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Enfants de la patrie divisés : le fonctionnaire, rouage de l’aliénation et de l’État bourgeois

par | Août 10, 2026 | Théorie-débats | 2 commentaires

«  Contrairement aux inventions bourgeoises d’après lesquelles l’État serait au-dessus des classes, Lénine souligne que « l’ État est le produit et la manifestation de l’impossibilité de concilier les contradictions de classes. L’ État apparait sur les lieux, au moment et dans la mesure, où, objectivement, les contradictions de classes ne peuvent être conciliés. Et inversement : l’existence de l’ État prouve que les contradictions de classes sont inconciliables ». (Présence de Lénine, éditions sociale, p.150, extrait de l’ État et la Révolution, LÉNINE : Œuvres, tome 25, p.366).

Le mode de production capitaliste, fondé sur l’exploitation de la force de travail par une minorité de possédants, repose sur une contradiction fondamentale : il crée l’illusion d’une société d’individus libres et égaux tout en maintenant, dans les faits, des rapports sociaux fondés sur l’exploitation et la domination de classe. Le capitalisme ne se contente pas d’exploiter le prolétariat : il contribue à l’atomiser, à détruire ses solidarités et à isoler les travailleurs les uns des autres.

Pour maintenir cet ordre social, les classes possédantes disposent d’une superstructure coercitive : l’État bourgeois. Police, justice, armée, administration, pénitentiaire : autant d’institutions chargées de faire appliquer les décisions de l’État et de préserver les rapports sociaux existants. Dans la mécanique de cet État, le fonctionnaire apparaît comme le protagoniste visible et le médiateur concret de cette domination.

D. Mendiboure / ministère de l’Interieur

Mais le fonctionnaire n’est pas pour autant un bourgeois. Il reste un travailleur salarié soumis à une hiérarchie, à des règlements et à des conditions de travail qu’il ne maîtrise pas. Cela ne signifie pas pour autant qu’il constitue une fraction du prolétariat au même titre que les travailleurs directement engagés dans la production : les fonctionnaires forment une couche particulière de l’appareil d’État. C’est précisément la contradiction entre leur condition de travailleurs et la fonction qu’ils exercent au sein de cet appareil qui permet de comprendre leur aliénation.

La perte d’identité comme nécessité du capital

L’un des grands succès de la bourgeoisie est d’avoir transformé les masses en une agglomération d’individus isolés et concurrents. La destruction de l’identité de classe passe par l’affaiblissement des solidarités collectives et par la séparation des travailleurs selon leurs fonctions.

Les fonctionnaires jouent ici un rôle particulier. Ils ne sont pas les propriétaires de l’État et ne décident pas eux-mêmes des orientations fondamentales de la politique menée. Ils en sont les exécutants. En appliquant les lois, les règlements et les politiques décidées au sommet de l’appareil d’État, ils peuvent être conduits à exercer une autorité sur d’autres travailleurs et sur les classes populaires.

Le fonctionnaire se retrouve ainsi dans une position contradictoire. Il appartient, au sens général, au monde des travailleurs salariés, mais sa fonction peut l’amener à participer à l’application de politiques contraires aux intérêts des classes populaires. L’appareil d’État contribue de cette manière à séparer ceux qui travaillent et à opposer entre eux des individus qui peuvent pourtant partager certaines conditions matérielles communes, malgré des positions sociales et des fonctions différentes.

Le fonctionnaire, rouage visible de la domination

Cette contradiction apparaît avec une particulière netteté dans la police, la gendarmerie, la justice et l’administration pénitentiaire. Le fonctionnaire devient le visage concret d’une politique qu’il n’a pas nécessairement décidée. L’uniforme, le grade, le règlement et la hiérarchie tendent alors à prendre le pas sur l’individu.

L’État bourgeois ne demande pas seulement à ses agents d’exécuter des tâches : il exige discipline, disponibilité et efficacité. Le développement des méthodes managériales dans les services publics renforce cette tendance. Objectifs chiffrés, évaluations, rationalisation et impératifs de rendement s’étendent à des secteurs toujours plus nombreux.

Le travailleur devient alors un rouage de la machine administrative. Son activité est mesurée selon les objectifs de l’institution, tandis que ses propres conditions de travail passent au second plan. L’aliénation bureaucratique n’épargne donc pas ceux qui font fonctionner l’appareil d’État.

Quand le rouage se brise

Le cas des forces de l’ordre permet d’observer concrètement cette contradiction. En Indre-et-Loire, le centre « Le Courbat » accueille des policiers, des gendarmes et des personnels de sécurité victimes de dépression, d’épuisement professionnel ou d’addictions. Fondé il y a plus de soixante-dix ans par un syndicat de CRS pour soigner la tuberculose, cet établissement est devenu un lieu de référence pour les forces de l’ordre en souffrance.

Selon les données, un policier se suicide en moyenne tous les cinq jours. En 2022, 46 policiers ont mis fin à leurs jours, soit un taux deux fois supérieur à celui du reste de la population. Les séjours au Courbat durent généralement un à deux mois et associent psychothérapies, activités physiques et vie en collectivité. L’alcool représenterait 80 % des addictions traitées, tandis que l’âge moyen des patients atteint 44 ans.

Les témoignages recueillis auprès des pensionnaires font état d’un mal-être profond, nourri notamment par la violence à répétition, la politique du chiffre, le manque d’effectifs et l’absence de reconnaissance hiérarchique. Nombreux sont ceux qui tardent à demander de l’aide, craignant d’être considérés comme des « faibles » par leurs supérieurs. Le passage au Courbat est d’ailleurs surnommé pudiquement le « stage de voile ».

Ces souffrances ne sauraient être réduites à des fragilités individuelles. Si le Courbat apporte une réponse nécessaire aux personnels en difficulté, il ne peut faire disparaître les conditions qui produisent ce mal-être. Manque d’effectifs, pression hiérarchique, politique du chiffre et exigences croissantes pèsent sur les agents, tandis que l’institution leur demande toujours davantage.

La contradiction est ici manifeste : ceux qui sont chargés de faire appliquer les politiques sécuritaires de l’État bourgeois sont eux-mêmes soumis aux logiques de rendement et de gestion qui traversent les institutions publiques. L’appareil d’État ne se contente donc pas de faire peser sa contrainte sur les classes populaires : il soumet également ses propres agents à une organisation du travail qui peut les broyer.

Le fonctionnaire aliéné

Cette instrumentalisation n’épargne aucunement les fonctionnaires eux-mêmes. Ils subissent une forme particulière de dépossession : celle de l’agent réduit à sa fonction. L’identité du travailleur tend à se dissoudre dans le règlement, la procédure, la hiérarchie et la paperasse. Il n’est plus qu’un guichet, un tampon, une signature ou un uniforme.

Dans l’administration pénitentiaire, cette contradiction apparaît également. Le gardien de prison est chargé d’administrer l’enfermement et d’appliquer des règles qu’il n’a pas lui-même élaborées. Il peut être confronté quotidiennement à la violence, à la surpopulation carcérale et à la dégradation des conditions de détention, tout en étant soumis à une discipline professionnelle rigoureuse.

Les travaux de l’Observatoire international des prisons documentent régulièrement les conditions de détention et les difficultés du système pénitentiaire. Le détenu peut être réduit à un numéro, un dossier ou un matricule ; le gardien lui-même risque d’être réduit à l’exécution de procédures. Tous deux occupent évidemment des positions profondément différentes, mais ils sont pris dans une institution qui organise leur séparation et leur opposition.

C’est là l’une des fonctions de l’appareil d’État bourgeois : maintenir les divisions entre les travailleurs et assigner à certains d’entre eux la tâche de faire respecter l’ordre social contre d’autres.

Image de couverture du rapport d’activité 2026 produit par l’ Observatoire international des prisons : https://oip.org/publication/rapport-dactivites-2025/

De l’aliénation à l’émancipation

Il serait cependant erroné de considérer le fonctionnaire comme un ennemi extérieur au prolétariat. Le policier, le gardien de prison ou l’employé administratif restent des travailleurs au sens général, mais leur position particulière tient à la fonction qu’ils exercent dans l’appareil d’État et aux rapports qu’elle établit avec le reste de la société. Il faut donc distinguer leur condition de travailleurs et leur fonction sociale.

Cette contradiction doit être comprise à la lumière de la lutte des classes. Il ne s’agit ni de nier la fonction répressive de l’État bourgeois, ni de considérer les travailleurs qui y sont employés comme une catégorie étrangère au peuple. La bourgeoisie a intérêt à transformer les différences réelles entre les catégories de travailleurs du public, du privé et de l’appareil d’État en oppositions politiques et sociales irréconciliables.

L’article 4 du programme du Conseil National de la Résistance de 1944 envisageait déjà une « véritable démocratie économique et sociale », impliquant l’« éviction des grandes féodalités économiques » et le « retour à la nation des grands moyens de production ». Cette perspective de souveraineté économique et de démocratie sociale reste incompatible avec la domination du grand capital sur l’économie et sur les institutions.

L’émancipation ne peut donc consister à simplement rendre plus efficace ou plus « humaine » la machine administrative existante. Elle suppose de renverser le pouvoir de classe qui détermine son fonctionnement et de placer la puissance publique sous le contrôle des travailleurs et du peuple.

Le communisme porte ainsi un horizon inverse à celui de l’État bourgeois : non pas une société où certains travailleurs sont chargés de maintenir l’ordre contre d’autres, mais une société où les masses populaires prennent progressivement en main la gestion de leurs propres affaires.

La souffrance des policiers, des gendarmes et des autres fonctionnaires ne constitue donc pas un phénomène extérieur à la lutte des classes. Elle révèle une contradiction profonde du système : ceux qui sont chargés de faire fonctionner l’appareil d’État bourgeois restent eux-mêmes soumis aux rapports sociaux du capitalisme et, pour nombre d’entre eux, à des conditions de travail aliénantes. Comprendre cette contradiction permet de combattre à la fois les illusions sur la neutralité de l’État et les divisions artificielles entre travailleurs, sans pour autant nier les différences objectives de position entre les diverses catégories qui composent la société.

L’émancipation des travailleurs et des classes populaires ne pourra finalement être séparée de la transformation de l’appareil d’État. Elle suppose de renverser les rapports sociaux qui font de certains agents les exécutants d’un ordre dont le peuple tout entier subit les contradictions.

Erol – JDM


Sources :

https://oip.org/publication/rapport-dactivites-2025/

https://www.inegalites.fr/evolution_pauvrete_annuelle

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tol%C3%A9rance_z%C3%A9ro

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1914/11/vil19141101a.htm

https://www.youtube.com/watch?v=z-3VpKpP8v4&t=4s

https://violencespolicieres.fr

https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F12544

https://shs.cairn.info/revue-les-champs-de-mars-2022-2-page-259?lang=fr

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Art_de_la_guerre

https://fr.wikipedia.org/wiki/Collaboration_polici%C3%A8re_sous_le_r%C3%A9gime_de_Vichy

https://fr.wikipedia.org/wiki/Collaboration_polici%C3%A8re_sous_le_r%C3%A9gime_de_Vichy#La_chasse_aux_communistes_et_autres_dissidents

https://www.lemonde.fr/archives/article/2001/01/27/en-turquie-le-chef-de-de-la-police-de-diyarbakir-a-ete-assassine_4152936_1819218.html?srsltid=AfmBOooc0iOPHM-zOQtFJZkUVjdAHPrroabkzFQvvI6n642JNxVocUnh

https://jeunessedumonde.fr/2026/07/21/le-fascisme-ne-reviendra-pas-en-uniforme-voici-comment-il-avance/

https://jeunessedumonde.fr/2026/07/31/john-bellamy-foster-la-crise-structurelle-globale-du-capital/

https://jeunessedumonde.fr/2026/07/04/contre-le-mythe-de-la-rupture-front-unique-front-populaire-et-classe-contre-classe/

https://jeunessedumonde.fr/2026/07/04/antipsychiatrie-anticapitalisme/

https://jeunessedumonde.fr/2026/06/26/architecture-de-classe-contribution-a-letude-de-la-composition-des-classes-en-france-dans-une-perspective-revolutionnaire-en-2026/

https://jeunessedumonde.fr/2026/06/20/la-revolution-citoyenne-des-insoumis-nouvelle-antenne-social-democrate/

ouvrages de références : Les lutte de classes en France, Marx ; Œuvres de Lénine.

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2 Commentaires

  1. chaumette

    Très intéressant merci ! Alain Bihr propose une analyse plus subtile de la nature de l’Etat dans son excellent manuel « Les rapports sociaux de classe » que je conseille à tous (et qui est court) mais il est vrai que ce n’est pas aisé d’en rendre compte en quelques phrases ou mots seulement. Si c’est quelque part un raccourci de parler de l’Etat comme d’une superstructure coercitive au service de la classe dominante, ça reste vrai comme résultat prépondérant.

    Réponse
  2. GHERARDI épouse LEONARD

    L’individu, est le produit d’une histoire pour expliquer le comportement d’un individu il convient de comprendre qu’il est le produit d’un ensemble d’événements qui se sont constituées au fil des jours, apportant des réponses aux conditions d’existences à un moment donné, indiquant à l’individu des manières d’être et de se comporter dans des situations sociales. Un programme qui peut générer de nouvelles pratiques adaptées à la fois au système antérieur et à de nouvelles conditions d’existence.

    Contexte politique de la Russie de l’époque

    Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine né le 10 avril 1870. Son père Ilia Oulianov directeur enseignement populaire est anobli par le tsar Alexandre II et d’accéder au titre de conseiller d’État. Le futur Lénine devient noble, par hérédité, à l’âge de 6 ans. Il suit une scolarité classique et étudie le français, l’allemand, le russe, le latin et le grec ancien.

    Le nouveau tsar, Alexandre II, lance dans les années 1860 une série de réformes dont l’abolition du servage, la création degouvernements provinciaux autonomes, l’indépendance totale de la justice, l’extension des universités, la réforme du service militaire.

    En 1872, la censure tsariste autorise la parution du Capital de Karl Marx.

    Alexandre III, décidé à éradiquer l’esprit révolutionnaire , entame une série de contre-réformes qui renforcent les pouvoirs du gouvernement central et réduisent ceux des gouvernements locaux que son père avait élargis.

    Fin 1886, Le frère de Lénine ,Alexandre s’engage avec ses compagnons, à assassiner le tsar Alexandre III .Alexandre est pendu le 11 mai 1887. La famille Oulianov, souffre désormais d’un véritable ostracisme social.

    Lénine participe à quelques manifestations et réunions interdites, mais son lien de parenté avec son frère Alexandre lui vaut d’être suspecté par la police. En fin 1887, il est arrêté avec d’autres étudiants. La plupart sont réintégrés à l’université, mais ce n’est pas le cas de Lénine du fait de son nom de famille, il est exclu de l’université.

    Il écrit au ministère pour demander sa réintégratioN, ou pour pouvoir partir étudier à l’étranger, mais ses demandes sont repoussées.

    Sa mère achète une ferme dotée d’un moulin et de quelques terres le futur Lénine vit ainsi une brève période où il est propriétaire foncier et exploiteur de la main-d’œuvre paysanne. L’expérience de la ferme tourne court.

    Vladimir fréquente des cercles de réflexion marxistes et étudie les œuvres de Marx et Engels le, l’avenir de la Russie résidera dans l’industrialisation et l’urbanisation.

    IL se prépare l’examen qui lui permettra d’intégrer l’université de Saint-Pétersbourg pour y poursuivre ses études de droit et devient avocat. Il bénéficie du patrimoine familial le libérant de gagner réellement sa vie.

    Il juge à l’époque que la famine qui frappe la paysannerie russe est inévitable du développement industriel et qu’apporter du soutien aux paysans s’avèrerait contre-productif en retardant le développement du capitalisme russe, et par conséquent l’évolution vers le socialisme.

    Il est particulièrement séduit par l’idée d’une révolution provoquée par une élite de militants révolutionnaires dès les années 1890. Piotr Struve rédacteur des premières revues marxistes russes la Nouvelle Parole, prône une mise en œuvre du marxisme dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle non violente.

    Déportation en Sibérie Oulianov voyage en train de première classe, puisque son père était noble. Les conditions de déportation d’Oulianov et de son épouse sont confortables : hormis la nécessité de vivre à l’endroit où ils ont été assignés à résidence, le couple dispose d’une grande liberté de mouvement, peut rendre visite aux exilés du voisinage, et organiser des parties de chasse ou de pêche.

    En 1900 , les autorités tsaristes, l’autorise a quitter la Russie pour la Suisse. Il rédige une brochure intitulée Que faire ? Lénine devient le pseudonyme définitif d’Oulianov.

    Il appartient aux révolutionnaires de donner l’impulsion historique décisive qui anéantira les institutions qui entravent le développement du capitalisme, la Russie devant rattraper son retard avant de passer au socialisme.

    Ce sont les grandes occasions qui font les grands hommes. « Jean-Jacques Rousseau »

    Réponse

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