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Accord conjoint de défense de La Mecque : « Make mUz  great again »

par | Août 29, 2026 | International | 0 commentaires

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif après la signature de l’accord de défense conjoint à La Mecque, Arabie saoudite, le 7 août 2026  –  © africanews AP Photo

I- 1882, 1914, 2026 : l’accumulation capitaliste et ses masques religieux

L’accord conjoint de défense signé le 7 août 2026 à La Mecque entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan n’est pas un simple traité militaire. Il représente la recomposition des « alliances »  impérialistes et semi-impérialistes dans un contexte de crise structurelle du système capitaliste à son stade ultime, l’impérialisme, et participe de la préparation d’une guerre impérialiste dont le fer de lance reste le gendarme du monde américain, symbolisé par D. Trump.

Comme la Triple « Alliance » de 1882, l’accord se présente comme un instrument de dissuasion collective et de stabilité régionale. Mais leur rapprochement repose surtout sur une combinaison d’intérêts politiques, militaires, économiques et, dans certains cas, religieux. Les relations entre ces différents réseaux et les puissances occidentales constituent un objet d’analyse qui peut être abordé à partir du matérialisme historique, à condition de ne pas réduire les choix des États à une seule logique économique. Les considérations de sécurité, de souveraineté, de politique intérieure, de concurrence régionale et d’intérêts économiques se combinent et peuvent parfois entrer en contradiction.

II- L’accord de La Mecque : le retour des alliances dans un monde multipolaire

Un triangle stratégique aux intérêts divergents

La Turquie, l’Arabie Saoudite et le Pakistan forment un triangle aux capacités complémentaires : puissance militaire et industrielle pour Ankara, ressources financières pour Riyad, dissuasion nucléaire pour Islamabad. Mais leurs menaces prioritaires ne coïncident pas : le Pakistan regarde vers l’Inde, l’Arabie Saoudite vers l’Iran et le Yémen, la Turquie vers une multitude de fronts (Syrie, Méditerranée orientale, Caucase, question kurde).

Cette divergence d’intérêts rappelle celle de la Triple « Alliance », où l’Italie et l’Autriche-Hongrie entretenaient des rivalités dans l’Adriatique et les Balkans – rivalités qui conduiront l’Italie à rejoindre les Alliés en 1915 plutôt que les empires centraux.

Une autonomisation stratégique sous influence impérialiste

L’accord de La Mecque est souvent présenté comme une tentative de réduire la dépendance envers les garanties de sécurité américaines dans une région où l’ordre atlantiste se fissure. Pourtant, cette autonomisation est relative : la Turquie reste membre de l’OTAN, le Pakistan entretient des relations militaires avec la Chine et les États-Unis, l’Arabie saoudite continue d’acheter massivement du matériel américain et européen.

Ce qui se joue n’est qu’un repartage actualisé, un bourgeonnement évolutif d’un processus similaire à celui qui causa la première guerre impérialiste : une redistribution des rentes, une réorganisation des sphères d’influence qui profite d’abord aux fractions dominantes de la bourgeoisie de chaque pays.

III- Le capitalisme religieux : confréries, accumulation primitive et État

Les confréries (« tarikat ») comme instruments d’accumulation

En Turquie, les confréries religieuses (tarikat) ne sont pas de simples communautés spirituelles. Elles constituent de puissants réseaux de clientèles et d’intérêts économiques. Depuis la libéralisation économique des années 80, ces structures ont profité des privatisations, des exonérations fiscales et des subventions publiques pour développer des activités et des réseaux économiques importants.

L’opération menée en août 2026 contre la confrérie des Suleymandji illustre parfaitement cette dynamique. Le leader Alihan Kuris (kourich) et 30 autres personnes ont été placés en détention pour blanchiment d’argent, fraude fiscale et transferts suspects dépassant 100 milliards de livres turques vers l’étranger. La confrérie, qui dispose d’un réseau dans une centaine de pays avec des mosquées, des écoles coraniques et des foyers étudiants, a développé un réseau transnational associant activités religieuses, éducatives et économiques. Les relations historiquement entretenues avec les pouvoirs publics constituent un aspect important de son évolution.

La question de l’accumulation et des rapports de pouvoir

Dans une lecture matérialiste, l’accumulation et la concentration du capital prennent des formes différentes selon les époques et les régimes politiques. Les confréries religieuses turques incarnent une accumulation par la prédation : collectes de dons auprès des fidèles, mainmise sur des pans entiers de l’économie (transport maritime, industrie agroalimentaire, immobilier), infiltration de l’appareil d’État. Les Süleymandjilar ont ainsi investi dans la navigation, le transport par tankers, l’agriculture industrielle tout en bénéficiant d’un régime fiscal dérogatoire. Leur réseau international, particulièrement développé en Allemagne, inquiète désormais les autorités turques qui craignent un transfert de leurs activités hors du pays.

Mais la rupture entre Kuriş et Erdoğan — le leader confrériste ayant appelé à ne pas voter pour l’AKP lors des élections de 2023 et 2024 — montre que la loyauté politique est la condition sine qua non de la survie économique de ces structures. Dès qu’une confrérie cesse d’être un soutien inconditionnel du pouvoir, elle devient une « organisation criminelle » passible de saisie.

L’« État profond » et les relations entre réseaux informels, économie et pouvoir

L’expression derin devlet (« État profond ») désigne en Turquie une structure de pouvoir clandestine, parallèle à l’État officiel, où se côtoient ultranationalistes, mafieux et services de renseignement. Cette configuration n’est pas accidentelle : elle est le produit de la guerre froide et de l’opération Gladio, qui a infiltré les appareils d’État européens et turcs avec des réseaux anticommunistes paramilitaires.

Les révélations du chef mafieux Sedat Peker en 2021 ont mis au jour les liens organiques entre le pouvoir politique, la mafia et l’appareil répressif. Peker, pourtant condamné pour crime organisé, a bénéficié d’une libération et a soutenu publiquement Erdoğan avant de retourner ses accusations contre des ministres et le gendre du président. Cette porosité entre crime et pouvoir n’est pas une anomalie : c’est la logique même d’un régime qui gouverne par la coercition et la redistribution clientéliste.

IV- Les Loups gris : ultranationalisme, violence politique et répression

Une tradition de violence anticommuniste

Les Bozkurtlar (Loups gris), branche jeunesse du Parti du mouvement nationaliste (MHP), sont une organisation ultranationaliste néofasciste fondée à la fin des années 1960 par le colonel Alparslan Türkeş. Leur rôle historique est indissociable de la guerre froide : ils ont mené des actions violentes contre les mouvements communistes et d’extrême gauche dans les années 1970, assassinant des intellectuels et des militants de gauche.

Le massacre de Maraş en décembre 1978, qui a fait plus de 100 morts parmi les Alévis, et le massacre de la place Taksim en 1977 sont attribués à ces groupes. Cette violence n’était pas spontanée : elle s’inscrivait dans une stratégie de terreur d’État visant à briser le mouvement ouvrier et les organisations démocratiques.

La persistance de l’infiltration ultranationaliste

Ce phénomène n’a pas disparu avec la fin de la guerre froide. Il s’est au contraire adapté et recomposé. Les ultranationalistes turcs sont aujourd’hui alliés du président Erdoğan. La violence qui règne au sein de ces groupes, y compris les assassinats entre factions rivales, gangrène le pays.

L’assassinat en décembre 2022 de Sinan Ateş, ancien leader des Foyers idéalistes (Ülkü Ocakları), et les récentes vagues d’arrestations autour de l’enquête sur le crash de l’hélicoptère de Muhsin Yazıcıoğlu en 2009 témoignent de l’imbrication durable entre ultranationalisme, crime organisé et appareil d’État.

Les attentats contre les organisations de gauche

Les autorités turques continuent de mener des opérations contre certaines organisations qu’elles qualifient de terroristes, parmi lesquelles figurent des groupes issus de l’extrême gauche. En février 2026, une opération conjointe du MIT (services de renseignement turcs) et de la police a permis l’arrestation de quatre membres du DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple) et de militants du MLKP (Parti communiste marxiste-léniniste). Si ces opérations sont présentées comme des actions antiterroristes, elles s’inscrivent dans une longue tradition de criminalisation de la gauche révolutionnaire.

V- La politique étrangère turque : influence régionale et contraintes internationales

Le néo-ottomanisme et la quête de sphère d’influence

La politique étrangère turque, sous couvert de « souveraineté » et de « grandeur nationale », poursuit en réalité les intérêts de la bourgeoisie compradore turque — une classe qui s’enrichit dans les marchés publics, les privatisations et les réseaux clientélistes. L’accord de La Mecque, comme les interventions en Syrie, en Libye ou dans le Caucase, vise à étendre la sphère d’influence de cette bourgeoisie sur des territoires riches en ressources et en débouchés.

Mais cette expansion reste sous tutelle impérialiste. La Turquie, malgré ses discours anti-occidentaux, continue d’acheter des armes américaines et européennes, d’être membre de l’OTAN et d’accueillir des bases militaires étrangères. Son « autonomie stratégique » est celle d’un satellite qui négocie sa marge de manœuvre.

Les intérêts américains et britanniques dans le jeu turc

Les États-Unis et le Royaume-Uni n’ont jamais cessé d’entretenir des relations privilégiées avec les réseaux ultranationalistes et confréristes turcs, héritiers de la stratégie d’endiguement  du communisme pendant la guerre froide. L’AKP, malgré ses provocations rhétoriques, a massivement accru les échanges économiques et militaires avec l’Occident tout en réprimant les mouvements sociaux et en muselant la presse.

Cette contradiction — discours anti-impérialiste et pratiques pro-impérialistes — est caractéristique des États semi-périphériques qui tentent de tirer profit des rivalités inter-impérialistes sans remettre en cause la domination globale du capital.

VI- Le prolétariat international pris en tenailles

Les rivalités internationales dans un contexte de tensions économiques

L’accumulation des accords de défense, la militarisation des rivalités régionales et la fusion entre crime organisé et pouvoir politique ne sont pas des phénomènes isolés. Ils sont les symptômes des contradictions du système capitaliste et de l’intensification de la concurrence entre puissances qui, de plus en plus, se tournent vers des solutions guerrières.

Le prolétariat international — et en particulier le prolétariat français, à qui s’adresse cette analyse — est la première victime de cette dérive. La hausse des budgets militaires se fait sur le dos des services publics, des salaires et des retraites. Les tensions géopolitiques alimentent l’inflation et la précarité. Les guerres impérialistes font des victimes parmi les travailleurs des pays du Sud comme du Nord.

La nécessité d’une analyse matérialiste

Face à ces évolutions, la gauche doit dépasser l’analyse moralisatrice pour adopter une approche matérialiste dialectique et historique. Cela signifie :

  • Analyser les alliances militaires non comme des « erreurs » mais comme des expressions de la contradiction capitaliste entre production socialisée et appropriation privée.
  • Débusquer les intérêts de classe derrière les discours religieux, nationalistes ou « souverainistes ».
  • Dénoncer la complicité objective entre les bourgeoisies des pays impérialistes et celles des pays semi-périphériques — une complicité qui se manifeste dans les réseaux mafieux, les confréries et les États profonds.
  • Construire la solidarité prolétarienne internationale au-delà des frontières et des identités nationales ou religieuses.

VII- Une alliance à lire comme un compromis stratégique

L’intérêt politique de l’accord de La Mecque réside moins dans la constitution d’un bloc parfaitement unifié que dans le compromis qu’il semble rechercher entre des intérêts différents. La Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan partagent certains objectifs de sécurité et peuvent tirer avantage d’une coopération accrue, mais leurs priorités régionales, leurs relations avec les grandes puissances et leurs contraintes économiques ne sont pas identiques. L’accord doit donc être considéré à la fois comme un instrument de coopération et comme le produit de négociations entre partenaires qui cherchent chacun à préserver leur autonomie.

Cette lecture permet également de relativiser l’opposition entre « autonomie » et « dépendance ». Un État peut chercher à diversifier ses partenariats tout en demeurant lié à des institutions, des marchés ou des fournisseurs extérieurs. La recomposition actuelle ne marque donc pas nécessairement la disparition de l’influence américaine ou occidentale ; elle peut plutôt correspondre à une diversification des relations et à une volonté de disposer de plusieurs leviers diplomatiques et militaires.

Enfin, l’analyse politique gagne à distinguer les intentions affichées des effets réels. Un accord présenté comme un mécanisme de dissuasion peut renforcer la sécurité de ses signataires tout en modifiant les perceptions de leurs voisins et en alimentant de nouvelles dynamiques de compétition. L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si cette coopération est « impérialiste » ou « anti-impérialiste », mais d’identifier concrètement les intérêts qu’elle sert, les dépendances qu’elle maintient ou qu’elle réduit, et les conséquences qu’elle produit sur les équilibres régionaux.

Conclusion — La Mecque n’est pas Sarajevo : comprendre les recompositions stratégiques

L’accord de La Mecque ne reproduit pas mécaniquement la Triple Alliance de 1882. Les contextes historiques, les technologies (nucléaire, drones, cyber) et les architectures institutionnelles (ONU, OTAN, BRICS) ont radicalement changé.

Mais la logique profonde est la même : dans un système fondé sur la concurrence entre capitaux, les États cherchent à agréger leurs forces pour mieux défendre leurs intérêts contre d’autres États. Cette logique, couplée à la prédation internalisée (confréries, mafia, État profond), transforme les États semi-périphériques en machines de guerre et d’exploitation qui retournent leur violence d’abord contre leurs propres travailleurs.

Logo parlak, rejim karanlık — « le logo est brillant, le régime est sombre ». Ce titre d’un article de BirGün résume la contradiction fondamentale : derrière les fastes des signatures à La Mecque, les promesses de prospérité et les discours sur la grandeur nationale, il y a la réalité de l’exploitation, de la répression et de la guerre.

C’est cette réalité que le prolétariat international doit regarder en face. Non pour sombrer dans le défaitisme, mais pour construire les conditions de son émancipation. — une émancipation qui passe par la rupture avec le système des alliances impérialistes, la dénonciation des États profonds et la révolution sociale.

Pour la France, tirer les leçons de ces recompositions implique une rupture avec les structures impérialistes dont elle est elle-même membre et partie prenante. La sortie de l’Union européenne et de l’OTAN n’est pas un repli national : c’est la condition pour ne pas être entraînée dans les guerres de redistribution impérialiste que ces accords préparent, et pour que l’appareil d’État cesse d’être un rouage de la domination du capital contre les peuples. L’internationalisme prolétarien reste la boussole stratégique, mais il ne se décrète pas dans une formule : il se construit sur une analyse concrète des rapports de force et sur la dénonciation, dans chaque pays, des compromissions des bourgeoisies locales avec l’impérialisme.

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » — Ce mot d’ordre, formulé il y a près de deux siècles, n’a jamais été aussi actuel. Face à la recomposition des alliances impérialistes, face à la fusion du religieux, du mafieux et du politique, face à la menace permanente de la guerre, la seule réponse est l’internationalisme prolétarien — la conscience que nos intérêts de classe sont communs par-delà les frontières, les religions et les nationalités.

Erol – JDM


Sources :

https://www.birgun.net/haber/logo-parlak-rejim-karanlik-729347

https://tr.linkedin.com/posts/ceyhun-elgin-58979136_otoriter-rejimlerde-kariyer-yapmak-parlak-activity-7308764586030067712-IQzp

https://venghaber.com/mesherde-ucretsiz-rehberli-turlar-yeniden-basliyor

https://www.birgun.net/makale/saray-rejimi-komedisi-ii-heil-aleykumselam-samiye-teyze-1-606244

https://www.birgun.net/makale/on-lar-fikirleriyle-yasiyor-ve-yasayacak-382249

https://www.birgun.net/haber/akp-darbenin-oz-cocugudur-558507

https://www.birgun.net/makale/yasam-icin-ayaga-kalk-106500

https://www.birgun.net/haber/frankfurt-sol-kulturevi-nde-secim-oncesi-turkiye-paneli-devrimci-bir-donusum-programina-ihtiyac-var-410744

https://www.nouvelobs.com/monde/20160728.OBS5447/turquie-confrerie-religieuse-ou-reseau-criminel-le-mysterieux-empire-gulen.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/12/01/en-turquie-l-emprise-des-confreries-jusqu-au-plus-haut-niveau-de-l-etat

https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/actualites/entre-mysticisme-et-politique-le-mouvement-de-fethullah-guelen-en-turquie

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https://www.agenzianova.com/news/turchia-le-autorita-di-smirne-attentato-e-azione-di-un-lupo-solitario-legato-allo-stato-islamico/#1

https://stockholmcf.org/5-isil-militants-who-killed-3-police-officers-in-turkey-had-been-acquitted-months-earlier/

https://stockholmcf.org/wife-of-slain-turkish-far-right-leader-refuses-to-attend-hearing-says-she-has-lost-faith-in-justice-system/

https://stockholmcf.org/defendant-in-trial-of-ex-grey-wolves-leaders-murder-gunned-down-in-istanbul-13-detained/

https://www.sozcu.com.tr/dunyanin-obur-ucuna-kacti-kurtulamadi-ucakta-bomba-var-diye-bagirdi-p349527

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