Jeunesse du Monde est aussi sur YouTube : Notre chaîne

La production de ces contenus nécessite des ressources. Pour garantir notre indépendance et soutenir le financement de notre studio, vous pouvez participer à notre cagnotte.

Architecture de classe : Contribution à l’étude de la composition des classes en France dans une perspective révolutionnaire en 2026

par | Juin 26, 2026 | Théorie-débats | 0 commentaires

Ceci est un travail commandé et relu puis discuté par la Commission Recherche et Formation dans le cadre des travaux du groupe de travail « La classe ouvrière au XXIe siècle », mais qui est le fruit de plus d’une année de recherche et de rédaction, et son contenu n’engage que l’auteur. Bien que le texte soit très long, il est fortement recommandé de lire les citations de notes de bas de page pour comprendre précisément le propos.

Plan de l’étude :

  1. Bases théoriques pour la nomenclature
    • Avant la classe
    • Définition de la classe
    • Rapport de la branche du travail au mode de production
    • Le travail productif
  2. Approche organique
    • La propriété privée capitaliste
    • La propriété individuelle
    • La propriété foncière
    • La propriété publique
    • Un point sur le secteur illégal
    • Diverses couches
  3. Approche fonctionnelle
    • Division du travail au sein de la classe
    • Le prolétariat
    • La petite bourgeoisie
    • La bourgeoisie
    • Diverses couches
  4. Quelques notions trompeuses
    • Les travailleurs
    • Les nouvelles couches moyennes
    • Les cloudalistes
  5. Schéma récapitulatif
  6. Conclusion – intérêt pour le marxiste
  7. Limites et ouvertures

Il est tout à fait évident que les capitalistes ont intérêt à faire croire au plus grand nombre possible des travailleurs qu’ils n’appartiennent pas à la classe ouvrière. De même qu’inversement […], ils apprécient fort la tendance social-démocrate à confondre ouvriers, cadres, paysans, employés, fonctionnaires dans un groupe informe, inorganique, celui des salariés, de telle sorte que se trouverait effacé le rôle dirigeant du prolétariat identifié à l’ensemble des masses laborieuses[1]

Bien que la base de notre travail en tant que marxistes soit de mener à bien la lutte des classes dont nous parlons à qui veut l’entendre et qui ne le veut pas, force est de constater que la recherche d’un document opérant systématisation du panorama de classe se heurte à un grand vide, qui lui-même laisse place à une jungle de mauvaises herbes de diverses interprétations. Le problème ne nait pas seulement du révisionnisme, il vient aussi un peu de nos théoriciens éminents. Lorsqu’on compile les écrits de Marx et Engels, les plus anciens comme les plus récents, la notion de classe se trouve une grande diversité d’emplois, ce qui prête à confusion. Parfois, dans le même ouvrage (je pense en particulier au Manifeste du Parti Communiste), Marx se prête à la fois à des analyses fines, ainsi qu’à des approximations plus grossières. Chacun se retrouvera facilement capable de piocher ce qui pourra le conforter dans l’analyse qu’il souhaite défendre.

Or, cette question n’est pas d’importance secondaire. Car ne pas identifier correctement ce qu’est le prolétariat, et ne pas identifier correctement ses alliés, c’est s’empêcher de mener correctement la lutte de classe, c’est liquider non seulement la dictature du prolétariat comme possibilité pratique mais liquider également tout le matérialisme historique. Nous qui connaissons les qualités stratégiques de Lénine, nous ignorons parfois que la source de ces qualités se trouve dans sa grande finesse d’analyse de classe, évidente lorsqu’il écrivait :

Le prolétariat doit faire jusqu’au bout la révolution démocratique, en s’adjoignant la masse paysanne, pour écraser par la force la résistance de l’autocratie et paralyser l’instabilité de la bourgeoisie. Le prolétariat doit faire la révolution socialiste en s’adjoignant la masse des éléments semi prolétariens de la population, pour briser par la force la résistance de la bourgeoisie et paralyser l’instabilité de la paysannerie et de la petite bourgeoisie[2]

Marx également n’était pas moins habile dans l’analyse de l’équilibre des classes lorsqu’il écrivait :

La république bourgeoise l’emporta. Elle avait pour elle l’aristocratie financière, la bourgeoisie, l’armée, le sous-prolétariat organisé en garde mobile, les intellectuels, les prêtres et toute la population rurale. Aux côtés du prolétariat, il n’y avait personne d’autre que lui-même. […] Pendant les Journées de juin, toutes les classes et tous les partis s’étaient unis dans le « parti de l’ordre » en face de la classe prolétarienne.[3]

Ceux qui confondent le prolétariat avec le peuple, ou l’entièreté des salariés, sont incapables de produire une analyse politique d’une telle clarté et d’une telle envergure. Il y a lieu d’opérer une clarification des termes les plus fréquemment utilisés, et il semble bien que, afin de former correctement nos militants et de mener à bien cette lutte, nous ne pouvons pas nous contenter d’une analyse “à peu près” de ce sujet si central, dont la portée pratique était si importante, comme Lénine y insistait longuement[4].

Marx et Engels eux-mêmes étaient extrêmement critiques vis-à-vis de ceux qui ignorent ces questions, et surtout lorsque l’ignorance de l’appartenance de classe concerne le parti qu’elle met de fait en péril. Ils critiquaient avec mépris ces “messieurs” qui voulaient remplacer “un parti exclusivement ouvrier par un parti universel ouvert à tous les hommes remplis d’un véritable amour pour l’humanité[5] et voyaient d’un très mauvais œil l’adhésion au parti ouvrier d’éléments petit bourgeois. Ils assumaient une position que certains pourraient qualifier de sectaire, mais leur réponse est cinglante : “Quand on écarte la lutte de classe comme un fait pénible et vulgaire, il ne reste plus au socialisme que de se fonder sur le véritable amour de l’humanité et les phrases creuses sur la justice[6] . Une seule possibilité donc, pour Marx et Engels, pour les membres de la petite bourgeoisie qui souhaitent adhérer à un parti communiste : la voie de ce qu’Amilcar Cabral appelle le “suicide de classe”[7], c’est à dire :

“Lorsque ces individus venant d’autres classes se joignent au mouvement prolétarien, la première chose à exiger est qu’ils n’y fassent pas entrer les résidus de leurs préjugés bourgeois, petits bourgeois etc., mais qu’ils fassent leurs, sans réserve, les conceptions prolétariennes[8]

Le problème, c’est que la conception de classe est elle-même un point de convergence des contradictions entre les approches marxistes et les approches petite bourgeoises et bourgeoises, non seulement parce qu’elle concerne un angle mort précis des couches moyennes[9], mais aussi parce qu’elle touche fréquemment à l’intimité. Pour l’orgueil mal placé, être ou ne pas être le sujet révolutionnaire est une question de dignité, et le petit bourgeois a une tendance à ne pas accepter son statut, à le considérer comme une insulte, et préfère, consciemment ou non, changer les définitions, à partir de ce qu’il trouve de maladroit chez Marx, pour élargir le spectre du prolétariat afin de se retrouver au chaud dedans. Si Marx, Engels, Lénine, n’étaient pas du tout issus de couches prolétariennes, ils n’ont jamais prétendu être des prolétaires, et c’est précisément parce qu’ils en avaient conscience qu’ils appliquaient tous les efforts nécessaires pour écouter le prolétariat et laisser leurs préjugés de côté, pour regarder le monde depuis son point de vue et défendre ses intérêts.

Loin de moi l’idée de blesser des camarades qui, comme moi, sont objectivement placés dans une situation non prolétarienne, et je leur ferais volontiers cette faveur idéologique si elle n’avait pas d’implication solide pour la lutte. Cependant, nous l’avons dit, définir clairement les classes est un point central sur lequel seules de courtes erreurs sont permises, car une erreur stratégique sur la direction de la lutte et la composition de ses alliés se compte en victoires, en défaites, et en décès.

Opérer une clarification est donc un impératif. Mais la pensée marxiste, vivante, souple, se plie difficilement à ce type d’exercice de systématisation. Loin des définitions rigides, que Marx et Engels méprisaient, et qui posent toujours le risque de ne pas coller comme il faut avec la variété du mouvement réel de la matière, ces derniers tendent fréquemment à utiliser les concepts de façon large, variable. Un même mot, employé dans des contextes différents, désigne souvent des réalités différentes, soumises à des lois différentes, et tenter d’ouvrir ces concepts, d’en faire l’anatomie, est une dénaturation indésirable de la pensée Marxiste. D’autant qu’il est fort probable, au vu de cette diversité sémantique, que nos camarades n’aient pas eux-mêmes parfaitement tranché en leur esprit la question, Marx étant par ailleurs mort avant d’avoir pu attaquer cette section du Capital.

Cependant, si Marx et Engels ne nous ont pas légué le mode d’emploi, et Lénine non plus, il apparait évident que Lénine avait une conception assez claire de l’équilibre des classes principales de son époque, et il les a probablement trouvés en grande partie chez les deux pionniers. Si nous voulons donc expliquer et étudier la question, nous serons contraints d’étudier dans leurs écrits les différents aspects de leur pensée et les découper pour en comprendre les contours.

Cette étude se basera donc sur trois ouvrages majeurs, et plus partiellement sur divers autres ouvrages et lettres éparses afin de préciser des points importants. Les trois ouvrages majeurs seront :

  • Les classes sociales en France de Maurice Bouvier-Ajam et Gilbert Mury, publié en 1963. C’est un ouvrage qui représente l’analyse la plus sérieuse et la plus exhaustive que j’ai pu trouver, bien qu’elle ait également ses failles et qu’elle ait déjà plus de 60 ans. Vous en trouverez peu de citations dans cette étude, mais il a participé à une grande partie de l’architecture de la rédaction de la deuxième partie (II approche organique).
  • L’idéologie allemande, écrit par Marx et Engels en 1846. Il est difficile de dire si cet ouvrage, considéré comme fondamental pour la compréhension du matérialisme historique, est réellement pertinent pour la pensée aboutie des auteurs, puisqu’il fut écrit au tout début de leur développement théorique (avant le Manifeste du Parti Communiste), et bien que, de leur propre aveu, sa rédaction eut pour les auteurs de “voir clair en eux-mêmes”, objectif selon eux accompli à l’époque. Cependant, le pari de cette étude, du fait de la stabilité des concepts employés au cours des publications suivantes des auteurs, et du sérieux peu égalé dans la qualité analytique du sujet que nous étudions, est que cet ouvrage constitue une base théorique incontournable, un véritable livre 0 du Capital.
  • Le triptyque composé des ouvrages Les luttes de classes en France, La Constitution de la République française et Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, publiés entre 1850 et 1851 par Marx. Ces ouvrages ont le mérite de citer clairement diverses classes et corps de métiers distincts et d’analyser des dynamiques et équilibres mobiles, entre les classes et au sein des classes, bien que ces ouvrages soient assez datés et ne permettent pas d’avoir un tableau de la société française 170 ans plus tard.

D’autres sources sont à trouver dans divers travaux de Lénine qui s’est beaucoup attelé à cette tâche qu’il comprenait très bien, quelques bribes de Mao, d’autres ouvrages de Marx et Engels et notamment les 3 premiers livres du Capital, ainsi que quelques autres auteurs.

I- Bases théoriques pour la nomenclature

A) Avant la classe

Un premier pas, enseignement essentiel de l’Idéologie Allemande, et qui n’est que très rarement fait, est de comprendre qu’avant d’essayer de déterminer ce que sont les classes, il faut d’abord remonter à ce qui les fait naître : la forme de propriété.

C’est la forme de propriété qui va déterminer les rapports de propriété entre les classes. Au cours du développement de l’humanité, les modes de propriété s’enchevêtrent, certains naissent, deviennent hégémoniques, puis périclitent, sont lentement remplacés par d’autres, peuvent rester à l’état résiduel, ou en enfanter de nouveaux. Très fréquemment, ces formes de propriété coexistent, la forme de propriété prédominante, celle qui a le plus de poids dans l’économie nationale, constitue le mode de production, parce que la classe qui la contrôle est aussi maîtresse de l’État, ou est en passe de le devenir. Aucun mode de production n’est donc “pur”, et pour être supplanté par un autre, il faut bien que le suivant émerge au sein du précédent. La première forme de propriété, la propriété tribale, basée sur la cellule familiale et la propriété par l’homme de sa femme et de ses enfants dans le communisme primitif, est le germe de toutes les autres formes de propriété[10].

Parmi toutes ces formes de propriété, de nombreuses sont décrites par Marx et Engels. La propriété esclavagiste, la propriété paysanne, la propriété foncière, la propriété corporative, la propriété privée (capitaliste) etc. Nous essaierons chaque fois que possible dans ce document d’identifier d’abord la forme de propriété sous-jacente avant de désigner des classes qui lui sont reliées.

B) Définition de la classe

La question est beaucoup plus difficile qu’elle n’y paraît. Lénine en fournit dans La grande initiative une première définition très claire[11], et qui a deux mérites importants :

  • Montrer qu’une classe se définit non pas par ce qu’elle fait de ses mains à l’instant t, mais par sa place en général dans la société, non seulement de par son rôle dans l’appareil productif, mais également parfois de par le secteur productif auquel elle est assignée lorsqu’il y a opposition entre ceux-ci (ville/campagne).
  • Rappeler un point que l’on retrouve assez longuement détaillé chez Engels dans l’Anti-Dühring, et qui est trop peu exploité : si les classes sont produites dans la sphère de production, leur hiérarchie ne s’y trouve qu’indirectement. Car ce qui produit la hiérarchie entre ces classes, c’est la différence de répartition, l’accès différentiel aux produits du travail social.[12]

Mais cette définition, bien que très correcte, demeure un peu insuffisante au vu de ce qui est suggéré dans l’Idéologie Allemande et ailleurs. Diverses citations de Marx, très contradictoires, comme souvent chez lui, laissent à penser que Marx et Engels comprenaient cette notion de façon double. Car, bien que l’adage soit bien connu que “L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes[13]”, ils écriront également sans sourciller que les classes ne naissent réellement qu’avec la bourgeoisie[14].

On observe donc deux emplois du concept de classe. Le premier est un emploi assez large, intuitif, qui possède une utilité pratique mais peu de rigueur scientifique, comme dans cette citation qui dit que l’histoire n’est que l’histoire de la lutte des classes. Elle est davantage utile pour une interprétation politique de la classe. Les classes sont ici comprises comme des groupes d’individus en lutte pour des intérêts matériels au sein d’un mode de production, ce qui reste assez vague et laisse le soin à l’observateur de décider de la taille des classes, aussi grandes et aussi petites puissent-elles être. N’importe qui pourra alors dire qu’il n’y a aujourd’hui que des prolétaires à l’exception de la grande bourgeoisie financière puisque l’entièreté des citoyens voit ses intérêts contraints par les décisions politiques et économiques d’une petite oligarchie financière.

Le deuxième est un emploi beaucoup moins intuitif et beaucoup plus scientifique, qu’on ne peut comprendre qu’en interrogeant les pages les plus avancées de l’Idéologie allemande, et notamment la question de la distinction entre classes et ordres. A cet endroit, Marx et Engels emploient le terme de “branche du travail[15] pour distinguer les divers corps productifs de la société dans tous ses secteurs. Ces branches du travail peuvent alors, dans le mode de production féodal, non pas basé sur les classes mais sur les ordres[16], être considérés comme naturellement l’état des individus qui la composent, non seulement de façon culturelle, mais de façon concrète dans la production, puisque le paysan et l’artisan de corporation ont un “marché”, une clientèle qui lui est tout autant naturellement la sienne que lui est la terre qu’il travaille ou les moyens de production artisanale, moyens de production qui sont souvent légués de père en fils comme un droit naturel. Ce mode de fonctionnement s’oppose tout nettement à la classe vue comme contingence, branche de production qu’on rejoint par contrat, et qu’on quitte autant que se peut rompre un contrat. La situation du prolétaire est tout autant arbitraire que l’est celle du bourgeois, bien que ceux-ci ne peuvent s’empêcher de naturaliser à tout bout de champ leur supériorité économique et politique. Cette approche est bien davantage utile pour une analyse économique de la classe.

Ces deux approches ont des failles. La première manque de définition et de rigueur, mais permet de s’émanciper de carcans rigides, nous l’appellerons “fonctionnelle” (au sens du fonctionnement général). La deuxième, que nous appellerons “organique” (comme les organes d’un corps ou les pièces d’une machine) est beaucoup plus scientifique, beaucoup plus précise, mais prend le risque du positivisme et peut ne pas voir la dynamique qui relie les différentes branches du travail. Par exemple, si nous faisions de la petite analyse mesquine, nous serions contraints d’appeler une femme sans occupation mariée à un grand bourgeois, qui ne possède pas le capital de son mari et ne posséderait que “sa force de travail” (qu’elle n’utilise pas), une “prolétaire”, voire une “michto”, à rapprocher du lumpenprolétariat. Or, il est bien évident que la femme d’un grand bourgeois est tout autant bourgeoise que lui. De même, les enfants, les retraités ont-ils une classe, quand bien même ils ne travailleraient pas ? Difficile de ne pas voir la différence entre le fils d’un ouvrier et le fils de Donald Trump, quand bien même ils auraient 8 ans.

Ces deux aspects du concept de classe ne peuvent pas être ignorés, l’un sans l’autre ils sont impuissants. Des morceaux importants de la théorie de Marx et d’Engels, comme la notion de “division du travail au sein de la classe[17] (comme les universitaires et historiens qui font le travail intellectuel de la bourgeoisie et en font donc partie) seraient ignorés. Nous devrons donc comprendre chaque branche du travail dans son entité “organique” et dans son entité “fonctionnelle”.

C) Rapport de la branche du travail au mode de production

Le mode de production, défini par la forme de propriété qui y est hégémonique et la capture du pouvoir d’État par la classe qui contrôle cette forme de propriété, est pourtant travaillé par d’autres formes de propriété inférieures. Pourtant, puisque ces formes de propriété secondaires sont baignées dans une économie globalement régie par une forme de propriété principale, il est évident que leur comportement est polarisé par cette forme de propriété et le mode de production qu’elle produit[18]. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’analyse que Marx fait de l’esclavagisme aux États-Unis. Cet esclavagisme n’est pas une propriété privée (capitaliste), mais une propriété esclavagiste qui prend son ancrage dans le mode de production capitaliste, il est une forme de propriété esclavagiste “bourgeoise” qui n’est plus semblable à la propriété esclavagiste du mode de production antique.

A côté de ce problème en surgit un autre : afin de survivre, une infrastructure doit non seulement se développer des secteurs non productifs pour assurer la logistique annexe de la production (planification, comptabilité etc.), mais elle doit également produire une superstructure pour assurer sa stabilité politique. Du fait de ces besoins, toute une partie de la population sera affectée à des secteurs non productifs, et ne feront donc de fait ni partie du prolétariat, ni de la bourgeoisie, et parfois même ne seront pris dans aucun rapport de propriété.

Cette connaissance légitime une précision dans la classification que font Gilbert Mury et Maurice Bouvier-Ajam[19]. Ceux-ci font une distinction entre les “classes” et les “couches”. Les classes prennent donc leur origine dans les branches de production, parties intégrantes du processus productif, et les couches y sont donc adossées, mais pas partie prenante, c’est ainsi que nous retrouverons par exemple les flics ou les fonctionnaires.

Enfin, une notion essentielle ne doit pas être ignorée : celle de la strate. Car dans une même classe organique, l’appartenance fonctionnelle d’un individu à une classe ou à une autre peut se retrouver remise en question par une modification de la stratification, c’est à dire in fine de la répartition quantitative des produits du travail. C’est de ce fait que les individus les plus paupérisés des couches petit bourgeoises se trouvent être, pour Lénine, des “éléments semi-prolétariens”. A l’inverse, l’exemple de l’aristocratie prolétarienne est éloquent, puisque la corruption des strates supérieures du prolétariat peut les faire adhérer aux intérêts et au mode de vie d’une autre classe sans qu’elles aient objectivement quitté la leur[20], on pourrait les appeler des “éléments semi-bourgeois », comme lorsque Marx et Engels expliquent que les strates supérieures des paysans hiérarchisés entre eux, qui parvenaient à quitter la campagne féodale, étaient “déjà demi-bourgeois »[21].

Ainsi, dans une même classe, ou une même couche, les strates produisent des hiérarchies qui peuvent mouvoir les individus au-delà de leur appartenance de classe. Il est à noter que, si la mobilité verticale existe de façon très réduite, la mobilité horizontale est souvent plus facile. Changer de classe est donc parfois plus facile que changer de strate, si ce n’est pour être encore appauvri et paupérisé par les conditions sans cesse davantage dégradées dans les classes et couches moyennes et populaires.

Enfin, si Marx dit que :

Les individus isolés ne forment une classe que pour autant qu’ils doivent mener une lutte commune contre une autre classe : pour le reste, ils se retrouvent ennemis dans la concurrence[22]

Il y a malgré tout une différence entre constituer effectivement une classe dans la lutte et constituer objectivement une classe dans l’appareil productif.

Car ce que Marx dit ici, c’est que la classe se révèle dans l’organisation politique qu’elle acquiert au courant de la lutte qu’elle mène en tant que classe contre une autre, et qu’en l’absence de cette lutte, la classe n’apparaît pas comme telle sur la scène politique, elle se présente au quotidien comme une masse de gens qui ne connaissent de solidarité qu’avec leurs relations amicales et familiales. Mais pour que cette classe se constitue, il faut que ses éléments existent déjà, et ceux-ci ne viennent pas de nulle part, ils préexistent d’abord dans la production, avant de s’agglomérer par le combat selon les intérêts matériels, et c’est pour cela que Marx a également définit par endroits la classe comme un regroupements de positions économiques, y compris en l’absence totale de coordination[23]. Cette lutte elle-même n’étant pas habituellement un ensemble homogène mais une mosaïque de classes et de couches différentes, définir une classe par les individus composant la lutte n’est pas la bonne approche, elle mènerait nécessairement à une confusion.

Ces diverses précisions préliminaires essentielles faites, nous pouvons attaquer le vif du sujet. La première approche évidente serait de déterminer la composition organique de la société de classes, plus robuste, avant de pouvoir ensuite en dégager une approche plus fonctionnelle, plus pragmatique, politique.

D) Le travail productif

La première version de cette étude avait traité de la notion de travail “productif” et “improductif” au cours de la définition du prolétariat, dans la partie II. Ayant donné lieu à d’intenses débats et questionnements, il est apparu clair que cette notion devait obtenir son chapitre propre. Aux éléments initiaux, tirés du Livre II du Capital, j’ai dû, par souci de clarté, y adjoindre d’autres éléments issus de ses Théories sur la plus-value, auxquelles je ne pensais pas avoir à toucher, mais il semble que la science marxiste nous pousse sans cesse à toujours plus de technicité.

La notion de travail “productif” n’est pas, comme beaucoup de concepts de Marx, un concept de Marx. Il s’agit en fait d’un concept que Marx tire d’Adam Smith. Le génie de Marx n’est pas nécessairement dans la création de nouveaux concepts, mais plutôt dans l’emploi de la méthode matérialiste dialectique pour digérer l’ensemble de la science économique bourgeoise existante dans un tout homogène, cohérent, bien que contradictoire, afin de préciser les erreurs conceptuelles de ses maîtres comme de ses contemporains.

La question qui a causé le plus d’animations dans notre très méticuleuse et appliquée commission fût celle de la définition du travail productif, qui semblait s’appliquer variablement à divers métiers selon les conditions dans lesquelles ils étaient placés. Un travail productif, pour un marxiste, est un travail qui transforme la matière, c’est l’intuition logique à laquelle nous porte la conception marxiste du travail et de la matière. Mais cette conception du travail productif n’est pas du tout celle que Marx avance dans le Capital, c’est au contraire celle d’Adam Smith, avec laquelle il explique très nettement ses désaccords dans le chapitre des Théories sur la plus-value intitulé ambiguïté de la conception Smithienne du travail productif.

Pour Smith, le travail productif est un travail qui produit une valeur. C’est donc en somme, tout travail qui, a minima reproduit sa propre valeur dans le procès. Cette définition n’est pas une définition marxiste, c’est-à-dire, une définition qui inclue les rapports de production qui conditionnent le procès de travail. Marx est beaucoup plus restrictif, et balaie la forme même du travail :

Ces définitions n’ont donc pas pour origine la détermination matérielle du travail (ni la nature de son produit ni la détermination du travail comme travail concret) mais une forme sociale déterminée, les rapports sociaux de production dans lesquels le travail s’accomplit réellement.[24]

En d’autres termes, qu’importe ce que l’ouvrier fait, qu’il produise des chaussures, qu’il fasse un bilan comptable, ou qu’il se cure le nez. Tout ce qui compte, pour la définition du caractère “productif” du travail, quel qu’il soit, c’est qu’il soit pris dans les rapports capitalistes de production, et que son travail produise une plus-value :

Un comédien par exemple, un clown même, est par conséquent un travailleur productif, du moment qu’il travaille au service d’un capitaliste (de l’entrepreneur*), à qui il rend plus de travail qu’il n’en reçoit sous forme de salaire, tandis qu’un tailleur qui se rend au domicile du capitaliste pour lui raccommoder ses chausses, ne lui fournit qu’une valeur d’usage et ne demeure qu’un travailleur improductif. Le travail du premier s’échange contre du capital, le travail du second contre du revenu. Le premier crée une plus-value ; dans le cas du second, c’est un revenu qui est consommé.[25]

La conséquence de cette façon de voir les choses est tout à fait perturbante. Une même activité devient productive dans une main, et improductive dans une autre. Là où le transport est une activité improductive[26], il peut tout à coup devenir une activité productive dans la situation de l’industrie des transports, c’est à dire, dans la situation où le travail est un service rémunéré, et donc la marchandise vendue :

Ce que vend l’industrie des transports, c’est le transfert en lui-même. L’effet utile produit est lié indissolublement au procès du transport, c’est-à-dire au procès de production de l’industrie des transports. Hommes et marchandises voyagent en même temps que le moyen de transport, dont le voyage, le mouvement spatial constituent précisément le procès de production qu’il effectue.

L’effet utile n’est consommable que pendant le procès de production : il n’existe pas comme objet d’usage distinct de ce procès, fonctionnant comme article de commerce et circulant comme marchandise seulement après sa production. Il n’empêche que la valeur d’échange de cet effet utile est déterminée, comme celle de toute autre marchandise, par la valeur des éléments de production consommés en lui (force de travail et moyens de production), en ajoutant la plus-value créée par le surtravail des ouvriers occupés dans l’industrie des transports.[27]

Cette considération presque pécuniaire qui consisterait, en gros, à considérer qu’un travail n’est “productif” que lorsqu’il “rapporte du blé” pourrait ressembler à une capitulation de Marx face à la logique capitaliste. Il n’en est rien. Cette considération n’est que la conséquence logique de l’étude du cycle général de reproduction du capital, à travers le procès de production, et le procès de circulation, à travers ses formes de capital argent, marchandise, et productif, c’est à dire, à travers la formule générale A-M…P…M’-A’. C’est pour cette raison précise que Marx concède à Smith le génie d’avoir identifié que le salaire du travailleur productif est payé en capital, et celui du travailleur improductif en revenu : parce-que le salaire du travailleur hors du procès de production, c’est à dire dont le travail n’est pas inclus dans le capital productif (P = c + v), n’est par définition plus un capital, précisément parce qu’il quitte le cycle de reproduction du capital[28]. Parce-que seul le procès de production produit de la survaleur, et qu’aucune des autres étapes ne la produit (mais peut en capter davantage dans le cadre d’une répartition déséquilibrée de la plus-value produite ici et ailleurs), il faut donc que les ouvriers productifs produisent assez de survaleur pour pouvoir payer les salaires des travailleurs improductifs[29]. Est donc productif tout ce qui est inclus dans le procès de production, directement en tant que producteur de p, ou en entretenant le capital constant c, maintenant sa valeur, ou en entretenant le capital variable v, maintenant sa valeur.

Ce concept, central pour la conception de ce qu’est le capital (un rapport social de production), a une portée contradictoire. Parce qu’il est intimement lié au procès de production, qu’il révèle le rapport de production en cours, il révèle la racine de la classe. Tout travailleur “improductif” sera logiquement classé dans une “couche”. Mais, pour la production de la conscience de classe, la limite est loin d’être aussi nette. La période de la production et la période de la circulation sont deux étapes indissociables, souvent entremêlées[30], de la reproduction du capital, et il importe peu au chauffeur poids lourd qui transport du gaz liquide qu’il soit payé par du capital par son entreprise de service de transports ou qu’il soit payé avec du revenu par son entreprise de production de gaz liquide. Son travail ne change pas beaucoup, et le fait qu’une partie de son travail ne lui soit pas payé non plus[31]. Le concept de travail productif permet d’ancrer la classe dans les rapports de production, de lui trouver son origine économique, mais la classe ne peut pas seule se résumer au caractère productif du travail qui y est accompli. Si ce concept cimentera notre partie II avec son approche économique, scientifique, nous travaillerons ses limites dans la partie III.

II- Approche organique

A) La propriété privée capitaliste

Il est difficile d’attaquer un mode de propriété sans parler également des autres, car les délimitations des uns font les délimitations des autres, mais il faut bien commencer quelque part.

La propriété privée capitaliste naît du mode de production féodal basé sur la forme de propriété féodale[32], une adaptation particulière de la propriété foncière. Elle a germé et coexisté avec elle jusqu’à la supplanter, et il ne pouvait pas en être autrement puisque cette forme de propriété était la plus avancée pour ce qui est de sa faculté à stimuler le développement des forces productives au stade historique dans lequel il s’est trouvé.

Née de la “classe des marchands”, qui ont pu les premiers dégager un capital mobile, qui a trouvé à se fructifier dans la force de travail des plébéiens[33] arrachés à la campagne par la rudesse du servage et également dans les premières colonies Américaines, son développement est consubstantiel au développement de ceux qui le produisent, le prolétariat.

Le prolétariat se définit bien entendu par l’absence de toute propriété productive, mais pas seulement, car sinon, les plébéiens et le lumpenprolétariat en feraient également partie. Pour qu’un travailleur soit prolétaire, il doit être engagé par un bourgeois et pris dans le procès productif d’un mode de propriété privé capitaliste. Aux premiers temps du capitalisme, les manufactures industrielles étaient en compétition avec les ordres artisanaux qui produisaient souvent des marchandises similaires, mais le mode de propriété corporatiste était incapable de développer les forces productives comme le purent les manufactures industrielles bourgeoises.

Ainsi, les bourgeois sont définis par leur position vis-à-vis de la propriété privée capitaliste, dont ils sont collectivement détenteurs, et du prolétariat qu’ils produisent. Aux strates moyennes et inférieures (petite bourgeoisie), les bourgeois se spécialisent dans l’emploi d’un ou deux types spécifiques de capitaux (industriel, bancaire, commercial…). Mais au cours de son développement historique, la compétition a produit de nombreuses strates au sein de la bourgeoisie. A tel point que, si la petite bourgeoisie, qui emploie un peu de main d’œuvre, ne peut pas se passer de son propre travail productif, la grande bourgeoisie, quant à elle, fusionne dans ses hautes strates pratiquement totalement les divers types de capitaux ainsi que la rente foncière (et fait ainsi disparaître, aux hautes strates, la classe des propriétaires fonciers en fusionnant parfaitement avec elle). Il existe diverses strates qui peuvent probablement s’approximer par une notion de moyenne bourgeoisie, toujours ancrée sur le territoire national, vivant d’un seul type de capital, mais une telle analyse dépasserait les compétences de cette étude.

A côté des prolétaires, dont la force de travail produit la plus-value (divers ouvriers de la chaine de production par ex), ou entretient le capital constant (techniciens, agents d’entretien et de nettoyage par ex), existent tout un tas d’employés dont le travail n’est pas productif, ne produit pas de plus-value. C’est le cas par exemple des vendeurs, des comptables, des juristes, des ingénieurs, des cadres, de tous ceux qui jouent un rôle dans le maintien et le développement de l’appareil productif et distributif sans toutefois produire de plus-value par le biais de marchandises. Ceux-ci forment donc la couche des employés[34].

Il est cependant à noter d’ores et déjà que tous les “employés” ne sont pas à mettre dans le même panier. Entre un employé qui effectue un travail peu qualifié, mal rémunéré, dans des conditions déplorables, comme les caissiers de supermarché par exemple, et ceux qui sont grassement rémunérés pour des fonctions rares, prestigieuses, ou proches de la direction, comme des cadres supérieurs, il y a tout un monde, et ce monde est celui de deux classes distinctes, nous reviendrons plus loin. Pour l’heure, gardons en tête que le concept “d’employés” ne peut pas suffire pour former un corps social homogène et devra être dépassé.

Cependant, pour ce qui nous intéresse, c’est à dire l’implication politique, la différence entre prolétaires et employés contient une conséquence concrète qui tient à ce qui constitue la caractéristique précise qui nous intéresse chez le prolétariat : c’est parce qu’il est inclus dans le procès de production capitaliste, qu’il y produit la plus-value, et qu’il lui est refusé en tous instants l’accès aux produits de son travail collectif, qu’il germe en lui non seulement la conscience de la nécessité de la lutte, mais que son ennemi lui est tout désigné, le bourgeois et son armée d’officiers de la production, et enfin la conscience de la nature et de l’ampleur des changements qui sont à opérer : c’est à dire, la conscience révolutionnaire. Nous nous arrêterons là pour cette question du travail improductif, puisque nous voyons bien qu’elle dépasse largement l’approche organique, nous retrouverons cette discussion dans la partie III.

La question des cadres suscite de vifs débats dans la communauté marxiste pour savoir si les cadres sont toujours des prolétaires ou s’ils forment une nouvelle classe, la “classe managériale professionnelle”. La question au fond est une question simple : la différence quantitative est indéniable pour ce qui est de la stratification, mais cela suffit-il pour avoir provoqué une authentique rupture qualitative avec genèse d’une nouvelle couche à part entre le prolétariat et la bourgeoisie ?

Ces débats sont curieusement prégnants quand on voit la clarté avec laquelle Marx traite la question dans le Livre 1 du Capital, qualifiant cette “espèce particulière de travailleurs salariés” spécialisés dans la gestion et le contrôle du procès productif “d’officiers inférieurs” et “d’officiers supérieurs”[35], dont la fonction pour lui n’est absolument pas un attribut du travail, mais un ”attribut du capital”[36]. Il ne s’agit pas ici de dire qu’une fonction initialement capitaliste demeurera ”capitaliste” éternellement, y compris une fois qu’elle s’est détachée de sa classe et reléguée à d’autres segments de la population. Avec le développement de la division du travail, le capitaliste se déleste de toutes ses tâches pour ne se concentrer que sur celle qui constitue pleinement ce qu’il est : être propriétaire et le rester. La vente aussi fût une tache du capitaliste, tache dont il s’est départi aussi vite qu’il le pût, accomplie désormais par les caissiers de grande surface, qui ne sont capitalistes sous aucune constellation. La question n’est pas ”d’où vient cette tâche”, mais plutôt ”en quoi consiste-t-elle », qui doit nous amener à la conclusion ”de quelle classe est-elle l’attribut ».

La tâche d’encadrement, de gestion d’équipe, n’est semblable à aucune des autres taches du capitaliste manufacturier du moyen âge. La vente, la comptabilité, le travail productif, l’acheminement, la propriété même, bien qu’elles nécessitent la division du travail et des rapports d’échange, n’impliquent pas nécessairement de rapports de production. Le travailleur indépendant, “libéral”, l’artisan, font ces tâches quotidiennement, sans nécessairement employer de main d’œuvre. L’encadrement, quant à lui, non seulement implique un rapport de production, mais il l’implique dans un sens précis. Ce n’est pas l’ouvrier qui ordonne l’encadrant, c’est l’encadrant qui ordonne l’ouvrier. Non seulement la tâche d’encadrement implique le rapport de production, non seulement elle l’implique (dans le cadre des rapports de production capitalistes) du côté du capitaliste, mais cette tâche ne perd pas son importance avec le développement du capitalisme. Au contraire, le développement des forces productives et l’extension de la division du travail implique la multiplication de la planification de la production à toutes les échelles, et pour ce faire une armée de cadres, “d’officiers” est nécessaire.

Mais la démonstration ne s’arrête pas là, car l’encadrement est une fonction qui n’est pas seulement distincte de la propriété, elle lui est indissolublement liée. Dans la Contribution à la critique de l’économie politique, Marx établit la distinction entre la possession et la propriété[37]. Si la propriété est un rapport juridique, c‘est à dire qu‘elle est reconnue et protégé par la force de la société organisée, elle n‘implique pas nécessairement la possession, c‘est à dire le contrôle réel de la chose dont il est question. Si, historiquement, la possession précède la propriété, dont elle ne semble être que le moyen de renforcement, et si selon Marx, la bourgeoisie se présente d‘abord dans son rapport de production comme ”propriétaire des conditions de travail“[38], c’est à dire personnifiant la possession réelle plutôt que la propriété, il semble que la perte de la possession de la bourgeoisie sur les conditions de travail, cédée à la classe managériale, est une erreur funeste et une fragilisation conséquente de la classe dominante. Cette erreur funeste n’existe réellement que dans la tête de celui qui la postule, car ce n‘est pas la bourgeoisie qui est mise à l‘envers, mais son analyse. Tout d’abord, la possession des conditions de travail de l’ouvrier n’est pas donnée au cadre par la bourgeoisie, elle n’est que prêtée, avec des conditions rigides, où aucune entorse n’est permise : maximiser la production de valeur dans la branche de travail concernée. Non seulement la propriété n’est pas seulement ici la retombée historique de la possession, la ”petite dernière”, non seulement elle est ici la régnante, puisque c’est elle qui promet que le contrat sera respecté, et elle le promet avec le sourire léger de l‘huissier et du commissaire, mais si la possession n’est que prêtée et pas donnée, c’est pour une raison bien précise : si la possession des conditions de travail de l’ouvrier est donnée aux cadres, la possession des conditions de travail est dans les mains du bourgeois. La possession est ici inséparable de la propriété, partout où elle s’exerce, elle le fait soit dans le nom propre du propriétaire, soit sous son mandat. Dans les conditions actuelles, il n’est donc pas possible d’envisager la fonction d’encadrement sans la séparer du prolétariat, et la rapprocher du capitaliste, dont elle est toujours l’extension lointaine, le long bras aux centaines d’articulations où le doigt est sur la tête de l’ouvrier et l’épaule se trouve au conseil d’administration.

Mais la réalité de classe est toujours bigarrée. S’il apparaît évident pour tous ceux qui ont travaillé dans une entreprise de taille au moins moyenne qu’il y a quelque chose de net qui les sépare de leur cadre, qui ressemble davantage à un flic qu’à un collègue travailleur, la réalité est parfois nuancée, tant certains petits chefs d‘équipe utilisent leurs faibles attributions pour protéger leurs collègues face à la hiérarchie, se vivant comme une partie intégrante du groupe. Marx, encore une fois, n’exclue pas totalement les ”sous-officiers” de leur parenté avec le prolétariat, dont il observe cependant la divergence née de la spécialisation, parlant de la ”division des ouvriers” en travailleurs manuels et en surveillants du travail[39].

Lorsque nous parlons de classe managériale, nous ne parlons pas bien entendu des employés qui se voient octroyés un petit titre honorifique de “chef de ceci” avec un bonus monétaire microscopique voire aucun bonus. Entre ces salariés et le cadre supérieur, il n’existe pas de délimitation nette. A chaque échelon, le travail d’encadrement coexiste en proportions variables avec d’autres taches productives et improductives. Si le chef de rayon peut avoir jusqu’à une dizaine d’hommes sous ses ordres, il fait aussi de la mise en rayon, de l’achat-vente, de la gestion des stocks. Il est à la fois ordonneur et sujet à ses propres ordres. Ce qui va distinguer nettement le cadre du prolétaire, c’est donc la proportion du temps de sa journée qu’il occupe à l’encadrement et à la conception abstraite du travail que devront réaliser les autres, comparativement aux autres tâches productives et improductives qu’il partage avec les ouvriers.

Bien que nous ayons déjà passé beaucoup de temps sur la question des cadres, nous devons clarifier un dernier point : s’agit-il d’une classe ou d’une couche ?

Si la tâche d’encadrement est une tâche qui apparait improductive à l’oeil nu, tout comme celles du bourgeois et du propriétaire foncier, cela n’empêche pas qu’elle soit un élément absolument nécessaire du capital productif. Le moment productif nécessite tout autant l’organisation du travail et des conditions du travail, la planification, qu’il nécessite la terre, les moyens de travail, ou la force de travail. La classe managériale est donc bien une classe.

Mais la démonstration ne s’arrête pas là, car l’étude de la dialectique nous permet de lire à travers les apparences. Le principe de la classe managériale dans son ensemble, sa raison d’exister, c’est la planification au sein de l’entreprise, l’organisation et la réorganisation du capital variable, du capital fixe, bref, des moyens de production dans leur ensemble. Or, et c’est là l’un des enseignements clefs du matérialisme dialectique, l’organisation, c’est de la matière. La seule différence entre une quantité fixée de dioxygène, de roche calcaire, ou de chair humaine, c’est l’organisation spatiale générale d’une quantité fixe de quarks, de gluons, et d’électrons. L’organisation et la réorganisation des composantes de la matière n’est pas un simple changement spatial, elle constitue une transformation de la matière, non pas de ses composants, mais de la matière collective, et c’est par ce biais que le capitaliste attend ce qui lui est cher : la composition d’une nouvelle force productive dite “collective” et avec elle l’augmentation de la productivité[40].  Par conséquent, il est indéniable que la classe managériale n’est pas une couche, mais bien une classe, tant elle constitue un des éléments irréductibles du procès de production, en tant que travailleur productif[41].

Il est à noter que cette notion était un acquis théorique partiel du PCF, puisque Thorez avait parfaitement identifié, comme pléthores de marxistes de son époque, l’importance des “nouvelles couches moyennes” dans lesquelles les cadres étaient bien inclus[42]. Mais nous reviendrons sur la notion de nouvelles couches moyennes dans la partie IV de ce document.

B) La propriété individuelle

La propriété individuelle est un concept intuitif qui n’a pas besoin de longues explications, si tant est qu’on se cantonne à définir la propriété productive et qu’on n’ait pas la malice de vouloir y mêler la propriété d’objets personnels. Bien qu’elle soit un concept facile à appréhender, la propriété individuelle regroupe des variantes extrêmement nombreuses, nous allons faire un détour par une de ses déclinaisons les plus caractéristiques : la propriété artisanale.

Les artisans font partie d’une des plus anciennes classes de l’Humanité. La classe des artisans faisait directement suite à l’organisation du communisme primitif. Le développement technologique qu’était travail de la terre allait créer la classe des paysans. Un autre développement technologique, celui de la domestication, allait créer la classe des bergers, et leur mobilité géographique couplée aux échanges que permettait le bétail allait faire d’eux les premiers commerçants de l’histoire. C’est lors de ce premier développement de la division du travail, hors du travail collectif diffus, changeant et inexpérimenté qui se produisait sous le communisme primitif, que la classe des artisans allait voir le jour par suite de la spécialisation de certains individus sur un des petits travaux manuels que chacun faisait médiocrement sur son temps libre. La classe des artisans, c’est l’armée des premiers potiers, fabricants d’outils, cuisiniers, qui étaient alors des classes distinctes, mais qui sont aujourd’hui, du fait de l’ampleur des biens nécessaires à la production, une grande masse d’individus réunis précisément par la propriété individuelle de leurs moyens de production, ainsi que par leur possession, c’est à dire libres de déterminer leur journée de travail dans les limites de la rentabilité économique, détenteurs d’un savoir-faire, qui rechignent à homogénéiser leur pratique et à se voir imposer le partage de leurs propriétés ou de leurs bénéfices. Ils se distinguent des prolétaires en ce qu’ils reçoivent la totalité de la valeur qu’ils produisent (quand bien même celle-ci puisse a posteriori être reprise en grande proportion par la grande bourgeoisie), puisqu’ils n’entrent en aucun rapport de production (sinon des rapports entre clientèle et fournisseur) et ne constituent donc pas un capital, ont le contrôle au moins partiel de leur outil de production (car la banque, les monopoles ou l’État peuvent toujours leur imposer une proportion importante de comportements productifs) et n’ont un rapport à la grande bourgeoisie qui n’est qu’indirect, sans rapport d’exploitation immédiatement perceptible. Ils se distinguent également de la bourgeoisie en ce qu’ils n’emploient aucun employé, en ce qu’ils ne sont pas nécessairement voués à augmenter leur productivité en dehors des situations de crise économique ou d’inflation, et en ce qu’ils gardent un rapport parfois très fusionnel avec leur travail, avec leur savoir-faire. Comme toute propriété individuelle, dès lors que la propriété s’étend à la famille et s’y transmet, elle passe de propriété individuelle à propriété familiale, souvent concentrée autour d’un propriétaire principal et chef d’orchestre, généralement le père de famille.

La corporation est l’apanage de la propriété artisanale[43]. Chaque fois que c’est possible, les artisans se forment une corporation pour se grouper malgré leur éclatement individualisant pour défendre collectivement leurs intérêts, contre le législateur, les fournisseurs comme la clientèle. Mais cette association de petits producteurs est extrêmement fragile face à la concurrence de la grande industrie, et la moindre crise économique permet au grand capital d’envoyer dans les rangs du prolétariat une grande partie de ces petits producteurs facilement désorganisables et broyables les uns après les autres.

Cette propriété artisanale présente toutes les caractéristiques des autres multiples petites propriétés individuelles, flottant entre le prolétariat et la bourgeoisie, mais qui ne forment pas scientifiquement une petite bourgeoisie au sens strict. Ce sont ces caractéristiques que l’on retrouve chez les petits commerçants et boutiquiers, les artistes indépendants, quelques notables, ou autres professions libérales. Ces travailleurs indépendants, de marché local, jouissant de moyens de production plus ou moins développés, d’une force de travail plus ou moins rare et précieuse, peuvent devenir des petits bourgeois dès lors qu’ils se mettent à salarier un individu, c’est à dire à produire un prolétaire, à établir un rapport de production capitaliste, et donc un capital au sens strict. De ce fait, leur rapport avec la bourgeoisie n’est pas, comme le nouveau prolétaire ubérisé, un rapport d’exploitation, un rapport “capital-travail”, mais bien plus souvent un rapport “créditeur-débiteur”, ou un rapport “acheteur-vendeur” au sein duquel il n’a pas les moyens de dicter les termes de l’échange[44].

Il est à noter que, pour Marx et Engels, les artisans et autres maîtres de corporations font ensuite partie intégrante de la petite bourgeoisie[45], et dans d‘autres ouvrages, ils les séparent plus nettement, mais seulement en noms, sans nier le bloc d‘intérêts communs qu‘il représente[46], mais nous y reviendrons lors de notre tentative d’approche fonctionnelle de ces notions (partie III).

C) La propriété foncière

La propriété foncière, Marx et Lénine l’ont suffisamment expliqué, est un phénomène tout à fait distinct de la propriété de capital, à tel point que Marx, Engels et Lénine mettaient dans leurs ouvrages dos à dos les deux classes dirigeantes qu’étaient les bourgeois et les propriétaires terriens, ennemis et solidaires. Nécessaire à la production de la survaleur, le propriétaire terrien fait partie intégrante du procès de production et constitue bien une classe, c’est lui qui apporte le premier et le plus important des moyens de production, la terre[47].

Du fait de l’importance de la propriété foncière pour le secteur agricole, c’est tout naturellement que j’ai attendu cette section pour traiter de la question de la paysannerie, une section particulière de la petite bourgeoisie, particulière par son histoire, et par le secteur productif qu’elle occupe[48].

Le revenu tiré de la rente d’un champ ou d’un logement est très différent du profit capitaliste. Car celui-ci ne vient pas du tout de la production de valeur marchande, à laquelle le propriétaire foncier est indifférent, mais il vient d’une rente imposée par le bailleur au titre de sa propriété en fonction des rentes habituellement imposées dans son secteur. Bien qu’il soit possible d’investir du capital dans de l’immobilier, ou de réutiliser la rente immobilière comme moyen de production (en tant que capital monétaire) dans le cycle de reproduction du capital, ou encore d’investir dans du capital constant (capital terre[49]) pour ajouter au prix de la rente une marge d’intérêt sur du capital, cela ne change rien au fond de l’affaire.

La propriété foncière a été la base du mode de production féodal, contrairement au mode de production antique et capitaliste qui eux se basaient sur la propriété des moyens de production dans les villes. Historiquement, les paysans étaient opposés à leur propriétaire foncier, le seigneur. Ce fonctionnement persiste encore aujourd’hui, mais l’organisation de la production dans le monde rural a connu quelques changements au fil du développement du capitalisme.

Tout d’abord, si Marx parle parfois de la “classe paysanne” (née en France en 1789 à partir des serfs[50]), il ne désigne pas du tout ce qu‘on entend généralement par ce terme, c‘est à dire l‘ensemble des gens qui travaillent la terre, qu’ils soient propriétaires de l’exploitation ou saisonniers. Il n‘entend pas non plus le terme de “classe paysanne“ comme nous l‘avons décrite dans la section 2-B sur la propriété individuelle, faisant suite au communisme primitif, c’est à dire des travailleurs propriétaires de tous leurs moyens de travail et n’engageant pas de salarié, dans le cadre d’une exploitation globalement vivrière et occasionnellement marchande. Car il sait bien que cette propriété paysanne, issue de la propriété clanique, et fondée sur la propriété familiale d’un terrain cultivable sans emploi de main d’œuvre, est de dissolution avancée, puisque le secteur agricole est, comme les autres secteurs, soumis aux lois de fonctionnement du capital, cœur du mode de production, et laisse une place de plus en plus large à la propriété privée capitaliste[51]. Ainsi, pour Marx, la ”classe paysanne” est un synonyme de ”fermiers capitalistes[52], qui emploient un ”prolétariat agricole[53], régulièrement saisonnier et précaire.

Bien que propriétaires de leur capital, les fermiers capitalistes sont de plus en plus appauvris par les prix bas imposés par les monopoles de la distribution alimentaires (qui vont jusqu’à exiger également diverses contreparties en nature comme de la mise en rayon gratuite), criblés de dettes détenues par la banque (qui peut se permettre d’imposer tel ou tel investissement), et perdent de ce fait de plus en plus la possession (bien que gardant la propriété) de leurs moyens de production au profit du capital financier. De ce fait, une grande majorité des exploitants s’appauvrit et constitue une grande strate d’éléments semi-prolétariens, et ce depuis bien longtemps[54].

Revenons à la propriété foncière. Ce que nous pouvons observer sur la classe des propriétaires terriens, c’est son surprenant éclatement. Majoritairement composée de petits propriétaires, les paysans louent leur terre en moyenne à 14 propriétaires terriens différents[55], souvent des retraités. Les exploitants doivent donc s’arranger avec chacun d’entre eux s’ils souhaitent faire des modifications sur leurs champs. Cet état de fait est la résultante de diverses lois protectrices du foncier (notamment la loi sur le fermage adoptée en 1946) qui ont longtemps protégé les fermiers, puis à leur recul à partir les années 90, contrées par des législations dérégulatrices établies sous les pressions de l’Union Européenne. Couplé à l‘endettement des fermiers par la banque et aux surproductions qui ont réduit les prix, les fermiers ont été contraints de vendre leurs terres à des petits investisseurs[56]. Progressivement, ces terres sont rachetées par des sociétés de capitaux qui possèdent aujourd’hui 14% de la surface agricole utilisable, chiffre en constante augmentation[57]. Ainsi, de petits propriétaires terriens, le foncier agricole passe progressivement, comme le foncier urbain, dans les mains du capital financier.

Ensuite, pour traiter du foncier urbain, si un certain éclatement existe, la concentration du locatif est également bien visible. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas le fait de posséder un logement, puisque cela n’implique pas de rapport marchand en soi, mais bien le fait de le louer. Ainsi, selon l’Insee, en 2021, La moitié du parc locatif était possédée par 3,5% des ménages en France[58]. Si certains propriétaires peuvent ne plus travailler et se contenter de vivre de rentes foncières, les plus fortunés s’en contentent rarement et investissent dans l’immobilier comme dans n’importe quel secteur productif. Comme dit Marx dans le livre III du Capital[59], il est parfaitement indifférent au capitaliste de savoir si le capital constant ou si le capital variable est ce qui produit la plus-value. Ce qui lui importe, c’est qu’une certaine dépense lui rapporte un certain profit. De même, il ne lui importe pas que cette rémunération monétaire soit un profit sur la production, ou une rente sur un droit de propriété. Ainsi, aux plus hautes strates du capital financier, les capitalistes et les propriétaires terriens ne forment qu’une seule et même classe qui gère son argent avec tactique et froideur, comme nous l’avons dit plus tôt. Notons cependant que cet état de fait est très ancien, puisque Marx le notait déjà dans Les luttes de classes en France : ”d’une manière générale, le lien entre la grande propriété foncière et la haute finance est un fait normal[60].

D) La propriété publique

Dans le 18 brumaire, Marx, sans les appeler tels quels, décrit déjà les fonctionnaires comme un corps indépendant. Mais l’explosion phénoménale de travailleurs dans le secteur d’État depuis 80 ans contraint à constater un fait qui n’est aujourd’hui plus qu’une banale observation : la genèse après-guerre d’un authentique et massif mode de propriété public, saut qualitatif net quand on le compare aux timides tentatives antérieures comme les “ateliers nationaux”[61] dont Marx notait la composition très importante en prolétaires, qui en faisait donc même une avant-garde du combat prolétarien[62].

Ce mode de propriété, bien qu’on en trouve des germes dans diverses initiatives d’État au cours du 19ème et du début du 20ème siècle, ne peut pas être compris sans remonter à sa genèse historique : la période néokeynésienne d’après-guerre.

Du fait de la concurrence en termes de développement humain qu’imposait le bloc socialiste, et puisque la destruction considérable de forces productives permettait à la propriété privée capitaliste de se reconstruire dans son coin et sur le dos des colonies, les Etats bourgeois ont été contraints à faire des concessions au prolétariat et classes et couches alliées. Ainsi, des pans entiers de l’économie ont été mis sous le contrôle direct de l’État, et ce faisant, ils ont été partiellement sortis des logiques de marché et de la course au taux de profit. Cette forme de propriété est un mime de la propriété publique qui prédomine, sinon quantitativement, au moins qualitativement, en régime socialiste, propriété du prolétariat à travers son État. Mais la différence fondamentale réside dans le fait que ce qui est du domaine “public” est toujours la propriété indirecte de la bourgeoisie, bien qu’elle ne puisse plus y faire ce qu’elle veut aussi sauvagement que ce qu’elle ferait dans son pré carré, puisque devant rendre compte à une grande machine législative et administrative qu’elle a constitué sous la contrainte et pour bloquer les intérêts des capitalistes individuels face aux intérêts supérieurs de la classe (on pourrait dire une Nouvelle Politique Economique léniniste à l’envers).

Il ne s’agit pas de dire que la propriété publique n’est qu’un leurre : elle est aussi une véritable victoire de lutte, un conquis du prolétariat, elle est l’antichambre du socialisme autant que l’est le capitalisme d’État. Mais bien grande est l’erreur de ceux qui, comme M Friot, pensent que le socialisme se trouve dans la généralisation de ce mode de propriété sans toucher préalablement à la structure de classe de la société, c’est-à-dire au contrôle de l’État par la bourgeoisie[63]. Seule l’appropriation de l’État par le prolétariat et ses classes et couches alliées peut permettre le renversement du mode de production capitaliste et la transformation de cette propriété publique capitaliste en propriété publique socialiste[64].

Dans ce mode de propriété public, la nature capitaliste de l’exploitation est masquée par l’éviction ou la dissimulation de divers aspects du procès de production dans la propriété privée capitaliste. Par exemple, le statut de la fonction publique (mis en place par Maurice Thorez), partiellement appliqué aux nombreux fonctionnaires contractuels, protège en grande partie ce secteur d’une exploitation pure et simple par l’État, lui offrant une marge de manœuvre dans la contestation sur le lieu de travail. La focalisation affirmée du travail sur la valeur d’usage produite, plutôt que sur la valeur, notamment via l’absence de commercialisation du service, en est un autre élément. Mais la nature capitaliste de la propriété publique en mode de production capitaliste ne résiste pas à l’épreuve du temps et au renversement du rapport de force entre le prolétariat et la bourgeoisie, et avec les privatisations, les nouvelles méthodes de management public, ou la tarification à l’activité, réapparaissent avec plus de clarté les traits de l’exploitation capitaliste qu’on avait mis sous le tapis. On y retrouve donc une division du travail très semblable à celle de la propriété privée capitaliste. Ainsi, les aide-soignants, postiers, cheminots, électriciens-gaziers etc, forment un authentique prolétariat du public, à côté d’employés du public, d’une couche managériale publique, etc.

Tout comme le prolétariat agricole, le potentiel révolutionnaire est remanié par les conditions spécifiques de l’exploitation en milieu public. Le plus grand taux de syndicalisation et la plus grande réactivité aux mouvements sociaux ainsi que la plus grande présence en manifestation peuvent faire conclure à tort que le potentiel révolutionnaire y est supérieur. C’est sans compter sur le fait que cette syndicalisation ne se traduit pas souvent en activité syndicale intensive, et qu’elle se fait souvent sous une méthodologie et une idéologie réformistes, comme pour l’organisation de manifestations qui ne sont qu’un moyen d’influencer “l’opinion publique” ou le cœur du camp adverse, sans perspective de rapport de force. Cependant, comme Lénine nous l’indique, le réformisme n’est pas nécessairement une idéologie petite bourgeoise, le prolétariat ne peut pas atteindre seul la conscience socialiste, ses conditions de vie l’amènent d’abord tout naturellement à la conscience syndicale, celle de lutte de classe, pas nécessairement à celle de révolution communiste[65]. Je laisse donc le débat ouvert sur la comparaison de la maturation de la conscience de classe entre le public et le privé.

Il est à noter que cette organisation de la production publique n’infirme pas l’existence de la couche que Marx appelait “les fonctionnaires” à son époque. Car ce que Marx décrit, ce n’est pas le statut considérablement élargi de “fonctionnaire” qui existe aujourd’hui, mais un corps social spécifique : les agents administratifs d’État, et ceux-ci n’ont pas du tout disparu. Tout employé d’État n’est bien sûr pas un travailleur du mode de propriété public. Le mode de propriété public, comme tous les modes de propriété, est basé sur une production économique, il implique des rapports de production. Or, l‘État contient en son sein tout un tas d‘employés, certains ont un rôle dans la production économique, d‘autres ont un rôle confiné au fonctionnement de l‘appareil d‘Etat et à l‘application de ses politiques. Des trois corps de la fonction publique (FP d’État, FP Territoriale, FP Hospitalière), si certains sont un authentique secteur économique avec une production réelle (milieu scolaire, travaux urbains, santé, transports…), certains ne sont que des agents de l’appareil d’État ne produisant aucune plus-value et n’ont à charge que d’assurer la stabilité du colossal appareil d’État muté en CME (fonctionnaires d’État, élus locaux, agents administratifs etc[66]. Chaque secteur mérite donc son analyse individuelle. Dans les secteurs productifs, on retrouve l’organisation capitaliste standard, avec des prolétaires, des cadres à leur tête, et des employés. Dans les secteurs non productifs, comme la plupart des administrations, les fonctionnaires forment une couche moyenne chargée de missions d’État.

Les divers corps de métier qui peuplent l’appareil d’État ne conviennent pas à cette section et seront traités dans la section F. Diverses couches.

Au sein du milieu hospitalier, la force productive est composée de prolétaires du public (aide-soignants, agents de surface, cantiniers, techniciens…), d’une armée formidable de couche managériale liée à la nécessité d’une forte technicité et de la division du travail rendues nécessaires du fait de la complexité de l’objet traité (le corps humain) qui sont pour la plupart des médecins, mais aussi quelques cadres paramédicaux et autres professions médicales. Il existe aussi divers éléments semi-prolétariens, comme la plupart des infirmières et infirmiers, qui se retrouvent souvent à ordonner un ou deux aides-soignants malgré leur position d’exécutant pour le compte du médecin ou du cadre infirmier, ainsi que des employés non productifs, comme les secrétaires, réceptionnistes, standardistes et autres agents administratifs, pour la plupart fonctionnellement plus proches du prolétariat que de la petite bourgeoisie/classe managériale.

Hors de l’hôpital, dans la plupart des autres secteurs productifs du public, on retrouve cette même organisation comparable au privé entre prolétariat du public, cadres, employés divers, éléments semi-prolétariens, etc. Dans la forme de propriété publique, le capitaliste collectif est représenté par l’État.

La situation des professeurs, trompeuse, est une question à part. Le rôle principal du corps enseignant, sous le règne de l’Etat bourgeois, est de produire des travailleurs adaptés aux besoins du mode de production, c’est à dire, de produire un capital variable, moyen de production central. On serait donc tenté de comparer la situation au secteur de la santé. Dans l’hôpital, les moyens de production que sont les patients sont traités et soignés par les travailleurs du soin, et en partie par les patients eux-mêmes. Cependant, et les études l’attestent de façon accablante, les professeurs ont tendance à reproduire sur les élèves le regard que porte sur eux la bourgeoisie et les cadres qui la représentent, et pratiquent, même inconsciemment un traitement différencié envers les petits prolétaires catalogués comme mauvais élèves et les petits bourgeois catalogués comme bons élèves, à copies égales. Par exemple, en 2011, le “Département de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance” notait que, parmi le dernier décile des notes en CE1, les enfants de mères plus éduquées échappent au redoublement dans 80% des cas, contre 55% pour les enfants de mères sans diplôme[67].

Cette différence dans le regard, un regard de classe, s’explique par la fonction du professeur, notamment de collège ou de lycée, qui n’est pas exactement de produire une marchandise qui est la force de travail. En fait, c’est l’élève lui-même qui doit se produire sa propre force de travail, et c’est le professeur qui, non seulement lui apporte les moyens de la produire, mais est responsable vis-à-vis de l’administration des résultats de ses élèves. Là où le patient hospitalisé (contrairement au patient qui se présente en consultation de ville) ne produit que peu d’efforts pour se soigner, en comparaison de ceux du personnel soignant, puisque placé dans une position de passivité, ici l’élève travaille plusieurs heures par jour pour se constituer sa propre force de travail, sous les ordres du “maître”, qui le suit jusque chez lui, en dehors de ses heures postées, par le biais des devoirs à la maison. Le professeur ayant par ailleurs la possession des conditions de travail de ses élèves, il apparaît évident que le professeur de collège ou de lycée est de façon pratique un cadre comme on en trouve dans le mode de propriété privé capitaliste, bien qu’il puisse être soumis comme toutes les couches moyennes à une dégradation de ses conditions de travail qui peuvent faire de lui un élément semi-prolétarien. Quant aux professeurs d’universités, formateurs de formateurs et premiers représentants de l’autorité intellectuelle de l’ordre établi, ils représentent les plus hautes strates des cadres supérieurs, directement aux commandes de la production nationale de la force de travail intellectuel et de la formation des formateurs.

E) Un point sur le secteur illégal

Certaines interprétations contemporaines de classe ont tendance à regrouper dans le terme “lumpenprolétariat” tous les divers criminels, trafiquants et autres travailleurs illégaux. Certaines analyses, un peu plus fines, réintroduisent les rapports de production dans le secteur illégal en introduisant le concept de “lumpenbourgeoisie”, pour qualifier les “gros poissons” qui exploiteraient ce lumpenproletariat. Non seulement ces deux interprétations ne correspondent pas à la description qu’en fait Marx dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte à travers sa longue et célèbre liste (nous en reparlerons dans la section dédiée au lumpenprolétariat), mais de plus, elles ont un tort majeur : elles relaient le mirage bourgeois qui prétend que, lorsqu’une branche de production est rendue illégale, elle disparaît de la sphère de production et de la sphère de distribution, et sa réapparition dans l’illégalité constitue une anomalie qui n’existe que tant qu’elle n’est pas découverte par l’appareil d’État. La question du lumpenproletariat doit être dissociée de la question du secteur illégal, nous la traiterons dans le sous-chapitre suivant.

La réalité est toute autre. Partout, les secteurs légal et illégal se complètent. Lorsque le capital ne peut plus obtenir un service ou une marchandise de manière légale, il le trouve par le secteur illégal (voir par exemple la fabrication de marchandises par les entreprises les plus officielles du luxe par des sous-traitants mafieux dans des usines illégales cachées en Italie)[68]. Et partout où le secteur illégal existe, il a besoin de trouver des attaches commerciales ou politiques dans le secteur légal, sans lequel il ne pourrait pas survivre. L’Etat lui-même est divisé en un secteur légal, celui des fonctionnaires, députés et autres agents officiels, et un secteur illégal, celui des services secrets qui ne rendent de compte à personne, et surtout pas aux élus, et marchent main dans la main tant avec les industriels et banquiers d’affaires qu’avec les barons de la drogue. L’un des exemples les plus significatifs est probablement celui de Charles Pasqua, mêlé aux intérêts industriels, au Service d’Action Civique et autres mercenaires, et aux eaux troubles de la Françafrique dévoilées lors de l’affaire Elf, gros scandale mais petite vue de lorgnette sur la réalité des opérations État-privé sur sol étranger.

Ainsi, le secteur illégal n’est pas une forme de propriété en lui-même, toutes les formes de propriété du secteur légal peuvent se retrouver dans le secteur illégal. Diverses prestations d’État par exemple peuvent être proposées, comme des services de police (“protection”, “justice”…). On retrouve donc, dans ce secteur illégal, du prolétariat (guetteurs par exemple), de la petite bourgeoisie (dealers détaillants par exemple), et une moyenne bourgeoisie (dealers grossistes) voire une grande bourgeoisie qui organise la production et la distribution à l’échelle mondiale, réinvestit dans des casinos et dans l’immobilier à l’international, etc.

Mais, même s’il n’est qu’un secteur de production différent de ceux qu’on trouve dans l’économie légale, il n’en reste pas moins qu’il n’est pas non plus un simple changement de statut. La forte précarité et le danger permanent que représente le travail dans ce secteur fait que la conscience de classe est beaucoup plus difficile à obtenir de la part des éléments prolétariens qu’on y retrouve, notamment du fait de la rémunération supérieure qui est le paiement du risque pris. Le recrutement dans ce secteur se base bien davantage sur la masse du lumpenproletariat qui n’a déjà plus beaucoup à perdre et peut donc plus facilement s’engager dans cette aventure très périlleuse. Les conditions de vie en vase clos ne permettent pas au prolétaire du secteur illégal de s’identifier aux autres prolétaires du secteur légal.

F) Diverses couches

Le tableau serait incomplet sans parler également d’autres couches essentielles au maintien de la superstructure dans son ensemble :

Attardons-nous sur une des couches les plus importantes de la superstructure : les “détachements spéciaux d’hommes armés[69]

Ce terme de Lénine, repris à L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, désigne la force armée de l’État bourgeois, chargé de faire respecter ses règles. Elle est composée de toutes les forces armées (soldats, police, gendarmerie etc) auxquelles on peut aussi rattacher les divers gardes du corps qui par ailleurs sont souvent d’anciens soldats ou policiers. La fonction de ces individus n’est pas du tout la production d’une quelconque plus-value, mais de s’assurer que toute tentative insurrectionnelle de la part du prolétariat et de ses classes alliées soit reçue avec toute la violence qu’elle mérite (du point de vue de la bourgeoisie), ou de faire régner ses intérêts sur les nations opprimées ou en voie de l’être. Cette couche forme l’ennemi le plus déterminé du prolétariat, mais les diverses maltraitances que la bourgeoisie cupide lui fait subir en temps de disette peuvent amener certains de ses éléments à se rallier à la cause prolétarienne ici et là (plus souvent de la part de soldats que de policiers par ailleurs).

Dans l’appareil d’État, nous l’avons déjà dit, mais la liste doit être ici aussi complète que faire se peut, on trouve la couche des fonctionnaires comme nous l’avons décrite plus haut dans la section sur la forme de propriété publique. Divers agents administratifs, rarement liées aux couches inférieures (agents de mairie), beaucoup plus souvent proches des couches moyennes (agents administratifs de la CPAM, URSSAF etc., directeurs de petits établissement), et même parfois dans les couches supérieures (hauts fonctionnaires, préfets, directeurs d’établissements prestigieux), composent cette grande couche, parfois malmenée par la bourgeoisie, mais souvent hostile au changement et à la perte de sa place.

Quant à la classification des politiciens, professionnels de la gestion d’État, elle est un peu épineuse. La caractérisation organique est ardue, bien que la caractérisation fonctionnelle soit plus facile, nous y reviendrons. On peut supposer qu’elle forme une couche à part, quoique très dépendante de celle des agents administratifs. Elle est stratifiée selon le niveau de responsabilités empruntées, et dont l’affectation, si elle peut garder un semblant démocratique aux strates les plus basses (petits maires, élus locaux), fait étalage de sa réalité népotique à mesure que l’on monte les échelons, car chaque nouvel échelon est un renoncement moral de plus face à la logique de corps et aux exigences de la classe bourgeoise, qui finance les pots et les campagnes. Les politiciens sont une couche très hautement stratifiée, très proche de la couche des fonctionnaires d’État, dont une des principales différences est la nécessité d’entreprendre sa carrière en tous instants plutôt que celle de tenir un poste clef.

Une autre couche (faut-il l’appeler telle quelle ?) n’est pas négligeable, c’est le lumpenproletariat. Cette masse difficile à définir est composée d’éléments très distincts les uns des autres, et Marx et Engels ont eu beaucoup de difficultés à la définir correctement. La tentative la plus aboutie est probablement celle de “produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société[70]. Cette approche n‘est pas tout à fait la même que dans l’énumération que l’on trouve dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte[71], qui a le mérite de donner des exemples concrets mais inclus des éléments que nous ne pouvons à ce niveau que considérer comme étrangers, comme les policiers.

Le concept de lumpenprolétariat tel qu’employé dans cette énumération relève davantage d’une couche de prolétaires qui aurait refusé la conscience de classe, créant un fossé entre des “bons” et des “mauvais” prolétaires. Marx se fait ailleurs plus explicite lorsqu’il explique qu’embaucher le lumpenprolétariat contre les prolétaires revenait à opposer une partie du prolétariat contre lui-même[72]. Cette approche est tout à fait logique dans un ouvrage qui traite de conflictualité politique, de lutte des classes concrète (davantage approprié à la section III sur l’approche fonctionnelle). Cependant, comme nous pouvons le voir, les gardes mobiles dont il parle font bien partie d’un ”détachement spécial d’hommes armés”, qui viennent certes d’un milieu prolétarien et pas d’un milieu bourgeois, mais qui ne constituent plus, dès leur embauche, une partie du prolétariat, ayant rompu avec toute forme de production de valeur et donc toute forme d’exploitation productive de la part de la bourgeoisie.

De fait donc, ce qui semble le plus sérieux, pour envisager concrètement ce qu’est le lumpenprolétariat dans une optique économique, c’est ce phénomène, qui s’observe dans la plupart des modes de production[73], à chaque époque[74], dans toutes les classes[75], de ”déclassement”. Pour des raisons parfois structurelles (délitement du mode de production, destruction de secteurs productifs), ou pour des raisons individuelles (traumatismes, maladies, décisions personnelles), certains individus peuvent se retrouver marginaux, satellisés autour du mode de production, contraints de vivre à sa périphérie. Avec l’effondrement de l’accès au produit des forces productives se produit fréquemment un effondrement ”civilisationnel” individuel, avec une dégradation de la morale, de l’hygiène corporelle, de la discipline, des manières, qui accompagnent la précarité et l’urgence quotidienne, conditions qui contraignent nécessairement à revoir ses priorités. Ainsi, ces éléments marginalisés forment un ensemble extrêmement divers, entre vagabonds, petits voleurs, fraudeurs aux allocations, artistes de rue précarisés, vendeurs de camelote. Leur maintien en vie se base parfois sur une certaine production, parfois sur du parasitisme, parfois sur la charité.

Si Marx et Engels, ainsi que Lénine, étaient très méfiants à l’égard du lumpenprolétariat, Engels, qui étaient le plus violent à son encontre, ne le prenait cependant pas pour une entité figée et éternellement vouée à la réaction. Il observe au contraire que non seulement ses éléments divers ont pu parfois servir la réaction autant que les révoltes paysannes (parfois de façon contre-productive)[76], mais encore que son comportement général eût pu changer au cours de l’Histoire[77]. Si l’idéalisation petite-bourgeoise de l’élément le plus précarisé et repoussant de la société capitaliste se transformant en fer de lance de la révolution socialiste est largement un mythe et si le mot de Marx sur la propension du lumpenprolétariat à se vendre à la réaction pour assurer sa survie à court terme ne peut être ignoré, il n’empêche que les exemples historiques d’organisation du lumpenprolétariat au sein du camp prolétarien sont nombreux, et par conséquent il serait contre-productif de le considérer comme un ennemi à priori. La tâche primordiale quant à l’inclusion d’éléments lumpenprolétariens, c’est l’acceptation sans réserve de la discipline militante la plus rigoureuse, qui revient à sacrifier la conscience lumpenprolétarienne au profit de la conscience prolétarienne[78].

Enfin, une autre couche existe, celle des intellectuels, de l’intelligentsia[79]. Cette couche est chargée de la production intellectuelle dans la société, de la production sur le plan idéologique. Il s’agit d’économistes, de philosophes, de politologues, d’historiens, etc. Très fortement liée aux milieux universitaires, et notamment aux strates supérieures de l’enseignement, mais aussi aux capitaux nationaux et parfois internationaux, l‘intelligentsia est généralement bien financée par l’institution officielle dans laquelle elle est partiellement ou totalement incluse et n’a donc généralement qu’une marge de manœuvre limitée pour s’émanciper de l’idéologie environnante, qu’elle en ait le souhait ou non, à quelques exceptions notables et salutaires.

Très proche de cette couche se trouve celle des journalistes, chargés du relais de l’information et de l’idéologie dominante, et qui, comme les intellectuels, n’ont qu’une marge de manœuvre très limitée. Je ne parle pas des divers reporters ou rédacteurs d’articles, dont la production peut devenir une marchandise, et peuvent donc correspondre à une certaine forme de prolétariat très privilégiée, mais bien des éditorialistes et rédacteurs en chef, véritables censeurs dont le rôle, central dans le contrôle de l’information à l’échelle nationale, est de sélectionner ce qui paraîtra et ne paraîtra pas aux yeux des masses. Cette couche, très grassement rémunérée, est en lien très étroit avec les milieux politiques et économiques, que ce soit dans les lieux de sociabilité comme dans les liens familiaux.

Enfin, une dernière couche notable est celle des ecclésiastiques, chargés de remplir les besoins cultuels de la société, et, sur tous les secteurs où c’est possible, leur contrôle par la bourgeoisie par le soulagement philosophique et la passivité morale. Bien qu’ayant perdu de sa superbe depuis la fin du moyen âge, époque d’apogée de sa domination, cette couche garde une importance non négligeable sur des volumes importants de la population, surtout si l’on y ajoute les religions “atypiques”, comme la nébuleuse du “New Age” et les dérives sectaires qui se répandent par des biais inattendus comme les pratiques nutritionnelles ou sanitaires.

III- Approche fonctionnelle

Cette définition scientifique, organique, un peu obtuse, du concept de classe, nous l’avons dit dans la partie I, est certes satisfaisante sur le plan de l’étude économique et du procès de production, elle est cependant incapable de rendre pleinement compte de la réalité et de la complexité de la société humaine. Car la classe est une entité qui dépasse les individus qui la composent, et garde son existence quand bien même les individus puissent y entrer et y sortir constamment. D’ailleurs, ils n’y sont pas tous parfaitement, certains sont totalement membres d’une seule classe, mais de nombreux individus sont un pied dans l’une, un pied dans l’autre. Les classes sont rarement séparées par des limites bien nettes, leurs frontières sont progressives, mais l’absence de rupture qualitative aiguë ne nie pas du tout la différence qualitative réelle et tenace. Il nous faut par conséquent nous reposer, de façon complémentaire, sur une autre approche, que nous appellerons “fonctionnelle”.

A) Division du travail au sein de la classe

Une des estocades les plus lourdes à la définition que nous avons esquissée dans la section II est apportée par Marx et Engels eux-mêmes : le concept de division du travail au sein de la classe.

La première manifestation historique de la division du travail, d’après Marx et Engels, est la division entre le travail intellectuel et le travail matériel, qui ne fait que s’aggraver avec le développement des forces productives[80]:

Ainsi se développe la division du travail, qui n’était primitivement pas autre chose que la division du travail dans l’acte sexuel, puis devint la division du travail qui se fait d’elle-même ou « par nature » en vertu des dispositions naturelles (vigueur corporelle par exemple), des besoins, des hasards, etc. La division du travail ne devient effectivement division du travail qu’à partir du moment où s’opère une division du travail matériel et intellectuel. A partir de ce moment, la conscience peut vraiment s’imaginer qu’elle est autre chose que la conscience de la pratique existante.[81]

Et de développer plus loin ce passage très connu bien qu’un peu maladroit :

Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de Ia production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante.[82]

Ce passage va plus loin que simplement dire que la classe dominante trouve le moyen de faire diffuser ses idées et ses conceptions dans toute la société. La classe dominante est également propriétaire des moyens de la production intellectuelle, ce qui suggère que la bourgeoisie ne se contente pas de dicter ses idées à ses propagandistes, mais qu’elle les produit elle-même, autrement dit, que ses intellectuels sont bourgeois. Cette conception est encore appuyée par un concept majeur de l’Idéologie Allemande : la division du travail au sein de la classe :

Nous retrouvons ici la division du travail que nous avons rencontrée précédemment comme l’une des puissances capitales de l’histoire. Elle se manifeste aussi dans la classe dominante sous forme de division entre le travail intellectuel et le travail matériel, si bien que nous aurons deux catégories d’individus à l’intérieur de cette même classe. Les uns seront les penseurs de cette classe (les idéologues actifs, qui réfléchissent et tirent leur substance principale de l’élaboration de l’illusion que cette classe se fait sur elle-même) tandis que les autres auront une attitude plus passive et plus réceptive en face de ces pensées et de ces illusions, parce qu’ils sont, dans la réalité, les membres actifs de cette classe et qu’ils ont moins de temps pour se faire des illusions et des idées sur leurs propres personnes. A l’intérieur de cette classe, cette scission peut même aboutir à une certaine opposition et à une certaine hostilité des deux parties en présence. Mais, dès qu’il survient un conflit pratique où la classe tout entière est menacée, celte opposition tombe d’elle-même, tandis que I’on voit s’envoler l’illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées de la classe dominante et qu’elles auraient un pouvoir distinct du pouvoir de cette classe.[83]

Si les classes constituent des ensembles cohérents d’individus reliés par le fait qu’ils possèdent collectivement les moyens de production mais pas forcément (voire pas du tout) individuellement, alors nous devons repenser le concept de classe dans une approche qui inclue cette division du travail au-delà donc de la stricte place dans l’appareil productif.

La classe ne se définit pas nécessairement par la propriété individuelle, mais également par l’horizon des conditions socialement possibles et socialement déterminées qui sont accessibles à l’individu. Cette approche est soutenue par l’observation de la mobilité souvent plus facile entre différentes classes et couches à strates égales qu’entre strates dans une même classe ou couche (vue dans une approche organique). La classe se définirait moins alors par le fait que l’on est ingénieur ou petit patron, mais par le fait qu’on aurait pu être ingénieur ou petit patron, ou bien élu local, ou encore racheter une ferme, mais qu’on n’aurait pas matériellement pu être préfet ou directeur de banque, ni qu’on aurait pu socialement devenir caissier ou agent de nettoyage (sans subir une grande disgrâce familiale voire une excommunication en bonne et due forme).

Le mode de production étant centré autour du procès de production (bien qu’il ne s’y résume pas), toutes les couches gravitent nécessairement autour de classes qui sont leur alliées spontanées (sous couvert d’équilibres dynamiques), et c’est donc autour de ces centres de gravité que nous devons structurer notre analyse.

Cette approche est d’autant plus naturelle que la division du travail subit aux strates les plus extrêmes (grande bourgeoisie et prolétariat) une forme de régression, en bas par la promotion de la “polyvalence” (où les prolétaires et employés feront, la même journée, des activités relevant du travail productif, et des activités relevant du travail non productif), et en haut par la fusion des capitaux (un très grand bourgeois se retrouve fréquemment en même temps actionnaire à 3% de telle multinationale industrielle, banquier de profession, et propriétaire de 8 logements en région Parisienne).

Nous pouvons donc commencer à essayer de relier les points entre les différents organes de classes et de couches que nous venons d’étudier dans l’approche précédente.

B) Le prolétariat

Au sein de l’approche fonctionnelle, les diverses formes du prolétariat que nous avons individualisées dans la section II (privé, public, et agricole), forment bien évidemment une division du travail au sein du prolétariat à travers diverses formes de propriété (qui n’engendrent pas exactement les mêmes consciences, ni les mêmes traditions). Mais autour de ce prolétariat gravitent d’autres couches qui dépendent de lui.

Nous l’avons dit, nombre d’employés, de salariés non productifs, sont fonctionnellement dépendants du prolétariat. Caissiers, transpalettes, agents de nettoyage, sécu, forment dans les hypermarchés un ensemble cohérent, bien que traversé de rivalités que la bourgeoisie entretient. Il est évident que cet état de fait résulte d’une authentique division du travail productif et du travail non productif au sein de travailleurs objectivement solidaires et travaillant pour la même entité, pour la même classe, pour la même bourgeoisie à travers les mêmes cadres, et ainsi nous pouvons supposer qu’il pourrait exister une division du travail au sein d’un prolétariat plus large, certains éléments s’occupant de travaux productifs, d’autres de travaux non productifs.

C’est ici que nous voyons clairement les limites de la dénomination d’une “couche d’employés”. Il en faudrait en fait au moins deux, car si certains employés sont fonctionnellement dépendants du prolétariat, d’autres sont fonctionnellement dépendants des intérêts des classes et couches moyennes, de la petite bourgeoisie en premier lieu. Par conséquent, la notion de “couche d’employés”, déjà sujette à discussion dans la section II sur l’approche organique, finit par poser ici plus de problèmes que de solutions et perd toute pertinence.

De même, la question du chômage n’est pas qu’une question annexe, que Marx aurait traité comme une anecdote vers la fin d’un grand ouvrage déjà bien touffu (je parle du Livre 1 du Capital). La question de “l’armée de réserve industrielle”[84], issue de ”la loi du décroissement progressif de la grandeur proportionnelle du capital variable[85], loi existentielle du capital s‘il en est, est en fait centrale dans la cohésion du mode de production économique. Car, d’après Marx, c’est tout le système capitaliste qui repose sur l’existence de ce stock, “qui appartient au capital d’une manière aussi absolue que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais[86]. Le droit au travail, c’est à dire la fin du chômage, représente le renversement inexorable du rapport de force entre prolétaires et bourgeois et l’avènement imminent du socialisme[87].

Ainsi, dans le cadre de sa division du travail au sein de la classe, les tâches qui sont donnés au prolétariat dans le mode de production capitaliste par la bourgeoisie peuvent se compter au nombre de 3 : assurer le travail productif, remplir les tâches non productives nécessaires, et remplir la honteuse tache de l’ultime improductivité nécessaire, celle de faire pression sur ses camarades par sa souffrance et son errance, malgré soi, celle du chômage de longue durée. Telles sont les trois tâches majeures qui composent une division du travail global qu’effectue le prolétariat, vu sous cet angle, dans le mode de production capitaliste, sous les ordres de la bourgeoisie.

Bien que nous ayons étendu la définition du prolétariat à des travailleurs non productifs, et même à des gens qui ne travaillent pas, mais ce serait une grave erreur d’aller trop loin et d’ignorer tout ce que nous avons établi sur les formes de propriétés et les couches de la population dans la partie II, en prétendant que tout ce qui est mal payé fait partie du prolétariat d’une manière ou d’une autre. Car, dans la vitalité de la classe, nombreux sont les fils d’ouvriers qui décident d’aller porter l’uniforme, de l’agent de police ou du soldat, plutôt que d’aller travailler à l’usine, ou porter des palettes. On serait donc tenté d’y voir un quatrième rôle du prolétariat dans sa division du travail, celui de réprimer le reste de la classe, non pas passivement comme les chômeurs, mais activement, armes à la main.

Mais cette vision est une impasse. Car, si les divers rôles dans la division des tâches produisent une conscience différente, celles-ci sont généralement convergentes, ou en tous cas, on peut les rendre facilement convergentes par un effort de propagande efficace. Le policier, de façon générale, est totalement opposé à ces efforts, totalement soumis à l’ordre bourgeois (bien qu’il puisse en critiquer farouchement certains aspects, généralement les aspects progressistes), dans lequel il trouve des avantages importants, comme celui d’un très beau salaire (2000 euros en début de carrière) pour le niveau de formation requis (inexistant)[88], d’une fonction respectée, intimidante, avec l’honneur de la respectabilité bourgeoise, et le sentiment de servir le bien, ”la nation”, etc. Il faut aussi noter l’organisation corporatiste de l’institution policière française (ce qui entraîne le refus des critiques ou des dénonciations contre celles-ci), sa vision de sa place dans la société (une forteresse assiégée) et sa relative autonomie par rapport au contrôle public. Tout cela amène à couper le prolétaire de son milieu d’origine par son incorporation à l’institution. Ainsi, le fait qu’un prolétaire puisse décider de travailler dans un entrepôt, ou de porter l’uniforme, ne signifie pas que ces deux fonctions sont incluses dans la même classe : car il s’agit bien de deux classes différentes, le prolétaire ayant par conséquent choisi de trahir sa classe et de la quitter pour en intégrer une autre : la couche des détachements spéciaux d’hommes armés.

Enfin, il faut traiter la question du travail intellectuel dans la division du travail au sein du prolétariat. Il est vain de la chercher en régime capitaliste : elle n’a aucune place. En fait, elle est parfaitement indésirable. Sa genèse, inévitable, doit être combattue par l’ordre bourgeois, sans cesse, en discréditant ceux qui l’effectuent, en les calomniant, en les invisibilisant, en les séparant autant que possible de la classe, ou en substituant leurs idées aux idées de ceux qui effectuent le travail intellectuel des autres classes : bourgeois et petits bourgeois (c’est ainsi qu’il faut comprendre les efforts du “ABC”, “Anything But Class”, dont la promotion de la “French Theory”, de la “Nouvelle Gauche”, du Post-Modernisme » etc. ne sont que les symptômes). Ceux qui effectuent le travail intellectuel du prolétariat, ce sont d’abord les penseurs révolutionnaires, marxistes, qui doivent se réunir et constituer un parti organisé, c’est la seule condition à l’existence d’une entité définie dans la société capitaliste qui puisse être appelée “productrice du travail intellectuel dans la division du travail du prolétariat”. C’est cela que Georges Politzer disait lorsqu’il affirmait que le marxisme était “la conscience même du prolétariat[89].

C) La petite bourgeoisie

Nous l’avons vu dans la partie II sur l’approche organique, il existe en régime capitaliste toute une ribambelle de formes de propriété individuelles variées, ainsi que “d’officiers supérieurs et inférieurs” du capital, vitaux pour le maintien de la production et sa planification. Historiquement, les partis communistes ont généralement regroupé ces diverses couches et classes autour de celle qui représente le mieux leur position dans la société : la petite bourgeoisie.

Cette approche est pertinente et peut être employée, mais jamais aveuglément. Elle est d’abord pertinente parce qu’elle représente une réalité politique : ces couches et classes ont en commun avec la petite bourgeoisie d’être dans une position ambiguë vis-à-vis de la conflictualité économique et de l’intérêt de classe. Leurs conditions ne leurs permettent pas immédiatement de voir ce qui les rapproche du prolétariat, dont l’exploitation peut leur être tout à fait indifférente, voire leur être profitable, mais peut également leur causer du tort. Généralement, l’angle d’approche est celui de la morale, on tente de convaincre ces classes par l’appel à la justice, à la solidarité avec les démunis. Si cette approche peut fonctionner pour certaines couches (artistes, enseignants par exemple), elle n’aura aucun effet sur l’artisan qui répondra sèchement “la vie est dure pour tout le monde”, que cela soit vrai ou non.

Elle est pertinente parce-que, comme la petite bourgeoisie, ces couches et classes n’ont pas un rapport d’exploitation direct au sens capitalistique du terme, elles ne sont pas prises dans le procès de production aliénant qu’impose l’organisation scientifique du travail en régime bourgeois. L’artisan, le commerçant, le fermier capitaliste subissent un grand préjudice économique de la part de la grande bourgeoisie, préjudice qui peut les amener à des niveaux de pauvreté et de dépendance comparables à ceux des strates inférieures du prolétariat (agents de nettoyage ou livreurs uber par exemple). Mais la forme de l’oppression ne permet que rarement la genèse d’une conscience communiste spontanée, celle-ci nécessite un lent travail d’éducation. La fausse conscience y est la règle. De plus, la forme de la lutte, du fait de la conscience individuelle que les conditions matérielles d’existence provoquent, tendent vers les actes individuels et la négligence de l’action collective organisée que la conscience prolétarienne exige. La conscience petite bourgeoise est volatile, elle papillonne, ne se fixe pas à un but précis, et certainement pas celui exigé par l’organisation collective. Elle est impulsive, et par conséquent, elle est fragile. Ces éléments argumentent en faveur de la pertinence de grouper tous ces éléments sous ce même qualificatif de classe, c’est en tous cas comme ça que Marx justifiait son approche[90].

Mais le qualificatif de “petit bourgeois” ne doit jamais servir à gommer toutes les différences qui composent cette classe produite par l’agglomération approximative d’éléments discontinus. Les artistes, les cadres supérieurs, les petits intellectuels, les fermiers capitalistes, les artisans, les boutiquiers, ont tous une expérience particulière du réel social, et la forme de leur conscience peut varier. Du fait de l’individualisme qui règne dans la propriété capitaliste peu développée et dans la propriété individuelle, il est très difficile de trouver un ensemble politiquement cohérent qu’on peut appeler “petit bourgeois”, tant sur le plan idéologique que sur le plan de la lutte. Bien souvent, ces portions de la petite bourgeoise entrent en conflits les unes avec les autres, les fermiers capitalistes critiquent les artistes que ces derniers trouvent arriérés, les artisans critiquent la faible condition physique et la minutie des enseignants que les seconds trouvent trop grossiers, le petit patron s’enorgueillit de son entreprenariat et trouve le cadre supérieur trop confortable dans son poste bien payé, tandis que l’autre le trouve cupide et peu sérieux dans la discipline qu’il doit exercer sur son lieu de travail. Certaines portions de ladite petite bourgeoisie sont facilement accessibles à l’alliance de classe avec le prolétariat, d’autres se complaisent longtemps dans la réaction la plus farouche avant de se résoudre à l’alliance[91].

Toutes ces divergences ne permettent pas de construire réellement une seule grande classe “petite bourgeoise”, mais l’étude isolée de chacune de ces composantes serait une précaution fastidieuse et futile pour l’analyse des dynamiques de classe en cours. Les partis communistes historiques ont généralement pris le soin de séparer nettement les paysans (au sens petit bourgeois du terme) du reste de la petite bourgeoisie que l’on trouve dans les villes, où l’on trouve généralement les artisans, boutiquiers et petits patrons industriels précités, et auxquels on adjoint souvent le corps professoral et étudiant. Cette précaution ne venait pas d’eux-mêmes, mais remontait déjà de Marx[92]. L’intelligentsia est souvent traitée à part. Ces séparations permettent l’adaptation des moyens au terrain réel de la lutte (urbain et rural) et l’adoption de stratégies politiques visant collectivement les éléments dits petits-bourgeois d’un côté et de l’autre de la civilisation capitaliste.

La question se pose d’un traitement à part de la classe managériale. Les partis communistes historiques n’eurent pas l’occasion de traiter de la question d’une portion devenue si importante de la population, bien qu’on en trouve des traces de théorisation sous la notion de “nouvelles couches moyennes” par le PCF d’après-guerre. A mon sens, éviter une séparation théorique de la petite bourgeoisie avec la classe managériale ne serait pas un tort impardonnable pour l’élaboration d’une stratégie de classe, mais établir cette séparation permettrait cependant d’adapter cette stratégie à une portion de la population qui non seulement constitue une masse désormais importante de la force de travail en régime capitaliste, et qui de plus est porteuse d’une conscience dont les spécificités impliquent leurs propres enjeux.

Le cadre, le médecin, l’ingénieur, le manager, sont habitués à planifier, à ordonner, à guider le travail d’équipes d’hommes dont la parole n’est que rarement prise en compte. Ces compétences d’encadrement sont précieuses à l’organisation, mais cette habitude du travail est souvent répétée spontanément par l’élément managérial qui entre dans le parti communiste. Celui-ci, habitué à ordonner, prend facilement des responsabilités, là où ses pairs prolétaires sont hésitants, car inexpérimentés. Mais le cadre ne reproduit pas la discipline du travail, il reproduit également la forme de l’exploitation bourgeoise. Il tend à remplacer, au sein de l’organisation, la conscience prolétarienne par sa propre conscience, il veut non seulement diriger l’organisation du travail, mais également son orientation idéologique. Ce faisant, il tend à corrompre la conscience prolétarienne et à la supplanter par la conscience petite bourgeoise, plus encline au révisionnisme. Habitué par son travail, le cadre aggrave son comportement par le grand travers de la propriété privée : la haine de l’autocritique. La propriété ne se discute pas.

Nombreuses sont les organisations qui ont été vaincues par le fait de n’avoir pas identifié correctement le péril de la classe managériale, en premier lieu le PCF, malgré les exhortations salutaires de certains à prendre conscience du problème des “nouvelles couches moyennes”, qui furent les piliers du révisionnisme. Sitôt que la classe managériale entre dans l’organisation, celle-ci doit être mise au pas : ses méthodes sont bénéfiques et l’organisation doit en profiter. Mais aucune entorse à la discipline collective ne sera tolérée. Personne ne prend le contrôle de l’organisation, ou d’une cellule, le parti est la propriété de tous ses membres, chacun doit répondre à la critique, faire son autocritique, former ses camarades notamment prolétaires, et laisser les plus compétents prendre les places qui leurs sont dues, car “l’émancipation des prolétaires sera l’œuvre des prolétaires eux-mêmes”.

D) La bourgeoisie

Au-delà de la définition organique que nous avons étudiée en partie II, celle de propriété privée de moyens de production organisés autour d’un rapport de production de type capitaliste, nous avons bien vu et compris que la bourgeoisie se définissait comme collectivement détentrice des moyens de production, et non pas nécessairement individuellement. Cette approche nous contraint à fusionner tout une partie des classes dominantes économiquement, ainsi que des éléments dominants de couches sociales non productives.

Les classes qui peuvent être incluses dans la bourgeoisie, pour Marx (donc à son époque), sont au nombre de 3 : la bourgeoisie (au sens industriel/marchand), la grande propriété foncière, et “l’aristocratie financière”.

Nous avons vu plus haut que, à de multiples reprises, Marx et Engels séparent nettement la grande propriété foncière de la bourgeoisie, pour des raisons qui tiennent non seulement de l’histoire, mais du mode de rémunération de ces deux groupes sociaux[93]. Si je m’amuse à rajouter l’aristocratie financière, séparée de la bourgeoisie, c’est uniquement pour faire écho à quelques passages où Marx distingue les deux[94], uniquement pour montrer que tout ce qui est écrit par Marx n’est pas toujours à prendre au pied de la lettre, certains usages contradictoires sont parfois utilisés à des fins rhétoriques, et probablement parfois utilisés maladroitement.

L’aristocratie financière, pour Marx, n’a rien à voir avec l’usage contemporain qu’on pourrait lui prêter, d’actionnaires rentiers. Il s’agit d’une section de la bourgeoisie, plus précisément d’une section de la bourgeoisie commerciale[95], qui s’occupe spécifiquement de l’intérêt et de l’usure, c’est à dire en gros de la banque et des prêteurs d’État[96]. Aujourd’hui, nous appelons ce segment le capital bancaire, et c’est associé au capital industriel qu’il forme le capital dit financier.

La fusion du capital et de la propriété foncière, nous l’avons dit plus haut, est déjà aujourd’hui tout à fait complète pour les strates les plus hautes de la bourgeoisie. Mais Marx le pensait déjà à son époque, quand bien même ce processus n’était pas encore complètement abouti, pour des raisons tout à fait différentes :

“Nous parlons de deux intérêts de la bourgeoisie, car la grande propriété foncière, malgré sa coquetterie féodale et son orgueil de race, s’était complètement embourgeoisée, par suite du développement de la société moderne. C’est ainsi qu’en Angleterre les tories se sont longtemps imaginé qu’ils étaient enthousiastes de la royauté, de l’Église et des beautés de la vieille Constitution anglaise jusqu’au jour où le danger leur arracha l’aveu qu’ils n’étaient enthousiastes que de la rente foncière.[97]

Voilà qui n’arrange en rien notre affaire. Nous sommes déjà à presque 20 000 mots de notre étude et Marx nous lâche que la culture peut constituer une classe. Faut-il tout réécrire ?

Bien sûr que non, la culture n’est qu’une retombée des accointances économiques et politiques, elle constitue un langage par lequel les classes se parlent et se reconnaissent entre elles, mais aucunement elles ne sont la cause de la classe. Ce que Marx nous dit ici, c’est que la grande propriété foncière avait à tel point partagé avec la bourgeoisie tant le pouvoir économique que le pouvoir politique, qu’elle avait à tel point accepté le nouveau mode de production que les bourgeois lui avaient amené, qu’elles ne formaient entre elles plus que des factions, des secteurs économiques spécifiques d’une même classe dirigeante, dont les éléments se marient et enfantent, dînent, jouent aux cartes, et gouvernent[98].

Nous avons résolu la partie la plus facile de cette section, celle d’unir sous la bannière de “bourgeoisie” les éléments productifs, les secteurs économiques qui la composent. La portion suivante est plus difficile, et constitue à lui unir certaines “couches”, c’est-à-dire certains secteurs non productifs de la société, ou en tous cas ses strates supérieures.

Le plus évident tout d’abord, c’est d’y ajouter une portion non négligeable des politiciens de haut rang, ainsi que du personnel administratif de haut rang (ce que Mao appelait la “bourgeoisie bureaucratique”[99]). Marx parlera de la bourgeoisie à l’intérieur du parlement par opposition à la bourgeoisie du dehors[100], il est bien évident que cette portion-là de la bourgeoisie est chargée, dans la division du travail au sein de la classe, de légiférer et de réguler la société pour satisfaire les besoins collectifs de la classe dominante.

Mais pour fédérer l’ensemble des sections productives et non productives, nous devons nous en référer à un concept très connu, qui fait directement écho aux secteurs de la société par lesquels s’étendent les tentacules de la domination bourgeoise : le Complexe Militaro-Industriel et Académique.

Car pour contrôler le mode de production, il ne suffit pas d’être simplement aux commandes de l’économie et du gouvernement. L’hégémonie, c’est le consentement matelassé de coercition. Ainsi, la bourgeoisie doit assurer la répression, et le consentement. Le premier est du rôle de l’armée et de la police, le deuxième est des prérogatives de l’intelligentsia.

La police et l’armée sont nécessairement des corps ordonnés par des bourgeois, car si tel n’était pas le cas, il nous faudrait identifier cette classe dirigeante qui peut menacer la bourgeoisie d’un coup d‘État. Pour ce qui est de la police, ses commandants, les préfets de police, directeur général de la police nationale, ministres de l’intérieur, sont des hauts fonctionnaires, ou des politiciens, et nous venons tout juste de les inclure à la bourgeoisie par le biais du concept de “bourgeoisie bureaucratique”. Il n’y a donc pas vraiment de nouveaux éléments à ajouter à notre liste bourgeoise. Pour l’armée en revanche, nous pouvons trouver quelques éléments que nous pouvons inclure dans la bourgeoisie, c’est-à-dire, les officiers supérieurs, comme les généraux.

Quant au qualificatif “académique” (trop souvent ignoré de l’équation, et pourtant l’académie n’est pas moins liée au pouvoir et à l’industrie de l’armement que ne le sont les banques), il traite directement de ceux qui produisent le travail intellectuel de la classe dominante, légitiment son règne, pendant qu’elle s’occupe à le perpétuer matériellement[101]. Cette intelligentsia bourgeoise est donc composée essentiellement de chercheurs prestigieux, de grands professeurs, de philosophes et d’historiens célèbres, mais également des ecclésiastiques au plus haut niveau, et enfin, et non des moindres, les éditorialistes en chef des médias dominants, qu’ils soient privés ou d’État[102].

E) Diverses couches

Tout au long de cette approche fonctionnelle, nous avons retravaillé ce que nous avons pu segmenter dans notre approche organique autour de trois grands axes, trois grandes classes, le prolétariat, la petite bourgeoisie (et la paysannerie), et la bourgeoisie. Cependant, il reste des couches sociales qui ne peuvent pas être incluses dans ces trois catégories.

  • Le lumpenprolétariat, bien entendu, constitue un corps à part, non seulement vis-à-vis de l’appareil productif, mais de la société civile
  • Les “détachements spéciaux d’hommes armés”, la police et l’armée dans ses larges volumes sous commandement bourgeois, qui eux aussi obéissent à leur logique propre, jouissent d’une position à la fois intermédiaire, mais non semblable à celle de la petite bourgeoisie, et d’une position marginale, mais sans être celle du lumpenprolétariat.
  • La petite intelligentsia, c’est-à-dire l’armée des chercheurs, écrivains, professeurs d’université, journalistes, auquel on adjoindra plus ou moins les étudiants et les artistes. Leur position est à rapprocher nettement de la petite bourgeoisie, mais il est douteux qu’ils produisent le travail intellectuel de la petite bourgeoisie. Ils ne semblent pas prêter une allégeance particulière à cette classe, ils sont en général occupés à reproduire et développer les idées dominantes (ou pas) pour le compte et dans le cadre de leurs employeurs et mécènes, bourgeois. On n’y mettra que les professeurs d’université, et non les professeurs de collège et de lycée, car s’ils ont tous des fonctions d’encadrement comme des fonctions de production intellectuelle, la production intellectuelle prend beaucoup plus de place dans la journée du professeur d’université, qui ne donne que quelques cours par semaine, voire qu’un cours toutes les quelques semaines, tandis que le professeur de collège ou lycée est pratiquement cantonné aux fonctions d’encadrement, qu’il ne fait pratiquement qu’alterner entre donner des cours, corriger des copies, et rencontrer des parents.
  • Les fonctionnaires, qu’il convient mieux d’appeler “bureaucratie” (pour éviter toute confusion avec les cadres et prolétaires que l’on trouve dans le secteur public), armée d’agents administratifs qui sont la machine exécutive des décisions d’État, ordonnée et choyée par lui, parfois malmenée, elle constitue l’édifice de son règne jusqu’aux plus petits hameaux de France.

IV- Quelques notions trompeuses

Maintenant que nous avons établi une classification à partir des écrits classiques, nous pouvons faire un point sur certaines notions qui ne semblent pas suffisamment correspondre aux délimitations que nous avons établi.

A) Les travailleurs

La notion de travailleur n’est pas une notion dénuée de sens, bien entendu. C’est d’ailleurs une notion qui peut être employée à des fins de propagande, à des fins politiques, notamment pour insister sur la proximité qui existe entre diverses classes. Mais la notion de “classe des travailleurs”, comme nous l’avons pressentie dès la partie I sur les bases théoriques, ne correspond à aucune réalité concrète, sous aucun des emplois récurrents de la notion de classe chez Marx et Engels. Il n’y a aucune définition du travail qui permette d’englober la totalité du prolétariat sans inclure une partie de la bourgeoisie, et mêler tous les travailleurs productifs dans une seule classe est une opération occultante qui jette par dessous la table tout concept de forme de propriété, voire toute forme de matérialisme historique.

Afin de rendre le concept plus inclusif des chômeurs, certains tordent la définition du mot pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas spontanément, c’est-à-dire que le concept de “travailleur” ne désigne pas celui qui travaille, mais celui qui peut travailler, qui n’a que sa force de travail. Cette transformation ne permet pas de rendre la notion plus appropriée pour définir une classe, car si elle inclue bien les chômeurs de longue durée, elle inclue aussi les policiers, soldats, le lumpenproletariat, des portions de la bureaucratie, certains cadres, et jette hors de ses rangs des travailleurs productifs petits bourgeois, comme les artisans, ou les paysans.

Confondre également le prolétariat avec le salariat pose exactement le même problème. Exclusion des chômeurs, des prolétaires ubérisés, intégration des cadres, des bureaucrates, voire des hauts fonctionnaires, et des policiers et soldats, au mépris de la forme de la propriété, maillon de base du matérialisme historique.

Afin de justifier l’extension de la notion de prolétariat aux travailleurs dans leur ensemble, certains avancent un argument singulier : les nuances de traduction. En langue Allemande, les termes employés par Marx sont beaucoup moins restrictifs que la notion française “d’ouvriers”, et permettraient un emploi plus large. Ne parlant pas un mot d’allemand, je suis incapable d’attester ou de contester la véracité de cette affirmation, par nature très difficile à vérifier et imposant donc le respect de façon rhétorique. Que le mot allemand soit moins restrictif ou non, je ne crois pas que le concept de travail productif, de forme de propriété, de possession, et toutes les autres classes et couches citées par Marx, soient des concepts mal traduits que Marx n’a jamais imaginés, lui qui aurait voulu substituer aux définitions précises du corpus Marxiste des traductions françaises malicieuses une définition populiste, occultante, du 99% vs 1%.

Encore une fois, les mots ont des sens précis et peuvent être employés dans les circonstances appropriées. Salariat, travailleur, peuple, sont des mots valides et leur usage est permis et souhaitable. La société est bel et bien clivée entre le camp du “capital” contre le camp du “travail”, et il n’y a pas de troisième voie, malgré qu’ils soient nombreux ceux qui la cherchent. Mais une classification scientifique, basée sur des axiomes clairs, ancrée dans le matérialisme historique, ne peut pas sérieusement employer le terme de “classe des travailleurs” pour décrire la réalité politique et économique aujourd’hui.

B) Les nouvelles couches moyennes

Alors que le PCF voyait ses rangs et ses postes stratégiques peuplés par les cadres et petits bourgeois, que le menchevisme organisationnel devenait un révisionnisme politique, divers auteurs ont tiré salutairement la sonnette d’alarme, et parmi eux Michel Clouscard, avec sa célèbre Lettre ouverte aux communistes. Dans ce texte, parmi d’autres choses, il suppliera le PCF de “s’actualiser”, de comprendre la genèse des nouvelles couches moyennes, leur nouveau rôle dans le capitalisme, ce qu’elles allaient modifier dans l’équilibre de la lutte des classes, et comment les inclure dans le projet révolutionnaire, pour contrer la voie néo-fasciste qu’elles empruntaient.

Il faut d’abord noter que ce concept ne vient pas de Michel Clouscard, ni de Maurice Thorez avant lui, mais de Gustav von Schmoller, économiste libéral hétérodoxe Bismarckien, mort en 1917. Sa théorie des nouvelles couches moyennes viendrait d’une observation de l’inexactitude de la théorie marxiste qui prêcherait que les classes moyennes seraient sans cesse en désagrégation et se diluerait progressivement dans le prolétariat, ainsi que le fait que ces classes seraient définies par la propriété au sens personnel. Faisons un petit détour, et reconnaissons que si Marx et Engels ont pu décrire ce phénomène de désagrégation des classes moyennes comme une loi tendancielle du capitalisme, ils n’ont jamais dit qu’elle constituait une réalité éternelle et inévitable, et que le prolétariat allait nécessairement constituer la quasi-totalité de la société pour peu qu’on laisse le capitalisme tourner encore un siècle ou deux. Tout comme la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, cette loi n’est que tendancielle, il n’y a pas de dialectique sans contradiction, et le taux de profit peut tout à fait remonter en période capitaliste “normale”, Marx en donne divers exemples dans le volume III du Capital[103]. De même, pour le fait que la classe est le résultat de la propriété individuelle, elle constitue elle aussi un cliché malheureux, nous l’avons vu tout au long de cette étude. La classe se définit par une forme de propriété, détenue collectivement, et non pas individuellement, et ne s’y résume pas.

M von Schmoller, fort de ces observations (les mêmes que Clouscard[104]), qui ne constituent pas seulement une lecture paresseuse de sa part, mais qui provient aussi de discours paresseux trop souvent répandus dans et par nos propres rangs, théorisera donc la notion de “nouvelles classes moyennes” en 1917 (“neueMittelstand”), issue de la révolution industrielle allemande, et composée de salariés qualifiés, ainsi que d’une bureaucratie développée[105].

Qu’est-ce qui compose donc ces nouvelles couches moyennes, dont Michel Clouscard observe l’essor au sortir de la seconde guerre mondiale ? Des ingénieurs, techniciens et autres ouvriers qualifiés, des professions libérales, des fonctionnaires, des employés du privé, et des vendeurs de services.[106]

Après notre voyage au sein de la classification traditionnelle marxiste, malheureusement, il semble que notre train a pris beaucoup de voyageurs, et voilà des voyageurs qui montrent des billets qui correspondent à des places déjà occupées. Tout le monde est gêné, celui qui est assis ne veut pas se lever, et celui qui est debout ne veut pas partir. Les techniciens et ouvriers qualifiés, nous les avons appelés aristocratie ouvrière, ou strate supérieure du prolétariat, voire “demi-bourgeois” (Lénine). Les fonctionnaires, nous les avons appelés soit bureaucratie, pour les agents administratifs, soit cadres et prolétaires du public, pour ce qui est des travailleurs productifs et encadrants. Les professions libérales, des propriétaires individuels, que nous avons inclus dans la petite bourgeoisie. Les ingénieurs, des cadres. Quant à la question des employés du privé et des vendeurs de service (pas de ménage, bien sûr, mais d’expertise), voilà un point épineux que nous n’avons pas traité. Le niveau de technicité de la force de travail, conditionnant sa rareté, produit nécessairement un traitement de faveur, et ces forces de travail spécifiques sont une nécessité vitale du mode de production capitaliste (et pour le maintien des rapports de force qui sous-tendent l’impérialisme), il est loin d’être venu le jour où il pourra se passer d’elles. Pour moi, ces éléments sont à rapprocher d’une intelligentsia techno-scientifique, dont la production est une préoccupation centrale de la bourgeoisie, qui la choie comme la prunelle de ses yeux. Mais le débat reste largement ouvert et constitue un angle mort de cette étude.

Par conséquent, le terme de nouvelles couches moyennes est un peu décevant. Il prêche (ou plutôt prêchait), sous couvert d’actualisation, le regroupement dans un seul corps flou et composite de classes et de couches, toutes appelées couches, qui n’ont pas beaucoup de rapports entre elles. Sous le nouveau, on retrouve le vieux, et en voulant être éclairant, le concept devient occultant, parce qu’il gomme les différences réelles en son sein, et que sa délimitation devient arbitraire, parce qu’elle n’est pas basée sur la structure de la société, ni sur le procès de consommation (non seulement parce que ses composantes ont des modes de consommation différents autant qualitativement que quantitativement, mais aussi parce qu’il exclue des classes et couches présentant des modes de consommation comparables), mais sur sa superstructure idéologique. La délimitation réellement opérée par Michel Clouscard démontre qu’il n’a pas observé le libéralisme libertaire et la voie néo-fasciste naître d’une classe cohérente, mais qu’il a constitué lui-même une classe à partir d’une cohérence idéologique qui dépasse les réalités de classe. Comme nous l’avons vu plus haut, en aucune manière la culture ne peut constituer une classe, celle-ci n’en est qu’un reflet imparfait et trompeur. A l’époque de Michel Clouscard, le problème était donc moins, pour le PCF, un défaut d’identification des nouvelles couches moyennes, qu’un défaut d’identification des classes et couches moyennes, défaut provenant de son embourgeoisement progressif, aujourd’hui terminal.

C) Les cloudalistes

D’après Yanis Varoufakis, politicien grec et théoricien marxisant révisionniste, le développement numérique a abouti à la création du “capital-cloud”, dont les règles de fonctionnement, basées non sur le capital, mais sur la rente, ont produit la vassalisation de la classe capitaliste, la genèse d’une nouvelle classe de “cloudalistes”, ou seigneurs techno-féodaux, supplantant le capitalisme et aboutissant à un nouveau mode de production, le techno-féodalisme.

Cette thèse générale est si massivement grossière que je ne saurais pas par quel bout commencer, tant chaque angle semble tout aussi absurde et inattendu que le précédent. Ayant lu l’ouvrage de M Varoufakis, Techno-feudalism, What killed capitalism ?, je ne peux pas croire que qui que ce soit parmi ceux qui encensent M Varoufakis l’aient lu, tant il ne constitue qu’une collection longue d’anecdotes et d’exemples imaginaires, sans aucune démonstration tangible. Je renvoie ceux qui cherchent à creuser le sujet vers un article paru sur le site de la Jeunesse du Monde il y a un an, intitulé “Yanis Varoufakis ou Karl Kautsky ? Le “techno-féodalisme” au secours de l’impérialisme[107].

Je n’utiliserai qu’un seul exemple pour démontrer l’inexistence de cette classe, un exemple qui constitue le cœur de l’intuition (faut-il l’appeler autrement ?) qui a poussé M Varoufakis à constituer sa théorie. Cet exemple, il est donné par M Varoufakis lui-même lors d’une interview pour Wired :

Prenez l’Apple Store. Vous produisez une application, Apple peut retenir 30 % de vos bénéfices [via une commission]. C’est un loyer. C’est comme une rente de terrain. C’est un peu comme si l’Apple Store était un fief. C’est un fief de cloud, et Apple prélève une rente exactement comme dans le féodalisme.[108]

Si le lecteur a pu lire les centaines de lignes qui nous séparent du début de cette étude, il sera très probablement empli du même abattement que moi à la lecture de ces lignes. Il y a tant de choses qui ne vont pas qu’on ne sait pas par quel bout les prendre.

Le capitalisme, c’est un système basé sur la propriété de capital et sur la production de valeur, nous sommes bien d’accord. Le féodalisme, c’est un système basé sur la propriété foncière et sur la captation d’une rente, nous sommes aussi bien d’accord. Mais la rente féodale n’a rien à voir avec ce que fait Apple. La rente féodale, c’est une rente en nature. Le serf devait une quantité de jours ouvrés, ou une quantité fixe de produits, à son seigneur. La rente en espèces, en monnaie, est une invention du capitalisme, une invention bourgeoise.

Non seulement cela, mais la captation de la valeur par la classe bourgeoise dans son ensemble (incluant la grande propriété foncière) ne se résume absolument pas à la rétention de la plus-value après réalisation des suites de la période productive. Si le capital productif se nourrit de plus-value directe, le capital usuraire d’intérêts, et la grande propriété foncière de rente foncière, toutes ces entrées ne constituent que différentes formes de la plus-value, réparties dans le cadre de la péréquation des capitaux, et n’en sont absolument pas la négation[109].

Enfin, on concevra mal pourquoi M Varoufakis s’imagine que le fait que l’Apple Store se fasse une marge sur les ventes des applications qu’elle propose constitue une rente foncière. Hyper U se fait-il payer une rente par Nutella ? Le revendeur d’épices au marché fait-il payer une rente au paysan ou au grossiste à travers la marge qu’il prend sur les ventes ? M Varoufakis semble être éconduit par le fait que la commission n’est pas prise lors de la vente de l’application (gratuite) mais sur les résultats de l’entreprise. Troublé, il en conclut que c’est une rente foncière, pour des raisons qui le regardent. Mais il rate le fait simple, la rémunération par commission sur le total obtenu n’est qu’une adaptation au fait que la marchandise (l’application) est gratuite et n’est qu’un moyen de production pour obtenir la marchandise qui intéresse réellement le programmeur de logiciel : la donnée personnelle, qu’il revendra aux monopoles industriels avides de sonder les marchés sur lesquels ils opèrent. Partout donc où l’on dissèque la “rente foncière” de M Varoufakis, on trouve des marchandises, de l’achat, de la vente, de la réalisation de plus-value, bref, du vieux, mais numérique. Plus on décortique, moins on comprend pourquoi M Varoufakis ne voit pas dans l’Apple “Store” (boutique) une boutique, mais une propriété immobilière. Il semble que M Varoufakis n’a pas seulement un problème pour cerner le capitalisme, ou le féodalisme, mais le commerce en général.

Mais si l’on croit que la commission a posteriori d’Apple Store est ce qui a perturbé M Varoufakis au point d’imaginer un nouveau mode de production techno-médiéval fiction, ce n’est de toutes évidences pas le cas, puisque celui-ci range Amazon exactement dans la même case, alors que la rémunération du site de revente se base sur une marge à la vente, comme pour Carrefour, ou votre boucher. Plus on avance, moins on découvre ce qui n’est pas arbitraire dans la thèse de M Varoufakis.

Si donc, après avoir lu ces lignes, vous croyez encore aux cloudalistes et au techno-féodalisme, je ne peux pas vous le reprocher, ni vous en empêcher. Tout comme vous êtes libres de croire au karma. Seulement, ce que vous croyez ne change pas la réalité de la matière : le karma n’est pas scientifique, et n’est pas marxiste.

V- Schéma récapitulatif

VI- Conclusion – intérêt pour le marxiste

Cette étude a permis de dégrossir et de regrouper un bon nombre de ressources au sein de la science marxiste pour contribuer à clarifier une question qui est encore aujourd’hui très floue pour beaucoup de nos camarades, y compris et trop souvent pour des camarades au sein de partis communistes déjà en place dans des pays socialistes malgré plusieurs décennies de développement. Nous y avons développé, en accord avec les usages dans la bibliographie, deux approches. Une approche très économique, pointue, mais parfois niaise, et une approche politique, plus intelligente, mais plus abstraite.

La deuxième approche que nous y avons développée est la plus pertinente pour la compréhension des dynamiques de classe et de la composition de la société aujourd’hui, mais pour permettre une analyse correcte de la lutte et servir de guide pour l’action, elle ne peut pas se passer des détails que nous avons établis dans l’approche économique, sur laquelle elle se base, et des principes que nous avons élaborés en première partie, notamment sur la strate, les branches de travail, et sur le caractère productif ou non du travail.

Car l’objectif du communiste est de transformer le réel social, et cela ne passe pas autrement que par la conscience. Si nous faisons tant de cas du prolétariat, ce n’est pas par quelque lubie de notre part, mais c’est parce-que les conditions concrètes dans lesquelles il est placé font plus naturellement germer en lui la conscience révolutionnaire.

Plus naturellement, mais pas systématiquement. Aujourd’hui, la plus grande portion du prolétariat, comme la paysannerie au temps de Louis Bonaparte, est réactionnaire. Etant dans l’impossibilité tant pratique que mentale de s’organiser après les échecs et les trahisons de ses organisations historiques, autant que dans l’errance de ne pas trouver de représentant dans ce que certains pensent encore être une démocratie, une portion importante et sans cesse croissante de sa masse se range derrière le “Rassemblement National”, c’est à dire la plus réactionnaire des factions bourgeoises, et ce malgré les sermons et les “fact checkings” permanents de la “gauche”, c’est à dire de ses traitres historiques, ceux qui ont tant de fois violé sa confiance, et convolé avec son assassin.

Ce n’est pas à dire que cette tranche importante du prolétariat est strictement réactionnaire. Elle a, pour la plus grande partie, la conscience de la nécessité d’une révolution, elle n’a jamais cessé de le savoir. Mais avant de risquer de perdre le peu qu’elle a individuellement bâti ou d’endeuiller ses proches, elle est prête à tenter toutes les autres options qu’elle juge un tant soit peu prometteuses et qui semblent momentanément moins risquées.

Une portion également très importante du prolétariat a atteint un niveau de lutte pré-révolutionnaire. L’abstention au vote montre la désillusion, c’est à dire la conscience que, soit la société ne peut pas être changée (ce qui est une fausse conscience réactionnaire), soit qu’elle ne peut pas l’être par la voie légale, et si elle ne peut pas l’être de cette manière, la manière qui reste est toute trouvée. La question qui cherche réponse n’est donc pas dans le “quoi” mais dans le “comment”.

Cette conscience révolutionnaire se révèle lors des escarmouches que le prolétariat a réalisé aux cotés des éléments semi-prolétariens alliés contre la bourgeoisie à deux reprises dans l’histoire récente, les gilets jaunes et le mouvement contre la réforme des retraites, le premier perdu du fait de l’absence d’organisation, et le deuxième du fait de ces viles organisations de “gauche”, qui l’ont encore une fois encouragé et propulsé pour qu’il lève son bras de géant et l’abatte avec l’énergie de toute la nation dans une flaque d’eau tiède plutôt que sur le crâne de son adversaire. La conscience révolutionnaire semble donc continuer à mûrir en silence, dans une mesure que les intentions de vote sont incapables de mesurer.

Bien qu’il soit un exercice un peu puéril de chercher à délimiter précisément chaque classe et couche sociale et d’attribuer à chacun le sobriquet “prolétaire” ou “petit-bourgeois”, tant la question de la conscience revêt une importance capitale dans la lutte et l’organisation, les principes que nous avons étudiés doivent nous permettre d’estimer la capacité de telle ou telle composante de telle ou telle branche de production à développer ou non une conscience révolutionnaire. Plus un travailleur exerce de tâches productives, plus il tend à la conscience révolutionnaire, et plus celle-ci s’éloigne à mesure que les tâches non productives prennent la plus grande partie de la journée de travail. Plus le lieu de travail est urbain, concentré, organisé, en un mot, plus la production dans laquelle le travailleur prend place est “socialisée”, plus il est sujet au développement de la conscience révolutionnaire. Plus un travailleur grimpe les strates de sa classe, plus il tend à s’éloigner de la conscience révolutionnaire, plus il devient “demi-bourgeois”, et à l’inverse, plus il descend les strates, plus il devient révolutionnaire, et pour les travailleurs des autres classes et couches hors du prolétariat, plus il se rapproche de lui, et devient “semi-prolétarien”.

C’est avec ces principes que nous pouvons tâcher d’analyser les segments de la société qui sont les plus prometteurs pour l’action révolutionnaire. Les agents de nettoyage, les chômeurs de longue durée, les livreurs, les ouvriers d’usine (hors aristocratie prolétarienne), les employés des centres d’appel et des supermarchés, les saisonniers de l’agriculture, les serveurs, les cantiniers de collectivités, les aides-soignants, les techniciens à domicile, les ouvriers du bâtiment, les transporteurs, sont les agents de l’histoire, le prolétariat moderne. A leurs côtés se trouvent tous les éléments semi-prolétariens, les éléments les plus paupérisés, aliénés, exsangues, des autres classes et couches moyennes. Les paysans endettés, les jeunes professeurs du primaire et du secondaire, les infirmiers du public, les strates inférieures de la bureaucratie, les petits commerçants qui périclitent, les artistes qui ne vivent de rien de précis. La propagande révolutionnaire parle à tous ces gens, elle reflète leurs intérêts, ils constituent la plus sûre réserve des forces vives de la révolution qui mûrit dans ce pays.

Pour les classes et couches moyennes, l’angle d’approche doit être intelligent, et se faire sur l’angle du compromis. A toutes les sections de la petite bourgeoisie, qu’elle soit paysanne, petite industrie, commerce local, profession libérale, à l’exception des cadres, il faut promettre la défense de leurs intérêts économiques, l’épanouissement et la protection de la petite propriété privée en régime socialiste par la nationalisation des monopoles industriels et bancaires qui ne seront plus des oppresseurs et des sangsues, mais les fournisseurs et les soutiens de son activité. Pour les segments managériaux de la petite bourgeoisie, l’aliénation est notre meilleure alliée. Il faut promettre l’épanouissement et l’harmonie dans le lieu de production que seul le socialisme permettra. A l’intelligentsia, il faut promettre le printemps culturel et scientifique. A l’administration, il faut promettre la rationalisation des directives et la simplification des procédures. Quant au lumpenprolétariat, à la police et à l’armée, il faut sans cesse les inciter à la désertion, à rejoindre nos rangs, espérer que la plus grande partie fera preuve de passivité, mais ne se faire aucune illusion sur les embûches que nous réserveront les plus enkystés.

VII- Limites et ouvertures

  • Cette étude réalise un tour de passe-passe qui rend ses résultats partiellement caduques : elle prend la France comme un vase clos. Or, le marché mondial à l’ère de l’impérialisme crée des dynamiques de classe inédites. Si l’influence de l’impérialisme sur la classe bourgeoise est assez connue, notamment à travers les notions de bourgeoisie “nationale” et “compradore” dans les nations périphériques, l’influence de l’impérialisme sur le prolétariat des nations centrales n’est qu’imparfaitement cernée et nécessite un travail d’actualisation.
  • Si beaucoup d’ouvrages ont été utilisés pour cette étude dont l’élaboration a mis plus d’une année, l’héritage de Lénine, qui y est cependant bien présent, mérite qu’on y tire une contribution plus sérieuse, des travaux futurs devraient permettre de renforcer le travail déjà fait ici.
  • Cet ouvrage constitue une approche surtout théorique, à la reconquête de l’héritage marxiste historique. Pour être un solide guide pour l’action, il faut une étude pratique, chiffrée, de la composition des secteurs productifs aujourd’hui, à partir des documents disponibles, mais retravaillés et réinterprétés à partir des concepts marxistes mis en lumière dans cette étude, et de ceux qui n’y sont pas.
  • Les implications qui découlent du travail dans le secteur des services doivent être mieux cernées.

Silco – JDM


[1] Maurice Bouvier-Ajam et Gilbert Mury : “Les classes sociales en France

[2] Lénine : “Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique”

[3] Karl Marx : “Le 18 brumaire de Louis Bonaparte”

[4] Lénine : “La maladie infantile du communisme” :

“Le capitalisme ne serait pas le capitalisme si le prolétariat « pur » n’était entouré d’une foule extrêmement bigarrée de types sociaux marquant la transition du prolétaire au semi-prolétaire. (À celui qui ne tire qu’à moitié ses moyens d’existence de la vente de sa force de travail). Du semi-prolétaire au petit paysan (et au petit artisan dans la ville ou à la campagne, au petit exploitant en général) ; du petit paysan au paysan moyen, etc. ; si le prolétariat lui-même ne comportait pas de divisions en catégories plus ou moins développées, groupes d’originaires, professionnels, parfois religieux, etc. D’où la nécessité, la nécessité absolue pour l’avant-garde du prolétariat, pour sa partie consciente, pour le Parti communiste, de louvoyer, de réaliser des ententes, des compromis avec les divers groupes de prolétaires, les divers partis d’ouvriers et de petits exploitants. Le tout est de savoir appliquer cette tactique de manière à élever, et non à abaisser le niveau de conscience général du prolétariat, son esprit révolutionnaire, sa capacité de lutter et de vaincre. Notons d’ailleurs que la victoire des bolcheviks sur les mencheviks a exigé, non seulement avant mais aussi après la Révolution d’Octobre 1917, l’application d’une tactique de louvoiement, d’ententes, de compromis, de celles et de ceux, bien entendu, qui pouvaient faciliter, hâter, consolider, renforcer la victoire des bolcheviks aux dépens des mencheviks. Les démocrates petits-bourgeois (les mencheviks y compris) balancent forcément entre la bourgeoisie et le prolétariat, entre la démocratie bourgeoise et le régime soviétique, entre le réformisme et l’esprit révolutionnaire, entre l’ouvriérisme et la crainte devant la dictature du prolétariat, etc. La juste tactique des communistes doit consister à utiliser ces hésitations, et non point à les ignorer ; or les utiliser, c’est faire des concessions aux éléments qui se tournent vers le prolétariat, et n’en faire qu’au moment et dans la mesure où ils s’orientent vers ce dernier, tout en luttant contre ceux qui se tournent vers la bourgeoisie”

[5] Karl Marx & Friedrich Engels : “Lettre de Marx et Engels à Bebel, Liebknecht, Bracke et autres

[6] Ibid

[7] Amilcar Cabral : “Sur la petite bourgeoisie

[8] Karl Marx & Friedrich Engels : “Lettre de Marx et Engels à Bebel, Liebknecht, Bracke et autres

[9] Karl Marx : “Le 18 brumaire de Louis Bonaparte”

“Mais le démocrate, parce qu’il représente la petite bourgeoisie, par conséquent une classe intermédiaire, au sein de laquelle s’émoussent les intérêts des deux classes opposées, s’imagine être au-dessus des antagonismes de classe. Les démocrates reconnaissent qu’ils ont devant eux une classe privilégiée, mais eux, avec tout le reste de la nation, ils constituent le peuple. Ce qu’ils représentent, c’est le droit du peuple ; ce qui les intéresse, c’est l’intérêt du peuple. Ils n’ont donc pas besoin, avant d’engager une lutte, d’examiner les intérêts et les positions des différentes classes.”

[10] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’idéologie Allemande”

La première forme de la propriété est la propriété de la tribu. Elle correspond à ce stade rudimentaire de la production où un peuple se nourrit de la chasse et de la pêche, de l’élevage du bétail ou à la rigueur, de l’agriculture. Dans ce dernier cas, cela suppose une grande quantité de terres incultes. A ce stade, la division du travail est encore très peu développée et se borne à une plus grande extension de la division du travail naturelle telle que l’offre la famille.

[11] “On appelle classes, de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils tiennent dans un système historiquement défini de la production sociale, par leur rapport la plupart du temps fixe et consacré par la loi aux moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail, et donc par les moyens d’obtention et la grande part des richesses publiques dont ils disposent. Les classes sont des groupes d’hommes dont l’un peut s’approprier le travail de l’autre par suite de la différence de la place qu’ils tiennent dans un régime déterminé de l’économie sociale.”

[12] Friedrich Engels : ”Monsieur Eugen Dühring bouleverse la science”

Mais avec les différences dans la répartition apparaissent aussi les différences de classes. La société se divise en classes privilégiées et en classes désavantagées, exploiteuses et exploitées, dominantes et dominées, et l’État auquel les groupes naturels de communautés d’une même tribu avaient abouti dans leur évolution, simplement, au début, afin de veiller à leurs intérêts communs (par exemple l’irrigation en Orient) et pour assurer leur défense contre l’extérieur, a désormais tout autant pour fin de maintenir par la violence les conditions de vie et de domination de la classe dominante contre la classe dominée.”

[13] Rappelons que “Le manifeste du parti communiste”, bien qu’il soit un document historique déterminant, reste un ouvrage vulgarisé, destiné à l’ensemble des masses de la population, tout comme “Travail salarié et capital”. Ces documents comportent donc des approximations qu’il faut parfois nuancer et clarifier à partir d’ouvrages plus détaillés, destinés à une analyse plus rigoureuse et précise.

[14] Karl Marx & Friedrich Engels : “L’Idéologie Allemande

“Dans l’ordre (et plus encore dans la tribu), ce fait reste encore caché ; par exemple, un noble reste toujours un noble, un roturier reste toujours un roturier, abstraction faite de ses autres rapports ; c’est une qualité inséparable de son individualité. La différence entre l’individu personnel opposé à l’individu en sa qualité de membre d’une classe, la contingence des conditions d’existence pour l’individu n’apparaissent qu’avec la classe qui est elle-même un produit de la bourgeoisie (souligné par l’auteur). C’est seulement la concurrence et la lutte des individus entre eux qui engendrent et développent cette contingence en tant que telle. Par conséquent, dans la représentation, les individus sont plus libres sous la domination de la bourgeoisie qu’avant, parce que leurs conditions d’existence leur sont contingentes ; en réalité, ils sont naturellement moins libres parce qu’ils sont beaucoup plus subordonnés à une puissance objective.”

[15] Karl Marx & Friedrich Engels : “L’Idéologie Allemande

“Les individus sont toujours partis d’eux-mêmes, naturellement pas de l’individu « pur » au sens des idéologues, mais d’eux-mêmes dans le cadre de leurs conditions et de leurs rapports historiques donnés. Mais il apparaît au cours du développement historique, et précisément par l’indépendance qu’acquièrent les rapports sociaux, fruit inévitable de la division du travail, qu’il y a une différence entre la vie de chaque individu, dans la mesure où elle est personnelle, et sa vie dans la mesure où elle est subordonnée à une branche quelconque du travail et aux conditions inhérentes à cette branche.”

[16] Pour la passionnante distinction entre les ordres et les classes, que Marx et Engels travaillent déjà dans l’Idéologie Allemande, je renvoie au très remarquable travail de M Maurice Godelier : “Ordres, classes, Etat chez Marx”.

[17] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’Idéologie Allemande

”Nous retrouvons ici la division du travail que nous avons rencontrée précédemment comme l’une des puissances capitales de l’histoire. Elle se manifeste aussi dans la classe dominante sous forme de division entre le travail intellectuel et le travail matériel, si bien que nous aurons deux catégories d’individus à l’intérieur de cette même classe. Les uns seront les penseurs de cette classe (les idéologues actifs, qui réfléchissent et tirent leur substance principale de l’élaboration de l’illusion que cette classe se fait sur elle-même) tandis que les autres auront une attitude plus passive et plus réceptive en face de ces pensées et de ces illusions, parce qu’ils sont, dans la réalité, les membres actifs de cette classe et qu’ils ont moins de temps pour se faire des illusions et des idées sur leurs propres personnes. A l’intérieur de cette classe, cette scission peut même aboutir à une certaine opposition et à une certaine hostilité des deux parties en présence. Mais, dès que survient un conflit pratique où la classe toute entière est menacée, celte opposition tombe d’elle-même, tandis que I’on voit s’envoler l’illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées de la classe dominante et qu’elles auraient un pouvoir distinct du pouvoir de cette classe.”

[18] Karl Marx : ”Le Capital, Livre III

“Tout le surtravail des ouvriers, se concrétisant dans le surproduit, est directement accaparé par le propriétaire de tous les instruments de production parmi lesquels il faut compter la terre et, dans la forme primitive de l’esclavage, les producteurs directs eux-mêmes. Là où la conception capitaliste prédomine, comme dans les plantations américaines, toute cette plus-value est considérée comme profit ; là où n’existe pas le mode capitaliste de production et où ne se sont pas implantées non plus les conceptions correspondantes importées des pays capitalistes, elle apparaît sous forme de rente.”

[19] Gilbert Mury & Maurice Bouvier-Ajam : ”Les classes sociales en France, tome premier”

[20] Lénine : ”L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

” Cette couche d’ouvriers embourgeoisés ou de l' »aristocratie ouvrière », entièrement petits bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde, est le principal soutien de la IIe Internationale, et, de nos jours, le principal soutien social (pas militaire) de la bourgeoisie.”

[21] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’Idéologie Allemande

[22] Karl Marx & Friedrich Engels : “L’Idéologie Allemande

[23] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte“

“Ainsi, la grande masse de la nation française (la paysannerie) est constituée par une simple addition de grandeurs de même nom, à peu près de la même façon qu’un sac rempli de pommes de terre forme un sac de pommes de terre. Dans la mesure où des millions de familles paysannes vivent dans des conditions économiques qui les séparent les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts et leur culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une classe.”

[24] Karl Marx : ”Théories sur la plus value (Livre IV du Capital)”

[25] Ibid

[26] Karl Marx : ”Le Capital, Livre II”

Peu importe au receveur de rentes d’un propriétaire foncier ou au garçon d’une banque que leur travail n’augmente pas d’un liard la valeur de la rente ni les pièces d’or transportées en sacoche d’une banque à l’autre.

[27] Karl Marx : ”Le Capital, Livre II

[28] Karl Marx : ”Théories sur le plus value (Livre IV du Capital)

Un de ses plus grands mérites scientifiques est d’avoir défini le travail productif comme travail qui s’échange immédiatement contre le capital: échange par lequel les conditions de production du travail et la valeur en général, argent ou marchandise, doivent d’abord se convertir en capital (et le travail, en travail salarié dans l’acception scientifique du terme). (Ainsi que Malthus le fait remarquer à juste titre, toute l’économie bourgeoise reste fondée sur cette distinction critique entre travail productif et improductif.)

Par là est établi aussi de façon absolue ce qu’est le travail improductif. C’est du travail qui ne s’échange pas contre du capital mais immédiatement contre du revenu, donc du salaire ou du profit (et naturellement contre les divers éléments, tels l’intérêt et les rentes, qui participent au profit du capitaliste , en qualité de copartners [associés] ).

[29] Karl Marx : ”Le Capital, Livre II”

Le procès de reproduction implique les deux fonctions du capital, par conséquent aussi l’exercice nécessaire de toutes deux soit par le capitaliste lui-même, soit par des salariés, qui sont ses agents. Mais cela n’autorise pas plus à confondre les agents de la circulation avec ceux de la production qu’à confondre les fonctions de capital-marchandise et capital-argent avec celles de capital productif. Il faut que les agents de la production servent à payer les agents de la circulation.

[30] Karl Marx : ” Le Capital, Livre II

La circulation, c’est-à-dire la course effective des marchandises dans l’espace, est résolue par le transport. D’un côté, l’industrie des transports constitue une branche autonome de production, et par conséquent une sphère spéciale de placement du capital productif ; d’un autre côté, elle se distingue en ce qu’elle apparaît comme la continuation d’un procès de production à l’intérieur du procès de circulation et pour lui.

[31] Karl Marx : ”Le Capital, Livre II”

Quelle que soit sa rétribution, en tant que salarié il travaille gratuitement une partie de son temps. Il est possible qu’occupé journellement 10 heures, il touche le produit-valeur de 8 heures de travail. Les 2 heures de surtravail qu’il fournit ne produisent pas plus de valeur que ses 8 heures de travail nécessaire, bien que ces dernières lui procurent une partie du produit social.

[32] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’Idéologie Allemande”

“La troisième forme est la propriété féodale, ou propriété par ordres. Tandis que l’antiquité partait de la ville et de son petit territoire, le moyen âge partait de la campagne (…) La structure hiérarchique de la propriété foncière et la suzeraineté militaire qui allait de pair avec elle conférèrent à la noblesse la toute-puissance sur les serfs. Cette structure féodale, tout comme l’antique propriété communale, était

une association contre la classe productrice dominée, à ceci près que la forme de l’association et Ies rapports avec les propriétaires immédiats étaient différents parce que les conditions de production

étaient différentes.”

[33] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’Idéologie Allemande

”Ces travailleurs, qui arrivaient isolément, ne parvinrent jamais à constituer une force, car de deux choses l’une : ou leur travail était du ressort d’une corporation et devait être appris, et alors les maîtres de cette corporation les soumettaient à leurs lois et les organisaient selon leur intérêt : ou leur travail ne demandait pas d’apprentissage, il ne ressortissait pas à un corps de métier, c’était un travail de journalier, et, dans ce cas, ils n’arrivaient jamais à créer une organisation et demeuraient une plèbe inorganisée. La nécessité du travail à la journée dans les villes créa la plèbe.”

[34] Karl Marx : ”Le Capital, Livre II

”Séparés dans le temps, M-A et A-M peuvent l’être aussi dans l’espace, l’achat ayant lieu sur un autre marché que la vente. Dans des fabriques, par exemple, il arrive souvent que l’acheteur et le vendeur soient même des personnes distinctes. Dans la production marchande, la circulation n’est pas moins nécessaire que la production elle-même ; donc les agents de la circulation sont aussi indispensables que ceux de la production. Le procès de reproduction implique les deux fonctions du capital, par conséquent aussi l’exercice nécessaire de toutes deux soit par le capitaliste lui-même, soit par des salariés, qui sont ses agents. Mais cela n’autorise pas plus à confondre les agents de la circulation avec ceux de la production qu’à confondre les fonctions de capital marchandise et capital-argent avec celles de capital productif. Il faut que les agents de la production servent à payer les agents de la circulation.”

[35] Karl Marx : ”Le Capital, Livre I

”Avec le développement de la coopération sur une plus grande échelle, ce despotisme développe ses formes caractéristiques. De la même façon que le capitaliste n’est délivré du travail manuel qu’une fois que son capital a atteint un seuil minimal à partir duquel seulement commence la production capitaliste proprement dite, de même, maintenant, il délègue cette fonction de surveillance immédiate et permanente de chaque travailleur, et même de certains groupes de travailleurs, à une espèce particulière de travailleurs salariés. De même qu’une armée a besoin de sa hiérarchie militaire, une masse de travailleurs œuvrant ensemble sous le commandement du même capital a besoin d’officiers (dirigeants, managers) et de sous-officiers industriels (surveillants, loremen, overlookers, contre-maitres *) qui exercent le commandement au nom du capital pendant le procès de travail. Ce travail de surveillance générale se consolide jusqu’à devenir leur fonction exclusive.”

[36] Karl Marx : ”Le Capital, Livre I

”Le capitaliste n’est pas capitaliste parce qu’il est un dirigeant d’entreprise industrielle, mais il devient un donneur d’ordre industriel parce qu’il est capitaliste. Le haut commandement dans l’industrie devient un attribut du capital, comme, à l’époque féodale, le haut commandement dans des choses de la guerre et de la justice était un attribut de la propriété foncière”

[37] Karl Marx : “Contribution à la critique de l’économie politique

“Hegel, par exemple, a raison de commencer la philosophie du droit par la possession, celle-ci constituant le rapport juridique le plus simple du sujet. Mais il n’existe pas de possession avant que n’existe la famille, ou les rapports entre maîtres et esclaves, qui sont des rapports beaucoup plus concrets. Par contre, il serait juste de dire qu’il existe des familles, des communautés de tribus, qui ne sont encore qu’au stade de la possession, et non à celui de la propriété. Par rapport à la propriété, la catégorie la plus simple apparaît donc comme le rapport de communautés simples de familles ou de tribus. Dans la société parvenue à un stade supérieur, elle apparaît comme le rapport plus simple d’une organisation plus développée. Mais on présuppose toujours le substrat concret qui s’exprime par un rapport de possession. On peut se représenter un sauvage isolé qui possède. Mais la possession ne constitue pas alors un rapport juridique.”

[38] Karl Marx : “Le Capital, Livre III”

”La valeur du capital variable qu’il avance, il ne peut la transformer en une valeur supérieure qu’en l’échangeant contre du travail vivant, qu’en exploitant du travail vivant. Mais ce travail, il ne peut l’exploiter qu’en avançant en même temps ce qui conditionne la réalisation de ce travail : moyens de travail et objets à travailler, machines et matières premières, c’est-à-dire en transformant en conditions de production une somme de valeurs en sa possession ; de même, s’il est capitaliste, s’il peut lancer et réaliser le procès d’exploitation du travail, c’est uniquement que, propriétaire des conditions de travail, il a en face de lui le travailleur qui possède simplement sa force de travail.”

[39] Karl Marx : ”Le Capital, Livre I”

”La subordination technique de l’ouvrier au fonctionnement uniforme du moyen de travail et la composition particulière du corps de travail, fondée sur des individus des deux sexes et d’âges très différents, créent une véritable discipline militaire qui devient le régime général de la fabrique et achève le développement de ce travail de surveillance dont nous avons parlé, achève en même temps la division des ouvriers en travailleurs manuels et en surveillants du travail, en fantassins communs et en sous-officiers d’industrie”

[40] Karl Marx : ”Le Capital, Livre I”

De même que la force d’attaque d’un escadron de cavalerie ou la force de résistance d’un régiment d’infanterie diffère essentiellement de la somme des forces individuelles, déployées isolément par chacun des cavaliers ou fantassins, de même la somme des forces mécaniques d’ouvriers isolés diffère de la force mécanique qui se développe dès qu’ils fonctionnent conjointement et simultanément dans une même opération indivise, qu’il s’agisse par exemple de soulever un fardeau, de tourner une manivelle ou d’écarter un obstacle. Dans de telles circonstances le résultat du travail commun ne pourrait être obtenu par le travail individuel, ou ne le serait qu’après un long laps de temps ou sur une échelle tout à fait réduite. Il s’agit non seulement d’augmenter les forces productives individuelles mais de créer par le moyen de la coopération une force nouvelle ne fonctionnant que comme force collective.

[41] Karl Marx : ”Théories sur la plus-value (Livre IV du ”Capital”) »

Parmi ces ouvriers productifs il faut compter naturellement tous ceux qui collaborent d’une manière ou d’une autre à la production de la marchandise, depuis le travailleur manuel jusqu’au manager, engineer [directeur, ingénieur] (pour autant qu’ils sont différents du capitaliste).

[42] Maurice Bouvier-Ajam et Gilbert Mury : ”Les classes sociales en France

“Lors du XVe Congrès du Parti communiste français, Maurice Thorez rappelait « la double évolution des couches moyennes de la ville ». D’une part les artisans sont « progressivement écartés des activités proprement productives », cependant que « la concentration commerciale frappe les commerçants ». Au contraire, à son stade actuel de développement le capitalisme multiplie « ce qu’on appelle les nouvelles couches moyennes : fonctionnaires, employés, cadres de l’industrie, intellectuels, etc. II engendre aussi en grand nombre les éléments purement parasitaires, à commencer par les 600 000 hommes de l’armée de métier et une police pléthorique dont l’entretien accable la classe ouvrière”

[43] Karl Marx : ”L’Idéologie Allemande”

“A cette structure féodale de la propriété foncière correspondait, dans les villes, la propriété corporative, organisation féodale du métier. (…) Les petits capitaux économisés peu à peu par les artisans isolés et le nombre invariable de ceux-ci dans une population sans cesse accrue développèrent la condition de compagnon et d’apprenti qui fit naître dans les villes une hiérarchie semblable à celle de la campagne.”

[44] Karl Marx : ”Les luttes de classe en France

“C’était justement face à eux qu’il s’agissait de sauver cette propriété au profit du propriétaire qui avait loué la maison, du banquier qui avait escompté la traite, du capitaliste qui avait fait les avances au comptant, du fabricant qui avait confié à ces boutiquiers les marchandises pour les vendre, du gros commerçant qui avait fait à ces artisans crédit des matières premières. Rétablissement du crédit! Mais, une fois consolidé, le crédit s’affirma un dieu actif et plein de zèle, précisément en jetant hors de ses quatre murs le débiteur insolvable avec sa femme et ses enfants, en livrant son prétendu avoir au capital et en le jetant lui-même dans la prison pour dettes qui s’était dressée à nouveau menaçante sur les cadavres des insurgés de Juin.”

[45] Karl Marx & Friedrich Engels : “L’Idéologie Allemande

“Le commerce et la manufacture créèrent la grande bourgeoisie ; dans les corporations, on vit se concentrer la petite bourgeoisie qui désormais ne régnait plus dans les villes comme autrefois, mais devait se soumettre à la domination des grands commerçants et des manufacturiers”

[46] Karl Marx : ”Les luttes de classes en France

“personne n’avait lutté plus fanatiquement pour la sauvegarde de la propriété et le rétablissement du crédit que les petits-bourgeois parisiens, cafetiers, restaurateurs, *marchands de vin*, petits commerçants, boutiquiers, artisans, etc. (…) Les petits bourgeois reconnurent avec effroi qu’ils s’étaient livrés sans résistance aux mains de leurs créanciers en battant les ouvriers.”

[47] Maurice Bouvier-Ajam et Gilbert Mury : ”Les classes sociales en France

“De nos jours, le propriétaire foncier utilise simplement son monopole sur la terre pour percevoir une rente en argent. Nous nous trouvons des lors en présence de trois classes distinctes :

1° Les ouvriers agricoles qui vivent seulement de leur salaire ;

2° L’exploitant qui se comporte comme un industriel le ferait dans les villes c’est-à-dire qui investit son capital dans la location du sol, l’achat des machines agricoles ou des engrais, le paiement des salaires, etc. ;

3° Le propriétaire foncier qui n’a plus aucun lien avec le sol, mais qui reçoit son revenu dans une résidence, au besoin très éloignée de son domaine.”

[48] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte

“Le traitement de faveur même dont bénéficia la classe paysanne était dans l’intérêt de la nouvelle société bourgeoise. Cette classe nouvellement créée était le prolongement universel du régime bourgeois au-delà des portes des villes, sa réalisation à l’échelle nationale. Elle constituait une protestation partout présente contre l’aristocratie foncière qu’on venait précisément de renverser. Si elle bénéficiait d’un traitement de faveur, c’est qu’elle fournissait, plus que toutes les autres classes, une base d’offensive contre la restauration des féodaux.”

[49] Karl Marx : ”Le Capital, Livre III

“Du capital peut être fixé dans le sol, lui être incorporé, plus ou moins passagèrement, dans le cas d’améliorations de nature chimique, l’engrais par exemple, ou de façon plus durable, s’il s’agit de canaux de drainage, de systèmes d’irrigation, de nivellements de bâtiments d’exploitation, etc. J’ai appelé ailleurs le capital ainsi incorporé au sol la terre-capital.”

[50] Karl Marx : ”Les luttes de classes en France

“Napoléon était le seul homme représentant jusqu’au bout les intérêts et l’imagination de la nouvelle classe paysanne que 1789 avait créée. En écrivant son nom sur le frontispice de la République, elle déclarait la guerre à l’étranger et revendiquait ses intérêts de classe à l’intérieur. Napoléon, ce n’était pas un homme pour les paysans, mais un programme. C’est avec des drapeaux et aux sons de la musique qu’ils allèrent aux urnes, au cris de : Plus d’impôts, à bas les riches, à bas la République, vive l’empereur ! Derrière l’empereur se cachait la jacquerie. La République qu’ils abattaient de leurs votes, c’était la République des riches.”

[51] Karl Marx : ”Le Capital, Livre III

“Nous partirons donc de l’hypothèse que l’agriculture, tout comme l’industrie manufacturière, est soumise au mode capitaliste de production, c’est à dire qu’elle est pratiquée par des capitalistes qui ne se distinguent tout d’abord des autres capitalistes que par le secteur où est investi leur capital, et où s’exerce le travail salarié que ce capital met en œuvre. Pour nous, le fermier produit du froment, etc., tout comme le fabricant produit du fil ou des machines.”

[52] Karl Marx : ”Le Capital, Livre III

“La condition préalable du mode capitaliste de production est donc la suivante : les véritables agriculteurs sont des salariés employés par un capitaliste, le fermier, qui ne considère l’agriculture que comme un champ d’action particulier du capital, comme un investissement de son capital dans une sphère de production particulière.”

[53] Karl Marx : ”Le Capital, Livre I

[54] Karl Marx : ”Les luttes de classes en France

“Il est donc arrivé que le paysan français, sous forme d’intérêts pour les hypothèques mises sur la terre, sous forme d’intérêts pour des avances non hypothéquées des usuriers, cède au capitaliste non seulement une rente foncière, non seulement le profit industriel, en un mot non seulement tout le bénéfice net, mais même une partie du salaire, de sorte qu’il est tombé au degré du tenancier irlandais ; et tout cela sous le prétexte d’être propriétaire privé.”

[…]

“On comprendra quelle fut la situation des paysans français quand la République eut ajouté encore de nouvelles charges aux anciennes. On voit que son exploitation ne se distingue que par la forme de l’exploitation du prolétariat industriel. L’exploiteur est le même : le Capital. Les capitalistes pris isolément exploitent les paysans pris isolément par les hypothèques et l’usure. La classe capitaliste exploite la classe paysanne par l’impôt d’État. Le titre de propriété est le talisman au moyen duquel le capital l’a jusqu’ici ensorcelée, le prétexte sous lequel il l’a excitée contre le prolétariat industriel. Seule, la chute du capital peut élever le paysan, seul, un gouvernement anticapitaliste, prolétarien, peut le faire sortir de sa misère économique, de sa dégradation sociale. La République constitutionnelle c’est la dictature de ses exploiteurs coalisés, la République social-démocrate, la République rouge, c’est la dictature de ses alliés.”

[55] Terre de liens : ”La propriété des terres agricoles en France – partie 3”, disponible sur :

https://ressources.terredeliens.org/les-ressources/la-propriete-des-terres-agricoles-en-france-partie-3

[56] Pour approfondir ce sujet, je renvoi à l’ouvrage d’Antoine Béague : ”Essai sur l’histoire de la propriété de la terre

[57] Terre de liens : ”La propriété des terres agricoles en France – partie 3”

[58] Insee : ”Et pour quelques appartements de plus : Étude de la propriété immobilière des ménages et du profil redistributif de la taxe foncière

Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893223

[59] Karl Marx : ”Le Capital, Livre III

“Il est indifférent pour le capitaliste de considérer qu’il avance le capital constant pour tirer bénéfice du capital variable, ou qu’il avance le capital variable pour mettre en valeur le capital constant ; qu’il dépense de l’argent en salaires, pour donner plus de valeur à des machines et des matières brutes, ou qu’il avance l’argent sous forme de machines et de matières brutes pour pouvoir exploiter le travail. Seule la partie variable du capital crée de la plus value, mais elle ne le fait qu’à la condition que soient également avancés les autres éléments, les conditions matérielles de la production. Le capitaliste ne pouvant exploiter le travail que s’il avance le capital constant et ne pouvant mettre en valeur le capital constant que s’il avance le capital variable, dans sa pensée ces deux éléments jouent le même rôle. Cette impression est d’autant plus forte que le degré réel de son bénéfice n’est pas déterminé par le rapport de celui-ci au capital variable, mais par rapport au capital total, non par le taux de la plus-value, mais par celui du profit, qui, nous le verrons, peut rester le même et exprimer cependant des taux de plus-value différents.”

[60] Karl Marx : ”Les luttes de classes en France

[61] Karl Marx : ”Les luttes de classes en France

“Ateliers nationaux, c’était le nom des ateliers populaires que Louis Blanc prêchait au Luxembourg (…). Ce fut donc sur eux que s’appesantit toute la haine de la bourgeoisie. C’est en eux aussi qu’elle avait trouvé le point où porter son attaque, lorsqu’elle eut repris assez de force pour rompre avec les illusions de Février. Tout le malaise et toute l’aigreur des petits-bourgeois se tournèrent au même moment contre ces ateliers nationaux, la cible commune. C’est avec une véritable fureur qu’ils évaluaient les sommes englouties par ces fainéants de prolétaires, tandis que leur situation devenait de jour en jour plus insupportable. Une pension d’Etat pour un semblant de travail, voilà le socialisme ! Grommelaient-ils sous cape”

[62] Karl Marx : ”Les luttes de classes en France

“avant Juin les ateliers nationaux avaient constitué la force armée organisée du prolétariat révolutionnaire”

[63] Entretien de Bernard Friot sur la chaine youtube abc penser, intitulé ”COMMUNISME, Bernard Friot (ABC Penser)”, disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=W9MMw2Thfh0

« Sans prise du pouvoir d’Etat, le mouvement communiste, le mouvement du communisme qui est le mouvement réel de sortie de l’état des choses comme le définit Marx, ce mouvement a créé un déjà-là qui sont des institutions alternatives à celles du capital. Le salaire à la qualification personnelle c’est une institution absolument alternative au marché du travail à l’individu libre sur le marché des biens et services etc., de même que le Régime Général de Sécurité Sociale […] C’est donc à partir de ces coins qu’il s’agit, en les actualisant, en les généralisant, de continuer à construire le communisme. »

[64] Lénine : ”Sur l’infantilisme ”de gauche“ et les idées petites-bourgeoises

“Pour éclaircir encore plus la question, donnons avant tout un exemple très concret de capitalisme d’Etat. Tout le monde sait quel est cet exemple : l’Allemagne. Nous trouvons dans ce pays le « dernier mot » de la technique moderne du grand capitalisme et de l’organisation méthodique au service de l’impérialisme des bourgeois et des junkers. Supprimez les mots soulignés, remplacez l’État militaire, l’État des junkers, l’État bourgeois et impérialiste, par un autre État, mais un État de type social différent, ayant un autre contenu de classe, par l’État soviétique, c’est‑à‑dire prolé­tarien, et vous obtiendrez tout l’ensemble de conditions qui donne le socialisme.”

[65] Lénine : ”Que faire ?”
Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier ; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes.

[66] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte”

“Une énorme bureaucratie chamarrée de galons et bien nourrie, voilà l’« idée napoléonienne » qui sourit le plus au second Bonaparte. Comment ne lui plairait-elle pas, à lui qui se voit contraint de créer, à côté des véritables classes de la société, une caste artificielle, pour laquelle le maintien de son régime devient une question de couteau et de fourchette ? Aussi, l’une de ses dernières opérations fut-elle le relèvement des appointements des fonctionnaires à leur ancien taux et la création de nouvelles sinécures.”

[67] Voir la note d’information n°23 de juillet 2015 de la DEPP, disponible sur https://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/83/1/depp-ni-2015-23-CE2_444831.pdf
“Le niveau de diplôme de la mère est très important dans la réussite des élèves les plus faibles. Plus le niveau de diplôme de la mère est élevé, plus les risques de redoubler sont faibles. En 1997, si 79 % des élèves les moins performants (1er décile) dont la mère est diplômée de l’enseignement supérieur accèdent au CE2 « à l’heure », ils ne sont que 40 % dans ce cas quand leur mère n’est pas diplômée. En 2011, ces proportions sont respectivement de 79 % pour les enfants de diplômées du supérieur et 55 % pour les enfants de non-diplômées. Ces écarts sont toujours présents quel que soit le niveau de l’élève à l’entrée au CP, mais se réduisent fortement à mesure que le niveau de l’élève augmente.”

[68] Roberto Saviano : ”Gomorra : dans l’empire de la Camorra

[69] Lénine : ”L’Etat et la révolution

“L’État se forme ; il se crée une force spéciale, des détachements spéciaux d’hommes armés, et chaque révolution, en détruisant l’appareil d’État, nous montre de la façon la plus évidente comment la classe dominante s’efforce de reconstituer les détachements spéciaux d’hommes armés qui la servaient, et comment la classe opprimée s’efforce de créer une nouvelle organisation de ce genre, capable de servir non les exploiteurs, mais les exploités.”

[70] Karl Marx & Friedrich Engels : ”Le manifeste du parti communiste

[71] Karl Marx : ”Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte« 

“Des roués désargentés aux moyens d’existence douteux, et à l’origine tout aussi douteuse, des rejetons dépravés et aventureux de la bourgeoisie, des vagabonds, des soldats limogés, des détenus libérés, des forçats évadés des galères, des escrocs, des saltimbanques, des lazzaroni, des pickpockets, des joueurs de bonneteau, des joueurs, des maquereaux, des tenanciers de bordels, des portefaix, des littérateurs, des tourneurs d’orgue, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute la masse indéterminée, dissolue, ballotée et flottante, que les Français appellent la « bohème »”

[72] Karl Marx : ”Les luttes de classes en France

“Il ne restait donc qu’une seule issue : opposer une partie des prolétaires à l’autre partie.

Dans ce but, le Gouvernement provisoire forma 24 bataillons de gardes mobiles, de 1000 hommes chacun, composés de jeunes gens de 15 à 20 ans. Ils appartenaient pour la plupart au lumpen-prolétariat qui, dans toutes les grandes villes, constitue une masse nettement distincte du prolétariat industriel, pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce, vivant des déchets de la société, individus sans métier avoué, rôdeurs, gens sans aveu et sans feu, différents selon le degré de culture de la nation à laquelle ils appartiennent, ne démentant jamais le caractère de lazzaroni. Étant donné que le Gouvernement provisoire les recrutait tout jeunes, ils étaient tout à fait influençables et capables des plus hauts faits d’héroïsme et de l’abnégation la plus exaltée, comme des actes de banditisme les plus crapuleux et de la vénalité la plus infâme. Le Gouvernement provisoire les payait à raison de 1 f 50 par jour, c’est-à-dire les achetait. Il leur donnait un uniforme particulier, c’est-à-dire qui les distinguait extérieurement de la blouse. Comme chefs, ou bien on leur attacha des officiers pris dans l’armée permanente, ou bien ils élisaient eux-mêmes de jeunes fils de bourgeois dont les rodomontades sur la mort pour la patrie et le dévouement à la République les séduisaient. C’est ainsi qu’il y avait face au prolétariat de Paris une armée tirée de son propre milieu, forte de 24 000 hommes, jeunes, robustes, pleins de témérité. Le prolétariat salua de ses vivats la garde mobile au cours de ses marches à travers Paris. Il reconnaissait en elle ses combattants d’avant-garde sur les barricades. Il la considérait comme la garde prolétarienne en opposition avec la garde nationale bourgeoise. Son erreur était pardonnable.”

[73] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’Idéologie Allemande

“L’esclavage resta la base de toute la production. Les plébéiens, placés entre les hommes libres et les esclaves, ne parvinrent jamais à s’élever au-dessus de la condition du Lumpenproletariat. (Note de bas de page : prolétariat en haillons. Éléments déclassés, misérables, non-organisés du prolétariat urbain.)”

[74] Friedrich Engels : ”Les guerres paysannes

“L’opposition plébéienne se composait des bourgeois déclassés et de la masse des citadins privés des droits civiques : les compagnons, les journaliers et les nombreux éléments embryonnaires du Lumpenproletariat, cette racaille que l’on trouve même aux degrés les plus bas du développement des villes. Le Lumpenproletariat constitue d’ailleurs un phénomène qu’on retrouve plus ou moins développé dans presque toutes les phases de la société passée. La masse des gens sans gagne-pain bien défini ou sans domicile fixe était, précisément à cette époque, considérablement augmentée par la décomposition du féodalisme dans une société où chaque profession, chaque sphère de la vie était retranchée derrière une multitude de privilèges.”

[75] Friedrich Engels : ”Les guerres paysannes

“Le Lumpenproletariat, cette lie d’individus dévoyés de toutes les classes, qui établit son quartier général dans les grandes villes est, de tous les alliés possibles, le pire.”

[76] Friedrich Engels : ”Les guerres paysannes

“De ces vagabonds, les uns s’engageaient, pendant les périodes de guerre, dans les armées, d’autres parcouraient le pays en mendiant, d’autres enfin s’efforçaient, dans les villes, de gagner misérablement leur vie par des travaux à la journée ou d’autres occupations non accaparées par des corporations. Ces trois éléments jouent un rôle dans la Guerre des paysans: le premier, dans les armées des princes, devant lesquelles succombèrent les paysans le deuxième, dans les conjurations et les armées paysannes, où son influence démoralisante se manifeste à chaque instant le troisième, dans les luttes des partis citadins.”

[77] Friedrich Engels : ”Les guerres paysannes

“Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’une grande partie de cette classe, surtout l’élément des villes, possédait encore à l’époque un fonds considérable de saine nature paysanne et était encore loin d’avoir atteint le degré de vénalité et de dépravation du Lumpenproletariat civilisé d’aujourd’hui.”

[78] Mao Zedong : ”Analyse des classes de la société Chinoise – 1926”  

“Il existe encore un Lumpenproletariat assez nombreux composé de paysans qui ont perdu leur terre et d’ouvriers artisanaux qui n’ont pu trouver du travail. Ces gens mènent une vie plus précaire que n’importe quel autre groupe de la société. (…) C’est un des problèmes difficiles de la Chine que de savoir quelle politique adopter à l’égard de ces gens. Ils sont capables de lutter avec un très grand courage, mais enclins aux actions destructives ; conduits d’une manière juste, ils peuvent devenir une force révolutionnaire.”

[79] Lénine: ”Les tâches des sociaux-démocrates russes”
“Les gens instruits, l' »intelligentsia » en général ne peuvent que s’élever contre l’oppression policière sauvage de l’absolutisme, qui opprime la pensée et la connaissance, mais les intérêts matériels de cette intelligentsia l’attachent à l’absolutisme, à la bourgeoisie, la forcent à être inconstante, à conclure des compromis, à vendre son zèle d’opposition et révolutionnaire pour un salaire d’État ou pour une participation aux bénéfices ou aux dividendes”

[80] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’Idéologie Allemande

“Le champ cultivé (l’eau, etc.) peut être considéré comme un instrument de production naturel. Dans le premier cas, pour l’instrument de production naturel, les individus sont subordonnés à la nature ; dans le second cas, ils le sont à un produit du travail. Dans le premier cas, la propriété, ici la propriété foncière, apparaît donc aussi comme une domination immédiate et naturelle ; dans le second cas, cette propriété apparaît comme une domination du travail et, en l’espèce, du travail accumulé, du capital. Le premier cas présuppose que les individus sont unis par un lien quelconque, que ce soit la famille, la tribu, le sol même, etc. Le second cas présuppose qu’ils sont indépendants les uns des autres et ne sont retenus ensemble que par l’échange. Dans le premier cas, l’échange est essentiellement un échange entre les hommes et la nature, un échange dans lequel le travail des uns est troqué contre le produit de l’autre ; dans le second cas, il est, de façon prédominante, un échange entre les hommes eux-mêmes. Dans le premier cas, une intelligence moyenne suffit pour l’homme, l’activité corporelle et l’activité intellectuelle ne sont nullement séparées encore ; dans le second cas, la division entre le travail corporel et le travail intellectuel doit déjà être pratiquement accomplie. Dans le premier cas, la domination du propriétaire sur les non-possédants peut reposer sur des rapports personnels, sur une sorte de communauté ; dans le second cas, elle doit avoir pris une forme matérielle, s’incarner dans un troisième terme, l’argent. Dans le premier cas, la petite industrie existe, mais subordonnée à l’utilisation de l’instrument de production naturel et, de ce fait, sans répartition du travail entre les différents individus ; dans le second cas, l’industrie n’existe que dans la division du travail et par cette division.”

[…]

“La plus grande division du travail matériel et intellectuel est la séparation de Ia viIle et de la campagne. […] L’opposition entre la ville et la campagne ne peut exister que dans le cadre de la propriété privée. Elle est l’expression la plus flagrante de la subordination de l’individu à la division du travail, de sa subordination à une activité déterminée (qui lui est imposée). Cette subordination fait de l’un un animal des villes et de l’autre un animal des campagnes, tout aussi bornés l’un que l’autre, et fait renaître chaque jour à nouveau l’opposition des intérêts des deux parties. Ici encore le travail est la chose capitale, la puissance sur les individus, et, aussi longtemps que cette puissance existera, il y aura aussi une propriété privée. L’abolition de cette opposition entre la ville et la campagne est l’une des premières conditions de la communauté, (…)”

[81] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’idéologie Allemande

[82] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’Idéologie Allemande

[83] Karl Marx & Friedrich Engels : ”L’Idéologie Allemande

[84] Karl Marx : ”Le Capital, Livre I

“Si l’accumulation, le progrès de la richesse sur la base capitaliste, produit donc nécessairement une surpopulation ouvrière, ceIIe-ci devient à son tour le levier le plus puissant de l’accumulation, une condition d’existence de la production capitaliste dans son état de développement intégral. Elle forme une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d’une manière aussi absolue que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais. Elle fournit à ses besoins de valorisation flottants, et, indépendamment de l’accroissement naturel de la population, la matière humaine toujours exploitable et toujours disponible.”

[85] Ibid

[86] Ibid

[87] Karl Marx : ”Les luttes de classes en France

“Dans le premier projet de Constitution, rédigé avant les journées de Juin, se trouvaient encore le « droit au travail » première formule maladroite où se résument les exigences révolutionnaires du prolétariat. On le transforma en droit à l’assistance, or, quel est l’État moderne qui ne nourrit pas d’une façon ou de l’autre ses indigents! Le droit au travail est au sens bourgeois un contresens, un désir vain, pitoyable, mais derrière le droit au travail il y a le pouvoir sur le capital, derrière le pouvoir sur le capital l’appropriation des moyens de production, leur subordination à la classe ouvrière associée, c’est-à-dire la suppression du salariat, du capital et de leurs rapports réciproques. Derrière le « droit au travail », il y avait l’insurrection de Juin. Cette Assemblée constituante qui, en fait, mettait le prolétariat révolutionnaire hors la loi, force lui était de rejeter par principe une formule de la Constitution, la loi des lois, de jeter son anathème sur le « droit au travail ».”

[88] Ministère de l’Intérieur : ”Quel est le salaire d’un policier dans la police nationale ?

Disponible sur : https://www.police-nationale.interieur.gouv.fr/dossiers/quel-est-salaire-dun-policier-dans-police-nationale

[89] Georges Politzer : ”Principes élémentaires de philosophie

[90] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte”

“Ce qui en fait les représentants de la petite bourgeoisie, c’est que leur cerveau ne peut dépasser les limites que le petit bourgeois ne dépasse pas lui-même dans sa vie, et que, par conséquent, ils sont théoriquement poussés aux mêmes problèmes et aux mêmes solutions auxquelles leur intérêt matériel et leur situation sociale poussent pratiquement les petits bourgeois. Tel est, d’une façon générale, le rapport qui existe entre les représentants politiques et littéraires d’une classe et la classe qu’ils représentent.”

[91] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte“

“Bonaparte, en tant que pouvoir exécutif qui s’est rendu indépendant de la société, se sent appelé à assurer l’« ordre bourgeois ». Mais la force de cet ordre bourgeois, c’est la classe moyenne.”

[92] Karl Marx : ”Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte“

“Tandis que le prolétariat parisien s’enivrait devant lui, et prenait plaisir à de graves discussion sur les problèmes sociaux, les anciennes puissances sociales s’étaient groupées, rassemblées, concertées, et trouvaient un appui inattendu dans la grande masse de la nation : les paysans et les petits bourgeois, qui s’étaient tombées les barrières de la monarchie de Juillet.”

[93] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte”

“Sous les Bourbon, c’était la grande propriété foncière qui avait régné, avec ses prêtres et ses laquais. Sous les Orléans, c’étaient la haute finance, la grande industrie, le grand commerce, c’est-à-dire le capital, avec sa suite d’avocats, de professeurs et de beaux parleurs. La royauté légitime n’était que l’expression politique de la domination héréditaire des seigneurs terriens, de même que la monarchie de Juillet n’était que l’expression politique de la domination usurpée des parvenus bourgeois. Ce qui, par conséquent, divisait entre elles les fractions, ce n’étaient pas de prétendus principes, c’étaient leurs conditions matérielles d’existence, deux espèces différentes de propriété,”

[94] Karl Marx : “Le 18 brumaire de Louis Bonaparte”

“Elle avait pour elle l’aristocratie financière, la bourgeoisie, l’armée, le sous-prolétariat organisé en garde mobile, les intellectuels, les prêtres et toute la population rurale. Aux côtés du prolétariat, il n’y avait personne d’autre que lui-même.”

[95] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte“

“J’ai déjà indiqué que, depuis l’entrée de Fould au ministère, la partie de la bourgeoisie commerçante qui avait possédé la plus grande partie du pouvoir sous Louis-Philippe, l’aristocratie financière était devenue bonapartiste.”

[96] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte“

“Il ne faut pas entendre ici par aristocratie financière uniquement les grands entrepreneurs d’emprunts et spéculateurs sur les valeurs d’État, dont on comprend immédiatement que leur intérêt coïncide avec les intérêts du pouvoir. Tout le monde financier moderne, tout le monde des banques est très étroitement intéressé au maintien du crédit public. Une partie de leur capital commercial est nécessairement placée dans les valeurs d’État rapidement convertibles. Les dépôts, le capital mis à leur disposition et qu’ils répartissent entre les commerçants et les industriels, provient en partie des intérêts perçus par les rentiers de l’État.”

[97] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte”

[98] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte”

“La République Parlementaire, […] où les différentes sortes de bourgeois disparaissaient dans le bourgeois tout court, dans le genre bourgeois.”

[99] Mao Zedong : ”De la juste solution des contradictions au sein du peuple“

“Pendant la Guerre de Libération, les ennemis du peuple étaient les impérialistes américains et leurs laquais la bourgeoisie bureaucratique, les propriétaires fonciers et les réactionnaires du Kuomintang qui représentaient ces deux classes, alors que toutes les classes et couches sociales et tous les groupes sociaux qui combattaient ces ennemis faisaient partie du peuple.”

[100] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte”

“La bourgeoisie en dehors du Parlement ne comprend pas comment la bourgeoisie à l’intérieur du parlement puisse gaspiller son temps dans des querelles aussi mesquines et troubler sa tranquillité publique par d’aussi misérables rivalités avec le président.”

[101] Antonio Gramsci : ”Carnets de prison“

“Les intellectuels sont les « commis » du groupe dominant, destinés à remplir les fonctions subalternes de l’hégémonie sociale et du gouvernement politique, d’assurer autrement dit : 1) le consentement « spontané » des grandes masses de la population à la direction imprimée à la vie sociale par le groupe fondamental dominant, consentement qui naît « historiquement » du prestige (et donc de la confiance) que tire le groupe dominant de sa position dans le monde de la production ; 2) le fonctionnement de l’appareil de coercition de l’État qui garantit « légalement » l’obéissance des groupes qui ne « consentent », ni de façon active ni de façon passive, mais qui a été constitué pour s’exercer sur l’ensemble de la société, en prévision des moments de crise de commandement et de direction, lorsque le consentement spontané disparaît. Poser ainsi le problème donne comme résultat une très large extension du concept d’intellectuel, mais ce n’est qu’à cette condition qu’on peut parvenir à une approximation concrète de la réalité.”

[102] Karl Marx : ”Le 18 brumaire de Louis Bonaparte“

“Les condamnations à des amendes écrasantes et à des peines d’emprisonnement inouïes prononcées par les jurys bourgeois pour toute attaque des journalistes bourgeois (souligné par l’auteur) dirigée contre les désirs d’usurpation de Bonaparte, pour toute tentative faite par la presse pour défendre les droits politiques de la bourgeoisie contre le pouvoir exécutif, provoquèrent l’étonnement général non seulement en

France, mais dans l’Europe entière.”

[103] Karl Marx : ”Le Capital, Livre III

D’autre part, le développement de la force productive du travail dans une branche de production, celle du fer, du charbon, des machines, du bâtiment, etc., par exemple, – qui, pour une part, peut à son tour dépendre de procès sur le plan de la production intellectuelle, en particulier sur le plan des sciences de

la nature et de leurs applications, – apparaît comme la condition de la diminution de la valeur des moyens de production – et partant de leur prix dans d’autres branches d’industrie, – par exemple l’industrie textile ou l’agriculture. Cela va de soi puisque la marchandise qui sort d’une branche d’industrie en tant que produit entre dans une autre comme moyen de production. La réduction plus ou moins grande de son prix dépend de la productivité du travail dans la branche de production d’où elle est issue comme produit ; et en même temps elle est la condition non seulement de la fabrication à meilleur marché des marchandises dans la production desquelles elle entre sous forme de moyen de production, mais aussi de la diminution de valeur du capital constant, dont elle devient alors un élément : partant, elle est une condition de la hausse du taux de profit.

[104] Michel Clouscard: ”Lettre ouverte aux communistes”

C’est que ces nouvelles couches moyennes sont très embarrassantes pour les doctrinaires marxistes. Elles vont à l’encontre du Vieux schéma qui prévoit la radicalisation des extrêmes : concentration de la grande bourgeoisie et paupérisation (absolue ou relative ?) de la classe ouvrière. […] Ces nouvelles couches moyennes ont été le support du libéralisme, nouvelle idéologie qui s’oppose radicalement a celle de la classe moyenne traditionnelle, laquelle se caractérise par la propriété des moyens de production.

[105] https://www.junior.universalis.fr/encyclopedie/classes-sociales-classes-moyennes/3-retour-aux-origines/

[106] Michel Clouscard: ”Lettre ouverte aux communistes”

Il faut en proposer l’élémentaire nomenclature. Ce nouveau corps social relève de l’ extraordinaire développement de trois secteurs professionnels très disparates. Celui, très traditionnel, des fonctionnaires, employés du privé, professions libérales, qui a connu un saut quantitatif et du coup une mutation qualitative. Celui des nouveaux services spécifiques du capitalisme monopoliste d’État (concessionnaires, agences de voyages…). Celui des ingénieurs, techniciens, cadres (ITC), qui rend compte du progrès technologique et de sa gestion sous tutelle capitaliste.

[107] https://jeunessedumonde.fr/2025/06/22/yanis-varoufakis-ou-karl-kautsky/

[108] Extrait traduit d’une interview avec Wired, disponible sur https://www.yanisvaroufakis.eu/2024/04/22/welcome-to-the-age-of-technofeudalism-interviewed-by-wired-magazine/

[109] Karl Marx : ”Le Capital, Livre III”

Toute rente foncière est de la plus-value, le produit de surtravail.

[…]

Mais à cause de la barrière dressée par la propriété foncière, le prix de marché doit d’abord s’élever jusqu’au niveau où le terrain pourra payer un excédent sur le prix de production, c’est-à-dire rapporter une rente. Comme, d’après notre hypothèse, la valeur des marchandises produites par le capital agricole est supérieure à leur prix de production, cette rente (à l’exception d’un cas que nous allons étudier) représente l’excédent de la valeur sur le prix de production ou une partie de ce prix. La question de savoir si la rente est égale à la totalité ou à une fraction plus ou moins grande de cette différence entre la valeur et le prix de production dépendrait entièrement du rapport entre l’offre et la demande et de l’étendue des terres nouvellement exploitées. Tant que la rente n’égalerait pas l’excédent de la valeur des produits agricoles sur leur prix de production, il y aurait toujours une fraction de cet excédent qui participerait à la péréquation générale et à la répartition proportionnelle de toute la plus-value entre les différents capitaux individuels. Dès que la rente égalerait l’excédent de la valeur sur le prix de production, toute la partie de la plus-value dépassant le profit moyen serait soustraite à cette péréquation. […] Il en résulte enfin que, dans notre cas, le renchérissement du produit n’est pas la cause de la rente : c’est la rente qui est la cause de cet enchérissement. Si le prix du produit, pour l’unité de surface du plus mauvais terrain = P + T, toutes les rentes différentielles s’accroissent des multiples correspondants de T, puisque, d’après l’hypothèse, P + T devient le prix régulateur de marché.

Vous Souhaitez adhérer?

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Ces articles vous intéresseront