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La double exploitation : l’enfant et celui qui devait le protéger

par JdM | | Théorie-débats | 0 commentaires

Débat | Enfance | Jeunesse | Luttes | Syndicats

Laurent Mélito, sociologue et ancien éducateur spécialisé auprès de mineurs en situation de prostitution, travaille depuis plusieurs années sur les défaillances de la protection de l’enfance et les mécanismes de l’exploitation sexuelle des mineurs. Son expérience de terrain permet de poser une question que le débat public tend à dissocier : que devient la protection des enfants lorsque les professionnels chargés de l’assurer ne disposent plus des moyens de faire leur travail ? De l’épuisement des travailleurs sociaux à l’exploitation des mineurs, ces deux phénomènes ne relèvent pas de crises séparées, mais d’une même dégradation des conditions matérielles de la protection de l’enfance.

La chaîne Youtube de Laurent Mélito : https://www.youtube.com/@infansnaitresujet


Des éducateurs spécialisés manifestent en mars 2023 à Colmar pour dénoncer leurs conditions de travail et le manque de moyens dans la protection de l’enfance. Photo Le DL/A.B.

Il y a une scène qui se répète, presque à l’identique, dans chaque rapport d’enquête sur les manquements de la protection de l’enfance en France : des enfants placés en danger, parfois dans les structures mêmes censées les protéger, et des professionnels qui témoignent, épuisés, de ne plus pouvoir faire leur travail. On lit ces deux constats l’un à côté de l’autre, comme deux crises parallèles, la crise des enfants et la crise des travailleurs sociaux. Elles ne sont pas parallèles. Elles procèdent du même mouvement.

Le psychologue du travail Yves Clot a proposé, pour décrire ce que subissent des catégories entières de salariés confrontés à la logique gestionnaire, la notion de travail empêché. Elle désigne moins la surcharge de travail que l’impossibilité, structurellement organisée, de faire du bon travail : de suivre la prescription officielle tout en trahissant, dans le même geste, ce que le métier exige réellement pour être fait dignement. Dans Le travail à cœur, publié en 2010, Clot montre que cette forme spécifique de souffrance ne vient pas d’un excès de tâches mais d’un conflit permanent entre ce qu’on demande de faire et ce que le travailleur sait, de l’intérieur du métier, qu’il faudrait faire pour que le travail ait un sens et une efficacité réelle. Le travail social, et singulièrement la protection de l’enfance, est un terrain d’élection de cette pathologie.

Un éducateur qui doit suivre trente situations au lieu de vingt, faute de postes pourvus, ne fait pas seulement « plus » de travail avec moins de moyens. Il change de métier sans qu’on le lui dise : il passe du suivi d’un enfant, avec ce que cela suppose de temps de rencontre, de constance, de présence répétée, à la gestion administrative d’un dossier parmi d’autres, mesurée en indicateurs, en délais de traitement, en taux d’occupation des places. Ce basculement n’est pas un accident de gestion. Il est l’effet direct de ce que le sociologue Vincent de Gaulejac a nommé l’idéologie gestionnaire, cette extension du raisonnement managérial, né dans l’entreprise privée, à des institutions qui n’ont pourtant ni le même objet ni la même finalité. Dans La société malade de la gestion, publié au Seuil en 2005, Gaulejac montre comment cette idéologie transforme des activités fondées sur la relation, le soin, l’attention à autrui, en flux à administrer sous contrainte de rentabilité et de performance chiffrée, y compris quand aucune rentabilité financière directe n’est en jeu : il suffit que la logique du chiffre, de l’indicateur et du protocole ait colonisé les esprits.

Or c’est exactement cette colonisation gestionnaire qui, du côté de l’enfant, produit les conditions de son exploitabilité. Un mineur placé qui ne bénéficie d’aucun suivi éducatif stable, faute de personnel en nombre suffisant et en poste durablement, qui change d’éducateur référent tous les six mois, qui n’a jamais l’occasion de nouer, avec un adulte de l’institution, la relation de confiance continue qui pourrait le protéger d’un recruteur extérieur, ce mineur n’est pas seulement mal accompagné. Il est rendu disponible, par la défaillance même de l’institution censée faire écran, à celles et ceux qui savent repérer, dans cette absence de lien stable, une opportunité. Les mêmes causes, sous-effectifs chroniques, rotation du personnel, priorité donnée à la traçabilité administrative sur la présence relationnelle, produisent d’un même geste l’empêchement du travailleur social et l’exploitabilité de l’enfant qu’il devait protéger.

Ce mécanisme n’a rien d’abstrait. Il se joue très concrètement dans les foyers d’urgence et les maisons d’enfants à caractère social, où l’on peut voir, sur une même semaine, un mineur être accueilli par trois éducateurs différents faute de titulaire sur le poste, un rapport d’évaluation être rédigé dans l’urgence entre deux astreintes plutôt qu’à partir d’une observation continue, une décision de réorientation être prise en commission sur la base d’un dossier administratif plutôt que d’une connaissance fine de la situation. Aucun de ces choix n’est le fait d’une malveillance individuelle. Chacun est la traduction locale d’une contrainte d’effectif et de délai décidée bien plus haut, dans les arbitrages budgétaires des conseils départementaux et de l’État. C’est cette chaîne de contraintes, et non la bonne ou la mauvaise volonté d’un professionnel isolé, qu’il faut interroger quand un signalement n’est pas traité à temps ou qu’une fugue n’est pas repérée assez tôt.

C’est pourquoi il est trompeur de traiter séparément la crise du travail social, qu’on renvoie au syndical et aux conditions de travail, et la crise de la protection de l’enfance, qu’on renvoie au sécuritaire et au judiciaire. Les deux crises partagent une même cause structurelle : la réduction du coût de la reproduction sociale, c’est-à-dire du travail de soin, d’éducation et de protection nécessaire à l’entretien et à la formation de la génération suivante. Ce travail-là, comme le travail domestique en son temps, n’est pas directement productif de plus-value au sens strict. Il n’en est pas moins indispensable au fonctionnement de l’ensemble, et c’est précisément pour cela qu’il constitue une variable d’ajustement privilégiée dès qu’il faut faire des économies : on peut réduire les postes d’éducateurs sans que la production de marchandises s’arrête le lendemain matin. Le coût social de cette économie, lui, se paie plus tard, et ailleurs, sur le corps des enfants qu’on n’a pas su protéger.

Cette analyse a une conséquence politique directe, souvent invisible dans le débat public. Défendre les conditions de travail des professionnels de la protection de l’enfance, leurs effectifs, leur formation, leur pouvoir réel d’agir sur les situations qu’ils suivent, ce n’est pas un sujet distinct de la lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs. C’en est une des conditions matérielles. Un travail social empêché ne produit pas seulement des travailleurs épuisés, il produit du terrain vacant que d’autres occupent. À l’inverse, un travail social qui retrouve du pouvoir d’agir, au sens que Clot donne à cette expression, c’est-à-dire la capacité de faire une activité qui a du sens et une efficacité reconnue par le travailleur lui-même, redevient un rempart réel contre l’exploitabilité, parce qu’il redonne aux enfants concernés ce qui leur manque le plus : la présence continue d’un adulte fiable.

On pourrait objecter que mettre l’accent sur les conditions de travail des professionnels revient à détourner l’attention des enfants eux-mêmes, à parler de syndicalisme quand il faudrait parler de protection. C’est se tromper sur la nature du lien qui les unit. La protection de l’enfance n’est pas un service qui existerait indépendamment de celles et ceux qui l’assurent au quotidien, elle n’existe que dans l’acte concret d’un adulte qui prend le temps d’écouter, de revenir, de tenir une présence dans la durée. Il n’y a pas de protection possible sans un collectif de travail suffisamment stable et suffisamment doté pour l’exercer. Défendre ce collectif, ses effectifs, sa formation continue, sa capacité à peser sur l’organisation de son propre travail plutôt que de la subir, n’est donc pas un supplément secondaire à la lutte contre l’exploitation des mineurs. C’en est la condition de possibilité la plus concrète, bien avant les dispositifs de signalement ou les campagnes de sensibilisation.

Cela suppose des revendications précises, que la gauche syndicale et associative pourrait porter ensemble plutôt que sur des fronts séparés : des ratios d’encadrement fixés par la loi et non laissés à l’appréciation budgétaire de chaque département, une revalorisation salariale qui mette fin à l’hémorragie de professionnels qualifiés vers d’autres secteurs, un temps de travail dégagé pour l’analyse collective des situations plutôt qu’absorbé tout entier par la saisie administrative, et surtout une reconnaissance du jugement professionnel des éducateurs et éducatrices comme une expertise à part entière, plutôt que comme une variable à discipliner par le protocole. Ce ne sont pas des revendications catégorielles au sens étroit. Ce sont des conditions matérielles de la protection effective des enfants.

Ce constat déplace le terrain de la lutte. Il ne s’agit pas seulement de réclamer plus de moyens, formule usée jusqu’à la corde et régulièrement ignorée. Il s’agit de nommer que la rationalité gestionnaire qui a colonisé le travail social, en cherchant à administrer le soin comme on administre une chaîne logistique, est directement responsable d’une partie des violences qu’elle prétend prévenir. La gauche qui défend les travailleurs sociaux et celle qui combat l’exploitation sexuelle des mineurs devraient se reconnaître comme un seul et même mouvement, parce qu’elles combattent, sous deux formes, la même logique d’abandon organisé.

Tant que ces deux fronts resteront séparés, l’un porté par les organisations syndicales du secteur médico-social, l’autre par les associations de protection de l’enfance et les collectifs féministes mobilisés contre l’exploitation sexuelle, chacun continuera de mener une bataille défensive, contrainte de répondre dans l’urgence à chaque nouveau rapport accablant plutôt que de porter une offensive commune. Une convergence, même partielle, changerait le rapport de force : elle permettrait de présenter, face aux arbitrages budgétaires qui rognent année après année les moyens de la protection de l’enfance, un même argumentaire, appuyé à la fois sur la dignité du travail et sur la sécurité des enfants, plutôt que deux plaintes isolées que l’administration peut traiter séparément, et donc affaiblir séparément.

Par Laurent Mélito

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