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Rentrée sociale et grève des fonctionnaires : quelle stratégie pour retrouver le rapport de force ?

par Arno | | Luttes | 0 commentaires

CGT | France | Luttes | Syndicats

Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT. [Bastien André / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP]

Septembre 2026 est une rentrée sociale bien molle, sans mouvement ni éclat. Le seul événement syndical d’ampleur nationale semble être une timide grève le 29 septembre (1). En comparaison, 2025 avait bien plus d’entrain avec le 10 septembre, bien que celui-ci soit finalement retombé comme un soufflé. Pour autant, cette faiblesse apparente de la rentrée sociale ne doit pas conduire à enterrer trop vite la capacité de mobilisation des travailleurs. Les échecs s’accumulent, et les difficultés rencontrées par le mouvement syndical montrent surtout qu’il lui faut retrouver davantage de puissance dans le rapport de force. La grève, pensée comme un moyen de ralentir les profits par l’arrêt de la production, ne peut se permettre la moindre complaisance, sous peine de perdre toute efficacité. La manifestation est un plus, un complément à la grève, pour faire entendre ses revendications et imposer dans l’espace public la voix des travailleurs. Or, depuis ces dernières années, les manifestations sont systématiques, sans véritable capacité d’impact, et les grèves sont dispersées et timides. Aurait-on franchi une nouvelle étape dans la difficulté du syndicalisme français à construire un rapport de force suffisamment puissant ?

Alors, nous ne pouvons pas ranger tous les secteurs dans le même panier. Rappelons-nous les grèves des raffineurs à l’automne 2022, qui, par leur impact, avaient suscité une réponse rapide et violente de l’État pour protéger les intérêts de TotalEnergies, qui n’avait pas accepté les revendications des raffineurs. Ce secteur central de l’économie et du fonctionnement du pays nous rappelle que la grève est là pour bloquer la production afin d’imposer le rapport de force. Ainsi, plus un secteur est stratégique, plus la grève est efficace ; mais aussi, plus la réponse de l’État est féroce. En outre, pour contrer tout soutien de classe, les grands médias façonnent l’opinion publique contre les grèves, permettant ainsi de justifier l’injuste répression par l’État.

Nous pourrions aussi citer la grève de Vertbaudet en 2023, qui, après deux longs mois de lutte, a permis une revalorisation significative des salaires. La grève est et restera le mode d’action principal pour l’amélioration des conditions de travail et de vie des travailleurs.

Autre exemple, si les cheminots ont acquis autant d’avantages, c’est par leurs luttes passées dans un secteur clé de l’économie capitaliste. Et c’est d’ailleurs en partie pour cette raison que le fret a été libéralisé et que, depuis le premier mandat de Macron, le transport par camion est privilégié, afin de réduire la puissance de frappe des cheminots dans l’économie. Plus le secteur est sous tension, plus il est une part clé de l’économie ou de l’industrie, et plus la grève sur le long terme peut amener à la victoire des travailleurs. Ces exemples montrent une chose essentielle : la capacité de lutte des travailleurs n’a pas disparu. Lorsqu’elle s’appuie sur une organisation solide et qu’elle touche un secteur stratégique, elle peut encore produire des résultats importants.

Pourtant, le syndicalisme français semble avoir oublié que la grève est là pour arrêter la production, qu’elle doit être une gêne pour permettre de mettre en place un véritable rapport de force. Rappelons-nous le douloureux échec de la stratégie intersyndicale lors du mouvement contre la réforme des retraites, qui reste un exemple particulièrement révélateur des limites de la stratégie adoptée à cette occasion. Une forme de défaitisme et de volonté de la servitude semble s’être installée dans les syndicats, mais cette tendance ne doit pas masquer la combativité qui existe encore parmi les travailleurs et les militants syndicaux les plus combatifs.

Le bilan du mouvement contre la réforme des retraites a été maintes et maintes fois dressé, mais il est essentiel de retenir cet exemple comme une stratégie défaillante. L’intersyndicale s’était organisée pour faire un jour de grève et de manifestation par semaine. Une idée farfelue qui retire à la grève toute sa force, en plus de faire perdre du salaire aux travailleurs. Ainsi, c’est près de deux semaines de salaire que les travailleurs ont perdues, éparpillées sur plusieurs mois de revendications et de luttes. Tout cela pour finalement arrêter le combat une fois l’été arrivé.

Que se serait-il passé si la grève avait été étendue pendant une semaine sans interruption ? Sans faire de plan sur la comète, le rapport de force aurait été bien différent. La question est donc celle des moyens et de l’organisation mis en place par le syndicalisme pour imposer le rapport de force permettant d’établir des négociations à l’avantage des travailleurs. Toutefois, il nous faut mettre immédiatement fin à toute interprétation gauchiste de ce propos, qui ne souhaite pas faire l’apologie de la grève prolongée pour toutes les situations, dans toutes les entreprises et dans tous les contextes. Néanmoins, pour contrer une réforme aussi grave qu’un allongement de deux ans du temps de travail, nous aurions pu attendre des syndicats une stratégie avec plus de corps et plus de forces dans un mouvement social qui avait l’approbation publique à plus de 90 %.

Nous en arrivons à l’actualité : Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, appelle à une grande grève des fonctionnaires le 29 septembre, en réaction au vote du budget 2027. Nous retrouvons ici certaines des limites évoquées plus tôt : manque d’impact, perte de salaire inutile, absence de structuration des travailleurs. Pour cette rentrée, nous aurions été en droit d’espérer une mobilisation plus large, permettant de regrouper l’ensemble des travailleurs dans une action d’ampleur, et non une simple journée de grève qui ne représente au final qu’une perte de salaire pour les travailleurs sans effet sérieux sur le rapport de forces. Surtout, pourquoi n’appeler qu’un seul secteur à la grève ?

Certes, une grève des fonctionnaires ralentirait fortement le fonctionnement du pays. Mais réduire le problème à l’État, c’est ne pas comprendre sa place dans l’économie capitaliste, c’est-à-dire celle d’un État subordonné aux intérêts du capital. Les fonctionnaires ne constituent pas, à eux seuls, une force de frappe comparable à celle des raffineurs, pour ne prendre que cet exemple.

Avec cette stratégie, la CGT divise les travailleurs par secteurs, alors qu’elle pourrait chercher à les rassembler autour d’intérêts communs, et recule sur l’organisation de classe que doit être le syndicat, en élevant la conscience des travailleurs pour défendre leurs intérêts. La CGT dispose pourtant d’une force militante et d’un ancrage dans le monde du travail qui lui donnent les moyens de jouer un rôle central dans cette organisation collective. C’est précisément cette force qu’il faut chercher à développer. La CGT ne doit donc pas se transformer en bataille de chapelles au milieu d’une grande organisation de travailleurs.

En bref, la question n’est pas de savoir si le mouvement syndical français est condamné à l’impuissance. Les exemples des raffineurs, de Vertbaudet ou encore les nombreuses luttes menées quotidiennement dans les entreprises montrent le contraire. La question est plutôt de savoir comment transformer cette combativité dispersée en un rapport de force capable de faire reculer le capital.

La CGT a une histoire, des militants et une implantation qui lui donnent encore une responsabilité particulière dans ce combat. Les difficultés actuelles ne doivent donc pas être une raison de céder au pessimisme, mais une invitation à tirer les leçons des défaites comme des victoires. L’exemple de Vertbaudet doit être notre phare dans la brume : il montre que lorsque les travailleurs s’organisent et que la lutte est menée avec détermination, il est encore possible de gagner.

La tâche n’est donc pas de renoncer à la lutte, mais de lui redonner toute sa force. En retrouvant une stratégie capable de construire le rapport de force, le syndicalisme peut reprendre l’offensive et faire de nouveau des victoires sociales une perspective concrète.

Arno – JDM


(1) Notons toutefois cet appel de la FNST-CGT à une semaine d’actions et de grèves du 16 au 20 novembre 2026 dans les transports, qui pourrait permettre d’impulser un mouvement sectoriel intéressant, voir un mouvement plus large : https://jeunessedumonde.fr/2026/09/02/la-fnst-cgt-appelle-a-une-semaine-dactions-et-de-greves-du-16-au-20-novembre-2026-dans-les-transports/

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