Ce qui suit est une traduction d’un article écrit par John Bellamy Foster pour le site Monthly Review
Source : Monthly Review – « The Global Structural Crisis of Capital » (https://monthlyreview.org/articles/the-global-structural-crisis-of-capital/)

« Je crois qu’il ne nous est pas donné de parler en termes de siècles futurs… nous n’avons pas de temps à perdre ; l’enjeu est de sauver les conditions de la vie sur cette planète, de sauver l’espèce humaine, de changer le cours de l’histoire, de changer le monde. »
— Hugo Chávez¹
La notion de « crise structurelle globale du capital » définissant notre époque a été introduite pour la première fois par István Mészáros dans la troisième édition de sa Théorie marxiste de l’aliénation en 1971, et dans sa conférence commémorative Isaac Deutscher, « La nécessité du contrôle social », la même année.² En 1995, dans Au-delà du capital, Mészáros distinguait la crise structurelle épocale émergente du capital des crises cycliques et conjoncturelles qui sont le « mode d’existence naturel » du capital. La crise structurelle d’aujourd’hui, expliquait-il, présente quatre caractéristiques qui la distinguent historiquement, en se concentrant ici principalement sur ses dimensions économiques :
- Son caractère est universel, plutôt que restreint à une sphère particulière (par exemple, financière, commerciale, ou affectant telle ou telle branche particulière de la production, ou s’appliquant à tel type de travail plutôt qu’à tel autre, avec sa gamme spécifique de compétences et de degrés de productivité, etc.).
- Sa portée est véritablement globale (dans le sens littéral le plus menaçant), plutôt que confinée à un ensemble particulier de pays (comme l’ont été toutes les grandes crises par le passé).
- Son échelle temporelle est étendue, continue — si l’on veut : permanente — plutôt que limitée et cyclique, comme l’étaient toutes les crises antérieures du capital.
- Son mode de déploiement pourrait être qualifié de sournois — par opposition aux éruptions et effondrements plus spectaculaires et dramatiques du passé — tout en ajoutant la réserve que même les convulsions les plus violentes et tumultueuses ne peuvent être exclues pour ce qui concerne l’avenir : c’est-à-dire lorsque la machinerie complexe désormais activement engagée dans la « gestion de crise » et dans le « déplacement » plus ou moins temporaire des contradictions croissantes viendra à bout de souffle.³
Tout cela signifie que le mode de production actuel approche des limites absolues de son mode de reproduction métabolique sociale, ce qui se manifeste non seulement dans ses contradictions économiques croissantes — puisque la production, la consommation et la circulation définissent sa structure interne — mais aussi dans chaque aspect de la réalité matérielle. Une crise structurelle entre en jeu lorsque ce ne sont pas seulement les « limites immédiates » du système mais aussi ses « limites ultimes » qui sont remises en question, car cela affecte « la totalité d’un complexe social ».⁴ Cela est particulièrement évident dans le domaine environnemental, que le capital, dans sa quête d’accumulation sans fin, traite comme consistant en de simples barrières à surmonter ou en décharges pour ses déchets, plutôt qu’en respectant les limites planétaires et les lois de la nature.⁵
La crise structurelle du capital se reflète dans des perturbations chroniques et des défaillances systémiques dans tous les aspects de la reproduction métabolique sociale, non seulement en termes de conditions matérielles immédiates (qu’elles soient économiques ou écologiques) mais aussi incluant les relations de classe/propriété, l’État, les relations familiales/genrées, et les structures de contrôle racial/raciste endémiques au capitalisme et construites au fil des siècles. La disruption de la totalité du complexe social s’étend à la destruction d’une culture unifiée, et des moyens de la raison — tout cela se reflétant dans la croissance de l’irrationalisme et la résurgence de forces régressives.⁶
Les contradictions toujours plus profondes de l’ordre métabolique social du capital doivent en définitive être combattues au niveau du système impérialiste mondial. La division de l’économie capitaliste mondiale en États-nations concurrents est une caractéristique insurmontable du système. Mészáros écrivait dans Socialisme ou barbarie en 2001 que le monde faisait désormais face à « la phase potentiellement la plus meurtrière de l’impérialisme », alors que les États-Unis cherchaient à maintenir et même à étendre leur hégémonie mondiale dans le contexte d’un ordre économique mondial affaibli, recourant de plus en plus à des moyens militaires et autres moyens coercitifs. Cela soulevait la question d’une guerre permanente menant à une guerre nucléaire, si une voie révolutionnaire et socialiste au-delà du capital n’était pas trouvée. Il suivait Rosa Luxemburg en affirmant que nous sommes confrontés à un choix entre « socialisme ou barbarie » — tout en ajoutant à cela une « précision : “barbarie si nous avons de la chance” ». Cela signifiait que la barbarie à notre époque pourrait facilement conduire à « l’extermination de l’humanité », soit par un échange thermonucléaire généralisé, soit par une crise écologique planétaire. D’où la pleine gravité de la crise structurelle épocale à laquelle l’humanité est confrontée.⁷
Le capitalisme monopoliste, selon Mészáros, prenait de plus en plus la forme d’un « capitalisme gangster » en raison de l’énorme concentration et centralisation du capital et de la perte de contrôle social qui en résultait de la part de l’État, les actions correctives normales du système s’avérant de plus en plus inefficaces.⁸ De plus en plus, l’ordre capitaliste mondial est devenu dépendant d’aventurisme militaire et financier, reflétant avant tout le fait que le centre ne tient plus. La suraccumulation, la surcapacité et le gaspillage en sont venus à caractériser l’ensemble du système.⁹
Le syncrétisme superficiel comme forme de dénialisme
Naturellement, face à une crise structurelle globale du capital du type décrit par Mészáros, on pourrait s’attendre à ce que les intérêts établis d’aujourd’hui, aussi myopes soient-ils, en aient une certaine conscience, et que cela se reflète dans la théorie sociale de notre époque. Pourtant, le caractère apologétique et aliéné de l’analyse sociale dominante signifie qu’une telle reconnaissance ne s’affiche qu’indirectement sous la forme de la perception de contradictions et de convulsions particulières, déconnectées du système politico-économique dominant et de sa relation avec son environnement. Ainsi a émergé ces dernières années la notion d’une polycrise, ou de multiples crises venant de toutes parts, constituant un assemblage de crises, conçues en termes latouriens et posthumanistes, dépourvues de tout lien intégral. Une règle fondamentale déterminant le concept de « polycrise » désormais dominant, promu par des scientifiques sociaux influents comme Adam Tooze et par des institutions telles que le Forum économique mondial, la Banque mondiale et l’OCDE, est qu’elle est considérée comme n’ayant aucun rapport direct avec le capitalisme lui-même.
Le concept de polycrise est originaire des travaux du théoricien social français Edgar Morin (avec Anne Brigitte Kern) dans les années 1990 et a été ensuite développé et popularisé par Tooze et d’autres. Dans le livre de Morin et Kern, Terre-Patrie, la polycrise a été introduite comme une catégorie destinée à nier la possibilité de « désigner un problème numéro un auquel tous les autres seraient subordonnés » ou même de construire une hiérarchie des problèmes critiques dans le monde. Le capitalisme est presque totalement absent du cadre réactionnaire de Morin, datant de la guerre froide/post-guerre froide. Tous les problèmes sont associés vaguement à la modernité ou à la « technoscience », c’est-à-dire retirés à la fois de la structure et de l’agentivité, et des rapports sociaux de production, ainsi que de toute perspective historique cohérente. Pour Morin, il n’y a pas d’échappatoire (sauf dans le domaine de l’« esprit », qu’il désigne comme la « première résistance »).¹⁰
Tooze, le principal défenseur de la thèse de la polycrise aujourd’hui, occupe une chaire dotée à l’Université Columbia. Il a écrit plusieurs articles pour la New Left Review, est chroniqueur pour l’organe américain de la nouvelle guerre froide Foreign Policy, et a « contribué » au Conseil national du renseignement des États-Unis, qui fait partie de l’appareil de sécurité nationale américain. Il se décrit aujourd’hui comme un « libéral de gauche latourien ».¹¹ En mettant en avant le concept de polycrise, il rejette toute idée selon laquelle l’âge actuel de la catastrophe serait intrinsèquement lié au capitalisme, ou même susceptible d’une critique rationnelle :
« Pour la frustration de ses nombreux critiques, le concept de polycrise n’a pas la généalogie intellectuelle respectable et le cran analytique qu’un bon théoricien critique attendrait. Pour moi, c’est précisément pour cela qu’il semble adapté à notre moment. Dans son manque de spécification, le concept de polycrise sert de rappel de l’indétermination, de l’incertitude et de la complexité que nous avons perdues au milieu des nouvelles certitudes audacieuses du « capitalocène »… La polycrise est sous-spécifiée. C’est une théorie faible. Mais ceux qui la critiquent au nom d’une plus grande clarté ou d’une théorie plus forte sous-estiment l’ampleur du désordre dans lequel nous sommes.¹² »
Pour Tooze, ceux de la tradition marxienne qui se concentrent sur la crise structurelle globale du capital (qualifiée ici avec mépris de « nouvelles certitudes audacieuses du “capitalocène” ») « sous-estiment l’ampleur du désordre » auquel le monde est confronté. Sa préférence déclarée pour la polycrise comme « une théorie faible » — en phase avec la philosophie posthumaniste de Bruno Latour — la conçoit comme ayant l’avantage de manquer de clarté, représentant un conglomérat de crises « sous-spécifiées » qui reflètent fidèlement l’incertitude, la confusion et la paralysie de notre époque.¹³ Au mieux, il offre ce que Karl Marx appelait un « syncrétisme superficiel » comme substitut à une analyse matérialiste, historique et dialectique visant à affronter les contradictions florissantes du capital.¹⁴ Son analyse a été caractérisée dans la littérature comme phénoménologique, se concentrant sur les interactions et les descriptions épaisses, tout en négligeant la causalité.¹⁵
Une même évasive et un même rejet de tout lien entre polycrise et capitalisme sont manifestes dans les rapports émanant du Forum économique mondial, de la Banque mondiale et de l’OCDE. Dans « Nous sommes au bord d’une “polycrise” — à quel point faut-il s’inquiéter ? », le rédacteur senior du Forum économique mondial Simon Torkington divise la polycrise en cinq catégories potentielles : économique, écologique, géopolitique, sociale et technologique. Seules les quatre dernières sont présentées comme ayant contribué à la polycrise. Le ralentissement séculaire de l’économie mondiale est ainsi expliqué par un assemblage hybride de facteurs qui lui est en quelque sorte extérieur. En effet, le capitalisme en tant que catégorie théorique principale pour conceptualiser l’économie mondiale n’apparaît pas du tout dans le Rapport sur les risques mondiaux 2023 du Forum économique mondial consacré à la polycrise.¹⁶
Un résultat parallèle se trouve dans le rapport 2024 de la Banque mondiale, Pathways Out of the Polycrisis. Les lecteurs attentifs du rapport n’y trouveront que les comptes rendus les plus vagues de la « polycrise » et aucune véritable « voie de sortie ». La polycrise y est principalement significative pour ses effets sur l’économie et est donc accusée de « perspectives de croissance lentes et de niveaux d’endettement élevés », ainsi que d’une « incertitude, fragilité et polarisation » économiques accrues. Dans la définition la plus concrète de la Banque mondiale, on nous dit qu’une « polycrise fait référence à de multiples crises interconnectées se produisant simultanément, où les interactions amplifient l’impact global ». De manière significative, il n’y a aucune référence au capitalisme, ou au capital en tant que relation sociale régissante, nulle part dans le rapport de la Banque mondiale sur la polycrise.¹⁷
L’OCDE aborde la polycrise dans son rapport States of Fragility 2025. On nous informe de « la prévalence croissante des polycrises — une confluence de défis mondiaux — [qui] affectent de manière disproportionnée les pays touchés par des conflits, déjà aux prises avec des vulnérabilités importantes » et qui subissent le poids de « crises en cascade ». La réponse est un « changement de paradigme » au niveau des idées mettant l’accent sur un « spectre de fragilité » entier, exigeant une « résilience » accrue — ce qui signifie que les réponses aux catastrophes croissantes ne doivent pas incomber au système mais à des individus/entités particuliers, qui seront contraints de s’en sortir seuls. Le capitalisme en tant que tel n’est pas mentionné ni considéré comme lié à la polycrise d’aucune manière, bien que le « capitalisme autoritaire » et le « capitalisme clientéliste » soient dénigrés dans le rapport.¹⁸
Toutes ces approches de la polycrise peuvent être considérées comme des réponses idéologiques à la crise structurelle globale du capital, tout en niant qu’il existe une crise structurelle du système ou que la polycrise soit en quelque sorte liée au capitalisme lui-même. Néanmoins, le fait même que la notion de polycrise soit désormais si prééminente dans les discussions au sein des plus hautes instances de l’économie mondiale est en soi une admission en creux que le dénominateur commun du malaise global multidimensionnel d’aujourd’hui est la crise structurelle du capitalisme de stade avancé (monopoliste).
Les sorts incontrôlés du sorcier
C’est une des ironies de l’histoire que les concepts de socialisme et de communisme précèdent celui de capitalisme. Ainsi, dans le Manifeste du parti communiste (1848) de Marx et Friedrich Engels, il n’est pas fait mention du capitalisme, un mot apparu pour la première fois en anglais dans le roman Les Nouveaux venus de William Makepeace Thackeray (publié en feuilleton en 1853-1855) — le terme apparaissant en français et en allemand à peu près à la même époque. (Marx n’employa pas non plus le concept de capitalisme, par opposition à capital et capitaliste, dans son grand œuvre, Le Capital [1867]).¹⁹ Au lieu de cela, Marx et Engels écrivaient dans le Manifeste sur la classe montante de la bourgeoisie (la classe capitaliste), identifiant cette classe directement au capital en tant que rapport social.²⁰
La première partie du Manifeste, intitulée « Bourgeois et prolétaires », se compose de deux sections. Un peu moins de la moitié de la première partie est consacrée à ce que Joseph Schumpeter devait caractériser comme un « panégyrique de la réussite bourgeoise qui n’a pas d’égal dans la littérature économique ».²¹ Marx et Engels y louent aux nues les réalisations révolutionnaires de la bourgeoisie dans le dépassement du féodalisme et dans le processus de transformation du monde entier. Peu de passages du Manifeste ont été plus cités ces dernières décennies que la déclaration : « La nécessité d’un marché sans cesse croissant pour ses produits chasse la bourgeoisie sur toute la surface du globe. Il faut qu’elle s’installe partout, qu’elle s’établisse partout, qu’elle tisse des liens partout ».²² Des passages comme celui-ci ont conduit à désigner Marx et Engels comme les premiers théoriciens de la mondialisation.²³
Néanmoins, le panégyrique s’achève vers la moitié de la première partie du Manifeste, commençant par les phrases : « Un mouvement analogue [à la transition de la société féodale à la société bourgeoise] se poursuit sous nos yeux. La société bourgeoise moderne, avec ses rapports de production, d’échange et de propriété, cette société qui a conjuré des moyens de production et d’échange si gigantesques, ressemble au sorcier qui n’est plus capable de maîtriser les puissances infernales qu’il a évoquées par ses sortilèges ».²⁴ Ce qui suit est une discussion sur les contradictions et les crises du capital, à la fois conjoncturelles et structurelles, pointant vers la surproduction, le cycle économique avec ses ralentissements périodiques, les bouleversements environnementaux (la division entre ville et campagne), la superexploitation des femmes et des enfants, la destruction des relations familiales, et surtout, l’émergence du prolétariat comme fossoyeur du capitalisme, une nouvelle classe révolutionnaire. La première partie du Manifeste établit ainsi une relation dialectique entre les phases ascendante et éventuellement descendante du capital en tant que mode de production. Pour Marx et Engels, c’était une certitude historique que la bourgeoisie ne serait pas en fin de compte capable de contrôler pleinement les forces du « monde infernal » qu’elle avait conjurées — marquant le point de transition dans la première partie du Manifeste.
Au moins depuis sa thèse de doctorat sur la philosophie matérialiste d’Épicure, Marx était attiré par l’œuvre du grand satiriste grec Lucien (né vers 117 ap. J.-C.).²⁵ Dans son dialogue « Le Menteur », Lucien raconte l’histoire d’un apprenti sorcier, qui avait observé à maintes reprises son maître habiller des balais, des pilons et des poignées de porte, puis jeter des sorts sur eux pour les transformer en travailleurs qui exécuteraient ses ordres, comme aller chercher de l’eau, acheter des provisions et préparer les repas — tout ce qu’un esclave serait normalement tenu de faire. Un jour, en l’absence de son maître, l’apprenti décida d’essayer le sort, transformant un pilon en travailleur pour aller chercher de l’eau. Mais lorsque le travailleur-pilon eut rempli la cruche d’eau et l’eut apportée dans la maison, l’apprenti sorcier ne put ni l’arrêter ni le transformer à nouveau en pilon. Au lieu de cela, il continua d’apporter de l’eau, inondant la maison en « la versant ». Désespéré, l’apprenti prit une hache et coupa le travailleur-pilon en deux. Le résultat fut cependant de créer deux travailleurs-pilons, chacun apportant à plusieurs reprises une cruche d’eau et inondant la maison. L’inondation aurait submergé non seulement la maison mais aussi le village lui-même, car il était impossible de les arrêter, mais heureusement le sorcier apparut et transforma les pilons en bois.²⁶ L’histoire de Lucien fut reprise par Johann Wolfgang von Goethe au début du XIXe siècle en Allemagne dans sa ballade « L’Apprenti sorcier », bien que là le sort soit jeté sur des balais, les cruches sont des seaux, et les eaux incontrôlables « se précipitent avec fracas et clameur ».²⁷
Si Lucien et Goethe ont été l’inspiration de Marx et Engels pour leur allégorie, il n’y a dans le Manifeste aucun sorcier tout-puissant présent pour inverser les sorts incontrôlés de l’apprenti. Ce sont plutôt les propres sorts incontrôlés du sorcier qui représentent ici les conséquences inattendues résultant de l’ingérence surnaturelle du bourgeois individuel (la personnification du capital) dans la nature des choses. Dépourvu de toute retenue, le capital est incapable d’inverser ses sorts une fois qu’il a évoqué « les puissances du monde infernal », générant crises et contradictions, et conjurant son propre fossoyeur dans le prolétariat. Les travailleurs ne sont pas des balais de bois ou des pilons, mais des êtres humains, qui finissent par résister. Aristote dans l’Antiquité avait rêvé d’automates remplaçant les esclaves, mais toute tentative de remplacer les travailleurs vivants par des automates (ou de transformer les travailleurs eux-mêmes en automates) n’intensifie que la lutte des classes.²⁸
Dans son essence intime, le capitalisme est un système d’exploitation fondé sur les classes, animé par l’accumulation du capital au profit d’une infime minorité. Le capitaliste, en tant que personnification du capital, est constamment poussé en avant, révolutionnant sans cesse les moyens de production. Pourtant, un système social organisé sur cette base ne se meut que par le biais de contradictions, exploitant intérieurement et expropriant extérieurement tout ce qui n’appartient pas à son être aliéné et fétichiste. Par conséquent, l’accumulation du capital est aussi l’accumulation du potentiel de catastrophe. Un tel système peut exister et même prospérer à petite échelle, mais plus il devient global, plus ses limites internes et externes deviennent visibles. C’est un exemple extrême d’un système dissipatif s’appropriant tout ce qu’il peut et déversant ses déchets dans son environnement.²⁹ De cette manière, par son expansion constante, le capital érige des barrières à sa propre avancée, générant finalement une sorte d’équilibre ponctué, dans lequel le système devient de plus en plus instable et tout contrôle social réel se dissout — pour être remplacé par des mécanismes toujours plus coercitifs et inefficaces qui multiplient l’état de désordre, générant un « empire du chaos ».³⁰
Ce qui a été appelé « le régime du capital » peut être vu dans la formule générale du capital de Marx, A–M–A′, où A représente l’argent, M les Marchandises, et A′ A plus Δa, ou plus d’argent, c’est-à-dire la plus-value. L’objectif entier de la production capitaliste est de générer de la plus-value pour une accumulation sans fin, de sorte que la plus-value obtenue dans un cycle de production unique, disons en un an, est réinvestie, résultant en A′–M–A′′ la deuxième année, A′′–M–A′′′ la troisième année, et ainsi de suite, année après année.³¹ C’est ce que Marx entendait par le capital comme « valeur qui s’auto-accroît ». « Accumulez, accumulez ! C’est là Moïse et les prophètes ! » — pour le capital.³² Le résultat est la concentration de montagnes de capital entre quelques mains. Ce processus est encore accéléré par ce que Marx appelait la centralisation du capital, par le développement du système de crédit/dette ou financier, y compris le marché des valeurs industrielles, formant de grandes conglomérations de capital qui émergent « en un clin d’œil ».³³
L’accumulation du capital est un produit de l’exploitation des travailleurs, qui travaillent au-delà du point nécessaire pour reproduire la valeur de leur force de travail et créent ainsi de la plus-value pour les capitalistes, qui ensuite — dans la mesure où le processus d’accumulation fonctionne correctement — investissent cette plus-value dans l’expansion ultérieure de la production. Pourtant, l’accumulation par l’exploitation des travailleurs dans la production s’accompagne invariablement d’un processus plus large d’expropriation fondé sur le pillage du travail et de la nature, qui contribue encore à l’amas de richesses. Ce que Marx appelait « le côté négatif, c’est-à-dire destructeur » de l’interaction du capital avec la nature « du point de vue des sciences naturelles » est donc constamment présent comme l’envers du processus d’accumulation.³⁴ L’accumulation du capital s’accompagne invariablement de l’accumulation de la catastrophe — à la fois effective et potentielle.
Il est ici utile d’examiner ce que l’historien mondial William McNeill dans The Global Condition (1992) appelait la loi de la « conservation de la catastrophe ». McNeill l’appliquait à la crise écologique en particulier, soutenant que « la catastrophe est l’envers de la condition humaine — un prix que nous payons pour être capables d’altérer les équilibres naturels et de transformer la face de la terre par l’effort collectif et l’utilisation d’outils ». Plus nous devenons performants dans la production humaine ou dans la transformation de notre relation à la nature, plus la société humaine devient vulnérable aux catastrophes qui « se reproduisent perpétuellement à une échelle toujours croissante à mesure que nos compétences et nos connaissances grandissent ».³⁵ Le potentiel de catastrophe n’est donc pas seulement conservé, mais peut être considéré — compte tenu de la pulsion du capital vers une accumulation exponentielle sans fin — comme cumulatif, réapparaissant sous des formes toujours plus colossales dans un environnement toujours plus aliéné.
À bien des égards, le capital a atteint le point d’activation de ses « limites absolues », en tant que mode viable de reproduction métabolique sociale.³⁶ L’époque de l’Anthropocène, largement reconnue dans les sciences naturelles (bien que rejetée comme désignation officielle par l’Union internationale des sciences géologiques conservatrice), signifie le fait que, depuis les années 1950, sinon avant, l’humanité est devenue la force motrice du changement du système Terre en raison de la Grande Accélération qui a commencé ces années-là.³⁷ Sept des limites planétaires qui définissent un environnement planétaire sûr pour l’humanité ont désormais été franchies.³⁸ Aujourd’hui, l’échelle des processus économiques humains rivalise avec les cycles biogéochimiques du système Terre, ouvrant la possibilité de multiples événements catastrophiques.³⁹ Le changement climatique lui-même menace les vies et/ou les moyens de subsistance de milliards de personnes ce siècle et la civilisation humaine, posant une menace existentielle pour l’humanité. L’accélération du changement climatique, due au franchissement de divers points de bascule, promet de générer des catastrophes écologiques en cascade, dégradant chaque système écologique sur Terre.
Dans Le Capital, Marx a abordé la génération par le capital d’une « rupture irréparable dans le processus interdépendant du métabolisme social, un métabolisme prescrit par les lois naturelles de la vie elle-même », à savoir la rupture métabolique.⁴⁰ Cela se manifestait à son époque par une rupture dans la fertilité des sols, alors que les nutriments du sol comme l’azote, le phosphore et le potassium étaient expédiés dans les aliments et les fibres sur des centaines, voire des milliers de kilomètres vers les nouvelles villes industrielles, où les anciens nutriments chimiques finissaient par polluer les environnements urbains et étaient perdus pour le sol. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où la suraccumulation du capital et un système impérialiste mondial ont créé une logique de catastrophe : la propagation constante des ruptures métaboliques.⁴¹ La pandémie de COVID-19 était elle-même un produit du dépassement capitaliste sur la terre, alors que l’agro-industrie cherche à abattre toutes les barrières naturelles entravant son expansion, détruisant ainsi les écosystèmes et les habitats avec peu ou pas de contrôles, entraînant de nouvelles zoonoses. La pandémie s’est répandue mondialement le long des voies créées par les chaînes de valeur capitalistes — un avertissement pour des développements similaires à l’avenir.⁴²
Au XIXe siècle, les mécaniciens de locomotive et les chauffeurs, sous des pressions de temps extrêmes résultant de l’accélération impitoyable du capital, recouraient parfois à caler ou fixer les soupapes de sûreté sur les moteurs, les bloquant pour qu’elles ne s’ouvrent pas d’elles-mêmes. Il en résultait un risque beaucoup plus grand, car les chaudières des moteurs accumulaient une pression bien au-delà de ce pour quoi elles étaient conçues pour supporter en toute sécurité. À de nombreuses occasions, des mécaniciens, réalisant soudainement le danger alors que la pression de la chaudière augmentait à des niveaux périlleux, se retrouvèrent incapables d’ouvrir manuellement les soupapes de sûreté bloquées à temps, entraînant des explosions et des déraillements. Cela amena Engels à observer métaphoriquement que la classe capitaliste était « une classe sous la direction de laquelle la société court à la ruine comme une locomotive dont le conducteur est trop faible pour ouvrir la soupape de sûreté bloquée ». L’incapacité du capital à contrôler « les forces productives, qui ont grandi au-delà de son pouvoir », y compris les effets destructeurs imposés à son environnement naturel et social, « poussait l’ensemble de la société bourgeoise vers la ruine, ou la révolution ».⁴³
Maturité capitaliste et crise structurelle
La crise structurelle globale du capital à notre époque n’est pas simplement un produit abstrait des pulsions internes du capital mais se manifeste aussi concrètement dans l’émergence de la maturité capitaliste : l’âge du capital-monopole-finance, de l’impérialisme tardif, et du néolibéralisme/néofascisme.
Il y a longtemps eu un large accord parmi les marxistes, bien que sans consensus complet, sur le fait que l’histoire du capitalisme a été caractérisée par trois étapes.⁴⁴ La première était le mercantilisme (ou capitalisme marchand), qui a émergé à la fin du XVe et au début du XVIe siècle et s’est étendu bien au XVIIIe siècle. Cela était associé au niveau de la production à la période de la manufacture dans le sens original de la production artisanale organisée en système d’usine, permettant le développement de la division du travail — comme l’expliquait Adam Smith au début de La Richesse des nations. Sous le mercantilisme, ce que Marx dans ses schémas de reproduction dans le deuxième volume du Capital appelait le Département I (produisant les moyens de production) — par opposition au Département II (produisant les moyens de consommation) — était encore petit, tant en valeur absolue que par rapport à l’économie dans son ensemble.⁴⁵ La production et la recherche de richesse se faisaient principalement dans le commerce, l’agriculture et les mines. C’était la période de l’enclosure des communaux rendant possible une vaste concentration de la propriété foncière ainsi que le début de la conquête coloniale du monde — un processus inséparable du capitalisme dès son origine.
La deuxième étape du développement capitaliste, souvent appelée capitalisme (librement) concurrentiel, était associée à l’inauguration vers la fin du XVIIIe siècle de la Révolution industrielle. Celle-ci fut rendue possible par l’expropriation antérieure des terres par les enclosures et par l’expropriation de la richesse et du travail (incluant la traite transatlantique des esclaves) du monde non capitaliste, ce que les économistes classiques comme Smith appelaient « l’accumulation primitive », et ce que Marx, bien plus critiquement, appelait « l’accumulation dite primitive [originale] » — ou, plus exactement, « l’expropriation originale ».⁴⁶ C’était l’âge de « l’industrie moderne » ou de la machinofacture, par opposition à la manufacture. Le tournant de cette période était vers l’accumulation dans le noyau capitaliste de moyens de production, ou Département I, non seulement sous forme d’usines mécanisées, mais aussi d’une vaste infrastructure de transport symbolisée par les chemins de fer, les télégraphes et les bateaux à vapeur. Comme dans les périodes antérieures, il y avait des guerres considérables entre les États capitalistes. Cependant, la Grande-Bretagne, en raison de son industrialisation plus précoce, « régnait sur les vagues », s’établissant comme la puissance capitaliste hégémonique avec un vaste système colonial dont elle extrayait du surplus.
La troisième étape, généralement appelée capitalisme monopoliste, a émergé dans le dernier quart du XIXe siècle, résultant de ce que Marx appelait la concentration et la centralisation du capital et l’essor de la forme moderne d’organisation des entreprises, manifestée dans le marché financier des valeurs industrielles.⁴⁷ À cette étape, l’expansion du Département I a établi la base d’une vaste expansion du Département II, les deux atteignant un état de maturité industrielle. Le résultat fut « une tendance à la suraccumulation » dans laquelle l’expansion du Département I devenait de plus en plus dépendante de l’expansion du Département II, et la condition globale était celle d’une saturation du marché. Ce blocage peut en fin de compte être attribué aux limitations des salaires et de la consommation des travailleurs et à l’accumulation de richesses incommensurables au sommet de la société.⁴⁸
La tendance interne vers la maturité capitaliste et la suraccumulation a été encore intensifiée par la domination du capital monopoliste due à la concentration et à la centralisation du capital des entreprises. Un nombre relativement restreint et toujours décroissant d’entreprises en est venu à représenter l’essentiel de la production et des bénéfices. Cela a conduit à un abandon de la centralité de la concurrence par les prix, qui avait servi de principal mécanisme d’équilibrage du système pendant l’étape du capitalisme librement concurrentiel. Avec la consolidation de l’étape monopoliste, la véritable concurrence par les prix entre les entreprises a été effectivement interdite, conduisant à la domination de la tarification oligopolistique dans les industries matures. Le résultat est que le niveau général des prix pour la majeure partie des XXe et XXIe siècles n’est allé que dans une seule direction — vers le haut.⁴⁹
Une concurrence par les prix intestine se produisait encore dans le secteur des petites entreprises, et dans les marchés émergents pendant le processus d’ajustement avant la consolidation d’une industrie sous le contrôle de quelques entreprises. De plus, une concurrence féroce continuait de faire rage entre les grandes entités monopolistiques sur la position de bas coûts et dans l’effort de vente (marketing). Mais l’interdiction de la concurrence par les prix dans les industries matures dominées par quelques entreprises monopolistiques signifiait que les grandes entreprises bénéficiaient désormais d’un pouvoir de monopole/marché accru par rapport à l’économie dans son ensemble. Ces entités corporatives massives n’étaient pas contraintes de maximiser la production et l’investissement par la force de la concurrence par les prix. Au lieu de cela, elles étaient en mesure de réduire la production face à une demande effective faible, maintenant leurs marges bénéficiaires, tout en conservant une capacité excédentaire considérable. Cela a conduit à une atrophie de l’investissement net et à un déclin de la tendance de croissance séculaire de l’économie. Le capitalisme monopoliste est donc venu à être caractérisé par une tendance à la suraccumulation et à la stagnation (investissement net atone, croissance lente, surcapacité, et chômage/sous-emploi élevé).⁵⁰
Bien que Marx ait théorisé la concentration et la centralisation du capital, et qu’Engels ait pu ajouter à la conception de cela dans ses dernières années, la théorie du capitalisme monopoliste en tant que telle est apparue pour la première fois avec Le Capital financier (1910) de Rudolf Hilferding, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) de V. I. Lénine, et The Theory of Business Enterprise (1904) et Absentee Ownership and Business Enterprise in Recent Times (1923) de Thorstein Veblen.⁵¹ Dans l’analyse de ces trois penseurs, le capitalisme monopoliste était caractérisé par la domination de grandes corporations monopolistiques, l’essor de la finance et la croissance de l’impérialisme. Pour Lénine, le capitalisme monopoliste constituait une étape distincte du capitalisme, qui était aussi l’étape impérialiste (par opposition à l’impérialisme dans un sens plus général, qui, pour Lénine, englobait le colonialisme et avait existé tout au long de l’histoire du capitalisme).⁵² « S’il fallait donner la définition la plus brève possible de l’impérialisme, écrivait-il, il faudrait dire que l’impérialisme est le stade du capitalisme parvenu à la domination des monopoles ».⁵³ L’analyse de Lénine se concentrait sur la division du monde entier entre les grandes puissances capitalistes, parmi lesquelles il distinguait la Grande-Bretagne, les États-Unis, la France, l’Allemagne, l’Italie et le Japon.⁵⁴ Les guerres des grandes puissances impérialistes pour la position globale ont conduit à la Première Guerre mondiale (et finalement à la Seconde Guerre mondiale). En développant sa théorie historique complexe de l’impérialisme, Lénine soulignait à maintes reprises ce qu’il appelait « l’essence économique et politique de l’impérialisme », c’est-à-dire la division du monde en pays « oppresseurs » et « opprimés », d’où les nations impérialistes et leurs corporations monopolistiques extrayaient des « superprofits ». La clé de la révolution, soutenait-il, s’était déplacée du centre impérial vers la périphérie du système.⁵⁵
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis émergèrent comme la puissance hégémonique incontestée du système capitaliste. Les autres grandes puissances impériales — la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Italie et le Japon — avaient toutes été dévastées par la guerre. Les États-Unis aidèrent à leur reconstruction, les reléguant — comme le notait Paul A. Baran dans L’Économie politique de la croissance (1957) — au statut de « partenaires juniors » de l’empire américain.⁵⁶ Aujourd’hui, les États-Unis et leurs partenaires juniors parmi les « grandes puissances » historiques, plus le Canada, composent le G7, qui constitue le noyau dirigeant du système impérialiste mondial, avec Washington à sa tête.
Les Première et Seconde Guerres mondiales et la Grande Dépression entre-temps avaient relâché le contrôle sur les colonies, et des vagues de révolution et de décolonisation balayèrent le globe, déclenchées par la Révolution russe de 1917.⁵⁷ Les sept membres du G7 d’aujourd’hui ont tous participé à des interventions militaires en Russie soviétique — soit pendant sa guerre civile, soit, dans le cas de l’Allemagne nazie, à une invasion à grande échelle de l’URSS pendant le Troisième Reich. Ces interventions, cependant, furent toutes vaincues, et l’URSS émergea après la Seconde Guerre mondiale — qui fut remportée en Europe presque entièrement par l’Armée rouge seule — comme une superpuissance nucléaire, située en dehors de l’ordre impérial occidental. Une division de la guerre froide fut érigée entre les États-Unis/OTAN et l’Union soviétique (entraînant une course aux armements nucléaires), et entre les États-Unis et la Chine, après sa révolution en 1949. En réalité, cependant, la guerre froide, menée agressivement par les États-Unis, portait davantage sur la répression impérialiste des révolutions à travers le globe que sur le soi-disant « endiguement » de l’Union soviétique (qui était dédiée au « socialisme dans un seul pays »).⁵⁸ De nombreuses interventions militaires furent menées par les États-Unis, et secondairement par la Grande-Bretagne et la France, cherchant à repousser la vague de décolonisation et de révolution socialiste, afin de garantir la dépendance du tiers-monde et le « siphonnage » impérialiste continu du surplus économique de la périphérie.⁵⁹
La longue urgence⁶⁰
Au milieu des années 1960, Baran et Paul M. Sweezy, s’appuyant sur les travaux de Marx, Lénine et Luxemburg, ainsi que sur les travaux contemporains des économistes marxistes Michał Kalecki et Josef Steindl, écrivirent Le Capitalisme monopoliste : un essai sur l’ordre économique et social américain.⁶¹ Baran et Sweezy soutenaient qu’il existait une tendance à la stagnation de l’accumulation sous le capitalisme monopoliste en raison de la suraccumulation du surplus économique (plus-value), qui ne trouvait pas de débouchés rentables pour l’investissement. Écrivant au sommet de la guerre du Vietnam, ils affirmaient que l’économie était soutenue par les dépenses militaires, une seconde vague d’automobilisation, un effort de vente énorme et un gaspillage économique en général, et l’expansion du crédit/finance.⁶² Mais à mesure que ces facteurs historiques et d’autres soutenant l’accumulation déclinaient ou rencontraient des barrières à leur expansion, le résultat serait inévitablement le retour du spectre de la crise économique et d’une stagnation profonde. Le capitalisme monopoliste, indiquaient-ils, était un « système irrationnel », visible non seulement au niveau macro, mais aussi, et plus important encore, au niveau micro, dans l’exploitation de tous les travailleurs de l’industrie ; la superexploitation des femmes ; le racisme ; l’impérialisme ; et un aplatissement culturel général — avec l’émergence d’un appareil culturel mettant l’accent sur la quantité plutôt que la qualité, la vente plutôt que le contenu significatif. La résistance à ces conditions, soutenaient-ils, était inévitable à l’échelle mondiale, mais était plus forte, plus révolutionnaire dans son caractère, à la périphérie du système, et dans les luttes des opprimés raciaux pris dans la diaspora coloniale.⁶³
Au début des années 1970, quelques années après la parution du livre de Baran et Sweezy, un certain nombre de changements tectoniques surgirent dans l’économie capitaliste mondiale. La défaite américaine au Vietnam indiquait les limites de son pouvoir, tandis que les dépenses énormes à l’étranger pour les bases militaires et la guerre sans fin — marquées par deux guerres régionales majeures en Asie — avaient entraîné la prolifération des dollars à l’étranger, mettant fin à l’étalon dollar-or, et son remplacement par l’hégémonie plus fragile du dollar (soutenue par l’émergence d’un système pétrodollar dans lequel toutes les ventes de pétrole étaient libellées en dollars). Le déclin des dépenses militaires américaines dans le PIB après la guerre du Vietnam contribua à un ralentissement économique profond — induit également par un ralentissement de l’automobilisation de l’économie, la crise énergétique de ces années (associée à la guerre israélo-arabe de 1973), et un déclin général de certaines conditions extraordinaires (liquidité élevée des consommateurs, reconstruction de l’Europe et du Japon, et stimulation du commerce mondial dans les premières années de l’hégémonie américaine) qui avaient stimulé la croissance économique dans ce que les économistes appellent parfois aujourd’hui « l’âge d’or du capitalisme ».⁶⁴
Dès les années 1970, et beaucoup plus prononcé dans les années 1980, la stagnation économique de la production donna lieu à la financiarisation de l’économie, alors que l’atrophie de l’investissement net dans la production s’installait, tandis que le capital cherchait de plus en plus à préserver et à étendre son surplus économique (plus-value) en amassant des richesses par des moyens purement financiers, avec pour résultat que la finance croissait rapidement et hors de proportion avec la production. L’explosion financière généra une fragilité et une instabilité financières accrues, menaçant l’ensemble du système.⁶⁵ Politiquement, la financiarisation donna naissance au néolibéralisme, qui émergea d’abord comme une réponse à la crise économique des années 1970, mais évolua rapidement en un régime politico-économique gouverné par le triomphe du capital-monopole-finance, ou la fusion du capital monopoliste basé dans la production avec la financiarisation.⁶⁶ Tous les aspects de l’existence sociale et des moyens de subsistance — santé, assurance, éducation, retraites, logement, transport et communication — furent soumis à la logique impitoyable de la financiarisation, facilitée par le capital-investissement, augmentant les coûts et réduisant les bénéfices pour la population générale. Aujourd’hui, dans les économies capitalistes développées elles-mêmes, les travailleurs subissent une « crise de l’accessibilité » croissante alors que le capital-monopole-finance cherche à utiliser tous les moyens possibles pour prendre aux pauvres et donner aux riches.⁶⁷ Le capital IA constitué de « hyperscalers » comme Microsoft, Amazon, Google (Alphabet) et Meta, investit massivement dans des centres de données, qui promettent d’éliminer des dizaines de millions d’emplois, les remplaçant par des automates d’IA, tout en robotisant les travailleurs restants.⁶⁸
Face au ralentissement économique de la fin des années 1960 et du début des années 1970, les États-Unis cherchèrent à exploiter la discorde géopolitique entre l’Union soviétique et la Chine, connue sous le nom de schisme sino-soviétique, et à accéder à l’immense marché chinois, tout en isolant davantage l’URSS. Sous la présidence de Richard Nixon, Washington initia l’ouverture de l’économie capitaliste mondiale à la Chine, déclenchant la propre ouverture partielle de Pékin au marché mondial. Cela conduisit à la croissance rapide de l’économie chinoise. La mondialisation de la production s’accéléra avec les corporations américaines et européennes déplaçant massivement leur production vers la Chine et le Sud global dans son ensemble à la recherche de faibles coûts unitaires de main-d’œuvre. Les corporations multinationales développèrent un système plus étendu d’échange inégal (où les différences de salaires sont plus grandes que les différences de productivité) via des chaînes de valeur mondiales par lesquelles les mégacorporations du Nord global réalisaient des superprofits, aggravant la tendance à la suraccumulation au centre.⁶⁹ Pendant ce temps, la Chine devait émerger comme le moteur de l’économie mondiale, remplaçant finalement le rôle des États-Unis comme puissance manufacturière mondiale. La Chine, une économie hybride dirigée par les socialistes et semi-planifiée avec un large secteur public, représente aujourd’hui environ 29 pour cent de la valeur ajoutée manufacturière mondiale, tandis que les États-Unis en représentent environ 17 pour cent. Environ 70 pour cent des pays du monde commercent désormais davantage avec la Chine qu’avec les États-Unis — même si le premier reste un pays pauvre en termes de revenu par habitant, avec des salaires bien inférieurs à ceux des pays capitalistes du noyau.⁷⁰
La disparition de l’Union soviétique en 1991 produisit un vide géopolitique et un bref moment unipolaire pendant lequel les États-Unis initièrent un « impérialisme plus nu » visant des changements de régime dans des nations d’Asie occidentale, des Balkans, d’Afrique du Nord et ailleurs, ciblant des pays qui étaient anciennement dans la sphère soviétique et/ou avaient réussi à se déconnecter dans une certaine mesure de l’économie capitaliste mondiale, résistant à l’empire américain.⁷¹ Washington déchaîna un ensemble sans précédent d’interventions militaires conçues pour restaurer son hégémonie économique affaiblie et s’établir comme la force dirigeante de facto dans l’ordre capitaliste mondial. La stratégie impériale grandiose incluait l’expansion de l’OTAN jusqu’à l’Ukraine avec l’objectif de déstabiliser et de démanteler la Russie, qui avait réémergé comme une grande puissance au début du XXIe siècle. Cela culmina avec le coup d’État de Maïdan soutenu par les États-Unis en 2014, renversant le président démocratiquement élu en Ukraine, et le début de la guerre civile ukrainienne. Cela fut suivi par la guerre par procuration Ukraine/OTAN avec la Russie, commençant en 2022, mettant le monde au bord de la guerre nucléaire.⁷²
La Grande Crise financière de 2007-2009, émergeant aux États-Unis, démontra à quel point l’économie hautement financiarisée du noyau capitaliste était devenue instable, sujette à des effondrements massifs des actifs.⁷³ Cela eut des effets politiques colossaux, tant à l’intérieur qu’à l’étranger. Sur le plan intérieur, aux États-Unis (ainsi qu’ailleurs), cela déclencha une transition du néolibéralisme au néofascisme. Ce dernier était enraciné dans la mobilisation des classes moyennes inférieures — que C. Wright Mills appelait l’« arrière-garde » du système — par les capitalistes financiers et technologiques au sommet du capital-monopole-finance.⁷⁴ Cela se manifesta d’abord dans l’essor du mouvement Tea Party, puis dans le mouvement Make America Great Again (MAGA) mené par Donald Trump. Trump entra pour la première fois à la Maison Blanche en tant que président en 2017, avec le soutien de milliardaires de la haute technologie de la Silicon Valley, de la finance et de l’industrie des combustibles fossiles, tout en s’appuyant sur une base au sein de la petite bourgeoisie blanche revancharde.⁷⁵ Comme Kalecki l’avait soutenu au début des années 1960 à l’époque de Barry Goldwater, le fascisme était un « chien en laisse » tenu par la classe dirigeante aux États-Unis.⁷⁶ Après la Grande Crise financière qui l’avait ébranlée jusqu’à ses fondements, la classe dirigeante américaine, menée par ses éléments les plus réactionnaires, décida finalement qu’il était temps de lâcher la laisse.
Sur le plan international, la Grande Crise financière généra des signaux d’alarme d’un autre ordre. La Chine, qui, comme tous les autres pays du monde, avait connu un déclin économique à la suite de la perturbation financière mondiale, remonta presque immédiatement, dans une reprise en V, tandis que l’Occident souffrait encore d’un ralentissement profond et durable. Cela rendit parfaitement clair que la Chine, avec son économie hybride dirigée par les socialistes, était relativement imperméable aux récessions et à la contagion financière, et que son essor économique était donc pratiquement imparable. Cela conduisit au « Pivot vers l’Asie » de Barack Obama en 2011, suivi par le lancement de la nouvelle guerre froide centrée sur la Chine sous l’administration Trump suivante. Washington décida que, ayant perdu l’hégémonie de la production, il devait utiliser sa puissance financière et militaire pour museler Pékin.⁷⁷ La haute technologie américaine, en particulier, était menacée par la puissance technologique chinoise, notamment dans l’intelligence artificielle, mettant en danger les plans américains pour un nouveau « capitalisme de surveillance ».⁷⁸
La nouvelle guerre froide a conduit à des interventions militaires américaines plus agressives et à une guerre de siège économique, visibles plus récemment dans le soutien américain (et occidental) croissant au génocide d’Israël en Palestine ; l’abduction militaire par Washington de Nicolás Maduro, président du Venezuela ; la guerre américano-israélienne contre l’Iran ; et la tentative d’étranglement économique de Cuba, avec des menaces d’une invasion américaine de l’île. Washington, sous Trump, étend maintenant les dépenses militaires officielles américaines dans son budget du Pentagone pour 2027 de près de 1 000 milliards de dollars actuellement — bien que le montant réel soit beaucoup plus élevé — à 1 500 milliards de dollars.⁷⁹ Cette accumulation militaire massive — avec l’augmentation proposée d’une année à l’autre à peu près égale aux budgets militaires combinés de la Chine et de la Russie — est justifiée principalement en termes d’une éventuelle « guerre nucléaire limitée » avec la Chine à propos de Taïwan (internationalement reconnue comme faisant partie de la Chine).⁸⁰ Accompagnant cette accumulation militaire se trouve une « modernisation » massive de l’arsenal nucléaire américain — avec une augmentation du nombre d’ogives nucléaires sans doute à venir, après l’expiration en février 2026 de l’accord New START restreignant les armes nucléaires. Principalement en raison de l’agressivité américaine, les scientifiques nucléaires réintroduisent maintenant des discussions sur l’hiver nucléaire — la réalité de l’annihilation virtuelle de l’humanité sur terre en cas d’échange thermonucléaire généralisé.⁸¹
Certes, il y a quelques signes que Washington pourrait temporairement reculer actuellement face à une confrontation directe avec la Chine. La seconde administration Trump, dans le cadre de sa nouvelle guerre froide, introduisit un tarif de 145 pour cent sur Pékin à un moment donné en 2025. Cependant, elle fut forcée de reculer lorsque la Chine, en réponse, imposa des restrictions sur les exportations de sept éléments de terres rares lourdes et moyennes — le samarium, le gadolinium, le terbium, le dysprosium, le lutétium, le scandium et l’yttrium — pour lesquels la Chine constituait 99 pour cent de l’approvisionnement mondial, menaçant la production de l’ensemble du secteur high-tech américain, ainsi que l’armée américaine.⁸² Ce recul par rapport à une position ouvertement offensive, cependant, a simplement signifié que Washington concentre maintenant son feu sur ce qu’il considère comme les alliés naturels de la Chine, afin de l’affaiblir géopolitiquement, dans le cadre de sa stratégie impériale globale. L’objectif de Washington de recoloniser le monde en alliance avec l’Europe, en réponse à ce qui est perçu comme la croissance d’un monde multipolaire, fut ouvertement articulé par le secrétaire d’État américain Marco Rubio dans un discours majeur en Europe en février 2026.⁸³
Les États-Unis — ainsi que d’autres États capitalistes de premier plan et corporations multinationales — ont désormais effectivement abandonné la transition énergétique visant à remplacer les combustibles fossiles dans la tentative d’atténuer le changement climatique.⁸⁴ Ce changement est dû en partie aux nouveaux centres de données hyperscale créés dans la course à la domination de l’IA. L’un de ces centres de données, Stratos, dont la construction est approuvée dans l’Utah, sera plusieurs fois plus grand que Manhattan, soit à peu près la taille de Washington DC. Il est prévu qu’il utilise plus du double de l’énergie actuellement consommée dans l’ensemble de l’État de l’Utah, qui a une population de trois millions et demi d’habitants, et nécessitera 16,6 milliards de gallons d’eau par an.⁸⁵ L’administration MAGA de Trump a traité la science du climat et la science en général comme l’ennemi, licenciant des scientifiques travaillant pour le gouvernement américain et mettant de côté les lois fédérales relatives à l’environnement et à la santé. Elle a éliminé la « Constatation de danger » (Endangerment Finding), constituant la base de toute la législation climatique américaine.⁸⁶ L’administration Trump s’est retirée de l’Accord de Paris sur le climat de 2015, tout en accélérant grandement la production de combustibles fossiles. Le capitalisme de monopole-finance américain est donc le modèle même aujourd’hui d’un système exterministe, un exterminisme entraîné par la quête d’accumulation sans limite.⁸⁷ La température moyenne globale continue d’augmenter tandis que les conditions météorologiques extrêmes menacent des milliards de personnes (ainsi qu’innombrables autres espèces sur la planète). Les tendances existantes en matière d’environnement mettent en danger l’existence humaine sur Terre selon de multiples dimensions.⁸⁸
Une révolution de la Terre
Aujourd’hui, une crise existentielle confronte l’humanité dans son ensemble. Dans sa quête irrationnelle d’accumulation comme fin en soi, le capital, pris dans une crise structurelle de sa propre fabrication, détruit à la fois ses propres conditions de production et les conditions de vie sur la planète. Comme le disait Mészáros, la crise structurelle du capital est universelle par son caractère, globale par sa portée, étendue ou permanente par son échelle temporelle, et sournoise — maintenant régulièrement rampante — dans son mode d’opération. Aucun observateur sérieux en 2026 ne peut nier que l’état actuel du capitalisme mondial correspond à cette description.
Comme un sorcier dont les sorts sont incontrôlés, l’accumulation du capital est accompagnée de l’accumulation de la catastrophe à l’échelle planétaire. Pourtant, comme Marx et Engels l’indiquaient dans le Manifeste du parti communiste, le capital convoque involontairement du « monde infernal », non seulement toutes sortes de crises et de contradictions déstabilisant sa domination, mais aussi, associées à sa propre ascension, les forces de résistance : un prolétariat révolutionnaire. La base objective de la révolution au XXIe siècle est considérablement élargie à l’échelle mondiale, englobant des communautés de la classe ouvrière élargies et leurs environnements — sans exclure les pauvres, les paysans, les travailleurs de subsistance, les opprimés raciaux et de genre, les autochtones et d’autres — tous de plus en plus rassemblés par les tendances externinistes du système. Le mouvement vers le socialisme est invariablement le plus fort dans le Sud global, mais la résistance s’élargit partout, visible dans les luttes de centaines de millions de personnes à travers le globe pour la dignité humaine, le travail significatif, la communauté et l’écologie. Aujourd’hui, un prolétariat environnemental encore naissant est poussé, consciemment ou non, vers la création d’une civilisation écologique — une nouvelle communauté de producteurs associés en plein accord avec la terre, enracinée dans l’égalité substantielle et la durabilité écologique : présentant le spectre du socialisme complet. L’avenir de l’humanité reste ouvert.
Notes
¹ Hugo Chávez, « Discours de clôture au Sixième Forum social mondial », 27 janvier 2006, cité dans István Mészáros, The Structural Crisis of Capital (New York: Monthly Review Press, 2010), 140.
² István Mészáros, Marx’s Theory of Alienation (Londres: Merlin Press, 1971), 10 ; István Mészáros, The Necessity of Social Control (Londres: Merlin Press, 1971), 13.
³ István Mészáros, Beyond Capital (New York: Monthly Review Press, 1995), 680–81.
⁴ Mészáros, Beyond Capital, 681–82.
⁵ Karl Marx, Grundrisse (Londres: Penguin, 1973), 334–35, 409–10.
⁶ Voir Mészáros, Beyond Capital, 142–253 ; István Mészáros, Beyond Leviathan (New York: Monthly Review Press, 2022), 124–63 ; John Bellamy Foster, « Capitalism Has Failed—What Next? », Monthly Review 70, no. 9 (février 2019) : 1–24 ; John Bellamy Foster, « The New Irrationalism », Monthly Review 74, no. 9 (février 2023) : 1–24 ; Brett Clark et John Bellamy Foster, « The Destruction of Reason and the Rise of Ecofascism in the United States », Monthly Review 78, no. 2 (juin 2026) : 1–16.
⁷ István Mészáros, Socialism or Barbarism (New York: Monthly Review Press, 2001), 80.
⁸ István Mészáros, Critique of Leviathan: The Dialectics of the State (à paraître, Monthly Review Press, 2027).
⁹ Mészáros, Beyond Capital, 580–600. Pour un traitement systématique du concept de gaspillage économique dans le capitalisme monopoliste, voir Henryk Szlajfer, « Waste, Marxian Theory, and Monopoly Capital: Toward a New Synthesis », dans The Faltering Economy, éd. John Bellamy Foster et Henryk Szlajfer (New York: Monthly Review Press, 1984), 297–321.
¹⁰ Edgar Morin et Anne Brigitte Kern, Homeland Earth (Cresskill, New Jersey: Hampton Press, 1999), 73–75 ; Edgar Morin « Faced with the Polycrisis Humanity Is Going Through, the First Resistance is that of the Spirit », Le Monde, 24 janvier 2024. Des parties de l’analyse dans ce paragraphe et les suivants sont tirées de « Notes from the Editors », Monthly Review 77, no. 6 (novembre 2025) — rédigées par l’auteur du présent article.
¹¹ « Adam Tooze », Wilson Center, wilsoncenter.org ; Adam Tooze, « In Memoriam: Bruno Latour », Chartbook 162 (blog), Substack, 17 octobre 2022, adamtooze.substack.com ; Adam Tooze, Crashed: How a Decade of Financial Crises Changed the World (New York: Viking, 2018).
¹² Adam Tooze, « Polycrisis and the Critique of Capitalocentrism », Chartbook 343 (blog), Substack, 6 janvier 2025, adamtooze.substack.com.
¹³ Pour le déni de la critique par Latour, voir « Why Has Critique Run Out of Steam?: From Matters of Fact to Matters of Concern », Critical Inquiry 30, no. 2 (2024) : 225–48 ; Bruno Latour, On the Modern Cult of the Factish Gods (Durham: Duke University Press, 2010), 9–12.
¹⁴ Karl Marx, Le Capital, vol. 1 (Londres: Penguin, 1976), 98.
¹⁵ Louis Delannoy, Jean-Charles Leveugle, Sofia Manitakou, et Peter Søgaard Jørgensen, « More than a Buzzword?: Mapping Interpretations of the ‘Polycrisis’ », Sustainability Science 21 (29 décembre 2025) : 1177–91.
¹⁶ Simon Torkington, « We’re on the Brink of a ‘Polycrisis’—How Worried Should We Be? », Forum économique mondial, 13 janvier 2023, weforum.org ; Forum économique mondial, Global Risks Report 2023, 11 janvier 2023.
¹⁷ Banque mondiale, Poverty, Prosperity, and Planet Report 2024: Pathways Out of the Polycrisis (Washington DC: Banque mondiale, 2024), xxiii—xxvi, 4, 190.
¹⁸ Organisation de coopération et de développement économiques, States of Fragility 2025, 18 janvier 2025, 29, 172, 177.
¹⁹ William Makepeace Thackeray, The Newcomes (Londres: Penguin, 1996), 488 — voir aussi 42–44, 110, 422, 521 ; « Capitalism », Oxford English Dictionary: The Compact Edition (Oxford: Oxford University Press, 1971), vol. 1, 334 ; John Bellamy Foster, Capitalism in the Anthropocene (New York: Monthly Review Press, 2022), 15–16. L’accent mis sur le capital plutôt que sur le capitalisme dans l’œuvre de Marx n’est pas d’une importance mineure. Pour Marx, l’accent est mis sur le capital comme un système de valeur qui s’auto-accroît, propulsé par la logique de l’accumulation. Bien que la conception originale du capitalisme ait pris cette forme, sa signification fut plus tard convertie dans l’idéologie dominante en une conception beaucoup plus amorphe et dénuée de sens de « système de marché », ce qui aboutit finalement à la substitution de la notion de système de marché ou simplement de marché à la notion même de capitalisme, ce que John Kenneth Galbraith devait appeler une fraude pas si « innocente ». Dans l’œuvre de Mészáros, l’accent sur le capital est conservé au point qu’il soutint que les sociétés de type soviétique étaient postcapitalistes mais n’avaient néanmoins pas échappé au système du capital dans sa totalité, ce qui entraîna le caractère contradictoire et l’échec final de ces sociétés. John Kenneth Galbraith, The Economics of Innocent Fraud (Boston: Houghton Mifflin, 2004) ; Mészáros, Beyond Capital, xxi ; Mészáros, The Structural Crisis of Capital, 95.
²⁰ Karl Marx et Frederick Engels, Le Manifeste du parti communiste (New York: Monthly Review Press, 1964), 13.
²¹ Joseph A. Schumpeter, Essays (Cambridge, Massachusetts: Addison-Wesley Press, 1951), 292.
²² Marx et Engels, Le Manifeste du parti communiste, 7. Voir aussi Harry Magdoff, « A Note on The Communist Manifesto », Monthly Review 50, no. 1 (mai 1998) : 11–13.
²³ Karl Marx, Marx on Globalisation, éd. Dave Renton (Londres: Lawrence and Wishart, 2001). Se concentrer uniquement sur le panégyrique de Marx et Engels envers la bourgeoisie, et donc sur la pulsion d’accumulation du capital, a conduit certains penseurs à conclure par erreur que cela signifiait un soutien à un « prométhéisme » mécaniste dans lequel le développement des moyens de production et l’industrialisation constituaient le but ultime de la société. Sur les aspects écologiques du Manifeste du parti communiste, contredisant la vision d’un argument « prométhéen » mécaniste, voir John Bellamy Foster, The Ecological Revolution (New York: Monthly Review Press, 2009), 213–32. Sur le concept de prométhéisme dans le marxisme, voir John Bellamy Foster, « Ecological Marxism and Prometheus Unbound », Monthly Review 77, no. 6 (novembre 2025) : 1–17.
²⁴ Marx et Engels, Le Manifeste du parti communiste, 11.
²⁵ Karl Marx et Frederick Engels, Collected Works (New York: International Publishers, 1975), vol. 1, 185, 190. L’attrait de Marx pour Lucien était dû en partie à la forte identification de ce dernier avec le matérialisme épicurien, qui donnait un caractère mordant et antimystique à sa satire. Voir John Bellamy Foster, Breaking the Bonds of Fate: Epicurus and Marx (New York: Monthly Review Press, 2026), 113–14, 223–24.
²⁶ Lucien, Lucian, vol. 3, Loeb Classical Library (Cambridge, Massachusetts: Harvard University Press, 1921), 371–81.
²⁷ Johann Wolfgang von Goethe, The Goethe Treasury: Selected Prose and Poetry, éd. Thomas Mann (Mineola, New York: Dover Publications, 2006), 26–29.
²⁸ Aristote, La Politique, trad. Ernest Barker (Oxford: Oxford University Press, 1958), 10 (1253b).
²⁹ Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, Order Out of Chaos (New York: Bantam Books, 1984).
³⁰ Samir Amin, Empire of Chaos (New York: Monthly Review Press, 1992).
³¹ Robert L. Heilbroner, The Nature and Logic of Capitalism (New York: W. W. Norton, 1985), 53–77 ; Harry Magdoff et Paul M. Sweezy, Stagnation and the Financial Explosion (New York: Monthly Review Press, 1987), 153–62 ; Marx, Le Capital, vol. 1, 247–57.
³² Marx, Le Capital, vol. 1, 711, 742. Note : la traduction de Ben Fowkes se réfère ici à « valeur qui se valorise elle-même ».
³³ Marx, Le Capital, vol. 1, 779–80.
³⁴ Marx, Le Capital, vol. 1, 638.
³⁵ William McNeill, The Global Condition (Princeton: Princeton University Press, 1992), 135–49 ; John Bellamy Foster, « Capitalism and the Accumulation of Catastrophe », Monthly Review 63, no. 7 (décembre 2011) : 1–3.
³⁶ Mészáros, Beyond Capital, 142–253.
³⁷ J. R. McNeil et Peter Engelke, The Great Acceleration (Cambridge, Massachusetts: Harvard University Press, 2014) ; Ian Angus, Facing the Anthropocene (New York: Monthly Review Press, 2016), 38–47 ; John Bellamy Foster, Brett Clark, et Richard York, The Ecological Rift (New York: Monthly Review Press, 2010), 13–19.
³⁸ Stockholm Resilience Center, « Planetary Boundaries: The Safe Operating Space for Humanity », n.d., stockholmresilience.org.
³⁹ John Bellamy Foster, The Vulnerable Planet (New York: Monthly Review Press, 1999), 108.
⁴⁰ Karl Marx, Le Capital, vol. 3, trad. Ben Fowkes (Londres: Penguin, 1981), 949 ; John Bellamy Foster, Marx’s Ecology (New York: Monthly Review Press, 2000), 141–77.
⁴¹ Ian Angus, Metabolic Rifts (New York: Monthly Review Press, 2026).
⁴² Rob Wallace, Dead Epidemiologists: On the Origins of COVID-19 (New York: Monthly Review Press, 2020) ; Richard Levins, « Is Capitalism a Disease? », Monthly Review 52, no. 4 (septembre 2000) : 8–33.
⁴³ Charles H. Hewison, Locomotive Boiler Explosions (Newton Abbot, Royaume-Uni: David and Charles, 1983) ; Marx et Engels, Collected Works, vol. 25, 145–46, 153, 270 ; Karl Marx et Frederick Engels, Ireland and the Irish Question (Moscou: Progress Publishers, 1971), 142.
⁴⁴ Ce paragraphe et les deux suivants s’appuient sur Paul M. Sweezy, Four Lectures on Marxism (New York: Monthly Review Press, 1981), 36–40.
⁴⁵ Karl Marx, Le Capital, vol. 2 (Londres: Penguin, 1978), 444.
⁴⁶ Marx, Le Capital, vol. 1, 871–74 ; Marx et Engels, Collected Works, vol. 20, 129 ; Ian Angus, « The Meaning of ‘So-Called Primitive Accumulation’ », Monthly Review 74, no. 11 (avril 2023) : 54–58.
⁴⁷ Thomas R. Navin et Marian V. Sears, « The Rise of a Market for Industrial Securities, 1887–1902 », Business History Review 29, no. 2 (juin 1955) : 105–38. Pour un traitement historique de l’essor du capital monopoliste aux États-Unis, y compris le rôle de la finance dans ce processus, voir Richard B. DuBoff, Accumulation and Power (Armonk, New York: M. E. Sharpe, 1989). Pour une réponse critique au rejet actuel de la notion de capitalisme monopoliste dans certains cercles marxistes fondamentalistes, voir Editors, « Notes from the Editors », Monthly Review 78, no. 2 (juin 2026).
⁴⁸ Sweezy, Four Lectures on Marxism, 36.
⁴⁹ La théorie de la tarification oligopolistique fut d’abord développée par Sweezy dans sa « théorie de la courbe de demande coudée ». Paul M. Sweezy, « Demand Under Conditions of Oligopoly », Journal of Political Economy 47, no. 4 (1939) : 568–73. Voir aussi Harry Magdoff et Paul M. Sweezy, The End of Prosperity (New York: Monthly Review Press, 1977), 15–20.
⁵⁰ Sur le chômage réel, voir Fred Magdoff et John Bellamy Foster, Grand Theft Capital: What Workers Should Know About the Affordability Crisis (New York: Monthly Review Press, 2026), 24–25.
⁵¹ Rudolf Hilferding, Finance Capital: A Study in the Latest Phase of Capitalist Development (Londres: Routledge and Kegan Paul, 1981) ; V. I. Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (New York: International Publishers, 1939) ; Thorstein Veblen, The Theory of Business Enterprise (New York: Charles Scribners Sons, 1904) ; Thorstein Veblen, Absentee Ownership and Business Enterprise in Recent Times (New York: B. W. Huebsch, 1923).
⁵² Lénine, L’Impérialisme, 81–82.
⁵³ Lénine, L’Impérialisme, 88.
⁵⁴ V. I. Lénine, Collected Works (Moscou: Progress Publishers, n.d.), vol. 30, 151, 158.
⁵⁵ Lénine, Collected Works, vol. 21, 409 ; Lénine, Collected Works, vol. 23, 110, 115 ; Lénine, Collected Works, vol. 39, 736–38 ; J. M. Blaut, « Evaluating Imperialism », Science & Society 61, no. 3 (automne 1997), 382–91 ; John Bellamy Foster, « The New Denial of Imperialism on the Left », Monthly Review 76, no. 6 (novembre 2024) : 2–8.
⁵⁶ Paul A. Baran, The Political Economy of Growth (New York: Monthly Review Press, 1957), vii.
⁵⁷ Voir L. S. Stavrianos, Global Rift: The Third World Comes of Age (New York: William Morrow and Co., 1981).
⁵⁸ Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, Monopoly Capital (New York: Monthly Review Press, 1966), 178–86.
⁵⁹ Baran, The Political Economy of Growth, 268.
⁶⁰ James Howard Kunstler, The Long Emergency: Surviving the Converging Catastrophes of the Twenty-First Century (New York: Atlantic Monthly Press, 2005).
⁶¹ Baran et Sweezy, Monopoly Capital. Baran mourut en 1964, deux ans avant la publication du livre. Voir aussi John Bellamy Foster, The Theory of Monopoly Capitalism (New York: Monthly Review Press, 2014 [1986]) ; Jan Toporowski, « Kalecki and Steindl in the Transition to ‘Monopoly Capital’ », Monthly Review 68, no. 3 (juillet–août 2016) : 39–48 ; Ramaa Vasudevan, « Digital Platforms: Monopoly Capital Through a Classical-Marxian Lens », Cambridge Journal of Economics 46 (2022) : 1269–88. Dans un article extrêmement précieux dans son ensemble pour le développement d’une analyse de ce qu’on pourrait appeler le « monopole réel », s’appuyant à la fois sur les écrits classiques de Marx et sur la théorie du capital monopoliste de Baran, Sweezy et d’autres, Vasudevan affirme à un moment donné (1276) — s’appuyant sur les interprétations de critiques de la théorie du capital monopoliste comme Anwar Shaikh et John Weeks — que « l’école du capital monopoliste » voit certains développements modernes, comme l’effort de vente, comme « une suspension ou une invalidation de la théorie de la valeur et de la concurrence de Marx ». Cependant, comme Sweezy le souligna, il ne vint jamais à l’esprit de Baran ou de lui-même d’abandonner la théorie marxienne de la valeur. Ils pensaient plutôt que le fonctionnement des lois de la valeur et du monopole était simplement modifié de manière significative sous le capital monopoliste. Voir Paul M. Sweezy, « Monopoly Capital and the Theory of Value », dans Foster et Szlajfer, éd., The Faltering Economy, 25–26 ; John Bellamy Foster, « A Missing Chapter of ‘Monopoly Capital’: Introduction to Baran and Sweezy’s ‘Some Theoretical Implications’ », Monthly Review 64, no. 3 (juillet–août 2012) : 17–21.
⁶² L’expansion financière comme moyen de propulser le système n’était pas soulignée dans Monopoly Capital mais fut néanmoins signalée dans une section séparée du chapitre sur l’effort de vente. Voir Baran et Sweezy, Monopoly Capital, 139–41.
⁶³ Baran et Sweezy, Monopoly Capital, 336–67. Sur la critique de l’appareil culturel sous le capitalisme monopoliste, voir Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, « The Quality of Monopoly Capitalist Society: Culture and Communications », Monthly Review 65, no. 3 (juillet–août 2013) : 43–64.
⁶⁴ Stephen Marglin et Juliet B. Schor, éd., The Golden Age of Capitalism: Reinterpreting the Postwar Experience (Oxford: Oxford University Press, 1990).
⁶⁵ Harry Magdoff et Paul M. Sweezy, Stagnation and the Financial Explosion (New York: Monthly Review Press, 1987). Voir aussi Costas Lapavitsas, Profiting Without Producing: How Finance Exploits Us All (Londres: Verso, 2013) ; Jan Toporowski, « The Wisdom of Property and the Politics of the Middle Classes », Monthly Review 62, no. 4 (septembre 2010) : 10–15.
⁶⁶ Paul M. Sweezy, « The Triumph of Financial Capital », Monthly Review 46, no. 2 (juin 1994) : 1–11 ; John Bellamy Foster, « Monopoly-Finance Capital », Monthly Review 58, no. 7 (décembre 2006) : 1–14.
⁶⁷ Magdoff et Foster, Grand Theft Capital.
⁶⁸ Bernie Sanders, The Big Tech Oligarchs’ War Against Workers: AI and Automation Could Destroy Nearly 100 Million U.S. Jobs in a Decade, Ranking Member Minority Staff Report, Health, Education, Labor and Pensions Committee, Washington DC, 6 octobre 2025.
⁶⁹ Voir John Bellamy Foster et Brett Clark, « Introduction », dans Arghiri Emmanuel, Unequal Exchange (New York: Monthly Review Press, 2025), xxxiii–lxii ; Intan Suwandi, Value Chains: The New Economic Imperialism (New York: Monthly Review Press, 2019).
⁷⁰ Felix Richter, « China Is the World’s Manufacturing Superpower », Statista, 16 avril 2025, statista.com ; Roland Rajah et Ahmed Albayrak, « China versus America on Global Trade », Lowy Institute, janvier 2025, interactives.lowyinstitute.org.
⁷¹ John Bellamy Foster, Naked Imperialism (New York: Monthly Review Press, 2006).
⁷² Thomas I. Palley, « The War in Ukraine—A History: How the U.S. Exploited Fractures in the Post-Soviet Order », Monthly Review 77, no. 2 (juin 2025) : 27–47 ; John Bellamy Foster, « The U.S. Quest for Nuclear Primacy: The Counterforce Doctrine and the Ideology of Moral Asymmetry », Monthly Review 75, no. 9 (février 2024) : 1–21.
⁷³ John Bellamy Foster et Fred Magdoff, The Great Financial Crisis (New York: Monthly Review Press, 2009).
⁷⁴ C. Wright Mills, White Collar (Oxford: Oxford University Press, 1951), 353–54.
⁷⁵ John Bellamy Foster, Trump in the White House (New York: Monthly Review Press, 2017).
⁷⁶ Michał Kalecki, The Last Phase in the Transformation of Capitalism (New York: Monthly Review Press, 1972), 104 ; John Bellamy Foster, « The MAGA Ideology and the Trump Regime », Monthly Review 77, no. 1 (mai 2025) : 1–24 ; John Bellamy Foster, « The Trump Doctrine and the New MAGA Imperialism », Monthly Review 77, no. 2 (juin 2025) : 1–25.
⁷⁷ Voir John Bellamy Foster et Brett Clark, « Imperialism in the Indo-Pacific—An Introduction », Monthly Review 76, no. 3 (juillet–août 2024) : 6–13 ; Immanuel Wallerstein, The Politics of the World-Economy (Cambridge: Cambridge University Press, 1984), 37–46.
⁷⁸ John Bellamy Foster et Robert W. McChesney, « Surveillance Capitalism: Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age », Monthly Review 66, no. 3 (juillet–août 2014) : 1–31.
⁷⁹ Gisela Cernadas et John Bellamy Foster, « Actual U.S. Military Spending Reached $1.53 Trillion in 2022—More Than Twice Acknowledged Level », *Monthly Review* 75, no. 6 (novembre 2023) : 18–26 ; C. Todd Lopez, « $1.5 Trillion Budget Request Prioritizes Service Members, Modernization », U.S. Department of War, 21 avril 2026, war.gov.
⁸⁰ Xiao Liang et al., « Trends in World Military Expenditure 2025 », SIPRI, avril 2026, sipri.org ; Foster, « The U.S. Quest for Nuclear Primacy ».
⁸¹ Owen Brian Toon et Alan Robock, Earth in Flames (Oxford: Oxford University Press, 2025). Voir aussi la série sur l’hiver nucléaire lancée par le Bulletin of Atomic Scientists en mai 2026.
⁸² Gracelin Baskaran et Meredith Schwartz, « The Consequences of China’s New Rare Earths Export Restrictions », Center for Strategic and International Studies, 14 avril 2025, csis.org.
⁸³ « U.S. Secretary of State Marco Rubio at Munich Security Conference », 14 février 2026, state.gov. Sur la nature de la recolonisation économique à notre époque, voir Prabhat Patnaik, « On the Economic Crisis of Capitalism », dans ce numéro.
⁸⁴ Voir Editors, « Notes from the Editors », Monthly Review 76, no. 10 (mars 2025).
⁸⁵ Devin B. Martinez, « A Massive AI Data Center Transforms Utah into a National Flashpoint », People’s Dispatch, 9 mai 2026, peoplesdispatch.org.
⁸⁶ Editors, « Notes from the Editors », Monthly Review 77, no. 11 (avril 2026) ; Clark et Foster, « The Destruction of Reason and the Rise of Ecofascism in the United States ».
⁸⁷ Sur le concept d’exterminisme, voir E. P. Thompson, Beyond the Cold War (New York: Pantheon, 1982), 41–79. Voir aussi Edward Thompson et al., Exterminism and Cold War (Londres: Verso, 1982) ; Rudolf Bahro, Avoiding Social and Economic Disaster (Bath: Gateway Books, 1994), 19–25 ; John Bellamy Foster, « ‘Notes on Exterminism’ for the Twenty-First Century Ecology and Peace Movements », Monthly Review 74, no. 1 (mai 2022) : 1–17.
⁸⁸ United Nations Environmental Programme, Global Environment Outlook 7: A Future We Choose, 9 décembre 2025, 503–31.












Cher camarade de l’OCF,
L’article de John Bellamy Foster constitue une contribution importante au renouvellement de l’analyse marxiste de la crise contemporaine. En s’inscrivant dans le prolongement direct des travaux d’István Mészáros, il rappelle avec force que nous ne sommes pas confrontés à une simple juxtaposition de crises (économique, écologique, géopolitique ou démocratique), mais à une crise structurelle globale du capital, dont ces différentes dimensions ne sont que les manifestations concrètes.
Sa critique de la notion de « polycrise » est, à cet égard, particulièrement convaincante.
En effet, en refusant de considérer les crises comme un simple agrégat de phénomènes indépendants, John Bellamy Foster réhabilite une démarche authentiquement marxiste qui recherche l’unité des contradictions dans le mouvement même de l’accumulation du capital. Il rappelle ainsi que l’on ne peut comprendre la catastrophe écologique, la financiarisation, les guerres impérialistes ou la montée des forces réactionnaires sans les rapporter à la logique historique du capital comme rapport social.
L’autre apport majeur de ce texte réside dans la poursuite du travail engagé depuis plusieurs décennies pour réhabiliter la dimension écologique du marxisme.
En développant les concepts de « rupture métabolique », de limites planétaires et de crise écologique du capital, Foster montre que l’écologie n’est pas un ajout extérieur au matérialisme historique mais une dimension constitutive de celui-ci. À travers cette réflexion se dessinent les fondements d’un éco-communisme, c’est-à-dire d’un projet de société visant à réconcilier les producteurs associés avec les conditions naturelles de leur existence, contre la logique d’accumulation illimitée propre au capital.
Cette contribution théorique s’inscrit pleinement dans la filiation d’István Mészáros, lui-même héritier critique de Georg Lukács.
Comme chez István Mészáros, la distinction entre le capitalisme et le système du capital permet de penser le socialisme non comme un état achevé mais comme un processus historique de transition au cours duquel le pouvoir politique subordonne progressivement les logiques du capital à des objectifs sociaux et démocratiques. Cette problématique demeure d’une grande actualité pour tous ceux qui réfléchissent aux voies contemporaines de dépassement du capitalisme.
À cet égard, les analyses de Foster entrent en résonance avec les travaux conduits par la commission Écologie du Parti communiste français autour du Plan Climat Empreinte 2050. Ce dernier a été approuvé par le 40ème Congrès (communisme de conquête) qui réhabilite le socialisme et fait du Plan Climat Empreinte 2050 le socle de l’alternative écologique communiste. Il offre une trajectoire crédible, techniquement et socialement réaliste pour la France. Celui-ci ne réduit pas la transition écologique à une modification des comportements individuels ou à une simple régulation du marché. Il affirme au contraire la nécessité d’une réindustrialisation bas carbone, d’une planification démocratique, d’une maîtrise publique de l’énergie, des transports, du crédit et des grands leviers économiques. Cette articulation entre développement des forces productives, souveraineté industrielle et transition écologique rejoint largement la critique formulée par John Bellamy Foster de l’impasse écologique du capital.
C’est précisément pourquoi John Bellamy Foster ne peut être assimilé aux différentes formes de populisme écologique ou à certaines variantes de l’écosocialisme défendu par les trotskistes de la Gauche Eco-socialistes membres de La France Insoumise ou ceux du NPA-A ou par Jean-Luc Mélencon qui tendent à dissoudre la question des rapports de production dans une opposition abstraite sociétale entre « l’humanité » et « la planète ». Chez lui, la contradiction fondamentale demeure celle qui oppose le capital au travail, dans un cadre impérialiste mondial. L’écologie ne remplace pas la lutte des classes, comme perspective révolutionnaire de transformation. Elle en constitue désormais même une dimension essentielle de la phase de transition socialiste.
Pour autant, cette réflexion appelle un prolongement.
L’article éclaire avec une grande force les contradictions du capital contemporain mais demeure plus discret sur les médiations institutionnelles permettant d’organiser la transition socialiste comme souvent chez les marxistes occidentaux. Comment construire les institutions d’une démocratie écologique communiste ? Comment articuler planification démocratique, pouvoir des travailleurs, propriété sociale, maîtrise publique du crédit et développement des forces productives ? Comment faire émerger les formes nouvelles d’organisation économique capables de dépasser durablement les logiques du capital ?
L’histoire du mouvement ouvrier montre pourtant que chaque grande avancée socialiste s’est incarnée dans des institutions concrètes d’où la stratégie historique du PCF. En France, la Sécurité sociale de 1945 n’a pas seulement constitué une réforme sociale. Elle a représenté la création d’une institution nouvelle portant une logique communiste au cœur même de la société capitaliste. De la même manière, la transition écologique nécessitera sans doute la création d’institutions inédites. De nouvelles formes de planification, la socialisation du crédit, la maîtrise des grands investissements, une sécurité écologique, de nouveaux droits des travailleurs et des citoyens sur les choix énergétiques, industriels et scientifiques.
C’est probablement sur ce terrain que les apports de John Bellamy Foster pourraient utilement dialoguer avec d’autres traditions du marxisme. Les réflexions d’Antonio Gramsci sur l’hégémonie, celles de Nicos Poulantzas sur l’État comme condensation matérielle des rapports de forces, ou encore les travaux contemporains sur la Sécurité Emploi Formation de Boccara, offrent des pistes pour penser non seulement la critique du capital, mais aussi les formes institutionnelles concrètes de son dépassement.
Ainsi, la force de l’article de John Bellamy Foster est de rappeler que la crise écologique est indissociable de la crise du capital.
Son principal défi reste sans doute d’expliciter davantage les institutions politiques, économiques et démocratiques capables d’organiser cette transition historique. Les trotskistes comme les sociaux-démocrates, dont aussi Génération.s et les écologistes insoumis, ne répondent pas à ces enjeux et la candidature « écologiste » de Mélenchon est bien, à droite, de celle de Fabien Roussel, d’où le soutien ouvert à Jean-Luc Mélenchon des secteurs opportunistes et droitiers du PCF. C’est précisément sur ce terrain que les débats actuels au sein du mouvement communiste (notamment autour du Plan Climat Empreinte 2050 et des propositions de transformation institutionnelle portées par la commission écologie du PCF) peuvent prolonger de manière féconde ces analyses.
Son œuvre nous rappelle que l’écologie n’est pas une limite imposée au projet communiste. Au contraire, elle en devient désormais l’une des conditions historiques de réalisation et des ruptures nécessaires avec l’ordro-libéralisme financier de l’Union européenne.
Fraternellement,
Un camarde communiste marxiste-léniniste