Le 1er août 2026, un message diffusé sur les groupes Telegram de La Brèche annonce que ses cellules « On ne veut plus ! » (ONVP) deviennent des « sections locales ». On y distingue désormais sympathisants, adhérents et militants, chapeautés par des responsables locaux. Vocabulaire de parti, organigramme de parti, structuration de parti. Le message prend toutefois soin de préciser : « La Brèche n’est pas un parti, c’est une association qui a pour objectif de participer à la reconstruction d’un pôle communiste en France. »
Détail qui ne trompe pas : les boucles Telegram ONVP sont renommées en boucles « La Brèche ». Un glissement de nom, justifié comme une simple réorganisation interne, qui efface en fait la frontière entre le collectif médiatique et l’organisation politique déclarant toutefois ne pas en être une.
Quelques clics plus loin, sur la chaîne YouTube PaduTeam, Chris — de Position Revue, l’une des publications maison de La Brèche — évoque au détour d’une phrase la construction de « La Brèche, le parti communiste de masse de demain », avec « les analyses, le programme, l’organisation qui commence à se mettre en place »[1]. À l’écoute du passage, il ne s’agit toutefois pas d’une annonce officielle en bonne et due forme, mais plutôt d’une visée affichée en passant, comme une perspective de long terme — une manière de faire que l’organisation cultive depuis un moment déjà, à travers des sous-entendus répétés plutôt que des déclarations tranchées.
Reste que la méthode interroge : quand un communiqué officiel dément et qu’une prise de parole publique, même feutrée, va dans le sens inverse, difficile de ne pas y voir une stratégie du pas de côté — avancer vers le statut de parti sans jamais prononcer le mot dans les canaux officiels, histoire de garder toutes les portes ouvertes.

Née dans le sillage du mouvement du 10 septembre 2025, La Brèche a construit en un an un écosystème qui ne doit rien au hasard : des chaînes YouTube (ONVP, PaduTeam), une revue (Position Revue), des campagnes de terrain comme « Plus jamais PS ». Autant d’éléments qui dessinent une organisation en pleine consolidation, sans que son statut réel soit jamais clarifié.
Le calendrier électoral n’est sans doute pas étranger à cette accélération. La Brèche affiche son soutien à Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle, et l’enjeu se situe précisément là — capter, dans le sillage de cette candidature, les militants et sympathisants qui se détacheraient de LFI, pour les orienter vers un marxisme structuré. Une stratégie de récupération et de conversion idéologique qui, sur le papier, a sa cohérence : se servir de la dynamique électorale d’un tiers pour construire, en aval, sa propre base organisée.
Mais c’est justement sur la construction organisée elle-même qu’il y a aussi à s’interroger. Chris parle d’ « analyses », de « programme », d’ « organisation qui commence à se mettre en place ». Des analyses, on en trouve bien, diffusées à travers la revue Position Revue et les différentes chaînes YouTube — mais sous une forme diffuse et informelle, jamais synthétisée en un document d’orientation clair. Rien de comparable, en revanche, à un programme formalisé et accessible, ni à des statuts associatifs faciles à consulter. Le fonctionnement interne, lui, reste largement opaque : on ne connaît que quelques figures publiques, l’organisation se pilote via Telegram, et les « référents locaux » qui coordonnent les nouvelles sections ne sont, sauf information contraire, pas élus. Une manière de faire qui évoque bien davantage le mouvementisme dans le style de LFI — verticalité informelle, leadership charismatique, absence de mandat clair — que le centralisme démocratique auquel se référaient pourtant historiquement les partis communistes de masse que La Brèche dit vouloir refonder en France.
Ces questions méritent d’être posées frontalement, précisément parce qu’aucune réponse publique n’existe à ce jour : qui dirige concrètement La Brèche ? Existe-t-il une direction nationale, identifiable et mandatée comme telle ? L’organisation a-t-elle tenu, ou prévoit-elle de tenir, un congrès fondateur ? Les militants sont-ils appelés à se réunir en assemblées générales, locales ou nationales, où des orientations et des directions seraient soumises au vote ? Autant de mécanismes élémentaires de démocratie interne qu’aucun parti communiste de masse, historiquement, n’a pu se dispenser de mettre en place — et sur lesquels La Brèche, à ce stade, n’a pas encore communiqué.
La question se double d’une autre ambiguïté, plus structurelle : La Brèche compte des membres au sein de l’Union pour la Reconstruction Communiste (URC), tout en prenant ses distances vis-à-vis de cette dernière pour construire, en parallèle, sa propre dynamique. Une position à cheval qui laisse elle aussi planer le doute sur la direction que La Brèche entend réellement prendre.
Ces tensions ne sont d’ailleurs pas propres à La Brèche. Dans un entretien accordé à la chaîne YouTube « À gauche » et consacré au dialogue entre organisations communistes[2], Gilliatt de Staërck, secrétaire général de l’OCF, défend la perspective d’un « nouveau congrès de Tours » permettant de rassembler les communistes dans une organisation commune. Selon lui, une telle recomposition ne peut reposer sur de simples rapprochements de circonstance ou sur des ambiguïtés organisationnelles : elle suppose d’assumer publiquement les débats de stratégie, de programme et de forme d’organisation afin de construire une unité politique durable. Il estime que la principale faiblesse du mouvement communiste français ne réside pas uniquement dans sa fragmentation organisationnelle, mais aussi dans la difficulté à mener jusqu’au bout les débats politiques indispensables à une véritable recomposition. La Brèche illustre à sa manière cette difficulté : avancer sans trop se dévoiler, plutôt que d’assumer publiquement des choix qui l’exposeraient aux débats de recomposition traversant toute la gauche communiste.
Alors, association qui grossit, mouvement qui se structure, ou parti en gestation qui préfère ne pas dire son nom trop vite ? Et sur quels principes organisationnels tout cela repose-t-il ? Ces questions méritent d’être posées directement aux principaux intéressés.
Jérémy C. et William
[1] https://youtu.be/lsw4MILck9I?si=GEkiwXrZqfl-JYjf&t=2145
[2] https://www.youtube.com/watch?v=e4uWuMrMiDM ; https://jeunessedumonde.fr/2026/07/30/gilliatt-de-staerck-dialogue-communistes/












Merci pour cet article. Il soulève des questions importantes sans préjuger des réponses.
Si La Brèche souhaite contribuer à reconstruire un parti communiste de masse, le véritable débat n’est peut-être pas de savoir si elle devient ou non un parti, mais sur quelles bases politiques et organisationnelles elle entend le construire.
L’histoire du mouvement ouvrier montre qu’un parti ne se réduit pas à une dynamique militante ou médiatique.
Il suppose des statuts, un congrès souverain, des directions élues, des mandats contrôlés par les adhérents, un « centralisme démocratique » vivant et une responsabilité collective. Or, l’opportunisme électoraliste prime car le PCF ou d’autres forces existent.
Une autre interrogation mérite d’être posée.
Aujourd’hui, des sensibilités très différentes convergent autour de Jean-Luc Mélenchon. Or, il incarne une confusion. En effet, cette convergence peut répondre à une séquence politique donnée, mais leurs objectifs stratégiques ne sont pas nécessairement les mêmes. Certains veulent reconstruire un parti communiste, d’autres souhaitent avant tout transformer ou accompagner LFI. Ces contradictions ne sont pas encore tranchées et s’exprimeront probablement davantage après les prochaines échéances nationales. Sans restaurer la conscience de classe, le mélenchonisme nourrit la fausse conscience et évacue le socialisme.
Le mélenchonisme ignore la souveraineté populaire ayant renié la dialectique du Plan A et du Plan B pour attirer les socialistes et les écologistes. Il a donné des gages le 4 octobre 2023 à Rabat, Washington et Tel Aviv contre le peuple Sahraoui etc.
C’est pourquoi la clarification du projet, du programme, des principes d’organisation et de la stratégie me paraît indispensable. Une reconstruction communiste durable ne peut reposer ni sur les ambiguïtés ni sur les seules dynamiques électorales ; elle suppose un débat politique transparent, la souveraineté des militants et une démocratie interne pleinement exercée. En cela, les communistes « de gauche » sincères, qui ne sont pas des « left com » gauchistes, devraient contribuer, plutôt, au relèvement du PCF.
Merci pour cette tarte à la crème en quoi consiste l’idée du « renouvellement du PCF »! Aux dernières élections présidentielles, le PCF a bien servi objectivement les desseins de Macron pour se faire réélire en
refusant de s’allier avec France insoumise à qui il a manqué les voix
du PCF (2.28 %) pour battre Le Pen et être présent au second tour. Par
opportunisme électoral, mieux vaut Macron que Mélenchon. On y retourne l’année prochaine?
Cher bouton de fleur,
Je crois qu’il faut quand même éviter de refaire 2022 à coups de raisonnements contrefactuels.
Dire que le PCF aurait « objectivement servi Macron » parce que Mélenchon a obtenu un score insuffisant pour accéder au second tour ne démontre absolument pas que les 2,28 % communistes se seraient mécaniquement reportés sur sa candidature. Ce n’est pas ainsi qu’on analyse un rapport de forces politique.
Surtout, ton raisonnement pose justement le problème que soulevait mon commentaire : lorsqu’on ramène toute la stratégie communiste à la question de savoir quelle candidature opportuniste pouvait obtenir quelques points de plus à une élection donnée, on finit par confondre tactique électorale et stratégie de classe.
C’est là que je trouve assez savoureux de voir certains « communistes de gauche » reprendre aujourd’hui des arguments qui ressemblent furieusement à ceux des courants sociaux-démocrates, révisionnistes ou « mutants » qui ont pourtant été mis en minorité dans les débats du PCF lors du 40ème Congrès qui plaidaient l’effacement. Le simple fait de soutenir Mélenchon ne constitue pas davantage un brevet de radicalité qu’une critique du PCF ne constitue, à elle seule, une position communiste.
La question est beaucoup plus sérieuse : quel parti voulons-nous reconstruire ? Pour quelle transformation sociale ? Avec quelle stratégie de conquête du pouvoir ? Sur quelle analyse de classe ? Et avec quelle organisation militante permettant aux travailleurs de devenir réellement acteurs de cette transformation ? Cela ne passera ni par LFI, ni par un soutien même critique à Mélenchon.
Les voix qu’il fera lui permettront d’accentuer l’hégémonie de la social-démocratie sur le mouvement communiste; processus très mitterrandien qui s’appuie aujourd’hui sur une tactique Terra Nova populiste et non sur la conscience de classe et le socialisme.
C’est précisément pourquoi je me méfie du crétinisme électoral, quel que soit le camp dans lequel il sévit.
Il conduit à considérer que la bonne stratégie serait nécessairement celle qui permet de gagner la prochaine élection, quitte à abandonner progressivement le contenu politique qui devrait justement donner son sens au vote communiste.
Et l’actualité devrait nous rendre prudents : le mélenchonisme lui-même n’est pas exempt de contradictions, notamment lorsqu’il cherche des convergences politiques très larges dont les objectifs stratégiques ne sont manifestement pas identiques.
Les épisodes récents concernant les positions internationales et les forces anti-impérialistes montrent bien qu’une addition électorale n’est pas automatiquement un front politique cohérent. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait préférer Macron à Mélenchon. Ce serait une caricature de ma position. Cela signifie qu’un communiste doit être capable de distinguer la pure tactique électorale menée par Mélenchon, de l’unité d’action du prolétariat, du rassemblement populaire dans les conflits sociaux et de la stratégie de transformation socialiste que seul le PCF porte. L’OCF devrait donc plutôt soutenir le PCF que le droitier Mélenchon qui est le candidat des liquidateurs et des opportunistes. Le gauchisme est un opportuniste de droite disait ceux franchement communiste. Comme en 1936, mieux vaut le PCF que la nouvelle impasse pivertiste du tout est possible populiste.
Réveillez vous les camarades !
Je préfère donc poser la question autrement : plutôt que de chercher qui, en 2022, aurait pu obtenir quelques voix supplémentaires, comment reconstruisons-nous durablement une force communiste capable de restaurer la conscience de classe, d’organiser les travailleurs et de conquérir réellement le pouvoir ?
C’est sur cette question-là que je pense que nous devrions avoir le débat, fraternellement mais sans esquiver les contradictions.
Salut à toutes et tous!
Merci pour l’article qui pour les néophytes sera à plus d’un titre intéressant.
Petite correction sur l’incipit: Position Revue existait avant l’ouverture de la chaîne Paduteam, qui s’appelait elle-même auparavant Paduring (ou Padurhing, pardon si coquille, je ne suis plus certain de l’orthographe) en relation avec les Padu, les médecins non-diplômés par un diplôme français de médecine exerçant en France avec des salaires assez faibles en comparaison avec la grille salariale française pour les personnes exerçant avec un titre professionnel de praticien obtenu en France (désolé un peu long et répétitif mais doit être indiqué pour donner du contexte).
Perso si ils envisagent de créer un mouvement ou parti qui pourrait rallier les déçus du PCF (et ils sont assez nombreux en fait) et de Roussel, pourquoi pas? Ce parti, si l’on prend sa pyramide des âges fait un plateau sur les générations qui ont à présent la soixantaine d’années et qui sont installés dans la vie avec un certain confort et niveau de revenus qui fait qu’ils élisent et réélisent Roussel malgré toutes ses catastrophes et casseroles.
Quand on regarde leur porte-parole, Cécile Cukierman, c’est également une catastrophe et quant à ce qu’il s’agit de Léo Deffontaine, n’en parlons même pas, le type à du travailler de ses mains à tout casser quelques mois et cela justifie qu’à présent lui aussi soit mis au premier plan depuis qu’il a obtenu un poste d’adjoint et vice-président de Métropole en se joignant au ticket socialiste Frédéric Fauvet à Amiens pour l’élection municipale 2026 (quand on sait à quelle niveau d’Enfer le PS s’est rendu pendant cette élection et avant pour conserver ses prébendes et que cela ne l’a pas dérangé de collaborer avec cette engeance, cela dit tout de l’arrivisme et du carriérisme du personnage).
Je vais arrêter là de lancer des piques (et je pourrai en jeter par bordées entières tellement ce parti s’est roulé sur les principes mêmes qui ont fait son existence pour se maintenir et continuer son existence) et je dirai simplement: le vide idéologique crée un appel d’air et s’ils ont les moyens humains, financiers et idéologiques de remplacer le PCF par un parti réellement communiste et mettant en pratique le matérialisme historique, pourquoi pas après tout?
Mon seul bémol, et bémol de taille cependant: pour suivre la chaîne de l’équipe je trouve la plupart de leurs interventions intéressantes et pertinentes mais dès qu’ils parlent de Staline ils deviennent totalement obscurantistes et ça me pose un réel problème de type red flag: pour relativiser l’horreur de la mortalité du goulag et des soit-disant « 5% » de taux de mortalité (dixit eux-mêmes, je ne sais pas d’où ils sortent ce nombre) ils comparent ce système avec celui des camps de la mort nazi…
Tout ça pour lorsqu’ils parlent de Staline tenter de normaliser qui il était et justifier son comportement comme si à l’époque il était normal d’être Staline et de commettre toutes les horreurs qu’il a commis.
Pour moi ça ne passe pas du tout et si ils se sentent obligé d’avoir une adoration pour Staline et effacer le fait qu’il aura été un dictateur qui aura utilisé l’idéologie communiste pour justifier son comportement de dictateur avec culte de la personnalité c’est qu’il y a quelque chose qui ne va profondément pas.
Sur ce point jamais je ne les rejoindrai: je suis assez âgé pour avoir connu des personnes qui ont vécu leur jeunesse sous Staline en URSS et qui ont réchappé de justesse et qui nous ont raconté ce qu’a réellement été ce régime: une dictature totale se couvrant sous les oripeaux du communisme mais qui n’en a pas été.
J’espère que les gens qui sont dans ce mouvement sont au courant de cette position intenable et honteuse sur ce sujet et qu’ils demanderont des explications et démentis aux deux sur ce point mais bon, on peut espérer longtemps au vu du soutien qu’ils rencontrent.
Mais que vient faire ici la question de Staline? Sauf à vouloir dénigrer (méchants « obscurantistes »). Ce type d’intervention est souvent le paravent d’une intention très politicienne, faussement naïve. A l’instar de l’autre intervention sur la nécessité de « renouvellement du PCF », alors que les élections présidentielles approchent à grands pas.
Cher Nemostromo,
Merci pour ton commentaire, qui a au moins le mérite de poser clairement le désaccord. Je voudrais néanmoins répondre fraternellement, parce que je crois que nous avons intérêt à ne pas caricaturer nos positions respectives.
Tu écris que, lorsque cette équipe parle de Staline, elle deviendrait « obscurantiste », chercherait à « normaliser » son comportement et à « justifier toutes les horreurs qu’il a commises ». Mais je crois que tu poses ici comme démontré précisément ce qui devrait faire l’objet de la discussion.
On peut être en désaccord avec telle ou telle décision prise sous Staline. On peut discuter de la collectivisation, des purges, de la répression, du fonctionnement du Goulag, du culte de la personnalité ou des erreurs de la direction soviétique. Rien de tout cela ne nous oblige à transformer Staline en incarnation métaphysique du mal historique.
C’est justement là que le matérialisme historique devrait nous imposer une certaine rigueur.
La première question n’est pas : « Staline était-il un bon ou un mauvais homme ? » Elle est : quelles classes étaient en présence, quelles contradictions traversaient l’Union soviétique, quelles transformations économiques et sociales étaient engagées, quelles forces politiques s’affrontaient sur leur orientation, et dans quel environnement international ces décisions étaient-elles prises ?
Une révolution isolée, sortie de la guerre civile, confrontée à l’encerclement impérialiste, à l’arriération économique, à la menace de guerre et ensuite à la montée du fascisme ne peut pas être analysée comme une démocratie parlementaire occidentale en temps de paix. Cela ne rend pas automatiquement juste tout ce qui a été fait sous Staline. Mais l’URSS de Staline avait un fonctionnement collectif basé sur le centralisme démocratique. L’URSS a vaincu le fascisme et a permis d’étendre le socialisme : Chine en 1949 etc. Cela signifie simplement que l’histoire ne peut pas être remplacée par un jugement moral rétrospectif.
Sur le Goulag, il faut également être précis. Dire que le système soviétique de travail pénitentiaire a connu des conditions extrêmement dures, des répressions et une mortalité importante à certaines périodes n’est évidemment pas quelque chose qu’un communiste sérieux doit nier. Mais cela ne permet pas pour autant d’établir une équivalence générale avec les camps d’extermination nazis. Je t’invite donc à lire le livre de l’historien Viktor Zemskov : « Staline et le peuple ».
Comparer n’est pas relativiser.
Les camps d’extermination nazis avaient notamment pour fonction l’extermination systématique de populations désignées comme racialement ou politiquement indésirables, dont les communistes et les soviétiques. Le Goulag était un système pénitentiaire et de travail forcé d’une tout autre nature, lui-même très hétérogène selon les périodes et les établissements.
Si l’on veut discuter d’un chiffre comme celui de « 5 % », il faut d’ailleurs commencer par poser une question élémentaire : 5 % de qui, pendant quelle période, dans quels camps et selon quelle source ? Une statistique historique n’a de sens que lorsque son périmètre est défini. Quant à ton témoignage sur des personnes ayant vécu leur jeunesse sous Staline, je ne vois aucune raison de le mettre en doute. Un témoignage personnel peut être parfaitement authentique et raconter une expérience réellement terrible. Mais un témoignage, aussi respectable soit-il, ne constitue pas à lui seul une explication historique d’un pays et d’une période.
Un marxiste ne devrait-il pas précisément chercher à dépasser l’expérience individuelle pour comprendre les rapports sociaux qui la produisent ?
C’est d’ailleurs ici que je trouve ta lecture assez proche d’une historiographie trotskiste classique : Staline devient la cause explicative centrale ; le culte de la personnalité devient la preuve du caractère personnel du régime ; la répression devient essentiellement l’expression de sa volonté ; puis l’existence de ces phénomènes permet de conclure que le socialisme n’était qu’un « oripeau ». Mais cela revient à inverser la méthode.
Le matérialisme historique ne part pas de la psychologie d’un dirigeant pour expliquer une société. Il part des rapports sociaux, des classes, des forces productives, des rapports de production, des contradictions politiques et de la situation internationale.
C’est notamment pourquoi les travaux d’Aymeric Monville, membre à ma connaissance de l’OCF, et en particulier son « Pour quelques bobards de plus », sont intéressants à discuter : non parce qu’il faudrait accepter chaque conclusion sans examen, ce que l’auteur n’exige pas, mais parce qu’ils permettent de revenir sur certains récits historiques présentés comme des évidences alors qu’ils reposent parfois sur des amalgames ou des raisonnements qui demanderaient précisément à être démontrés.
Et je voudrais terminer sur un point important : défendre Staline ne signifie pas « adorer Staline ».
Nous n’avons pas besoin de considérer Staline comme infaillible pour reconnaître son rôle historique majeur dans la transformation de l’URSS, son industrialisation, la construction de l’État soviétique et la victoire de l’Union soviétique contre le nazisme. Nous pouvons également reconnaître les erreurs et les contradictions de cette période sans accepter pour autant la conclusion selon laquelle l’URSS aurait simplement été une dictature personnelle utilisant le communisme comme un « oripeau ».
C’est précisément cette position dialectique qui me paraît plus marxiste que le choix entre l’hagiographie et l’anathème trotskiste.
Tu as parfaitement le droit d’être contre Staline, comme la bourgeoisie occidentale qui a tremblée. Mais si nous voulons réellement nous réclamer du matérialisme historique, il faut accepter de soumettre aussi l’antistalinisme à la critique historique.
Le débat sur Staline mérite mieux qu’un procès moral et de propagés les bobards psychologisants à deux sous de la bourgeoisie réactionnaire. Et je pense que nous pouvons avoir ce débat sérieusement, sources à l’appui.