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Michael Roberts – Chine : trois modèles de développement
par JdM | | Non classé | Théorie-débats | 0 commentaires
Par Michael Roberts
Cet article a été produit en anglais par l’économiste marxiste Michael Roberts et publié en 2020 dans le Journal für Entwicklungspolitik. Le pdf est disponible gratuitement à l’adresse https://jep-journal.com/ausgabe/china-developmental-models-and-environmental-governance/china-three-models-of-development/. Nous l’avons traduit en français et le publions sur notre site avec l’accord de l’auteur. Traduction par Silco.
Résumé
Au cours des 40 dernières années, la croissance de la Chine a été phénoménale. Et, depuis la crise financière mondiale et la Grande Récession dans les principales économies capitalistes, la Chine a continué de réduire l’écart de production avec les premières économies capitalistes. La Chine continuera-t-elle à rattraper son retard au cours des 40 prochaines années ou subira-t-elle le sort du soi-disant « piège du revenu intermédiaire » connu par d’autres économies « émergentes » ? L’article examine trois modèles possibles de développement proposés respectivement par : la théorie néoclassique de la croissance ; l’investissement forcé de style keynésien ; et un modèle marxien fondé sur la loi de la valeur et de la rentabilité. Le modèle néoclassique met en évidence l’avantage comparatif de la Chine en matière de main-d’œuvre bon marché et abondante ; le modèle keynésien se concentre sur le rôle du taux d’investissement élevé de la Chine ; le modèle marxiste souligne la restriction exceptionnelle par la Chine de la loi de la valeur dans la production capitaliste : ou ce que l’on pourrait appeler le « socialisme aux caractéristiques chinoises ».

1. Introduction
Le président Xi Jinping est désormais le dirigeant chinois le plus puissant depuis Mao Zedong. Comme Mao, Xi dispose désormais de son propre « corpus de pensée politique » portant son nom, tel qu’ajouté à la constitution du Parti communiste après le 19ᵉ congrès du parti, au cours duquel Xi s’est engagé à conduire la deuxième économie mondiale vers une « nouvelle ère » de puissance et d’influence internationales (Phillips 2017).
Au cours des 40 dernières années, la croissance de la Chine a été phénoménale. Et, depuis la crise financière mondiale et la Grande Récession dans les principales économies capitalistes, la Chine a continué de réduire l’écart de production avec les premières économies capitalistes. Selon les données de la Banque mondiale, la production industrielle de la Chine en 2007 ne représentait que 60 % du niveau américain, alors qu’en 2011, elle atteignait 121 %. La production industrielle de la Chine est passée de moins des deux tiers de celle des États-Unis à un niveau qui surpasse celui des États-Unis avec une marge significative. En l’espace de ces six années, la production industrielle chinoise a presque doublé, tandis que la production industrielle aux États-Unis, en Europe et au Japon n’a même pas retrouvé ses niveaux d’avant-crise (Ross 2013).
Aucun pays n’a jamais grandi aussi vite tout en étant aussi grand (avec 18 % de la population mondiale) – seule l’Inde, avec 17,5 % de la population mondiale, s’en rapproche. Au début des années 1980, les trois quarts de la population mondiale vivaient mieux que le Chinois moyen. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 31 %. En 2010, 87 pays avaient un PIB par habitant supérieur à celui de la Chine, mais 83 étaient inférieurs (Banque mondiale 2020). C’est une réalisation sans précédent.
Même si la croissance économique réelle moyenne de la Chine devait ralentir à partir de maintenant pour s’établir à environ 6 % par an au lieu de l’expansion à deux chiffres de la dernière décennie, l’écart avec les économies du G7 continuerait de se réduire. La population active chinoise a maintenant atteint son sommet, mais il reste encore des centaines de millions de travailleurs ruraux et de paysans à intégrer dans l’appareil industriel ; pendant ce temps, la Chine absorbe toujours autant de matières premières mondiales dont elle a besoin pour soutenir son expansion.
Il n’y a pas d’autre façon de le décrire : la Chine est exceptionnelle dans l’histoire du développement économique des 250 dernières années, surpassant même les miracles économiques antérieurs d’économies asiatiques telles que le Japon ou la Corée. La part de la Chine dans le revenu mondial est passée de moins de 3 % en 1968 à près de 15 % en 2016, la majeure partie de cette augmentation n’étant intervenue qu’après 2002. En effet, la variation de la part de la Chine explique à elle seule 87 % de la baisse totale de la part des économies avancées au cours de la période 1980-2015. L’Inde n’est nulle part comparable à la Chine.
En raison de cette croissance exceptionnelle de la production et des revenus, plus de 800 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté, telle que définie par la Banque mondiale, tandis que d’autres grandes économies « en développement » ont fait peu de progrès.
Qu’est-ce qui explique ce miracle ? Plusieurs explications ont été proposées. Cet article vise à analyser ces explications comme s’il s’agissait de modèles de développement. De cette manière, les explications de l’explosion économique de la Chine et ses perspectives d’avenir sont mieux dégagées.


2. Le modèle néoclassique de l’« avantage comparatif »
La vision qui fait consensus s’appuie sur le modèle néoclassique de la croissance. L’économiste de la Banque mondiale Lin (2012) soutient que le miracle chinois est dû à un changement de politique économique sous Deng Xiaoping à la fin des années 1970, passant d’une stratégie de ce qu’il appelle de “défi de l’avantage comparatif” (“comparative advantage defying strategy” ou CAD) à une stratégie de “suivi de l’avantage comparatif” (“comparative advantage following strategy” ou CAF). Par là, il entend que les dirigeants chinois ont réalisé que le biais de l’intervention de l’État en faveur du développement de l’industrie lourde au détriment de l’agriculture, ou l’augmentation des investissements en capital au lieu d’utiliser l’abondante main-d’œuvre à bon marché, avait fini par créer des distorsions dans le prix des produits, affaibli les prix agricoles et les revenus ruraux par rapport à l’industrie, maintenu la consommation à un niveau trop bas, et généré une suraccumulation associée à une faible productivité du capital. Cela a conduit à une série d’industries « non viables » qui ne pouvaient pas être compétitives sur les marchés mondiaux. Cependant, sous Deng, la Chine a tiré parti de son véritable avantage comparatif, à savoir une main-d’œuvre abondante. La croissance économique a décollé et la Chine est devenue compétitive sur les marchés mondiaux grâce à une puissante combinaison d’investissements étrangers et de main-d’œuvre bon marché.
Selon cette perspective, Mao avait auparavant suivi une mauvaise stratégie. Sous Mao, l’absence d’industrialisation, et en particulier la création de grandes industries lourdes soutenant la puissance militaire, était considérée comme la cause profonde du retard de la Chine. La Chine sous Mao a accordé aux entreprises un pouvoir de monopole dans les secteurs de l’industrie lourde et les a subventionnées grâce à des facteurs de production à prix réduits, créant souvent des pénuries. Cela a permis à la Chine de mettre en place des industries modernes, de tester des bombes nucléaires dans les années 1960 et de lancer des satellites dans les années 1970. Mais les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre n’ont pas été stimulés, alors même que c’était là que résidait son avantage comparatif. Ainsi, l’efficacité était faible et la croissance antérieure à 1979 était principalement tirée par l’augmentation des facteurs de production, et non par la productivité.
Puis sous Deng, selon cet argument, la Chine s’est engagée dans un « système à deux voies », introduisant des réformes dans certains domaines tout en maintenant le statu quo dans d’autres. Les agriculteurs ont été parmi les premiers bénéficiaires. Ils ont été de nouveau autorisés à posséder leur terre (les fermes collectives ont été démantelées) et pouvaient déterminer eux-mêmes les prix de vente de la part de leur production qui dépassait les obligations de quota vendues à l’État à des prix fixes. Dans le même temps, les entreprises privées, les coentreprises (joint-ventures) et les investissements étrangers dans les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre ont été autorisés.
Selon Lin (2012), on peut construire un « indice de choix technologique » basé sur l’intensité capitalistique du secteur manufacturier pour mesurer le choix de la stratégie de développement d’un pays. Cet indice peut être utilisé pour mesurer à quel point l’économie est déformée par l’« intervention » du gouvernement. À un stade donné de développement d’un pays, plus cet indice est élevé, plus l’économie est déformée. En effet, un développement induit par le gouvernement impliquerait le prélèvement d’impôts explicites élevés sur les secteurs économiques générant un surplus, tout en orientant des subventions financières vers les industries non viables.
Le développement d’industries lourdes à forte intensité de capital était extrêmement coûteux et de telles industries ne pouvaient pas espérer être viables dans une économie de marché ouverte et libre. Ainsi, le gouvernement a dû intervenir, diriger les institutions économiques et nationaliser les ressources afin de soutenir des industries non viables. Selon Lin (2012) et d’autres auteurs partisans de cette explication, il s’agissait d’une stratégie de développement défaillante, responsable des disparités croissantes de développement économique entre les provinces chinoises.
Faire des industries à forte intensité de capital la priorité sous cette stratégie était incompatible avec l’avantage comparatif déterminé par la dotation en facteurs de production dans ces provinces. La stratégie du « grand bond en avant » de Mao a donc retardé le fonctionnement du marché, entravé l’accumulation de capital et freiné le progrès technologique et de productivité dans les provinces.
Par conséquent, il était impératif de remplacer la stratégie de défi de l’avantage comparatif (CAD) par une stratégie de suivi de l’avantage comparatif (CAF). Le critère clé du développement doit être la « viabilité » sur le marché capitaliste. Lin (2012 : 193) a défini la « viabilité » comme suit : « Si, sans aucune subvention ni protection extérieure, une entreprise gérée normalement est censée réaliser un profit socialement acceptable sur un marché libre, ouvert et concurrentiel, l’entreprise est viable. Dans le cas contraire, l’entreprise n’est pas viable. » Si une entreprise ne prévoit pas, à long terme, de réaliser un profit socialement acceptable, elle ne devrait pas être créée ou devrait être expulsée du marché concurrentiel. Ce critère a été ignoré dans la stratégie CAD de Mao, générant à terme une crise de la production.
Mais ce modèle néoclassique constitue-t-il une explication convaincante du décollage de la Chine à partir des années 1980 ? Premièrement, la croissance économique de la Chine avant les « réformes » de Deng n’était pas faible. Comme Lin (2012) l’admet lui-même, le PIB réel de la Chine a augmenté à un taux annuel moyen de 6,1 % de 1952 à 1978. Selon la Banque mondiale, le taux de croissance économique de la Chine était de 6,8 % entre 1970 et 1979, c’est-à-dire plus du double de celui des États-Unis au cours de la même période. Si l’on exclut les toutes premières années de la République populaire de 1952 à 1962 — soit entre l’achèvement de l’unification du territoire continental et la période de rupture avec l’Union soviétique —, on enregistre un taux de croissance moyen de 8,1 % en 1963-1978, ce qui traduit une croissance très rapide, même pendant la Révolution culturelle (Banque mondiale 2013a). L’élan de l’économie chinoise était donc établi avant Deng.
Deuxièmement, la loi de l’avantage comparatif est-elle utile comme modèle de développement ? La loi suppose de manière irréaliste une parfaite mobilité du travail. De plus, la définition même de l’avantage comparatif pose problème. Comment mesurer la qualité du travail ou du capital ? Par exemple, comment décider si les États-Unis sont une économie à forte intensité de capital ou à forte intensité de main-d’œuvre, sans prendre en compte la qualité de ces facteurs ?
Troisièmement, nous avons besoin des prix du marché pour mesurer l’avantage comparatif. Cependant, les avantages comparatifs supposés sont liés à d’autres facteurs économiques. Ils sont affectés par le commerce. À leur tour, les gains tirés du commerce proviennent d’autres mécanismes, notamment la spécialisation, les rendements croissants ou la création de réseaux commerciaux pouvant conduire à une transmission d’idées et de technologies.
En effet, l’application de la loi de l’avantage comparatif ne signifie pas une égalisation harmonieuse des revenus et des prix entre les régions en Chine ou entre les économies via le commerce international, comme le prétend Lin. Au contraire, elle peut conduire à des crises, et ce sont précisément les crises qui égalisent les écarts de coûts et éliminent les industries ou régions « non viables ». En d’autres termes, la stratégie CAF pourrait générer encore plus de volatilité et de fluctuations dans la production et les prix, à moins d’être freinée par une politique CAD.
3. Le modèle d’investissement keynésien
Il existe une explication keynésienne, qui sert d’alternative au modèle de marché néoclassique. Dans ce modèle, le facteur clé du développement de la Chine n’a pas été le passage à une politique d’« avantage comparatif » sous Deng. Selon ce modèle, ce n’est pas non plus le passage à l’utilisation d’une main-d’œuvre bon marché et l’autorisation d’une hausse des prix agricoles qui ont permis à la Chine de « décoller », mais plutôt l’augmentation des investissements en machines et en technologie, c’est-à-dire des apports de capital plus importants.
Dans la théorie macrokeynésienne, l’épargne totale est égale à l’investissement total dans une économie. Par conséquent, une proportion croissante de l’épargne nationale implique nécessairement une proportion croissante de l’investissement. Le modèle de croissance de Harrod-Domar (Harrod 1939, Domar 1946), développé par la suite sous le nom de « modèle de croissance endogène », soutient que la croissance dépend de la quantité de capital investi ; ainsi, un investissement accru conduit à une accumulation de capital, ce qui génère de la croissance économique.
En Chine, ce modèle s’est avéré pertinent. Les taux de croissance moyens du stock de capital en Chine (hors logement) se sont élevés à 9,7 % par an entre 1952 et 1978, et à 10,9 % par an durant la période post-Deng (Long/Herrera 2016). En incluant les stocks des entreprises, le taux était encore plus élevé avant l’ère Deng. C’est cette accumulation soutenue, rendue possible notamment par les transferts de surplus provenant des zones rurales, qui explique le succès de l’industrialisation et, dans une large mesure, le taux robuste de croissance du PIB.
Néanmoins, le modèle de Harrod-Domar comporte une réserve. Une proportion croissante de l’économie consacrée à l’investissement signifie que tout ralentissement de la formation de capital peut avoir des conséquences déstabilisatrices. Il a donc été nécessaire de réviser la politique économique de la Chine sous Deng afin de réduire l’impact de ces influences déstabilisatrices. La révolution de Deng n’a pas consisté à adopter la CAF, comme le prétend Lin, mais à mettre fin au contrôle administratif de l’investissement et à le remplacer par une relance et une gestion de type keynésien visant à stimuler l’investissement du secteur privé.
Dans cette interprétation du modèle de développement chinois, le « socialisme aux caractéristiques chinoises » est en réalité une version radicale du keynésianisme, selon Ross (2014). Il diffère des politiques keynésiennes menées aux États-Unis et en Europe, où l’on a eu recours aux déficits budgétaires, poursuivi des taux d’intérêt directeurs bas, et appliqué certaines formes d’assouplissement quantitatif (“quantitative easing”), faisant baisser les taux d’intérêt à long terme par le biais d’achats de dette par la banque centrale. « En Chine, en revanche, des déficits budgétaires relativement limités ont été combinés à des taux d’intérêt bas, un système bancaire étatisé […] et un vaste programme d’investissement public. Alors que le programme de relance économique de l’Occident a été timide, la Chine a mené des politiques pleinement assumées, du type de celles que l’on reconnaît dans la Théorie générale de Keynes, tout en conservant son propre « socialisme aux caractéristiques chinoises » ». (Ross 2014). Ross soutient que c’est l’absence d’idéologie de Deng, ou son absence d’attachement à un modèle économique exclusivement marchand ou étatique (Deng : « Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, du moment qu’il attrape les souris »), qui explique le succès économique de la Chine. 1

4. Le modèle marxiste de la valeur
Un troisième modèle de développement peut être construit à partir de la théorie marxiste. La plupart des analyses marxistes de la Chine considèrent que la Chine est désormais capitaliste (Harvey 2005 ; Arrighi 2009 ; Panitch/Gindin 2013). Cependant, d’autres estiment que le modèle économique chinois comporte des composantes distinctes du capitalisme (Wen 2001 ; Amin 2013). 2 Dans le modèle marxiste présenté ici, le développement économique de la Chine est évalué à travers sa capacité à éviter l’impact déstabilisateur de la loi de la valeur, tout en reconnaissant également son pouvoir inexorable. Un modèle marxiste du développement économique de la Chine ne part pas de l’examen de l’avantage comparatif des facteurs de production, ni du taux d’épargne ou d’investissement dans une économie. La théorie marxiste part de la loi de la valeur. 3
L’alternative néoclassique pour des économies qui, comme la Chine (et l’Union soviétique), avaient restreint la loi de la valeur au strict minimum par le biais de la planification centrale, de la propriété étatique de l’industrie et de la collectivisation de l’agriculture, fut la « thérapie de choc ». Cette solution fut imposée en Russie et en Europe de l’Est ; ce qui signifiait le passage, du jour au lendemain, d’une économie planifiée, fortement industrialisée et nationalisée, à une économie de marché, avec investissements étrangers et privatisations — aux conséquences désastreuses.
Lin (2012) ne préconise pas la « thérapie de choc » pour la Chine, reconnaissant la nécessité d’un passage « progressif » des politiques CAD aux politiques CAF, ce que Deng aurait selon lui accompli. Pourtant, dans le modèle marxiste, cela signifie une augmentation progressive de l’influence de la loi de la valeur dans l’économie chinoise : à savoir un secteur privé plus important, l’accumulation de capital à des fins de profit, avec des prix déterminés par les marchés et non par un plan ; et, enfin, l’ouverture au « libre-échange », à l’investissement étranger, et la levée des contrôles de capitaux au profit d’une monnaie flottante. C’est ce que Lin et la Banque mondiale préconisent pour la Chine dans la prochaine décennie.
À l’inverse, le modèle marxiste reconnaît que ce n’est pas l’absence de concurrence qui produit les déséquilibres et les crises, avec le développement à côté du sous-développement, la richesse à côté de la pauvreté, l’emploi à côté du chômage ; c’est la concurrence elle-même. Le problème du modèle néoclassique réside dans la confusion entre la théorie de l’avantage comparatif en termes de coûts et l’avantage comparatif en termes de facteurs de production (Shaikh 2016). Constater que la Chine disposait d’abondantes réserves de main-d’œuvre pour se développer (avantage comparatif en termes de facteurs) est une chose ; en conclure que ne pas investir dans l’industrie lourde, mais recourir seulement à l’industrie légère et à une main-d’œuvre bon marché, pouvait générer une croissance économique et un avantage comparatif en termes de coûts sur les marchés mondiaux, en est une autre. La croissance exceptionnelle de la Chine n’aurait pas pu être obtenue en s’appuyant uniquement sur les « avantages comparatifs » d’une main-d’œuvre bon marché et de l’agriculture, combinés à l’investissement étranger.
En effet, une contradiction croissante existe entre l’expansion de l’industrie et du commerce chinois sur les marchés mondiaux, s’appuyant sur ses avantages comparatifs en termes de facteurs, et la pression exercée par la loi de la valeur à travers le commerce et l’investissement étranger. Les effets de l’investissement étranger ont un double impact. D’une part, en l’absence d’investissement étranger, la Chine, comme de nombreuses autres économies en développement, aurait connu un déficit commercial structurel et une dette extérieure, ou bien un niveau d’importations limité à ce que pouvait supporter un secteur exportateur restreint. Cependant, le risque est que la grande industrie nationale devienne dominée par le capital étranger, coexistant avec des industries arriérées où prédomine le capital local. Cela pourrait certes améliorer la balance commerciale, mais accélérerait la destruction de la production locale (capitaliste et non capitaliste) et agirait comme un puissant mécanisme de blocage du développement des forces productives indigènes. La destruction de l’industrie nationale déplacerait davantage de travailleurs qu’il ne pourrait en être nouvellement employés dans les industries de haute technologie relativement récentes. Ce fut l’histoire de nombreuses économies capitalistes naissantes à partir de la fin du XIXᵉ siècle, telle que façonnée par les économies impérialistes. Elle demeure celle de la majeure partie de l’Afrique, d’une grande partie de l’Amérique latine, et de certaines régions d’Asie.
La Chine reste l’exception frappante. Pourquoi ? Parce que, comme l’explique le modèle marxiste, la loi de la valeur, qui opère sur les marchés capitalistes, le commerce extérieur et l’investissement, fut d’abord totalement bloquée, puis contrôlée par un vaste secteur d’État, une planification centrale et une politique macroéconomique, ainsi que par la restriction de la propriété étrangère des nouvelles industries et par des contrôles sur les flux de capitaux entrants et sortants du pays. 4
Comme l’a exprimé Yu Yongding, économiste chinois émérite : « La Chine doit maintenir ses contrôles de capitaux dans un avenir prévisible. Si la Chine venait à perdre le contrôle de ses flux de capitaux transfrontaliers, une panique pourrait éclater, de sorte que les sorties de capitaux se transformeraient en avalanche et finiraient par faire s’effondrer l’ensemble du système financier » (Yu 2014). Ce sont précisément ces restrictions qui, jusqu’à présent, ont permis à la Chine d’accroître ses investissements et sa technologie, d’employer des pans entiers de main-d’œuvre, et d’échapper globalement au contrôle de son destin par les grands groupes multinationaux.
Le modèle néoclassique désormais préconisé pour la Chine par la plupart des économistes traditionnels, par de nombreux membres de la direction chinoise et par des agences internationales extérieures, refuse délibérément de reconnaître le succès qu’a représenté la restriction de l’influence de la loi de la valeur dans le développement de la Chine. L’analyse keynésienne considère à juste titre l’épargne et l’investissement comme les principaux moteurs du développement de la Chine. Pourtant, elle néglige également un ingrédient clé du développement économique : la productivité du travail. Et, dans la mesure où il existe un secteur privé dans une économie en développement et sur les marchés mondiaux, la rentabilité constitue l’autre indicateur clé.
Le modèle marxiste soutient que le niveau de productivité déterminera la croissance économique, car il réduit le coût de production et permet à une nation en développement de se mesurer à la concurrence sur les marchés mondiaux. Cependant, dans une économie capitaliste où la loi de la valeur et les marchés opèrent, il existe une contradiction : la rentabilité. Dans le modèle marxiste, il existe une relation inverse à long terme entre productivité et rentabilité (Roberts, 2018a). À mesure que la première s’accélère, la seconde ralentit. La rentabilité entre en conflit avec la croissance de la productivité dans une économie capitaliste, ce qui entraîne des crises récurrentes de la production. Une économie en développement doit réduire ce conflit au minimum.
Dans une étude comparative des modèles de croissance économique, Vu Minh Khuong (Vu, 2013) s’est penché sur la croissance de la productivité dans les économies en développement. Cette croissance peut être obtenue soit par une augmentation des apports en capital et en travail, soit par une amélioration de la qualité du capital et du travail existants. La productivité résultant de « l’innovation » est appelée “productivité globale des facteurs” (PGF) dans l’économie traditionnelle (Solow, 1957).
Vu (2013 : 242) affirme que son analyse montre que « le secret du modèle de croissance asiatique ne réside pas dans l’obtention d’une forte croissance de la PGF mais dans le maintien d’une croissance raisonnable de la PGF ». Selon Vu, les apports d’investissement en capital ont représenté 54 % de l’avance de croissance des économies asiatiques en développement sur les économies occidentales industrialisées, et 62 % de l’avance de l’Asie en développement sur les autres économies en développement. L’investissement massif en capital a joué un rôle presque deux fois plus important que la productivité issue des hausses de la PGF pour expliquer l’avance de croissance de l’Asie sur les économies avancées. En effet, à mesure qu’un pays évolue vers le statut d’économie avancée, le rôle joué par l’investissement dans sa croissance augmente.
Toutefois, le FMI a constaté que la PGF plus élevée expliquait 1,5 point de pourcentage sur les 1,75 point de pourcentage de hausse du taux de croissance moyen des économies en développement dans les années 2000 avant 2008, par rapport aux années 1990 (Dabla-Norris et al., 2013). La croissance de la PGF est redevenue positive dans les économies en développement de toutes les régions, après avoir décliné en Amérique latine ainsi qu’au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MOAN) dans les années 1990, bien que les apports en facteurs de production soient restés le principal moteur de la croissance de la production dans les économies en développement tout au long des années 2000.
Ainsi, même si la croissance rapide de la Chine reposait à l’origine sur un taux d’investissement en capital très élevé, ainsi que sur une main-d’œuvre bon marché, l’histoire pourrait être différente à partir de maintenant. L’investissement brut a représenté en moyenne plus de 47 % du PIB depuis 2009. Cependant, la croissance du PIB réel n’a cessé de ralentir. Ainsi, le rendement des nouveaux investissements en Chine (ou la productivité du capital investi) est en baisse. Depuis 2007, le ratio incrémental de production de capital (ICOR) en Chine a triplé, passant de 3 à 9, tandis que le taux de croissance du PIB a diminué de moitié (Chow, 2018).
Dans le modèle marxiste du développement capitaliste, la croissance de la productivité doit être mise en balance avec la contradiction que représente la loi de la baisse tendancielle du taux de profit (LBTTP), à mesure que le capital s’accumule. Dans la mesure où le secteur capitaliste privé chinois accroît sa contribution à l’économie globale et où le rôle du secteur public diminue, la rentabilité de l’économie dans son ensemble prend une importance relativement plus grande, et la contradiction entre croissance de la productivité et rentabilité s’intensifie. Les modèles néoclassique et keynésien du développement ignorent tous deux cette contradiction.
Plusieurs tentatives ont été faites pour estimer le taux de profit en Chine (Bai et al., 2006 ; Roberts, 2009 ; Qu et al., 2013 ; Herrera/Long, 2014 ; Gaulard, 2018 ; Maito, 2018 ; Qi, 2018). Les données empiriques révèlent trois périodes pour la rentabilité en Chine. Entre 1978 et 1990, on observe une hausse de la rentabilité, la production s’étant développée grâce aux réformes de Deng et à l’ouverture au commerce extérieur. Néanmoins, de 1990 jusqu’à la fin de cette décennie, on constate un déclin, le surinvestissement s’accélérant tandis que d’autres économies, notamment dans le monde en développement, traversaient une série de crises (Mexique 1994, Asie 1997-1998, Amérique latine 1998-2001). La baisse du taux de profit au cours de cette période s’est accompagnée d’un ralentissement du taux de croissance du PIB, comme le prédit le modèle marxiste. Cependant, à partir d’environ 2001, on observe une remontée de la rentabilité, accompagnée d’une hausse significative du taux de croissance économique (alors que le monde (en général) connaissait lui aussi une expansion portée par le crédit).

Toutes ces études constatent que le facteur déterminant du déclin du taux de profit du capital en Chine a été une composition organique du capital croissante, terme Marxiste désignant le rapport entre l’apport en capital (le capital constant, en termes Marxistes) et l’apport en travail (le capital variable). Une exploitation accrue du travail a contribué à contrecarrer ce déclin à long terme de la rentabilité, en particulier dans les années 2000, mais cela n’a plus été le cas depuis la fin de la Grande Récession en 2009.
Néanmoins, la LBTTP de Marx et la loi de la valeur n’ont pas opéré avec la même intensité ni le même impact en Chine que dans les grandes économies capitalistes. La Grande Récession et la Longue Dépression qui l’a suivie dans les grandes économies capitalistes le confirment. La croissance du PIB réel et l’investissement de la Chine ont surpassé ceux de toutes les autres économies du G20 au cours des dix dernières années (y compris l’Inde, si son PIB est mesuré avec précision).
Dans le « socialisme aux caractéristiques chinoises », on observe une expansion significative des entreprises à capitaux privés, tant étrangères que nationales, au cours des trente dernières années, avec la mise en place d’un marché boursier et d’autres institutions financières. En effet, la plupart des observateurs, s’appuyant sur les données officielles, estiment que les entreprises du secteur privé représentent désormais environ 60 à 70 % du PIB et des actifs (Xinhua, 2018).
Néanmoins, cela est trompeur. Szamosszegi et Kyle (2011), pour la Commission américaine d’examen économique et de sécurité relative à la Chine (U.S.-China Economic and Security Review Commission), ont analysé l’influence du secteur d’État en Chine. Ils ont défini le secteur d’État comme étant composé de trois éléments principaux : les entreprises publiques (“State Owned Enterprises” ou SOE) entièrement détenues par l’État par l’intermédiaire de la Commission de supervision et d’administration des actifs publics (“State-owned Assets and Supervision and Administration Commission” ou SASAC) ; les entreprises publiques qui sont actionnaires majoritaires d’entreprises qui ne sont pas officiellement considérées comme des entreprises publiques mais qui sont effectivement contrôlées par leurs propriétaires publics ; et les entités détenues et contrôlées indirectement par l’intermédiaire de filiales d’entreprises publiques basées à la fois en Chine et à l’étranger (“State-Holding Enterprises” ou SHE). Les entreprises collectives urbaines et les entreprises de bourgs et de villages (“Township and Village Enterprises” ou TVE) détenues par les pouvoirs publics appartiennent également au secteur d’État, mais ne sont pas considérées comme des entreprises publiques. Les auteurs ont fait le commentaire suivant :
« Une erreur courante consiste à supposer que toute entité qui n’est pas une entreprise publique appartient au secteur privé. Il existe un secteur d’État, composé d’entreprises publiques, et un secteur non étatique, composé d’entreprises ayant d’autres formes de propriété, y compris la propriété purement privée par des personnes physiques nationales et étrangères, ainsi que des entités à propriété mixte dans lesquelles des entreprises publiques sont copropriétaires et/ou détiennent le contrôle. Pour la grande majorité de ces sociétés cotées en bourse, les principaux actionnaires sont des entreprises publiques. » (Szamosszegi/Kyle, 2011 : 10)
Ils ont ensuite ajouté : « Lorsque les données sont analysées par secteur, il apparaît clairement que les SOE et les SHE représentent la majorité des investissements dans de nombreux secteurs de l’économie chinoise (ibid. : 16), avec une moyenne pondérée de 48 % en 2007. » Ils ont déclaré : « Les SOE et les SHE étaient responsables de 40 % du PIB de la Chine et de 45 % du PIB non agricole en 2007 » (ibid. : 21). Szamosszegi/Kyle ont poursuivi :
« Compte tenu des informations supplémentaires sur la prévalence de la propriété des SOE dans les marchés financiers chinois, des données anecdotiques et observées sur la prévalence de la propriété des SOE parmi les SARL [sociétés à responsabilité limitée] et d’autres catégories de propriété, ainsi que du rôle des SOE dans les IDE en aller-retour (“round-tripped FDI”), il est raisonnable de conclure qu’en 2009, près de la moitié de la production économique chinoise pourrait être attribuée aux SOE, aux SHE et à d’autres types d’entreprises contrôlées indirectement par les SOE. Si l’on prend en compte la production des entreprises collectives urbaines et la part des TVE gérée par l’État, le secteur public au sens large représente probablement environ 50 %. Cette conclusion va au-delà de toutes les estimations publiées que nous avons examinées, mais elle est cohérente avec les avis d’experts qui traitent actuellement des entreprises chinoises dans des contextes politiques et commerciaux. » (ibid. : 25).
Plus récemment, Laurie Belsie du NBER (National Bureau of Economic Research), commentant une étude de Hsieh et Song (2015), a conclu que « la transformation du secteur industriel chinois qui a débuté à la fin des années 1990 n’était pas simplement un transfert de ressources du secteur public vers le secteur privé. Elle impliquait également des changements politiques qui ont transformé les entreprises publiques restantes et en ont créé de nouvelles » (Belsie 2020).
Au lieu d’utiliser les définitions officielles du secteur public, les auteurs ont employé une autre approche pour identifier la propriété étatique, incluant la propriété par une « personne morale ». Plus des deux tiers de ces sociétés étaient directement ou indirectement contrôlées par la SASAC, mais légalement enregistrées comme privées. Lorsque ces sociétés privées sont requalifiées en entreprises sous contrôle étatique, les SOE représentent encore une part substantielle de l’économie nationale – contrôlant environ 30 % du total des actifs des secteurs secondaire et tertiaire, ou plus de 50 % du total des actifs industriels. La taille moyenne des SOE est bien plus grande que celle de leurs homologues non publiques, les actifs moyens des premières représentant plus de 13 fois ceux des secondes (Gao Xu 2010).
Par ailleurs, un rapport de Stratfor Worldview (2018) a révélé que
« […] 80 à 90 % des SOE sont concentrées dans des secteurs vitaux ou très rentables tels que la finance, l’énergie, les télécommunications et la fabrication d’armement. Et ces entreprises — en particulier la centaine de SOE administrées au niveau central — sont devenues bien plus grosses. En 2017, les seuls actifs de ces entreprises avaient atteint 72 000 milliards de yuans (10 400 milliards de dollars), soit une multiplication par plus de dix par rapport à 2003, et un montant presque équivalent au PIB total de la Chine pour cette année-là. […]. Depuis 2013, les SOE ont reçu chaque année plus de 60 % de l’ensemble des nouveaux prêts en Chine, avec un pic à 78 % en 2016. »
Dans une autre étude menée par Milhaupt et Zheng (2016) pour le Paulson Institute, portant sur les affiliations gouvernementales ou partisanes des fondateurs ou dirigeants de facto des 100 plus grandes entreprises privées de Chine (en termes de chiffre d’affaires), selon le classement de la China National Association of Industry and Commerce, ainsi que des dix plus grandes entreprises privées chinoises du secteur Internet (en termes de chiffre d’affaires), selon le classement de la China Internet Association, 95 des 100 premières entreprises privées et 8 des 10 premières entreprises en ligne comptaient un fondateur ou un dirigeant de facto qui était ou avait été membre d’organisations politiques centrales ou locales telles que les Assemblées Populaires et les Conférences Consultatives Politiques du Peuple. « Une enquête récente du Département Central de l’Organisation, l’organe du parti chargé du personnel, a révélé qu’en 2016, 68 % des entreprises privées chinoises disposaient d’organes du parti, et que 70 % des entreprises étrangères en étaient également dotées. » (McGregor 2019).
Par exemple, les actions de Huawei, le plus grand fabricant chinois d’équipements de télécommunications, sont détenues par ses employés, en particulier par le syndicat contrôlé par l’État – bien que l’on affirme que ce syndicat n’a aucun mot à dire dans la gouvernance de l’entreprise (Li 2019). Par ailleurs, les associations industrielles contrôlées par l’État supervisent activement les activités des entreprises privées dans leurs secteurs respectifs et ont conservé une grande partie, sinon la totalité, du pouvoir exercé par leurs prédécesseurs étatiques. Les entreprises privées sont poussées, voire contraintes, à participer aux efforts de restructuration industrielle menés par l’État. Le droit à la propriété de l’entreprise doit céder le pas aux plans de l’État visant à restructurer un secteur (Milhaupt/Zheng 2015).
On peut donc soutenir qu’aujourd’hui encore, une grande partie de l’emploi et de l’investissement est toujours assurée par des entreprises publiques ou par des institutions placées sous la direction et le contrôle du Parti communiste. 5 La majeure partie de l’industrie chinoise de rang mondial n’est pas constituée de multinationales étrangères, mais d’entreprises publiques chinoises. Les grandes banques sont détenues par l’État, et leurs politiques de prêt et de dépôt sont dirigées par le gouvernement (au grand dam de la banque centrale chinoise et d’autres éléments favorables au capitalisme). Il n’existe pas de libre circulation des capitaux étrangers entrant et sortant de Chine. Des contrôles des capitaux sont imposés et appliqués, et la valeur de la monnaie est fixée dans une fourchette étroite afin d’atteindre des objectifs économiques (au grand agacement du Congrès américain).
La taille et l’influence du secteur public en Chine ne se retrouvent dans aucune autre économie. La base de données du secteur public du FMI (IMF 2017) montre que les actions du secteur public par rapport au PIB s’élèvent à 150 %, ce qui dépasse largement celui de l’autre miracle asiatique du passé, le Japon, et représente trois fois plus qu’en Inde ou aux États-Unis. Les actifs du secteur public sont plus de trois fois supérieurs à ceux du secteur privé, alors que dans toutes les autres grandes économies, ce sont les actifs du secteur privé qui sont les plus importants. L’investissement public en Chine représente chaque année 16 % du PIB, contre moins de 4 % aux États-Unis ou au Royaume-Uni. La Chine compte 109 entreprises figurant au classement Fortune Global 500 – mais seulement 15 % d’entre elles sont détenues par des intérêts privés (Guluzade 2019).

Au même moment, l’appareil du parti unique s’infiltre à tous les niveaux de l’industrie et de l’activité économique en Chine. Selon une analyse de Joseph Fan et autres (Fan et al. 2011 : 1),
« Le Parti communiste chinois (PCC), en contrôlant l’avancement de carrière de l’ensemble du personnel dirigeant dans tous les organismes de régulation, toutes les entreprises publiques (SOE), et pratiquement toutes les grandes institutions financières, ainsi que les postes dirigeants du Parti dans presque toutes les entreprises non publiques à l’exception des plus petites, conserve la possession exclusive des « hauteurs stratégiques » de Lénine. »
Fan et al. estiment que le département de l’organisation du PCC (CCP OD) gère toutes les promotions aux postes dirigeants dans l’ensemble des grandes banques, des organismes de régulation, des ministères et agences gouvernementales, des entreprises publiques, et même de nombreuses entreprises officiellement désignées comme non publiques. C’est par ce mécanisme que le Parti fait progresser les individus au sein des banques, des organismes de régulation, des entreprises, des gouvernements et des organes du Parti.
Dans les sociétés cotées en bourse, chaque entreprise dispose également d’un comité du Parti communiste, dirigé par un secrétaire du Parti communiste. Ces comités conseillent le PDG sur les décisions cruciales et sont tenus informés dans toute l’entreprise par des cellules du Parti qui surveillent également la mise en œuvre des politiques du Parti. En effet, le secrétaire du Parti joue un rôle de premier plan dans les décisions majeures et peut, si nécessaire, passer outre ou contourner le PDG et le conseil d’administration (Fan et al. 2011).
Selon le Financial Times, les entreprises ont des cellules communistes intégrées à leurs opérations, et les principaux dirigeants consacrent une grande partie de leur temps à traiter avec des responsables gouvernementaux sur des questions de politique et autres. Fraser Howie, coauteur de l’ouvrage Red Capitalism (Walter/Fraser 2011), est cité comme ayant déclaré que cette évolution montrait bien à quel point les entreprises soi-disant privées sont en réalité des « entreprises sous supervision de l’État ». « Toutes les entreprises chinoises sont en pratique soit des entreprises publiques, soit des entreprises sous supervision de l’État », a-t-il déclaré. « Et rien ne semble indiquer une volonté de s’en éloigner ; au contraire, on observe de plus en plus d’efforts pour bien montrer que le secteur privé est redevable envers le Parti. » 6
5. Le futur du développement de la Chine
Mais qu’en est-il de l’avenir ? Voyons ce que suggèrent les trois modèles. Si Lin (2012) et d’autres tenants de l’école néoclassique CAF ont raison, alors la Chine a besoin d’une restructuration radicale de son modèle économique. L’argument avancé est que la Chine est désormais une économie (capitaliste) « à revenu intermédiaire » et que, à moins de laisser le marché régner, elle ne parviendra pas à combler l’écart de productivité et de revenu par habitant avec les économies capitalistes avancées plus anciennes.
L’argument des « experts » en sinologie de l’économie orthodoxe est que seul un « tournant vers le marché » permettra à la Chine d’échapper au soi-disant « piège du revenu intermédiaire ». 7 Selon eux, pour commencer, les « économies émergentes » peuvent croître rapidement grâce à d’importants investissements en capital et aux exportations, en s’appuyant sur une main-d’œuvre bon marché et de nouvelles technologies – c’est le modèle chinois. Pourtant, moins d’un cinquième des 180 pays du monde ont réussi à devenir des économies avancées. Sur les 101 pays qui étaient « à revenu intermédiaire » en 1960, seuls 13 étaient parvenus à se démarquer du lot pour devenir des économies avancées en 2008 (Banque mondiale 2013a).
L’une des raisons pour lesquelles des pays restent bloqués dans ce « piège du revenu intermédiaire » est qu’ils atteignent ce que l’on appelle le « point de Lewis », du nom de l’économiste de gauche des années 1950, Arthur Lewis (Lewis 1954). Dit simplement, il s’agit du point à partir duquel un pays en développement cesse de pouvoir réaliser une croissance rapide de manière relativement aisée – croissance obtenue initialement en faisant passer des travailleurs ruraux d’un travail agricole peu productif à un emploi dans les usines et les villes. À un certain moment, cette « armée de réserve du prolétariat » s’épuise, les salaires urbains augmentent, les revenus atteignent un certain niveau et une « classe moyenne » émerge. S’appuyant sur la théorie de Lewis, l’économie orthodoxe affirme qu’il faut alors opérer un basculement vers le soutien à la consommation intérieure, chose qu’une économie dirigée par l’État ne pourrait accomplir (McGregor 2010).
Un rapport de la Banque mondiale, reprenant les vues néoclassiques de Lin et d’autres, publié conjointement avec l’organe consultatif de la Chine, le Centre de recherche sur le développement du Conseil d’État chinois, affirmait qu’une crise économique menacerait la Chine si les entreprises publiques n’étaient pas réduites. Le rapport préconisait la création de « sociétés de gestion d’actifs » chargées de céder les entreprises publiques, de réformer les finances des gouvernements locaux et de promouvoir « la concurrence et l’esprit d’entreprise » (World Bank 2013b).
Mais ce scénario du « piège du revenu intermédiaire » est-il vraiment dû à la perte de « l’avantage comparatif » dans le travail bon marché, à la manière de Lewis ? Ou résulte-t-il plutôt de l’incapacité des économies capitalistes en développement à accroître la productivité et à soutenir l’investissement dans la technologie et le capital humain, face aux cycles de baisse de la rentabilité et aux crises mondiales, souvent engendrées dans les économies capitalistes matures et donc hors du contrôle des économies nationales prises isolément ?
Ce n’est pas un hasard si seulement deux grandes économies capitalistes en développement sont parvenues, au cours des cinquante dernières années, à intégrer le club des pays capitalistes riches. Mesuré en PIB par habitant, et partant d’un niveau de 3 000 dollars par tête (PPA réel) il y a 40 ans, le PIB par habitant de Taïwan et de la Corée dépasse aujourd’hui 25 000 dollars. Sur la même période, aucun autre « tigre » asiatique de grande taille ni aucune économie latino-américaine n’a dépassé 13 000 dollars — restant ainsi dans la fourchette des pays à revenu intermédiaire définie par la Banque mondiale (Agénor et al. 2012).
Taïwan était un État client privilégié des États-Unis et a également largement bénéficié de l’expansion de la Chine elle-même ainsi que du commerce japonais. La Corée bénéficiait elle aussi d’un accord commercial spécial avec les États-Unis. Ces deux économies possédaient de grandes sociétés de holding d’État, des régimes militaires qui restreignaient le « libre marché », et étaient orientées vers l’investissement dans l’industrie lourde et la technologie — et non vers le modèle néoclassique. Il est intéressant de noter qu’au stade actuel de son propre processus, le PIB par habitant de la Chine est plus élevé, et croît bien plus rapidement, que celui de Taïwan et de la Corée lors de leur propre décollage économique.
Dans une étude monumentale récente sur le « miracle économique asiatique », Reda Cherif et Fuad Hasanov, du FMI, concluent qu’une « croissance forte et durable » résulte de ce qu’ils appellent la « véritable politique industrielle » (True Industrial Policy, TIP), dans laquelle « l’État a fixé des objectifs ambitieux, a su s’adapter rapidement, et a imposé une obligation de résultats en contrepartie de son soutien aux industries et aux entreprises. Nous soutenons que « la TIP reposait sur une intervention de l’État visant à faciliter le déplacement des entreprises nationales vers des secteurs sophistiqués, au-delà de l’avantage comparatif existant » (Cherif/Hasanov 2019 : 63). Cette conclusion des économistes du FMI contredit directement le modèle néoclassique de l’avantage comparatif, qui a promu des « stratégies d’industrialisation par substitution aux importations, répandues jusqu’à la fin des années 1980 parmi les économies en développement », au motif que « cela conduisait à des inefficacités, à un manque d’innovation, et à une dépendance persistante à l’égard d’intrants importés essentiels » (ibid.).
Le défi de développement qui attend la Chine ne consiste pas à « rééquilibrer » l’économie en délaissant l’investissement au profit de la consommation, mais à accélérer la croissance de la productivité par l’innovation, dans une nouvelle période marquée par le vieillissement et la diminution de la population active. La croissance provient soit de l’augmentation des apports de capital et de travail, soit d’une productivité accrue. Et c’est par cette seconde voie que la Chine doit progresser. Dans ce domaine, elle a encore un long chemin à parcourir, mais elle est en train de rattraper son retard.
Près de la moitié de la croissance du produit intérieur brut (PIB) de la Chine depuis 1978 provient de l’approfondissement du capital (capital deepening), c’est-à-dire d’un recours accru à la même technologie ; environ un tiers provient de la productivité, mesurée par la productivité globale des facteurs (PGF), et le reste provient de l’expansion de la population active et des investissements dans le capital humain (World Bank 2019). Conformément au récent ralentissement de la croissance de la PGF, la croissance de la productivité du travail en Chine a également connu un déclin.

Le niveau moyen de productivité de la Chine ne représente que 20 % de celui des États-Unis. Et l’économie américaine demeure hautement productive, même comparée à d’autres économies avancées. Bien que la part des États-Unis dans la recherche et développement (R&D) mondiale ait diminué, en partie en raison d’une augmentation rapide de la part de la Chine, les États-Unis restent le leader mondial en matière de R&D, représentant près de 30 % du total mondial. Les données relatives aux brevets délivrés — qu’il s’agisse du total ou spécifiquement des brevets étrangers — montrent que la part des États-Unis est restée à peu près stable, aux alentours de 20 %. La part de la Chine dans le total des brevets délivrés a augmenté très rapidement au cours de la dernière décennie, pour dépasser 20 %, mais la plupart des brevets accordés aux innovateurs chinois proviennent de l’office national des brevets, un nombre bien moindre étant délivré à l’étranger (Roberts 2018b).
Les industries à forte intensité de connaissances et de technologie (“Knowledge and Technology Intensive”, ou KTI) représentent 38 % du PIB américain, la proportion la plus élevée parmi les grandes économies. Mais la Chine n’est pas loin derrière, avec 35 %, un taux inhabituellement élevé pour une économie en développement. Si les États-Unis demeurent le plus grand producteur de biens de haute technologie, leur part des exportations mondiales s’est considérablement réduite, tandis que celle de la Chine a progressé. L’intensité de R&D de la Chine, mesurée par les dépenses de R&D en pourcentage du PIB, s’élevait à 2,1 % du PIB, contre 2,8 % pour les États-Unis. De fait, la Chine a connu une augmentation de près de 160 % des recettes de propriété intellectuelle en provenance d’autres pays au cours de la dernière décennie, contre une hausse de seulement 11 % pour les États-Unis sur la même période, ce qui indique une diffusion accrue du savoir chinois à travers le monde (Santacreu/Peake 2019).
Les politiques récentes de la Chine se sont concentrées sur la promotion de la découverte et des nouvelles technologies. La Chine demeure, en moyenne, assez éloignée de la frontière technologique mondiale et dispose donc d’un potentiel de rattrapage substantiel. Selon la Banque mondiale, la Chine pourrait doubler son PIB simplement en rattrapant les pays de l’OCDE en matière de PGF (World Bank 2013b).
L’indice mondial de l’innovation — élaboré par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), l’INSEAD et l’université Cornell — montre que la capacité d’innovation de la Chine s’est améliorée de façon constante. La Chine progresse dans les classements internationaux, passant de la 29ᵉ place en 2011 à la 17ᵉ en 2018, et se classe au premier rang des pays à revenu intermédiaire, devenant le premier pays de cette catégorie à intégrer le top 20 des pays les plus innovants (OMPI 2019).
La plus grande menace pesant sur l’hégémonie américaine en matière de R&D et de technologies d’innovation réside dans le plan de Pékin visant à reproduire les technologies étrangères et à favoriser l’émergence de champions nationaux capables de se déployer à l’échelle mondiale. Un programme lancé en 2015, baptisé « Made in China 2025 », vise à rendre le pays compétitif en l’espace d’une décennie dans 10 secteurs, notamment l’aéronautique, les véhicules à énergie nouvelle et la biotechnologie. La Chine, sous la direction de Xi, ne vise pas seulement à devenir le centre manufacturier de l’économie mondiale, mais aussi à prendre la tête de l’innovation et de la technologie, au point de rivaliser avec les États-Unis et les autres économies capitalistes avancées d’ici une génération. Pékin ambitionne de porter la part des robots fabriqués localement à plus de 50 % des ventes totales d’ici 2020, contre 31 % en 2018 (China Briefing 2018).
Sous la direction de Xi, la Chine a également redoublé d’efforts pour bâtir sa propre industrie des semi-conducteurs. Le pays achète environ 59 % des puces électroniques vendues dans le monde, mais les fabricants nationaux ne représentent que 16 % du chiffre d’affaires mondial du secteur, selon PwC (Bloomberg 2018). Pour remédier à cela, le plan « Made in China 2025 » prévoit d’y consacrer 150 milliards de dollars sur dix ans. Ces initiatives chinoises sont au cœur de la guerre commerciale qui s’intensifie avec les États-Unis. Le secrétaire au Commerce américain, Wilbur Ross, a décrit le plan Made in China comme une « attaque » contre le « génie américain » (Woodward 2017). Et puis il y a les nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative) de la Chine, une stratégie de développement mondiale impliquant des projets d’infrastructures et des investissements dans 152 pays et organisations internationales.8
Les exportations de la Chine ont bondi en termes de dollars – 17 % par an au cours des vingt dernières années – et ses parts de marché à l’exportation ont augmenté de manière significative, tant en termes de commerce brut que de valeur ajoutée. La contribution des exportations chinoises à sa croissance a diminué avec le ralentissement du commerce mondial depuis la crise financière mondiale de 2008, mais sa part du commerce mondial n’a cessé d’augmenter. La part de la Chine dans les exportations mondiales de biens est passée d’à peine 3,9 % en 2000 à 14,6 % en 2017 (Organisation Mondiale du Commerce 2019).
Les investissements étrangers ont joué un rôle déterminant dans la croissance des exportations chinoises et sa compétitivité internationale. Les entreprises à capitaux étrangers ont contribué à près de la moitié des importations et exportations de la Chine, un quart de la production industrielle et un cinquième des recettes fiscales en 2017. La Chine était en 2018 la deuxième destination mondiale des investissements directs étrangers (IDE), après les États-Unis. Selon le World Investment Report 2017 (UNCTAD 2017), les entreprises multinationales considèrent la Chine comme la deuxième destination la plus prisée au monde pour les investissements transfrontaliers. La Chine est passée du statut d’importateur net d’IDE à celui d’exportateur net en 2016. Malgré un net recul en 2017, les investissements sortants de la Chine se classaient au troisième rang mondial. Les IDE entrants et sortants de la Chine disposent encore d’une marge de progression.
La volonté de la Chine, sous Xi, d’atteindre l’égalité technologique et une productivité plus élevée par l’innovation ne suit pas le modèle de développement de l’école néoclassique, « tiré par la consommation » et dominé par les marchés. Néanmoins, les tenants de ce modèle continuent de dominer le débat sur le développement. Le modèle néoclassique reste plein de failles. Il est faux de prétendre que l’économie chinoise a bridé la consommation. La consommation a peut-être diminué en proportion du PIB pendant la phase rapide d’expansion de l’investissement et d’urbanisation des 40 dernières années, mais la consommation réelle en Chine a progressé de 8,8 % par an pendant plus de deux décennies – le taux le plus élevé de toutes les grandes économies.9
Ce qu’a entraîné la « libéralisation » relative de l’économie, l’expansion du secteur privé, le commerce et l’investissement mondiaux, c’est l’extension de la loi de la valeur à de nouveaux pans de l’économie, et avec elle, une forte hausse des inégalités de richesse et de revenu. Le coefficient de Gini de la Chine, indice des inégalités de revenu, est passé, selon Xie et Zhou (2014), de 0,30 en 1978, année où le Parti communiste a commencé à ouvrir l’économie aux forces du marché, à 0,49 en 2008. Cette hausse résulte en partie de l’urbanisation de l’économie, à mesure que les paysans ruraux migrent vers les villes. Les salaires urbains dans les ateliers de misère et les usines distancent de plus en plus les revenus paysans (non que ces salaires urbains aient de quoi impressionner, puisque les ouvriers assemblant les iPad d’Apple sont payés moins de 2 dollars de l’heure). Mais cette hausse résulte aussi, en partie, du contrôle des leviers du pouvoir par l’élite, qui laisse par ailleurs prospérer certains milliardaires chinois. L’urbanisation a ralenti depuis la Grande Récession, passant d’un pic annuel de 3,75 % à seulement 1,3 % (NBSC 2017), tout comme la croissance économique. L’indice d’inégalité de Gini de la Chine demeure élevé, même s’il a légèrement reculé depuis 2008.10
Le débat au sein de la direction se poursuivra quant à la voie à suivre pour la Chine : s’orienter vers une économie de marché pleinement ouverte aux vents du capitalisme mondial, ou rester telle qu’elle est. Le troisième plénum du 18e Congrès du Parti Communiste Chinois, en 2013, ne s’est pas vraiment engagé vers quoi que ce soit qui ressemble à un capitalisme de « libre marché ». Il n’y a eu aucun changement dans la philosophie générale du « socialisme aux caractéristiques chinoises », et donc dans le maintien de la prédominance du secteur d’État. De même, il n’y aurait aucune évolution vers la « démocratie » ni vers un contrôle populaire, même des systèmes juridiques et décisions locaux. Au contraire, la direction a mis en place des services de sécurité de l’État encore plus répressifs afin de surveiller et de contrôler la population et de réprimer toute dissidence (Xinhua 2013).
Cette guerre commerciale et technologique qui s’intensifie avec les États-Unis déterminera les paramètres du développement de la Chine pour les décennies à venir. Le développement de la Chine, au cours des 40 dernières années, à travers une planification et des entreprises dirigées et contrôlées par l’État, combinées à une expansion du secteur privé, a revêtu un caractère unique dans sa formation. La prochaine étape est celle où le modèle de développement devra s’orienter vers la croissance de la productivité, dans un contexte où la baisse de la rentabilité du capital pourrait constituer un obstacle sérieux à l’investissement. Et s’y ajoute désormais le risque croissant d’une confrontation économique et politique avec la puissance hégémonique des États-Unis, qui cherchent à rogner les ailes de la grue chinoise – symbole du bonheur et de la prospérité.issance hégémonique des États-Unis, qui cherchent à rogner les ailes de la grue chinoise – symbole du bonheur et de la prospérité.
1 « Car aux États-Unis et en Europe, on considère bien sûr que la couleur du chat importe beaucoup. Seul le chat de couleur secteur privé est bon, le chat de couleur secteur d’État est mauvais. Par conséquent, même si le chat du secteur privé n’attrape pas assez de souris – c’est-à-dire que l’économie est en grave récession –, il ne faut pas recourir au chat du secteur d’État pour les attraper. En Chine, les deux chats ont été lâchés – et c’est pourquoi beaucoup plus de souris sont attrapées » (Ross 2014).
2 Pour une discussion des différents points de vue, voir Long et al. (2018).
3 La loi de la valeur de Marx soutient que, sous le capitalisme, la production ne vise pas seulement à satisfaire les besoins des consommateurs, mais avant tout à obtenir du profit. La valeur ne peut être créée que par la dépense de travail humain, et la plus-value (ou profit) apparaît donc lorsque les producteurs capitalistes vendent des biens et services sur un marché de marchandises à un prix supérieur aux coûts de production. Cela est possible parce que la valeur créée par la force de travail est supérieure à la valeur payée à cette même force de travail. Le travail humain est ainsi exploité. Pour en savoir plus sur la loi de la valeur de Marx, voir Roberts (2018a).
4 Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, a conclu, après avoir passé en revue l’histoire des crises financières : « Je pense que la libéralisation du compte de capital a été le facteur le plus déterminant ayant conduit à la crise. Je suis parvenu à cette conclusion non seulement en examinant attentivement ce qui s’est passé dans la région [asiatique], mais aussi en observant ce qui s’est produit dans près d’une centaine d’autres crises économiques survenues au cours du dernier quart de siècle. […] Il est également devenu de plus en plus évident que, trop souvent, la libéralisation du compte de capital représente un risque sans contrepartie » (Stiglitz 2017 : 20).
5 Là encore, la part de l’emploi dépend de ce que l’on considère comme relevant du secteur privé en Chine. Les statistiques habituelles estiment que le secteur d’État ne représente qu’un tiers de la main-d’œuvre urbaine. Cependant, en décomposant le secteur privé pour isoler les entreprises dans lesquelles l’État détient une participation minoritaire et qui dépendent de financements publics, on constate que l’emploi relevant du « secteur d’État » est en réalité plus élevé.
6 Cité dans le Financial Times, 23 septembre 2019, https://www.ft.com/content/055a1864-ddd3-11e9-b112-9624ec9edc59, 24.2.2020.
7 Deux récits notables et récents allant dans ce sens sont ceux de Nicholas Lardy (2019) et de George Magnus (2018).
8 « Ceinture » (Belt) désigne les routes terrestres de transport routier et ferroviaire, appelées « Ceinture Économique de la Route de la Soie », tandis que « Route » (Road) désigne les routes maritimes, ou « Route de la Soie Maritime du XXIe siècle ».
9 Calcul de l’auteur à partir des Indicateurs du développement dans le monde de la Banque Mondiale, 1995-2018.
10 Bureau National des Statistiques de Chine
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