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Trump classe désormais les militants et organisations “d’extrême gauche” parmi les menaces terroristes

par William | | International | 0 commentaires

Antifascisme | Fascisation | International | Luttes | Trump | USA

Nous avions montré dans notre article consacré à l’ICE [1] que le retour de Donald Trump à la Maison Blanche avait marqué un saut qualitatif dans la fascisation des États-Unis. Il ne s’agissait plus simplement de mesures réactionnaires venant préparer le terrain à une éventuelle arrivée du fascisme au pouvoir. Le fascisme était arrivé au pouvoir et commençait à se mettre en place concrètement dans l’appareil d’État. La politique menée par l’ICE, la remise en cause des garanties judiciaires, la concentration des pouvoirs entre les mains de l’exécutif, la répression de masse des travailleurs immigrés et l’utilisation de la violence d’État contre la population en étaient autant de manifestations.

La publication en mai 2026 de la nouvelle stratégie nationale de contre-terrorisme des États-Unis vient apporter un nouvel élément particulièrement significatif à cette analyse. Le document publié par la Maison Blanche identifie en effet trois grandes catégories de menaces terroristes : les « narcoterroristes et gangs transnationaux », les « terroristes islamistes » et les « extrémistes violents d’extrême gauche, notamment les anarchistes et les antifascistes ». [2]

Le rapprochement peut paraître surprenant. Il ne l’est pourtant pas tant que cela si l’on comprend la logique propre au fascisme.

Image d’illustration : Manifestation « Remove the Regime » contre Donald Trump, près du Capitole américain à Washington DC, 21 novembre 2025.© SAUL LOEB / AFP

Une catégorie politique intégrée à la doctrine antiterroriste

La nouveauté ne réside pas simplement dans le fait que Donald Trump tient un discours particulièrement hostile à l’extrême gauche. Ce discours existe depuis longtemps. Ce qui mérite ici notre attention est le fait qu’une partie de l’opposition politique soit désormais explicitement intégrée à une doctrine nationale de contre-terrorisme.

La Maison Blanche affirme ainsi que les activités nationales de contre-terrorisme devront notamment donner la priorité à « l’identification et la neutralisation » de groupes politiques séculiers dont l’idéologie serait « anti-américaine, radicalement pro-transgenre et anarchiste ». Le document prévoit de cartographier ces groupes aux États-Unis, d’identifier leurs membres, leurs liens avec des organisations internationales telles qu’Antifa et d’utiliser les moyens de l’État pour les « neutraliser » avant qu’ils ne soient en mesure de commettre des violences. [2]

Le document ne dit certes pas que toute personne anarchiste, antifasciste ou favorable aux droits des personnes trans serait par définition un terroriste. Il parle d’« extrémistes violents » et de groupes considérés comme représentant une menace. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel que de s’arrêter à cette précision.

Car la question est précisément de savoir pourquoi certaines catégories politiques sont désormais inscrites dans une stratégie de contre-terrorisme et pourquoi l’État entend cartographier leurs réseaux, identifier leurs membres et neutraliser leurs capacités d’organisation. Autrement-dit, le problème n’est plus seulement celui de la répression d’un acte considéré comme criminel. C’est celui de la surveillance et de la neutralisation préventive d’organisations politiques définies, au moins en partie, par leur orientation idéologique et politique.

La Maison Blanche affirme d’ailleurs elle-même vouloir agir avant que ces groupes ne puissent « maim or kill » des innocents. [2] Il y a donc bien une logique préventive : il s’agit de neutraliser une organisation avant même qu’elle ne soit devenue suffisamment puissante pour constituer une menace.

Une continuité avec l’ICE

Il serait erroné de présenter cette nouvelle politique comme une rupture avec ce qui existait avant sous Trump. C’est pourquoi il faut mettre cette stratégie en rapport avec ce que nous avions déjà analysé à propos de l’ICE.

L’ICE n’est évidemment pas devenu un instrument de la fascisation de l’État américain simplement parce que Donald Trump aurait décidé d’être particulièrement brutal envers les immigrés. Comme nous l’avions montré dans notre article, la répression des travailleurs immigrés constituait déjà une composante de la transformation plus générale de l’appareil d’État américain. [1]

L’immigration a constitué l’un des terrains privilégiés de cette transformation pour une raison assez évidente : les travailleurs immigrés, et particulièrement les travailleurs sans papiers, constituent une fraction particulièrement vulnérable de la classe ouvrière américaine. Ils peuvent être surexploités, privés d’une partie de leurs droits, menacés d’expulsion et soumis à une pression permanente permettant au capital de maintenir des conditions particulièrement favorables à son accumulation.

Mais il serait faux d’en conclure que cette répression ne concernait que les immigrés. Dès lors que des travailleurs, des militants et des organisations s’opposaient aux opérations de l’ICE, la répression de la population immigrée s’accompagnait nécessairement d’une répression de ceux qui tentaient de s’y opposer. La politique de l’ICE ne constituait donc pas une politique strictement « migratoire » à laquelle se serait ajoutée ultérieurement une politique de répression politique. La dimension politique était déjà contenue dans cette politique répressive elle-même.

Ainsi, l’ICE fonctionne de plus en plus comme un appareil de coercition échappant aux limites ordinaires de la justice bourgeoise, et la violence exercée contre les travailleurs immigrés participe d’un processus plus général de transformation de l’État. [1]

La nouvelle stratégie de contre-terrorisme ne marque donc pas le passage d’une répression des immigrés à une répression des opposants politiques. Elle constitue plutôt une nouvelle extension de cette même logique.

Le fascisme et la construction de l’ennemi intérieur

C’est ici que la définition du fascisme donnée par Dimitrov permet de comprendre ce qui est en train de se produire. Celui-ci définissait le fascisme comme « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier ».

Il ne faut donc pas réduire le fascisme à une idéologie particulière, ni même à un simple degré supplémentaire d’autoritarisme. Il s’agit d’une transformation de la forme de domination politique de la bourgeoisie, qui s’accompagne d’un renforcement considérable des moyens de coercition de l’État et de leur utilisation contre les forces susceptibles de remettre en cause cette domination.

Or, que fait ici l’administration Trump ? Elle construit une catégorie d’ennemis intérieurs, à laquelle sont désormais rattachées certaines organisations et tendances de l’extrême gauche. Elle entend ensuite identifier leurs membres, leurs réseaux et leurs connexions internationales, afin de pouvoir intervenir contre eux avant qu’ils ne constituent une force suffisamment importante.

Cette logique ne concerne d’ailleurs pas seulement les anarchistes et les antifascistes. Le document de la Maison Blanche évoque explicitement les groupes « radicalement pro-transgenres » parmi les organisations politiques à identifier et à neutraliser. Il affirme également que les États-Unis doivent combattre les « extrémistes violents d’extrême gauche » au même titre qu’ils combattent les cartels et les organisations terroristes islamistes. [2]

Une offensive qui dépasse Trump

Il serait insuffisant de réduire cette évolution à la seule personnalité de Donald Trump. Comme toujours, l’analyse marxiste doit chercher les conditions matérielles qui rendent possible l’apparition d’une telle politique.

Le fascisme ne naît pas simplement parce qu’un homme politique particulièrement autoritaire arrive au pouvoir. Il correspond à une situation dans laquelle les contradictions du capitalisme deviennent suffisamment profondes pour que certaines fractions de la bourgeoisie cherchent à renforcer les moyens de coercition de l’État afin de maintenir leur domination.

C’est d’ailleurs pourquoi la question du fascisme américain ne peut être séparée de la crise générale de l’impérialisme américain. La remise en cause de l’hégémonie des États-Unis, notamment par la montée de la Chine, les difficultés économiques internes, la crise de légitimité des institutions bourgeoises et les contradictions croissantes entre les différentes fractions de la classe dominante américaine constituent autant de facteurs qui permettent de comprendre le développement de cette politique.

Trump n’a donc pas créé ces contradictions. Il en est une expression politique particulière. Cela explique également pourquoi il serait absurde de voir dans le Parti démocrate une véritable alternative au capitalisme et à l’impérialisme américain. Les démocrates représentent certes une fraction différente de la bourgeoisie américaine et demeurent davantage attachés aux formes traditionnelles de la démocratie bourgeoise. Mais ils restent fondamentalement attachés au capitalisme, à l’impérialisme américain et à la défense de l’hégémonie des États-Unis.

La lutte contre le fascisme ne peut donc pas être réduite au simple soutien à l’un des deux grands partis bourgeois américains contre l’autre. Elle doit au contraire s’appuyer sur les forces populaires réellement mobilisées contre la politique fasciste, tout en développant leur indépendance politique à l’égard des différentes fractions de la bourgeoisie.

Nécessité d’une lutte antifasciste indépendante

Le fait que le pouvoir fasciste désigne une organisation comme son ennemie ne suffit pas à la rendre révolutionnaire. Les contradictions de l’anarchisme, du radicalisme petit-bourgeois ou des différentes formes de militantisme petit-bourgeois ne disparaissent pas en tant que telles sous prétexte qu’ils sont désormais réprimés par le fascisme.

Mais c’est précisément ici qu’il faut savoir distinguer la lutte idéologique de la lutte politique. Nous pouvons combattre l’anarchisme sur le terrain idéologique tout en nous opposant à la répression de militants anarchistes par le fascisme. Nous pouvons critiquer les conceptions idéalistes et individualistes d’une partie de l’extrême gauche sans accepter que celle-ci soit transformée en ennemi intérieur par le pouvoir fasciste. Nous pouvons enfin défendre l’indépendance politique du mouvement communiste sans renoncer à l’unité d’action avec les forces qui combattent effectivement le fascisme.

Cette distinction est d’autant plus importante que la bourgeoisie cherche précisément à enfermer les travailleurs dans une alternative entre le fascisme et la démocratie bourgeoise telle qu’elle existe aujourd’hui aux États-Unis. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de leur demander de choisir entre deux formes de domination bourgeoise, au lieu de leur permettre de construire leur propre force politique.

Or combattre le fascisme ne signifie pas soutenir la bourgeoisie libérale qui lui est opposée. C’est là toute la difficulté de la situation actuelle. La lutte contre le fascisme doit être suffisamment large pour unir toutes les forces susceptibles de s’opposer à son développement, mais elle ne peut avoir pour conséquence de placer le mouvement ouvrier sous la direction politique d’une fraction quelconque de la bourgeoisie. C’est précisément ce qui donne toute son importance à l’indépendance politique du prolétariat.

Il faut donc combattre le fascisme sans illusions sur les forces qui peuvent momentanément se retrouver dans son opposition. Il faut être capable de participer au front le plus large contre la réaction tout en conservant une analyse indépendante de la société américaine, du capitalisme et de l’impérialisme.

Car le problème posé aujourd’hui aux États-Unis n’est pas simplement celui de la défense abstraite de la démocratie contre Donald Trump. Il est celui de savoir si les travailleurs et les masses populaires seront capables de construire une force politique indépendante permettant de combattre à la fois le fascisme et les conditions sociales qui en favorisent le développement.

La nouvelle stratégie de contre-terrorisme montre à quel point cette question devient urgente. En intégrant explicitement les anarchistes, les antifascistes et certaines forces de l’extrême gauche à sa conception de l’ennemi intérieur, l’administration Trump montre qu’elle entend empêcher que l’opposition au régime puisse se transformer en une force organisée.

C’est précisément pour cette raison que la lutte antifasciste ne peut pas rester une simple réaction aux mesures prises par le pouvoir. Elle doit devenir une lutte organisée. Et cette lutte ne pourra être victorieuse que si la classe ouvrière parvient à y conquérir son indépendance politique, à entraîner derrière elle les différentes couches populaires menacées par la réaction et à opposer au fascisme non pas une autre fraction de la bourgeoisie américaine, mais sa propre force organisée.

Nous retrouvons ici la question que nous avions déjà posée à propos de l’ICE. Le fascisme américain n’est pas une menace qui se situerait encore devant le peuple américain. Il est déjà au pouvoir et il transforme déjà l’appareil d’État. La question n’est donc plus aux États-Unis de savoir s’il faut empêcher son arrivée, mais de savoir comment le combattre, comment le renverser, et comment faire en sorte de supprimer les conditions matérielles qui le rendent possible.

Et la France ?

Il serait erroné de considérer que cette évolution ne concerne que les États-Unis. La forme prise aujourd’hui par la politique de l’administration Trump est certes particulièrement avancée, mais la logique qui consiste à construire un « ennemi intérieur » et à assimiler progressivement la contestation politique à une menace pour la sécurité de l’État n’est pas étrangère aux autres puissances capitalistes.

La France en fournit un exemple particulièrement intéressant. Depuis plusieurs années, l’État français élargit lui aussi la définition des menaces auxquelles il prétend devoir répondre. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, de maintien de l’ordre ou de défense des valeurs républicaines, les instruments de surveillance et de répression se sont progressivement étendus à des mouvements politiques et sociaux qui ne relèvent pas du terrorisme. Nous en avons un exemple particulièrement frappant avec la répression des mouvements et militants pro-palestiniens.

La question n’est pas de savoir si Emmanuel Macron serait déjà Donald Trump, ni de chercher à tout prix à donner le qualificatif de « fasciste » à chacune des mesures réactionnaires prises par le gouvernement. La question est de savoir dans quelle direction évolue l’État bourgeois et quelles forces sociales bénéficient de cette évolution.

Or cette direction est claire : face à l’aggravation des contradictions du capitalisme, à l’affaiblissement de la légitimité des institutions bourgeoises et à la montée des luttes populaires, l’État renforce progressivement ses moyens de coercition et cherche à élargir les catégories permettant de désigner ses adversaires comme des menaces pour l’ordre public.

C’est pourquoi l’expérience américaine doit être étudiée avec attention par les communistes français. Elle ne constitue pas un modèle qui serait mécaniquement appelé à se reproduire chez nous. Elle montre cependant jusqu’où peut conduire une transformation de l’appareil d’État aujourd’hui lorsque la bourgeoisie ne parvient plus à maintenir sa domination dans les formes politiques traditionnelles de la démocratie bourgeoise. Le danger serait alors de découvrir le fascisme uniquement lorsqu’il aura pris la forme achevée que nous lui associons historiquement.

Pour les communistes, la tâche est précisément inverse : comprendre le processus avant son aboutissement, combattre dès aujourd’hui les mesures qui renforcent l’appareil répressif de l’État et travailler à construire les forces populaires capables, dès maintenant, de s’opposer au fascisme en progression.

William – JDM


Notes et sources

[1] William, « ICE et fascisme aux États-Unis », Jeunesse du Monde, 1er février 2026. L’article développe notamment la thèse du passage de la fascisation à la « mise en place effective du fascisme en acte » et de l’affrontement direct avec le fascisme arrivé au pouvoir. Lire l’article sur ICE et le fascisme aux États-Unis

[2] The White House, 2026 U.S. Counterterrorism Strategy, mai 2026, notamment pp. 4-6. Le document énumère les « Violent Left-Wing Extremists, including Anarchists and Anti-Fascists » parmi les trois grandes catégories de menaces terroristes et prévoit l’identification et la neutralisation de groupes politiques « anti-American, radically pro-transgender, and anarchist », ainsi que la cartographie de leurs membres et de leurs liens avec Antifa. Lire le document officiel de la Maison Blanche

[3] The White House, « Designating Antifa as a Domestic Terrorist Organization », 22 septembre 2025. Le décret ordonne notamment aux agences fédérales d’enquêter sur les activités illégales liées à Antifa, de les perturber et de les démanteler. Lire le décret de la Maison Blanche

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