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Réflexion autour de la connaissance scientifique
par JdM | | Théorie-débats | 1 commentaire
Ce travail est issu d’une réflexion collective de la section stéphanoise de l’OCF autour de l’exploitation capitaliste dans le domaine de la recherche scientifique. Nous avons utilisé l’expérience personnelle d’un camarade stéphanois chercheur en biologie afin d’analyser le processus d’exploitation particulier mis en œuvre.

Intro
Cet article a pour but de faire une critique de la marchandisation du savoir universitaire afin de mettre en lumière la toxicité du mode de production capitaliste sur tous les champs de la production, et notamment sur la production et la circulation du savoir scientifique. Nous allons décrire le fonctionnement de l’édition scientifique afin de mieux comprendre la surexploitation intrinsèque à la recherche scientifique en France et dans le monde. Nous discuterons des alternatives dites « open sources », puis nous analyserons la riposte menée par des chercheurs eux-mêmes afin de permettre la circulation des articles scientifiques dans le monde. Nous finirons enfin par proposer une réflexion autour de la production et de la diffusion de la connaissance scientifique. C’est un sujet difficile, mais qui nous concerne tous, la production scientifique n’est pas une marchandise ordinaire, elle est un patrimoine collectif de l’humanité. Le repositionnement de la connaissance scientifique au profit de l’ensemble de l’humanité est un combat à mener en opposition au profit des capitalistes en situation oligopolistique sur l’édition et sa circulation.
1- La logique concurrentielle et la nécessité de la publication scientifique
Tout d’abord, il faut comprendre le rôle central de la publication d’articles scientifiques pour les chercheurs. Dans le monde universitaire, les étudiants/chercheurs/équipes sont évalués en regard de la quantité et de la qualité de leurs publications scientifiques. La valorisation du travail fourni dans un laboratoire de recherche passe par la publication dans des journaux scientifiques. Quand des chercheurs font une découverte scientifique (par exemple, la découverte d’un nouvel antibiotique, la mise en évidence d’un facteur de virulence bactérien impliqué dans la physiopathologie d’infection décrite mais mal comprise…), ils publient leur recherche dans des journaux à comité de lecture par les pairs. Ce processus permet une validation ou non par les pairs, cela veut dire que d’autres scientifiques du même domaine vont relire, critiquer et proposer des expériences complémentaires afin d’améliorer le niveau méthodologique de la recherche. Les pairs peuvent également rejeter le manuscrit s’ils considèrent le niveau scientifique insuffisant pour la publication. Le principe est cohérent. Des experts du domaine jugent la qualité des travaux, ce processus de validation est mis en avant par les éditeurs. Chaque journal peut donc être plus ou moins exigeant sur les critères demandés aux chercheurs en termes de portée scientifique et méthodologique.
Une équipe de recherche dans le domaine public a donc besoin de publier régulièrement des articles scientifiques afin de « justifier » son existence. Les meilleures équipes ont plus de moyens et publient donc plus de papiers. Plus les moyens sont importants, plus les publications sont impactantes et cela produit une attractivité supérieure à la collaboration scientifique. Ce système entraîne un effet polarisant, les grosses équipes deviennent de plus en plus grosses et influentes, tandis que de petites équipes hébergées dans de petites universités peinent à conserver les étudiants formés ou même un budget cohérent – par cohérent nous voulons dire en adéquation avec les besoins. Ce que nous voulons que le lecteur comprenne, c’est que pour exister, il faut publier, c’est le sens de la formule « Publish or Perish » (publier ou périr). La pression de la publication scientifique est existentielle, elle s’exerce sur les enseignants-chercheurs et les scientifiques tout au long de leur carrière. D’ailleurs, la publication scientifique constitue le principal indicateur utilisé pour quantifier la productivité et la valeur d’un chercheur. Pour obtenir des postes, par exemple comme maître de conférences, professeur ou même chercheur CNRS, le niveau de publication scientifique reste l’indicateur phare. De même pour l’obtention de crédits de recherche comme des appels à projets ANR (Agence Nationale de la Recherche, établissement public français qui finance la recherche scientifique sur projets, avec un processus de sélection) ou européens.
In fine, cela pousse à certaines dérives comme privilégier la quantité à la qualité de la recherche. Une étude est un processus complexe : dans le domaine d’un camarade de la section (la microbiologie et les interactions hôtes-pathogènes), l’échelle temporelle est une donnée primordiale. On parle d’un champ d’étude qui ne restreint pas la réflexion au fur et à mesure de l’avancée des travaux, mais plutôt qui s’étend avec un phénomène de complexification au cours du temps à mesure que la compréhension des modèles et des systèmes biologiques augmente. Il est de coutume de considérer qu’une étude bien menée ne répond pas uniquement aux hypothèses initiales, mais ouvre plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Enfin, une autre dérive de ce système de dépendance à la publication, c’est la difficulté extrême à publier des résultats dits « négatifs ». Souvent, quand on mène une recherche, on n’obtient pas de découverte dans le champ d’étude. Cependant, tester des hypothèses et répondre, par exemple, qu’un facteur de virulence n’entraîne pas une augmentation de la mort cellulaire est un résultat très important. Les journaux scientifiques sont extrêmement réticents à l’idée de publier des données qui sont pourtant essentielles. Publier des résultats négatifs, c’est primordial pour faire évoluer l’état des connaissances scientifiques. Quand on se pose une question de recherche, le premier réflexe, c’est de faire une veille bibliographique. Est-ce que d’autres chercheurs du même champ ont déjà publié sur la question ? Si on s’aperçoit qu’il existe des articles qui ont déjà répondu au moins partiellement ou complètement à ma question, on ne va pas reproduire les données déjà publiées (et économiser du temps, des réactifs et de l’énergie). Car ces données reproduites seront quasiment impossibles à publier en retour. Or, la science repose sur le principe de reproductibilité des expériences. Dans les faits, personne n’a les moyens de reproduire les expériences d’autres équipes pour démontrer que l’on arrive aux mêmes résultats, exception faite d’équipes avec d’énormes budgets. L’impossibilité de publier des résultats négatifs entretient un brouillard de connaissance sur l’activité des autres laboratoires et des autres chercheurs.
On est au cœur de la logique capitaliste de mise en concurrence. Le mode de production capitaliste propose un paradigme de la concurrence entre les laboratoires. Cet environnement concurrentiel pousse les chercheurs à ne pas divulguer leurs échecs expérimentaux, car ils pourraient « faire gagner du temps et de l’argent » à des concurrents. Effectivement, ne pas reproduire des protocoles expérimentaux pour lesquels quelqu’un sur Terre a déjà démontré scientifiquement, avec le niveau de rigueur méthodologique requis, que l’hypothèse n’est pas validée, est un gain de temps et d’efficacité énorme pour la communauté scientifique. La logique concurrentielle met à mal le principe de communauté scientifique, une communauté sous-entend un fonctionnement au nom du bien commun. Or, la communauté scientifique est structurellement poussée à être la première, la meilleure, au détriment des autres. Alors oui, de nombreux chercheurs n’intériorisent pas la logique concurrentielle et gardent à cœur la pratique d’une science collaborative au profit du développement des connaissances humaines (nous aurons l’occasion de revenir sur ces aspects au cours de l’article). Cependant, la production de la connaissance est structurée autour des intérêts capitalistes, et non autour des besoins fondamentaux de compréhension de notre environnement aux services du genre humain.
2- Le cartel de l’édition, cœur nucléaire du vol de la valeur
On entre dans le cœur du sujet. Après avoir pu observer la toxicité d’un mode concurrentiel entre les chercheurs et les équipes, nous allons entrer dans le vif du sujet : l’analyse des moyens d’extorquer des taux de profit extrêmement juteux de la recherche scientifique.
Premièrement, il faut comprendre le fonctionnement de l’édition et de la publication d’articles scientifiques à but lucratif. Le monde de l’édition scientifique est dominé par un oligopole composé de 5 géants : Elsevier, Springer Nature, Wiley, Taylor & Francis et SAGE. Ces noms ne vous disent sûrement rien et pourtant, ils dominent à eux cinq l’édition scientifique en contrôlant plus de 50 % des articles scientifiques publiés dans le monde [1]. Elsevier, par exemple, possède des revues emblématiques comme The Lancet ou encore Cell, tandis que Springer Nature détient les revues prestigieuses du groupe Nature. Il faut comprendre que les profits générés par ces éditeurs sont absolument démentiels, on parle de 30 % à 40 % de marges bénéficiaires [2,3]. Concrètement, les taux de profit générés par les oligopoles de l’édition sont supérieurs à ceux d’entreprises comme Apple ou Google. Mais comment ces entreprises peuvent-elles dégager autant de taux de profit ? La production de la recherche scientifique et sa diffusion relèvent d’un type d’exploitation non conventionnelle que nous allons essayer de décrire.
Commençons par le fonctionnement d’un laboratoire de recherche pour produire la connaissance scientifique. Les travailleurs, des techniciens aux ingénieurs en passant par les doctorants et les chefs d’équipe, sont payés pour leur force de travail. Ce coût est relatif à l’État à 100 %, via le ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Donc, la puissance publique fournit le capital variable pour assurer la production scientifique. Les éditeurs ne mettent pas un euro dans les salaires des travailleurs qui génèrent la connaissance. Leur modèle économique repose sur l’absence totale d’investissement, donc de capital, dans la réalisation de la production. Une première question doit immédiatement vous sauter au visage : au nom de quoi les capitalistes oligopolistiques sont-ils donc propriétaires de la marchandise ? Le capitalisme considère que la propriété de la production est sienne, car il est propriétaire des moyens de production et d’échange. Concernant l’édition scientifique, ils ne sont absolument propriétaires de rien, sinon de leur situation oligopolistique. La justification de l’appropriation de la production et la spoliation de la valeur se fondent sur l’unique principe de cartellisation du secteur.
Il n’y a pas que le capital variable que les laboratoires de recherche doivent investir à la place des capitalistes. En effet, le coût de fonctionnement des machines, des réactifs, l’eau, l’électricité, les consommables plastiques, etc., sont financés par les laboratoires eux-mêmes ! Avec d’une part la dotation annuelle qui correspond encore une fois à des fonds publics structurels, et d’autre part les ressources propres financées sur projet. Aujourd’hui, les dotations propres sont tout simplement insuffisantes pour les consommables de base. Pour pouvoir produire des expérimentations plus complexes, plus coûteuses mais aussi plus informatives, il est devenu obligatoire de financer sur projet. Le financement sur projet implique donc d’être compétitif sur le marché, on revient donc sur le paradigme nécessaire de publier des articles scientifiques dans des revues prestigieuses. Il y a plusieurs origines possibles de financement sur projet, comme les ANR (nationales), les ERC (européennes, qui sacralisent le principe de compétition, évidemment avec l’UE, on n’en attendait pas moins), les régions et les collectivités, les associations et les fondations, et l’investissement privé. Donc, on observe le même processus de substitution de l’argent public dans son écrasante majorité, pour financer à la fois les salaires (capital variable) et les moyens de production comme les machines ou les consommables (capital constant). Nous pouvons contester l’illégitimité de la propriété de la connaissance scientifique par des capitalistes qui ne possèdent pas le capital nécessaire à sa genèse mais qui en jouissent de la propriété.
Vous allez nous dire : c’est scandaleux ! Si seulement on était à la fin du processus d’exploitation. Nous allons entrer dans le monde merveilleux du profit miraculeux. Parce que le cynisme des cartels de l’édition scientifique est poussé à son maximum tout au long du processus de valorisation de la connaissance scientifique. Nous avons vu précédemment que le cartel de l’édition n’investit rien dans les coûts structurels de la recherche, mais ça va plus loin, il ne dépense également pas un centime pour son « contrôle qualité », la relecture par les pairs. En effet, les chercheurs relisent gratuitement pour les éditeurs les articles soumis afin d’en faire la critique scientifique. Ce processus permet la conservation du prestige des journaux en sélectionnant uniquement les journaux remplissant le cahier des charges méthodologique. Les pairs « peer review » travaillent donc gratuitement pour les éditeurs. La position hégémonique sur le marché des éditeurs provoque la soumission des pairs. Dans un système où l’éditeur est l’acteur hégémonique qui permet la publication des travaux des chercheurs, la soumission au cartel est nécessaire dans l’objectif de développer les laboratoires, la recherche et la carrière.
Vous allez nous dire : mais quelle bande d’enfoirés ! Mais ce n’est pas fini. Quand les pairs ont finalement relu et qu’on arrive au bout du processus de publication scientifique, c’est à ce moment que les chercheurs perdent la propriété de leurs travaux. Quand l’éditeur accepte de publier l’article dans un journal, les chercheurs lui cèdent gratuitement la propriété de l’article. Vous avez bien lu, après n’avoir investi aucun capital dans la production de recherche scientifique, n’avoir investi aucun salaire pour la relecture par les pairs, le cartel de l’édition vous vole tout bonnement votre travail, votre production. Ce vol permet la justification de la propriété de la production. Alors oui, effectivement, les marges peuvent être juteuses. Les capitalistes ne produisent rien, n’avancent aucun capital et, en bout de chaîne, deviennent les heureux propriétaires d’une production par un processus qui ne peut être légitimé même par la bourgeoisie. Comment la bourgeoisie pourrait-elle justifier la propriété de la production sans propriété des moyens de production et d’échange ? Voilà comment les capitalistes, pour garantir un taux de profit élevé, substituent l’avance en capital par l’État (donc globalement votre oseille), ce qui revient à socialiser les dépenses tout en privatisant les recettes. C’est un accaparement qui est purement parasitaire.
Notre petite histoire du cartel de l’édition scientifique ne prend pas fin pour autant. Il reste plusieurs points à discuter. Comment les éditeurs qui publient ces journaux valorisent-ils la connaissance scientifique pour en faire du profit ? Eh bien, il y a un mécanisme très simple qui consiste à monétiser l’accès aux articles publiés par les universités sous la forme d’abonnements extrêmement chers. Vous ne rêvez pas, les éditeurs nous font simplement les poches. Les universités (donc le budget de l’État, donc notre oseille) doivent payer des abonnements pour avoir accès aux travaux des chercheurs financés avec l’argent public [4]. Concrètement, un chercheur qui a publié un article devra théoriquement payer par le biais de son université pour consulter son propre travail. Le cartel de l’édition nous fait payer l’accès à la connaissance, car ils en sont propriétaires, certes indûment propriétaires, mais ils possèdent l’intégralité du droit d’exploitation des droits des articles publiés. Cette situation provoque des inégalités évidentes entre les universités. Une université qui paie pour tous les journaux disponibles permet à ses étudiants d’avoir un accès non restreint à la bibliographie du champ d’étude. En revanche, de petites universités ou bien des universités en difficulté financière n’auront pas autant d’abonnements et donc d’articles disponibles pour faire correctement leur travail. Ce mécanisme d’abonnements est considéré comme le modèle traditionnel, en anglais, on appelle cela le « paywall ».
Vous imaginez que ce système n’est pas très populaire chez les chercheurs académiques. Il y a une lutte pour démocratiser le libre accès « open access ». Les chercheurs ont besoin que leurs travaux soient souvent cités. C’est le but de la publication : quand on publie un article et qu’on est cité, cela fait augmenter des index de chercheur. C’est par ces indicateurs que les carrières se construisent. Or, le cloisonnement des articles dans des abonnements limite la diffusion de ces mêmes articles. Si moins de chercheurs les lisent, moins de chercheurs les citeront. C’est pourquoi les universités et les chercheurs doivent souvent payer des frais d’article « APC » pour « Article Processing Charges » afin que leur publication soit en libre accès. Ces frais d’article, c’est du sérieux, ça s’étalonne entre 2 000 et 10 000 dollars en fonction du prestige des journaux (à la charge des laboratoires, donc des chercheurs, donc de l’argent public) [5,6,7]. Donc, on parle d’une situation où les producteurs de connaissance scientifique paient littéralement deux fois pour pouvoir publier leurs travaux. La première fois, les abonnements, la deuxième fois, les frais d’articles. Voilà comment le cartel de l’édition ponctionne du profit à partir de la production de connaissance scientifique. Le processus mis en œuvre ici, c’est de la prédation capitaliste à l’état pur. Nous allons voir maintenant que les scientifiques veulent dépasser ce système prédateur.
3- L’open access, une solution ?
Face à l’absurdité de cette captation de la production et à la situation d’oligopole comparable à un cartel, les scientifiques font remonter de plus en plus de critiques. Le paradigme de la science vise tendanciellement à se modifier vers une science dite « ouverte ». Des revues scientifiques remplacent le modèle d’abonnement par le modèle « pay to publish », qui consiste en un versement des frais d’article afin d’éviter le double paiement (paywall + APC). Le modèle auteur-payeur n’est néanmoins pas plus légitime que celui des abonnements. Il repose structurellement sur la même captation de la propriété de la production. Les capitalistes ne changent rien, ils continuent de n’avancer aucun capital et valorisent leur profit d’une manière différente mais tout aussi inégalitaire et illégitime.
L’open access reflète des réalités différentes. Il existe des journaux que les chercheurs appellent très justement des journaux prédateurs. On peut citer MDPI, Frontiers Media par exemple. Ces journaux gagnent de l’argent à chaque papier publié, car ils demandent systématiquement des frais de publication. Ces entreprises visent le profit et cette course au profit les pousse à accepter de plus en plus d’articles. Ces journaux sont faiblement impactés en termes qualitatifs, car ils axent leur modèle économique autour du volume de publication : chaque article remporte une somme d’argent, leurs bénéfices sont la résultante du nombre d’articles publiés multiplié par le prix des frais de publication. Cette vision de l’open access est une vision bourgeoise qui vise à valoriser la propriété de la production par les capitalistes.
Mais il existe des systèmes qui se développent en opposition à la genèse de profit dans l’édition scientifique. En 2000 est fondée une organisation à but non lucratif appelée PLOS pour « Public Library of Science » [8]. La création de PLOS a été justifiée pour contrecarrer le modèle payant de l’édition scientifique. PLOS repose sur le modèle économique qui facture des frais de publication. Cependant, la justification des frais de publication diffère significativement du modèle de prédation capitaliste. PLOS ne possède aucun actionnaire, les excédents sont réinvestis. Les coûts de publication de PLOS s’échelonnent de 2 500 à 5 500 dollars. Les excédents financiers sont utilisés dans le développement de logiciels et d’infrastructures Open Source pour la science. Entre autres, cela permet l’investissement pour lancer de nouvelles revues thématiques ainsi que le financement de programmes d’exonération des frais de publication (partielle ou totale) pour des pays en développement. Il faut donc comprendre que ce n’est pas l’existence ou non de frais de publication qui fait l’exploitation. C’est la captation de ces frais de publication au profit du capitaliste qui rend le cycle vicieux. En soi, le paiement de frais de publication n’est pas bon ou mauvais, son utilisation pour valoriser du capital privé, en revanche, lui confère une certaine toxicité. Tandis que l’utilisation de ces mêmes frais de publication pour favoriser le développement d’un modèle démarchandisé provoque un cercle vertueux, où la connaissance scientifique ne sert pas en bout de chaîne à valoriser le profit de capitalistes prédateurs. Le modèle de PLOS est donc une réponse concrète pour lutter contre la marchandisation de la connaissance scientifique au profit des propriétaires des cartels de l’édition scientifique.
Actuellement, on voit se développer un modèle dit « Diamond Open Access », ou modèle diamant en accès ouvert [9]. Ce modèle d’édition scientifique représente une alternative non marchande à l’édition scientifique payante et/ou financée par les auteurs. Ce modèle de publication repose sur la gratuité pour les lecteurs (open access) et la gratuité pour les auteurs (pas de frais de publication). Ce modèle se différencie de celui de PLOS par sa gratuité complète. Les coûts de fonctionnement, comprenant les infrastructures informatiques, la révision par les pairs, le secrétariat d’édition, sont directement subventionnés par les universités, des organismes de recherche publics, des ministères ou des sociétés savantes. En soi, il s’agit d’une reprise en main légitime de la production scientifique par les auteurs de la science eux-mêmes. Les revues appartiennent à la communauté académique et non à des acteurs privés qui sont là uniquement pour parasiter la production de la connaissance scientifique. Techniquement, c’est déjà l’argent public qui sert à investir l’avance en capital pour la production scientifique. Avec ce modèle, l’argent public sert aussi à faire l’avance pour l’édition. Cela garantit des frais d’édition extrêmement bas, comme nous allons le voir ci-dessous. Au travers de ces éditeurs Diamant en accès ouvert, il y a un enjeu stratégique du développement et de la mise en avant des outils open source, disponibles gratuitement à chacun. Le coût moyen de traitement d’un article en modèle diamant est estimé à environ 200 dollars. Les frais de publication dans les journaux privés sont compris entre 2 000 et 10 000 dollars, pour rappel. Quand les scientifiques qui font la science gèrent eux-mêmes le processus d’édition dans l’optique de rendre la science accessible au public, sans volonté d’extorsion de plus-value, alors on voit une diminution des coûts d’un facteur 10 minimum (200 pour 2 000). Cela peut même monter à un facteur 50, c’est-à-dire que le coût final peut être jusqu’à 50 fois moins élevé que lorsque les prédateurs de l’édition imposent des frais de publication démentiels pour valoriser leurs profits (200 pour 10 000). Cependant, il faut nuancer la portée du modèle diamant, il représente seulement 6 % de la totalité des articles scientifiques publiés dans le monde. Les cartels de l’édition gardent la mainmise sur les bases de données d’indexation dominantes, ce qui permet d’invisibiliser toute une partie de la science en accès libre. Le cartel de l’édition ne va pas laisser filer sa poule aux œufs d’or. De plus, les journaux les plus prestigieux qui font les carrières des scientifiques sont tous associés au modèle capitaliste. Le moyen le plus efficace des cartels pour conserver leur hégémonisme sur le marché de la connaissance scientifique réside dans la dépendance à la publication des chercheurs que nous avons déjà décrite plus haut.
4- La réponse collectiviste
Il est temps de discuter d’une bataille qui fait rage dans le domaine scientifique, celle que mène une partie des scientifiques dans l’expropriation de la connaissance scientifique. En effet, la situation d’oligopole des grands éditeurs scientifiques a provoqué les dérives liées au niveau de revenus que nous avons déjà décrites. De fait, les pays ayant moins de ressources, qui plus est maintenus dans le sous-développement par l’impérialisme, ont lancé une riposte à l’état de fait de la domination des cartels. Cette riposte a été incarnée par une étudiante kazakhe du nom d’Alexandra Elbakyan. Cette étudiante est surnommée « la Robin des bois de la science », et vous allez comprendre pourquoi.
Tout commence en 2011, Elbakyan, alors étudiante en neurosciences au Kazakhstan, prend le fameux mur de l’argent en plein dans les dents. Alors que son travail nécessite la consultation de nombreux articles scientifiques, elle se retrouve à devoir payer des centaines d’articles à un prix unitaire compris entre 30 et 50 dollars. Vous conviendrez que cela représente une somme plus que conséquente quand vous êtes étudiant au Kazakhstan, et que votre université n’a pas les fonds suffisants pour s’abonner à une majorité de journaux. Face à cette injustice criante, Alexandra Elbakyan crée Sci-Hub, la première plateforme automatisée proposant un accès complètement libre et gratuit aux publications académiques protégées par les abonnements [10].
Comment fonctionne Sci-Hub ? Le fonctionnement de la plateforme fonctionne globalement autour de deux mécanismes complémentaires. Le premier mécanisme repose sur des systèmes de clés d’accès (des identifiants universitaires). Des codes d’accès fournis ou partagés par des universitaires dont les universités disposent d’abonnements payants. Cela permet la récupération des articles via les paywalls et leur diffusion gratuite par la plateforme Sci-Hub. Le deuxième mécanisme repose quant à lui sur l’archivage distribué. Ce mécanisme permet aux utilisateurs de Sci-Hub de saisir l’identifiant unique d’un article scientifique (appelé le DOI) et/ou le titre exact de l’article. Sci-Hub interroge sa base de données afin de voir s’il possède l’article. Dans le cas de l’absence de la documentation recherchée, un script de Sci-Hub se connecte aux serveurs des éditeurs via ses proxy/identifiants universitaires afin de télécharger le document, de le délivrer et d’archiver le nouveau document dans sa base de données. Ce fonctionnement est terriblement efficace, elle part des besoins des scientifiques et s’incrémente dans le temps. C’est tellement efficace qu’aujourd’hui Sci-Hub héberge plus de 85 millions d’articles scientifiques, couvrant 95 % de la littérature de recherche mondiale !
Ce qu’a fait Alexandra Elbakyan, c’est rendre la science véritablement ouverte. Avec Sci-Hub, des étudiants qui sont dans des universités n’ayant pas les abonnements peuvent consulter les articles scientifiques nécessaires à leurs recherches. Mais l’ouverture de la science permet également à n’importe quel citoyen de pouvoir consulter les articles scientifiques afin d’étoffer sa culture scientifique. Cela aurait été tellement appréciable pendant la pandémie du COVID où n’importe quel abruti sur un plateau venait raconter n’importe quoi sur la base d’une publication scientifique. Articles souvent mal lus et mal compris… Un peuple en armes doit avoir également les munitions scientifiques et intellectuelles pour ne pas se laisser manipuler par les puissances d’opinions. Elbakyan est donc un énorme grain de sable dans le rouage du cartel de l’édition. Par son action individuelle, elle a formé un ensemble cohérent, celui des scientifiques qui collaborent contre l’oligopole de l’édition scientifique. Cette réaction à l’injustice et la rapine capitaliste met au centre du débat la nécessité de collectivisation de l’édition scientifique et de la diffusion de la connaissance institutionnelle. Un des auteurs de cet article tient à souligner sa grande reconnaissance à Alexandra Elbakyan. Sans Sci-Hub, il n’aurait pas pu mener son projet de thèse au bout sans payer comme un pigeon à des connards qui veulent nous voler plusieurs fois. Malgré que ses études aient été faites en France, la disparité de budget entre les universités pousse les étudiants à trouver « illégalement » des articles clés pour leurs travaux.
Le cartel de l’édition a quant à lui riposté avec la plus grande fermeté contre Alexandra Elbakyan. Vous imaginez qu’ils ne sont pas très heureux, la diffusion gratuite des articles pour lesquels ils ont usurpé les droits fragilise leurs profits. Les universités les plus pauvres paieront moins ou ne paieront plus d’abonnements démesurément élevés alors qu’elles peuvent y accéder gratuitement. Sci-Hub a la capacité de mettre à mal le modèle d’abonnement, en revanche il n’a que peu ou pas d’effet sur le modèle couplé aux frais de publication. Car petite université ou grande université, pays richement développé ou pays fortement maintenu en sous-développement, le prix pour être publié dans les journaux ripoux reste le même. La dépendance à la publication reste le pré carré de l’oligopole de l’édition. Pour avoir osé diffuser l’information scientifique gratuitement, et donc pour s’être dressée contre la fabrique de profit magique des cartels, Alexandra Elbakyan a subi une traque judiciaire. La réponse pénale contre Elbakyan démontre l’omniprésence de la lutte de classe à tous les niveaux de la société, production scientifique comprise. Le cartel de l’édition lui a intenté plusieurs procès, elle a été condamnée par contumace à leur verser plus de 20 millions de dollars de : accrochez-vous bien à votre siège, « dommages et intérêts ». Elle risque d’être extradée aux USA où elle encourt de lourdes peines de prison pour des infractions d’accès non autorisé à des systèmes informatiques (piratage). Elle vit actuellement dans la clandestinité pour éviter l’extradition aux USA. Elle est parvenue, par son engagement et son action directe, à mettre en réseau les scientifiques du monde entier. Elle est devenue un symbole, une icône de la science ouverte et le cauchemar des oligopoles de l’édition scientifique. Son action individuelle a été amplifiée sans commune mesure par l’action collective des scientifiques et chercheurs du monde entier. Voici une lutte qui mériterait d’être valorisée en France et dans le monde. Le site Sci-Hub subit, comme vous pouvez le deviner, une cabale permanente des fournisseurs d’accès internet dans de nombreux pays. Cela force le site à changer régulièrement de nom de domaine afin de contourner la censure.
5- Une réflexion sur la connaissance scientifique
Il est temps de sortir un peu de l’analyse du système d’exploitation inhérent à la production de recherche scientifique pour donner un point de vue sur la question. Ce que l’on appelle la science est le fruit de la connaissance fondamentale et appliquée sur des questions que les chercheurs se posent. Pour répondre à ces questionnements, il existe des méthodologies dont tout le monde est d’accord pour dire qu’elles sont le cadre de la recherche. Méthodologie rigoureuse, effectif suffisant, jeu de données transparent… Mais la question que peu de gens se posent et que nous allons soulever ici est : à qui appartient la recherche scientifique ?
La science n’est pas une marchandise comme une autre. On ne la consomme pas comme une marchandise dont on a besoin pour renouveler sa force de travail. Mais dans son ensemble, la recherche scientifique offre les clés de compréhension du monde au genre humain. Comprendre des mécanismes pointus en physique, en mathématique ou bien en biologie offre, par-delà des applications concrètes, des développements sur l’humanité au sens général. Ce que les chercheurs publient est financé avec l’argent mis en commun, il est parfaitement logique que la propriété de cette recherche lui revienne. En communistes, nous voulons collectiviser les moyens de production et d’échanges. Dans le cadre de la science et de sa forme marchandise, la publication scientifique, il est urgent d’avancer dans le sens du progrès. C’est-à-dire une science véritablement ouverte, où le profit privé est complètement éliminé. Où la prédation capitaliste n’a plus vocation à parasiter ce bien commun de l’humanité. La connaissance scientifique n’est que la somme ordonnée de la compréhension à un instant donné de notre univers. En somme, quoi de plus matérialiste que la compréhension des phénomènes physiques et biologiques qui régissent notre existence matérielle ? Il y a urgence à mettre fin à ce scandale du vol de la production par une classe qui ne possède même pas les moyens de production et d’échanges. En ce sens, l’exploitation de la connaissance scientifique est une forme non canonique de l’exploitation capitaliste. Une forme purement parasitaire, qui n’a plus lieu d’être dans une société socialiste. Les moyens mis en œuvre par le cartel de l’édition scientifique démontrent avec force que la bourgeoisie constituée en classe doit innover dans l’exploitation. Elle doit innover car le monde économique et social est soumis à la baisse tendancielle du taux de profit. Les capitalistes sont soumis à des contraintes intrinsèques au développement des forces productives. Les contre-mesures mises en place par les capitalistes dans le domaine de la connaissance scientifique démontrent une augmentation de l’exploitation significative pour garantir leur illégitime prédation.
Une fois l’investissement complètement assumé par l’État, au niveau des structures de la recherche publique, il faudra bien penser à briser le cartel de l’édition. Développer les systèmes d’édition totalement publics, fondés sur l’absence d’actionnaires et dirigés par les chercheurs eux-mêmes. Des systèmes où la propriété intellectuelle est le bien commun de l’ensemble du peuple de France. Ces systèmes d’édition dé-marchandisés sont encore à l’état embryonnaire, mais ils existent, et tendront à se développer avec les contradictions du capital. Mais sans volonté politique véritable, on ne sortira pas de la dépendance à la publication dans leurs journaux de merde. C’est pourquoi il faut absolument continuer le combat dans toutes les franges de la société. Développons ensemble un rapport de force au mode de production qui brise nos vies, broie le sens de notre travail. Il est urgent de rendre la science ouverte, mais pas faussement ouverte comme peuvent fallacieusement se prévaloir les cartels de l’édition. Il faut rendre la science accessible gratuitement partout, tout le temps et pour tout le monde.
Réflexion collective de la section stéphanoise de l’OCF.


1 Commentaire
Chaumette
Le milieu de la recherche français alerte actuellement sur les contraintes supplémentaires que risque de faire peser le projet d'Espace européen des Données de Santé sur les équipes déjà sous-financées, et que cela permettre à des boîtes privées de récupérer gratuitement tous les fruits des collectes de données réalisées par les chercheurs dans le cadre d'une recherche financée par les impôts de tous. Vous pouvez signer le manifeste visant à mettre des garde-fous pour éviter ça : https://manifeste-eeds.fr/
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