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Cuba : l’application des réformes économiques

par | Juin 29, 2026 | International | 0 commentaires

Enrique Portuondo, Président par intérim du Réseau des cubains résidant en Amérique Latine et dans la Caraïbe lors d’un forum de soutien à la révolution cubaine le 28 juin à Montevideo . Photo: Prensa Latina

Après l’adoption du paquet de 176 mesures économiques et sociales par l’Assemblée nationale cubaine, le débat entre dans une nouvelle phase. Ces réformes ne signifient pas un « rétablissement du capitalisme », contrairement aux lectures superficielles de la presse bourgeoise et trotskiste. La question est désormais plus concrète : comment Cuba entend-elle appliquer ces transformations, et quels leviers mobilise-t-elle pour relancer son économie sous blocus ?

Les dernières précisions données par les autorités cubaines permettent de mieux comprendre l’orientation choisie. Le gouvernement ne présente pas ces mesures comme une simple libéralisation, mais comme une réorganisation de l’appareil économique national. Trois terrains apparaissent particulièrement importants : l’entreprise d’État, les nouvelles formes juridiques d’entreprise, et la participation des Cubains vivant à l’étranger.

Réorganiser l’entreprise d’État

Le premier enjeu concerne l’entreprise d’État socialiste. Les autorités cubaines reconnaissent que celle-ci doit gagner en efficacité, en autonomie et en capacité d’initiative. Il ne s’agit pas seulement de maintenir l’entreprise publique comme principe abstrait, mais de la rendre capable de produire, d’exporter, d’importer, de contracter et de répondre plus rapidement aux besoins du pays.

Cette orientation traduit une difficulté réelle. Dans les conditions du blocus, de la pénurie de devises et des tensions énergétiques, l’économie cubaine ne peut pas fonctionner uniquement par injonctions administratives venues du centre. Une entreprise publique paralysée par les procédures, dépendante de circuits d’approvisionnement insuffisants, ou incapable de réagir à la demande réelle, ne remplit pas son rôle socialiste. Elle devient au contraire un point de blocage dans le développement national.

La réforme cherche donc à donner plus de marge de manœuvre aux unités productives. Elle introduit aussi des mécanismes de restructuration, de liquidation ou de transformation d’entreprises en difficulté. Ce point est sensible, car il touche à la manière dont l’État socialiste traite les entreprises non viables. Maintenir artificiellement des structures incapables de produire peut peser sur l’ensemble de l’économie ; mais les restructurations devront être encadrées pour ne pas faire peser les coûts sur les travailleurs.

L’enjeu est donc moins de savoir s’il faut conserver toutes les formes anciennes que de savoir comment moderniser l’entreprise d’État sans affaiblir son rôle dirigeant. Cuba cherche ici à résoudre une contradiction classique de la construction socialiste : combiner planification nationale et initiative productive réelle.

Une nouvelle architecture juridique

Le deuxième chantier concerne les formes d’entreprise. La presse cubaine évoque une « nouvelle architecture entrepreneuriale »1, avec la possibilité de transformer certaines entreprises d’État en sociétés par actions, de modifier les règles applicables aux acteurs privés, ou encore de reconnaître des formes économiques plus souples.

C’est probablement le point qui suscitera le plus de débats. La suppression du plafond de 100 salariés pour les entreprises privées, la possibilité de posséder plusieurs entreprises ou l’ouverture plus large à l’investissement de la diaspora ne sont pas des détails techniques. Ces mesures élargissent objectivement l’espace accordé aux acteurs non étatiques.

Il faut donc les regarder lucidement. D’un côté, Cuba cherche à mobiliser toutes les capacités productives disponibles. Dans une économie étranglée, où les importations sont difficiles et où la population subit directement les pénuries, laisser des forces productives inutilisées serait absurde. De l’autre, l’élargissement du privé peut favoriser l’accumulation de revenus, la différenciation sociale et l’apparition d’intérêts économiques particuliers.

C’est ici que le cadre politique sera décisif. Les nouvelles formes d’entreprise ne prendront pas le même sens selon qu’elles restent subordonnées à la planification nationale, aux priorités sociales et au contrôle public, ou selon qu’elles deviennent progressivement un espace d’autonomisation d’intérêts privés. Le risque n’est pas imaginaire, mais il n’est pas non plus une fatalité.

La question concrète sera donc celle des limites : quels secteurs pourront être ouverts ? quelles entreprises pourront changer de statut ? quels contrôles seront exercés sur les capitaux privés ? quelle fiscalité sera appliquée ? quels droits pour les travailleurs ? quelles obligations envers le développement national ? C’est sur ces terrains pratiques que se jouera une partie importante de l’application des réformes.

La diaspora comme ressource nationale

Le troisième aspect est plus politique qu’il n’y paraît : l’appel aux Cubains vivant à l’étranger2. Les nouvelles mesures visent à faciliter leur participation aux projets économiques du pays, qu’il s’agisse d’entreprises privées, de coopératives, de fonds ou de projets de développement territorial.

Depuis des décennies, les États-Unis cherchent à faire de l’émigration cubaine une arme contre la Révolution. La contre-révolution installée à Miami joue ce rôle avec constance : pression pour maintenir le blocus, campagnes médiatiques, financement d’opérations anticubaines, lobbying auprès de Washington. Mais toute la diaspora cubaine ne se confond pas avec cette fraction réactionnaire.

Cuba cherche aujourd’hui à s’appuyer sur une autre réalité : celle des Cubains de l’étranger qui restent attachés à leur pays, à son indépendance et à sa souveraineté. Les organisations de Cubains résidant en Amérique latine et dans les Caraïbes ont répondu favorablement à l’appel de La Havane, en présentant leur contribution comme un soutien au développement national et à la défense de la Révolution.

L’enjeu est clair : transformer une partie de l’émigration en force patriotique plutôt que de la laisser au monopole politique de Miami. Dans les conditions du blocus, les transferts, les investissements et les réseaux de la diaspora peuvent apporter des ressources utiles. Mais là encore, l’ouverture devra être maîtrisée. L’argent venu de l’extérieur n’est jamais neutre s’il n’est pas intégré à une stratégie nationale.

La participation de la diaspora peut donc devenir un levier de développement, à condition qu’elle reste encadrée par les priorités de l’État cubain. Elle ne doit pas permettre à des capitaux extérieurs, même d’origine cubaine, de dicter leurs conditions au pays.

Une réforme à suivre dans ses effets concrets

La séquence actuelle n’appelle donc ni proclamation enthousiaste ni condamnation mécanique. Les annonces cubaines doivent être suivies dans leur mise en œuvre concrète. Ce sont les décrets, les secteurs concernés, les formes de contrôle, les droits des travailleurs, la fiscalité, la place réelle de l’entreprise d’État et les mécanismes de redistribution qui permettront de mesurer l’orientation prise.

Cuba ne réforme pas son économie pour rejoindre le camp impérialiste. Elle le fait parce que la guerre économique américaine, les pénuries et les limites internes de son modèle de gestion rendent nécessaire une adaptation. Mais toute adaptation économique produit des effets sociaux. Elle peut renforcer la base matérielle du socialisme si elle relance la production et reste politiquement contrôlée ; elle peut aussi ouvrir des contradictions nouvelles si des intérêts privés gagnent trop d’autonomie.

L’intérêt de cette nouvelle phase est précisément là. Le débat ne se joue plus seulement dans les déclarations générales, mais dans l’application. Cuba entre dans une période où chaque réforme devra être évaluée à partir d’un critère simple : contribue-t-elle à renforcer la souveraineté nationale, l’entreprise publique, la production réelle et les conditions de vie du peuple, ou favorise-t-elle l’émergence de forces sociales capables de peser contre le pouvoir populaire ?

Sous blocus, l’île cherche des marges de manœuvre. La bataille sera de les conquérir sans abandonner le cap socialiste.


  1. https://www.prensa-latina.cu/2026/06/28/una-nueva-arquitectura-empresarial-para-cuba/ ↩︎
  2. https://www.prensa-latina.cu/2026/06/28/emigrados-responden-al-llamado-de-cuba-para-transformaciones/ ↩︎

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