Monde du 06.07.26 Nous venions juste d’achever de méditer sur l’article de Monsieur Silco Contribution à l’étude de la composition des classes en France dans une perspective révolutionnaire en 2026. Jeunesse du Monde 29.07.26
Dans ces deux articles, nous retrouvons la pensée confucéenne réaliste : les êtres humains sont frères en l’ humanité. Même s’il n’existe pas d’égalité absolue entre eux, leur diversité est complémentaire. Cette pensée invite à traiter autrui avec bienveillance et à ne pas lui faire ce que l’on ne voudrait pas subir soi-même. Pour tendre vers le bien, il faut d’abord le cultiver en soi, d’où l’importance accordée à l’étude.
La liberté est une illusion, l’homme est une production de la nature, il ne se distingue pas des autres animaux, il est un mode de la substance entièrement déterminé. Par contre, il est un mode bien particulier, les hommes sont victimes de cette illusion de libre arbitre et il ajoute qu’ils ne s’en libèrent pas facilement. Mais si l’homme réfléchit, il a alors la capacité de se libérer… SPINOZA
Les grands guides du passé, MARX, LÉNINE et TROTSKI….ne sont que des mortels même si leurs esprits demeurent, leurs vécus différents ont influencé leurs actes dans un contexte que nous ne sommes pas en droit de juger. « Memento Mori »
Unir la plèbe contre l’oligarchie internationale c’est-une bonne analyse. Mais nous nous permettrons de rappeler le discernement de STALINE visionnaire lors de son entretien avec DE GAULLE. Que la séparation de l’Allemagne n’était pas la bonne solution mais l’extermination des nazis.
L’indulgence de MAO pour la rééducation du dernier empereur de Chine est tout à son honneur. Il faudra être très vigilant avec les opportunistes de tout niveau.
Aujourd’hui certaines de nos élites irrécupérable issues de la philosophie de Vichy toujours à la cape nous ont vassalisés par divers moyens c’est dernier temps le genre !!!
Certains d’une audace sans borne et sans honneur se présentent aux élections présidentielles, trouvant anodin de s’approprier les biens de l’État. « Comme tout le monde »
Nous n’avons pas l’indulgence de MAO pour ces reptiles.
La vénalité est à extirper de nos élites en rétablissant le crime de lèse majesté.
Rétablir la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789
Le code Générale des Impôts ne doit plus servir une élite décadente. Mettre un terme au règne des lois « des copains et des coquins » Michel Poniatowski.
Article 13 de la Constitution Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.
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Concernant l’administration, les médias…. Ne sont pas des placards pour la famille de nos élites, les favorites, les mignons…. Avec des primes pour ne rien voir et se taire.
Article 6 Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.
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Concernant la justice un crime est un crime ne pas y ajouter de genre pour fracturer davantage la plèbe.
Il faut, rétablir la peine de mort pour les violeurs en série, les sérial killeur et les crimes de lèse majesté. Il n’y a pas de jugement pour les crimes sur des enfants.
Tout nettoyage se fait du haut vers le bas.
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La place des hommes dans la nature au détriment de sa vie.
Notre oligarchie internationale prévoit une migration vers l’espace après anéantissement de la planète bleue. Stephen Hawking prévoit l’effondrement de la Terre d’ici 2600 et défend la colonisation spatiale ! Meteored Newsletter
Les hums cris de guerre de la Nature Le Vent, La Mer, La Terre, Le Feu contre notre civilisation.
Les scientifiques découvrent qu’il y a une vie marine sous le plancher océanique 20H55 ARTE le 04.07.26
Sous leur feuillage pulse une communication haute fréquence : elles s’alertent mutuellement, partagent des nutriments et soutiennent leur descendance…..Les plantes communiquent dans un « langage » que nous ne déchiffrons que depuis quelques décennies. Il s’agit de composés chimiques volatils, d’impulsions électriques, de signaux acoustiques dans le domaine des ultrasons et de vastes réseaux de filaments mycéliens dans le sol….. les plantes ne possèdent pas de système nerveux : ce mécanisme leur est étranger — et pourtant, elles réagissent à la « douleur »….. Lorsqu’un animal commence à mâcher une feuille, la plante envoie un appel au secours invisible sous forme de molécules chimiques….. EPOCH TIME susanne jansen 19 avril 2026
Les plantes interagissent en permanence avec les microbes, notamment au niveau des racines. Ces interactions influencent la composition nutritionnelle des aliments, mais aussi leur richesse microbienne. Des aliments issus de systèmes agricoles favorisant la biodiversité microbienne présentent une plus grande diversité bactérienne et une meilleure densité nutritionnelle. Autrement dit, la santé humaine commence dans le sol, bien avant l’assiette.EPOCH TIMES Michel Duru 04 juillet 2026 le lien invisible entre agriculture, alimentation et santé
» Lorsque la dernière goutte d’eau sera polluée, le dernier animal chassé et le dernier arbre coupé, l’homme blanc comprendra que l’argent ne se mange pas. » Sitting Bull
Pour mettre un terme a se suicide programmé, il faut iradier l’oligarchie internationale et leurs sbires.
MARIN le 06 juillet 2026.
GHERARDI épouse LEONARD.
A VOIR : 1975-2025 : LES 50 DÉCISIONS QUI ONT COULÉ LA FRANCE COORDONNÉ PAR JEAN DE BELOT, TARICK DALI ET JEAN-THOMAS LESUEUR RAPPORT 36, JUIN 2026
REFLEXION : La philosophie de Max Picard croyait que notre époque recèle en elle le germe de l’espoir. « La fuite est l’éloignement de l’humanité de Dieu d’autres l’appelerons conscience, vérité intérieure mais ce n’est pas un abon absolu, car s’il y a ceux qui fuient, il y en a un qui les poursuit.»
Merci pour cet article très utile, tant pour l’histoire que pour nos luttes actuelles, qui ont tant à se souvenir de l’apport considérable de Dimitrov et de ses camarades de l’époque.
J’ajouterai un point, qui n’était alors pas à l’ordre du jour, mais qui me semble fondamental aujourd’hui : pour une lutte anti-exterministe conséquente, nous communistes devons tenter de prendre la tête du combat contre la destruction de l’environnement pour l’orienter sur des bases de classe et la lier à la lutte pour la paix, par exemple, qui y est indissociablement liée.