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Patriotisme, prolétariat et socialisme

par Gilliatt de Staërck | | Théorie-débats | Une | 0 commentaires

Anti-Impérialisme | Classe ouvrière | Communisme | Débat | Internationalisme | Luttes | Marxisme | OTAN | Patriotisme | Union Européenne

Par Gilliatt De Staerck, secrétaire général de l’OCF

Face à l’effondrement des services publics, à l’austérité permanente imposée par les superstructures supranationales (UE, OTAN) et à la menace du fascisme, la question nationale est trop souvent abandonnée soit aux dérives du nationalisme bourgeois et chauvin — outil de division au service du capital —, soit au déni idéologique d’une gauche abstraite. Cet exposé cherche à démontrer que la maîtrise de la question patriotique n’est pas un repli identitaire, mais le levier indispensable de la souveraineté populaire et de la lutte des classes. En s’appuyant sur l’analyse matérialiste du salariat contemporain et sur le niveau de plus en plus élevé de socialisation de l’économie, cette réflexion pose les bases d’un patriotisme populaire et révolutionnaire. Articulé à l’internationalisme prolétarien, il vise à unifier le prolétariat pour lui permettre de s’ériger en classe nationale, de briser le carcan capitaliste et d’ouvrir concrètement la voie au socialisme.

I – Patriotisme populaire contre nationalisme chauvin

Définition du patriotisme

Le patriotisme ne saurait être réduit à une affection abstraite, sentimentale ou folklorique pour une terre natale. Dans une perspective matérialiste et historique, le patriotisme se définit avant tout par la capacité des classes dominées à défendre les conquêtes démocratiques et les transformations sociales progressistes de leur pays, l’état de développement des forces productives dans la période historique considérée déterminant quelle classe sociale joue le fer de lance patriotique. Le patriotisme s’oppose ainsi au nationalisme et à toute stratégie qui miserait sur la désagrégation ou la destruction du pays — de l’intérieur comme de l’extérieur — pour mettre fin à ces conquêtes qui remettent en cause le règne des classes dominantes du moment.

Loin d’être un concept réactionnaire, le patriotisme trouve en effet ses racines modernes dans les luttes populaires de libération et de transformation sociale. Comme l’a montré la tradition du « patriotisme socialiste », la défense de la patrie n’est pas la défense de l’État bourgeois figé et de ses structures d’exploitation, mais celle du peuple travailleur qui constitue le cœur vivant de la nation. Le patriotisme s’affirme effectivement et historiquement chaque fois que les masses lient la souveraineté nationale à la souveraineté populaire : des Sans-culottes de 1793 défendant l’idéal d’une République sociale contre la coalition des monarchies absolues, aux Communards de 1871 refusant la capitulation de la bourgeoisie versaillaise, jusqu’aux FTP-MOI et aux résistants du Conseil National de la Résistance (CNR) en 1944.

Ainsi intrinsèquement populaire, le patriotisme s’oppose aussi bien à la domination extérieure des puissances étrangères et des superstructures du capital qu’à l’expansionnisme de ses propres classes dominantes. Pour le mouvement ouvrier, à l’heure de la « lutte finale » contre la dernière des classes perpétuant l’exploitation de l’Homme par l’Homme, la patrie est le cadre territorial, politique et culturel concret, à un instant t, dans lequel s’organise la lutte des classes, et dans lequel s’exercent ses propres expériences socialistes/socialisantes.

Définition du nationalisme

Au contraire, le nationalisme trouve sa définition fondamentale et historique, de l’apparition du terme à la fin du XVIIIᵉ siècle jusqu’à aujourd’hui en passant par la crise du boulangisme, comme le principe politique visant à légitimer et à défendre l’existence — comme fin en soi — d’un État-nation pour chaque peuple.

Selon l’état de développement des forces productives, le nationalisme a donc pu revêtir un caractère historiquement progressiste et se confondre de fait avec la notion de patriotisme, créant encore jusqu’à aujourd’hui quelques confusions. Dans sa montée en puissance, la bourgeoisie a porté l’idéal national pour briser le morcellement féodal, unifier le marché intérieur et substituer au droit divin un ordre « démocratique » et républicain plus approprié pour l’organisation de ce marché intérieur mais aussi pour assurer sa légitimité et sa défense face à la plèbe. En affirmant l’indépendance nationale contre les interventions des puissances réactionnaires extérieures (comme lors de la Révolution française à partir de 1789) ou en menant des luttes de libération nationales contre l’impérialisme (dans l’essor du mouvement décolonial du XXᵉ siècle), le nationalisme de la bourgeoisie permettait alors de fonder un cadre étatique plus moderne, propre à développer les forces productives — dominées par la bourgeoisie, assurant donc sa puissance, sa mainmise et son essor économique — et à légitimer plus aisément sa prédominance par des instances dites « démocratiques ».

Mais une fois la bourgeoisie solidement installée au pouvoir, révolution industrielle et « démocratique » accomplie, le nationalisme bascule et révèle sa fonction réactionnaire, en se distinguant au passage du patriotisme. Face à l’inévitable émergence du prolétariat et au développement de la lutte des classes, la bourgeoisie instrumentalise le sentiment national et l’existence de l’Etat par le nationalisme et ne cessera de développer, selon les besoins du moment, autant de théories racistes, sexistes et xénophobes pour diviser ce prolétariat que de discours cherchant à légitimer l’unité nationale autour de l’État (c.à.d autour de la classe dominante). Ainsi seront refoulées les revendications ouvrières et démocratiques à de nombreuses reprises, en arrimant derrière la bourgeoisie la partie la plus frileuse du prolétariat, tout en bannissant de la nation la partie la plus dangereuse pour l’ordre capitaliste.

En promouvant le chauvinisme, l’exclusivisme identitaire ou le racisme, la classe dirigeante s’en sert pour opposer les travailleurs selon leur origine, canaliser la colère sociale vers des boucs émissaires intérieurs ou extérieurs, et détourner le peuple des tâches de la révolution sociale. Ainsi, si le nationalisme a pu historiquement accompagner l’émancipation bourgeoise contre l’ordre féodal, et par là accompagner le mouvement progressiste de l’Histoire — comme il peut encore le faire dans les pays « en voie de développement » — il finit inévitablement par être utilisé par les élites pour diviser les travailleurs et préserver l’ordre capitaliste.

L’opposition irréconciliable : patriotisme populaire contre nationalisme bourgeois

Si le patriotisme et le nationalisme se confondent donc un temps au cours de la montée de la bourgeoisie nationale — unie autour de l’unification du marché intérieur et de l’État-nation et apportant par là des progrès démocratiques et matériels indiscutables —, le développement même des forces productives finit par consommer leur rupture.

Le nationalisme fixe comme horizon ultime la création et la préservation de l’État-nation. Or, l’État n’étant que l’instrument de domination d’une classe sur une autre, le nationalisme devient inévitablement l’outil idéologique des classes exploiteuses. Une fois installée au pouvoir, la bourgeoisie utilise le nationalisme pour sacraliser l’État existant, masquer l’exploitation et rejeter toute perspective d’abolition des classes, donc à terme de l’État, pour maintenir la domination de la sienne sur les autres.

À l’inverse, le patriotisme accompagne le mouvement historique des transformations sociales. Il n’a rien à voir avec la pérennisation de l’État bourgeois, mais plutôt avec la défense objective de la communauté dans son ensemble — elle-même en constante évolution —, du « peuple travailleur » en somme et de ses conquêtes (l’expression « peuple travailleur » n’est pas très heureuse, d’où les guillemets, mais je l’utilise ici sciemment pour donner de la suite à l’exposé). Là où le nationalisme s’asservit à la sauvegarde des privilèges de la classe dominante, le patriotisme devient le levier de la souveraineté populaire : il s’oppose à l’oligarchie pour permettre la réappropriation du pouvoir par les travailleurs et ouvrir la voie à l’émancipation sociale.

II – Composition du « peuple travailleur »

Cartographie et poids numérique des classes et couches populaires

En France, la population travailleuse (salariée, au chômage, « indépendante », retraitée, étudiante, invalide ou au foyer) compte environ 57 millions de personnes. Environ 27 millions sont salariés de manière régulière ou épisodique. 3,5 millions relèvent de ce terme « d’indépendants » et plus de 3 millions sont totalement au chômage. On compte par ailleurs environ 17 millions de travailleurs à la retraite, 3 millions d’étudiants, 1,5 million de personnes « au foyer » et presque 2 millions d’invalides.

1. Le prolétariat

Le prolétariat ne se confond pas avec l’ensemble du salariat. Il regroupe l’ensemble des travailleurs qui ne possèdent aucun moyen de production, vendent leur force de travail et occupent des fonctions de pure exécution, dépourvues de tout pouvoir disciplinaire ou managérial sur autrui.

Numériquement, à date et en excluant tout doublon, ce prolétariat rassemble la majorité des ouvriers et une grande partie des employés :

  • Le prolétariat industriel, artisanal et de la logistique : Avec environ 5,1 millions d’ouvriers (soit près de 9% de cette population travailleuse), la classe ouvrière industrielle, artisanale et logistique reste une force massive. Elle s’est surtout recomposée ces dernières décennies autour des chaînes logistiques (chauffeurs routiers, préparateurs de commandes, livreurs), du bâtiment et de la maintenance.

  • Le prolétariat des services : Il regroupe une majeure partie des 7,5 millions d’employés (soit environ 13,5% de la population travailleuse). Ce secteur comprend les caissiers, agents d’entretien, aides à domicile, serveurs et employés du commerce de grande distribution.

  • Le prolétariat agricole : Représenté par les ouvriers et saisonniers agricoles (environ 300 000 salariés, soit un petit 0,5%), soumis à une forte intensité de travail et à une grande précarité.

  • Le prolétariat au chômage, ou l’armée de réserve du Capital : Environ 2,2 millions de travailleurs issus directement du prolétariat sont totalement au chômage (soit presque 4% de la population travailleuse).

  • Le prolétariat retraité : On estime entre 9 et 10 millions le nombre de retraités dans une situation de prolétaire et issus directement de ses rangs, (soit près de 17% de la population travailleuse) prenant largement part à l’économie du pays par différents aspects comme la consommation, une certaine productivité sociale plutôt invisible, ou même par le cumul retraite/salariat.

  • Le prolétariat marginalisé : Personnes au foyer, invalides… Ils ne sont pas loin de 2,5 millions (de ce nombre ont été retirés les étudiants dont une grande part est déjà comptabilisée dans d’autres catégories) à être issus et/ou en situation de prolétaire (soit environ 4,5% de la population travailleuse).

Au total, cette part du prolétariat représente près de 27 millions d’individus en France, soit environ 47% de la population travailleuse, constituant le socle démographique et économique indispensable au fonctionnement quotidien du pays.

2. Les franges précarisées et le sous-prolétariat

À la marge du prolétariat se développent des couches exposées à une précarité aiguë :

  • Les faux indépendants et l’uberisation : Le développement des plateformes numériques a créé une couche d’auto-entrepreneurs (chauffeurs VTC, livreurs) formellement indépendants, mais économiquement totalement dépendants d’un donneur d’ordre unique. Ils représentent tout au plus quelques centaines de milliers de travailleurs combinant l’absence de protection sociale et la soumission directe au capital.

  • Le sous-prolétariat (lumpenprolétariat) : Composé des personnes exclues de manière prolongée du marché officiel du travail, contraintes de survivre par le travail informel, les expédients ou l’économie souterraine.

3. La petite bourgeoisie et ses différentes strates

La petite bourgeoisie occupe une position intermédiaire vacillante entre le prolétariat et la bourgeoisie. Elle se divise en deux composantes aux intérêts distincts. La petite bourgeoisie traditionnelle (propriétaire), composée des artisans, petits commerçants, agriculteurs indépendants et retraités issus de ces secteurs, représente environ 6,1% de la population travailleuse (soit un peu plus de 3,5 millions de personnes). Bien que propriétaires de leurs outils de travail ou en ayant tiré un capital, ces indépendants subissent la pression asphyxiante de la concentration inévitable dans la grande distribution, les banques et des monopoles capitalistes, ce qui entraîne, faute de planification, une paupérisation croissante d’une partie d’entre eux.

Et la petite bourgeoisie nouvelle ou « d’encadrement », qui regroupe une part importante des professions intermédiaires éparpillées et des retraités qui en sont issus (17,5 millions d’individus, environ 30% de la population travailleuse), et une frange des cadres. Ceux, d’une part, de l’encadrement intermédiaire (chefs d’équipe, techniciens supérieurs, agents de maîtrise) qui occupent une position contradictoire d’exécutants vis-à-vis du grand capital, mais de relais de l’autorité et de la surveillance vis-à-vis du prolétariat. Ceux d’autre part agents de l’État et des services publics (des catégories A et B) qui peuvent partager des conditions matérielles proches du prolétariat, tout en étant intégrés aux appareils administratifs et sociaux de l’État.

4. La bourgeoisie et les cadres supérieurs

La bourgeoisie et les cadres supérieurs regroupent environ 5 millions d’individus, soit environ 9% de la population travailleuse française. Ce groupe rassemble la haute direction d’entreprise, les détenteurs du capital, les professions libérales régulées ainsi que les cadres supérieurs en poste (environ 3,5 millions de personnes), auxquels s’ajoutent 1,5 million de retraités issus de la haute fonction publique ou du grand capital. Défini par la possession ou la gestion directe des grands moyens de production et d’échange, ce secteur exerce le pouvoir de décision économique et politique et accumule la majeure partie du patrimoine financier et immobilier du pays.

5. La bourgeoisie rentière, étudiante, retraitée, héritière et largement inactive

Ces adultes non prolétariens représentent un peu plus de 3 millions de personnes, soit 5,2% de l’ensemble de la population — censément ! — travailleuse. Cette catégorie regroupe d’une part environ 1,8 million d’étudiants de l’enseignement supérieur issus des couches moyennes et supérieures (enfants de cadres, de professions libérales ou d’indépendants) qui ne participent généralement pas, en même temps que leurs études, à une production quelconque. Elle comprend d’autre part les inactifs de 18 à 64 ans vivant de revenus du capital, de rentes ou du patrimoine familial, ainsi que les conjoint(e)s au foyer d’actifs appartenant à la petite bourgeoisie supérieure ou à la bourgeoisie, dispensés de la nécessité de vendre leur force de travail pour subsister. Elle comprend enfin les retraités relevant de cette catégorie (entre 1,5 et 2 millions d’individus).

N.B : Tous ces chiffres, pour différentes raisons, ont quelques approximations, et le mathématicien avertit constatera que l’ensemble ne fait pas entièrement 100% et est peut-être un tout petit peu différent numériquement parlant du total édicté au début.

Quelques premières conclusions

  1. Représentant la moitié des travailleurs du pays, le prolétariat, et à sa tête la classe ouvrière dans les secteurs les plus concentrés, demeure la seule force capable de bloquer le cœur de  l’économie capitaliste (transports, logistique, énergie, industrie) et, en réalité, ses profits.

  2. Au-delà de leur diversité, les secteurs d’indépendants demeurent éparpillés, numériquement et économiquement faibles face à la masse du prolétariat. Bien qu’ils subissent de plein fouet la paupérisation imposée par les contradictions propres au grand capital, ils restent souvent imprégnés d’une idéologie petite-bourgeoise et de l’illusion de la propriété individuelle. Cet esprit pousse bon nombre d’entre eux à aspirer à devenir eux-mêmes exploitants en embauchant un ou plusieurs salariés, reproduisant ainsi, à leur échelle, les mécanismes d’extorsion privé de la plus-value sans socialisation.

  3. L’alliance de classe avec la petite-bourgeoisie peut donc être bienvenue pour le prolétariat et la classe ouvrière, si tant est qu’elle soit fermement contrôlée par cette dernière, mais ne semble pas être un prérequis à quelques transformations sociales que ce soit du pays tant elle est marginale par son éparpillement et sera contrainte de s’adapter, c’est à dire de suivre la dictature du prolétariat sur la société.

  4. Le patriotisme ne doit donc pas servir à flatter les illusions réactionnaires de la petite propriété (la terre, la boutique etc), mais accompagner la démonstration qui consiste à montrer à ces travailleurs que leur salut s’entremêle à la question nationale de leur pays et ne réside donc pas dans la perpétuation d’une exploitation locale, mais dans leur jonction stratégique avec le prolétariat contre le grand capital, afin d’extirper de ces travailleurs le petit capitaliste qui ne demande qu’à émerger.

  5. Ces réalités politico-sociologiques donnent au patriotisme un ancrage de classe de plus en plus incontestable : compte tenu de son poids concentré, économiquement et numériquement en France, les combats du prolétariat pour ses intérêts de classe, avec ou sans alliés issus de la petite-bourgeoisie, pour faire face à la minorité capitaliste qui détient les moyens de production et domine ainsi la société, s’entremêlent de plus en plus indistinctement avec les intérêts objectifs de l’ensemble de la population française, que le reste de la population l’entende ou non. Le patriotisme, comme ciment de l’unité populaire accompagnant les transformations sociales en France, soutient donc le mouvement historique du prolétariat consistant à « s’ériger en classe nationale, se constituer lui-même en nation » (Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, 1848).

III – Les superstructures capitalistes (UE, OTAN) contre la souveraineté populaire

L’Union européenne, structure supra-nationaliste et carcan anti-social

Loin de constituer le cadre d’une « coopération fraternelle » ou d’une harmonisation progressive du progrès social, l’Union européenne est une superstructure politique, économique et juridique forgée par et pour le grand capital, notamment pour assurer à l’impérialisme nord-américain une domination sur l’ensemble de l’Eurasie.

En tant que structure supra-nationale, elle est fondée sur des traités gravant dans le marbre constitutionnel les dogmes du marché unique et de la libre circulation des biens et des capitaux. Ce carcan détruit méthodiquement le tissu industriel national, les bastions syndicaux et les défenses collectives, démantèle les services publics, pulvérise les statuts collectifs (issus des conquêtes du mouvement ouvrier) et accentue la pression capitaliste sur les salaires et les conditions de travail. Il détruit donc tout ce qui peut constituer une nation au sens progressiste du terme, c’est à dire au sens où la nation n’est pas une fin en soi mais le cadre où se joue aujourd’hui la lutte des classes.

Par ses règles budgétaires (pactes de stabilité, limitations des déficits etc) et ses directives de déréglementation, l’UE impose une politique d’austérité structurelle et perpétuelle tout en interdisant toute forme de planification économique nationale.

Loin d’être un simple espace neutre modifiable de l’intérieur, l’Union européenne constitue au final le dispositif de verrouillage institutionnel de la bourgeoisie pour rendre impossible toute politique de rupture sociale.

L’OTAN et l’armée européenne

Sur le plan géopolitique et militaire, l’intégration de la France dans l’OTAN et l’alignement sur la construction d’une armée européenne parachèvent la liquidation de l’indépendance nationale au profit du bloc atlantique. L’OTAN n’est pas une alliance défensive, mais le bras armé de l’impérialisme atlantique, garantissant l’hégémonie des puissances dominant le capital mondialisé et leur complexe militaro-industriel.

Cette soumission à l’OTAN se double aujourd’hui de la montée en puissance du projet d’« armée européenne » ou d’une défense continentale intégrée à l’UE. Loin d’offrir une alternative, cette militarisation européenne constitue la face guerrière de la même superstructure supranationale capitaliste : elle accélère l’engrenage des dépenses d’armement, enrôle les peuples dans des guerres qui ne servent que les intérêts des oligarques, et prépare la fusion des forces militaires des métropoles du Nord.

C’est pourquoi le patriotisme s’inscrit parfaitement près d’une ligne ferme articulée autour du mot d’ordre « Ni OTAN, ni armée européenne ! » que porte l’OCF. Cette orientation trace une frontière nette entre le faux pacifisme, qui se limite à déplorer la guerre de manière abstraite sans désigner ni combattre les structures impérialistes (OTAN, UE), ou qui accepte l’idée d’une défense européenne « plus juste » ; et le véritable anti-impérialisme qui comprend que la lutte pour la paix exige le retrait immédiat de l’OTAN, le refus absolu de toute souveraineté militaire supranationale et le bris des alliances guerrières orchestrées par la bourgeoisie.

La dépossession démocratique : la perte de souveraineté comme obstacle direct au communisme

La perte de la souveraineté nationale au profit des superstructures capitalistes destructrices que sont l’Union européenne et l’OTAN entraîne donc automatiquement la neutralisation matérielle de la souveraineté populaire, notamment et surtout par la destruction des grands bastions syndicaux industriels. De surcroît, en transférant les leviers politiques, monétaires et militaires à des instances supranationales hors du contrôle des citoyens, la bourgeoisie verrouille la société et cherche à rendre impossible toute alternative politique réelle.

Cette dépossession prive le peuple français des moyens concrets d’imposer ses choix face au capital. Déjà Maastricht était pensé par Alain Madelin comme « une assurance vie contre le retour à une expérience socialiste » — il semblait être entendu ici par « expérience socialiste » les deux premières années de la mandature de François Mitterand, loin donc de tout bolchévisme mais suffisant pour effrayer les classes dominantes ; mais on peut aussi penser qu’en 1992 il pouvait bien être question du retour des « expériences socialistes » de l’est de l’Europe.

Soumettre le pays à ces carcans supranationaux, c’est interdire la réappropriation des grands moyens de production, la planification économique et la transformation sociale, détruisant ainsi la capacité matérielle des travailleurs à faire émerger un nouveau pouvoir en France.

Dès lors, la reconquête de la souveraineté nationale n’est pas un repli identitaire, mais la condition préalable indispensable pour donner au peuple et aux travailleurs leurs capacités d’action démocratique, donc leur souveraineté populaire. Ce n’est qu’en brisant ces superstructures capitalistes que les travailleurs pourront instaurer cette souveraineté et ouvrir concrètement la voie au socialisme et au communisme.

L’appui patriotique prend ici encore une fois sens dans l’articulation des combats pour ouvrir cette voie progressiste dans le cadre national.

IV – Le patriotisme dans la métropole impérialiste française

Face aux objections

L’affirmation du patriotisme dans une puissance impérialiste comme la France se heurte à une double objection idéologique : d’un côté, l’idée qu’aucun patriotisme ne serait légitime dans un pays dominant sous peine de virer au chauvinisme ; de l’autre, l’illusion gauchiste qu’une politique de classe pure devrait ignorer la nation pour prôner une rupture abstraite et isolée.

L’analyse de l’histoire du mouvement ouvrier — notamment les tactiques du Front unique, du Front populaire et de la période « classe contre classe » — démontre au contraire que la lutte des classes s’inscrit toujours dans un cadre national et concret. La France elle-même n’est pas un bloc impérialiste homogène, mais une société divisée entre la grande bourgeoisie exploitante et une masse populaire exploitée, qui subit à la fois la domination de son oligarchie et l’austérité imposée par les superstructures supranationales, quand bien même son développement est aussi le fruit de l’exploitation impérialiste des colonies et néo-colonies depuis des dizaines d’années.

S’appuyer sur le patriotisme, dans le contexte concret de l’état de développement des forces productives en France en 2026 que nous avons vu plus haut, ne consiste donc pas à pactiser avec la bourgeoisie française voire même à se mettre à sa remorque, mais à lui disputer la souveraineté en s’emparant du cadre national tout en menant la bataille concrète de l’union — « l’union est un combat » — de l’ensemble du prolétariat et, autant que faire se peut, de potentiels alliés. Refuser d’investir le terrain de la nation sous prétexte d’anti-impérialisme revient à abandonner l’anti-impérialisme lui-même en abandonnant la masse des travailleurs aux démagogies du nationalisme bourgeois ou du repli identitaire, ou même à l’apathie en se contentant de ce que cette masse a déjà — et qui sont aussi des retombées, encore une fois, de l’exploitation impérialiste dans le reste du monde.

De plus, nous démontrons que le patriotisme, contrairement au nationalisme, n’a rien à voir avec l’existence de l’État bourgeois comme une fin en soi qui piège le prolétariat en le poussant à se ranger derrière lui ou à subir sa répression violente, mais qu’il est bien au contraire un moteur de la lutte de classe que le prolétariat peut plus que jamais disputer à son profit. Le patriotisme ne peut donc pas être défini comme une « étape » dans le développement des forces productives — contrairement à la nation —, étape qui n’aurait plus lieu d’être dans le cas de la France impérialiste mais qui le serait dans les pays dominés par le « centre impérialiste ».

Il est plus que jamais nécessaire en France même pour abattre la domination impérialiste, pour recouvrer l’indépendance nationale et la lier aux exigences d’émancipation sociale, comme nous l’avons vu précédemment, en rassemblant autour du prolétariat et de la classe ouvrière.

La réappropriation de l’héritage révolutionnaire français

Le patriotisme ne trouve pas ses racines dans les mythes de la France réactionnaire ou colonialiste, mais dans le fil conducteur des luttes d’émancipation qui ont rythmé l’histoire du pays. Se réapproprier l’héritage révolutionnaire national consiste à revendiquer la continuité des combats populaires : de la Révolution française de 1789 et 1793 aux insurgés de la Commune de Paris de 1871, en passant par les conquêtes du Front populaire de 1936 et le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) à la Libération. Il en est de même du combat qui consiste à disputer le fil historique populaire et progressiste de la France, sans folkorisme, au « récit nationale » réactionnaire d’un pays que l’extrême-droite et les gens d’affaires n’ont cessé de trahir et de manipuler pour leurs seuls intérêts particuliers.

Car cette mémoire historique n’est pas un musée, mais une arme idéologique directe contre la bourgeoisie. Les Jacobins de 1793 ont démontré que la défense de la patrie ne s’opposait pas à la révolution, mais en était le bouclier face à la coalition des monarchies coalisées et des profiteurs du marché. La nation y est définie non par le sang ou la race, mais par le peuple en armes affirmant sa souveraineté contre les tyrans. Le mouvement ouvrier français, continuant de tirer ce fil, a su faire converger le drapeau rouge de la révolution prolétarienne et le drapeau tricolore de l’indépendance nationale pour battre le fascisme. En associant la Marseillaise et l’Internationale, les communistes ont arraché les symboles nationaux des mains de la réaction pour les mettre au service des travailleurs (sécurité sociale, nationalisations, statuts collectifs), sans folklorisme là encore.

La réappropriation révolutionnaire de l’histoire de France permet ainsi de montrer aux travailleurs que la lutte pour le socialisme n’est pas une importation étrangère, mais la poursuite historique et l’aboutissement logiques du développement des forces productives en France, tout autant que des plus grandes heures de l’histoire populaire de leur propre pays.

La convergence avec les luttes du Sud : l’anti-impérialisme comme devoir internationaliste

Le patriotisme au cœur d’une métropole impérialiste ne peut cependant et en aucun cas s’isoler ou se replier sur lui-même : il est indissociable d’un anti-impérialisme et d’un internationalisme conséquent et d’une solidarité active avec les peuples du Sud global en lutte pour leur indépendance.

La bourgeoisie française tire une part importante de ses surprofits et de sa puissance de l’exploitation des pays colonisés ou sous domination néocoloniale (notamment à travers la présence militaire, la mainmise monétaire et le pillage des ressources naturelles). En s’attaquant prioritairement à sa propre oligarchie financière et aux structures supranationales (UE, OTAN) qui organisent ce pillage, la classe ouvrière de France remplit son devoir internationaliste le plus fondamental : désarmer l’impérialisme français depuis l’intérieur.

Cette orientation politique établit une véritable alliance stratégique, car les travailleurs de la métropole et les peuples opprimés du Sud combattent le même adversaire, à savoir le capitalisme monopoliste et financier. La lutte pour la souveraineté nationale des peuples dominés rejoint ainsi le combat des travailleurs métropolitains pour briser les carcans supranationaux qui imposent la mondialisation capitaliste à échelle continentale.

La convergence avec les luttes du Sud n’est donc pas une simple pétition de principe morale ou humanitaire, mais une nécessité matérielle : c’est en frappant conjointement le grand capital à la racine que la classe ouvrière métropolitaine et les mouvements de libération nationale du Sud construiront les conditions réelles d’un véritable internationalisme.

Le patriotisme comme levier d’unification de la classe ouvrière et de l’ensemble du prolétariat

Là encore le patriotisme ne constitue donc pas une concession à l’idéologie bourgeoise — si tant est qu’il soit bien articulé à l’internationalisme prolétarien — mais un levier politique pour unifier le prolétariat dans ses grandes largeurs et dans toute sa diversité.

Face aux tentatives constantes de la bourgeoisie de diviser les masses — en opposant travailleurs français et immigrés, ou salariat des métropoles et populations de la périphérie —, l’affirmation du patriotisme offre un terrain de rassemblement inclusif, fondé sur la lutte contre l’ennemi commun : le capital financier qui se confond en mondialisation mais use du nationalisme, jusqu’aux pires extrémités, pour diviser et maintenir le prolétariat et le peuple dans d’étriqués carcans.

Le patriotisme apparaît ainsi comme une articulation nécessaire dans la lutte des classes, entre la souveraineté de la nation et l’internationalisme : c’est en devenant la classe dirigeante de sa propre nation, en devenant même la nation — et les conditions sont de plus en plus réunies en ce sens —, que le prolétariat crée les conditions de son émancipation et de la transformation socialiste de la société.

V – La concentration du capital et la socialisation de l’économie : quand le prolétariat devient la Nation

La concentration capitaliste comme préparation matérielle du socialisme

L’évolution des formes d’organisation du capitalisme contemporain ne témoigne pas seulement de la domination des grands groupes et de la concentration capitaliste : elle crée, au sein même du système actuel, les conditions matérielles d’une économie socialiste.

  • L’évolution des formes juridiques du capital : La dominance absolue des Sociétés Anonymes (SA) et des Sociétés par Actions Simplifiées (SAS) dans le tissu économique français illustre le degré ultime de séparation entre la propriété et le travail. D’un côté, une masse d’actionnaires passifs et de fonds de pension perçoit des dividendes sans participer au processus productif ; de l’autre, l’ensemble des salariés, des cadres de gestion aux ouvriers d’exécution, fait fonctionner l’entreprise au quotidien. La fonction du capitaliste individuel est devenue totalement caduque, rendant la propriété privée du capital non seulement parasitaire, mais superflue voire handicapante pour la production.

  • Le degré élevé de socialisation du travail : Au sein des grands groupes (notamment ceux du CAC 40) et de leurs vastes réseaux de sous-traitance, le travail a perdu tout caractère individuel. La chaîne de valeur, la recherche, la logistique et la distribution sont déjà collectivement organisées, planifiées à grande échelle et hautement intégrées.

Ainsi, en poussant la rationalisation, la planification interne et la coopération technique à un niveau très élevé, le capitalisme monopoliste a lui-même développé les structures matérielles de la socialisation. Il ne manque plus que la réappropriation collective de ces moyens de production par les travailleurs pour passer à la planification au service des besoins sociaux de l’ensemble du pays. Ainsi, le rassemblement populaire et patriotique de la masse travailleuse ayant directement intérêt aux transformations sociales et démocratiques qui s’imposent, derrière le prolétariat et sa classe ouvrière, transformera la contestation sociale en une remise en cause directe du pouvoir capitaliste. En appuyant les revendications collectives sur le contrôle de l’organisation du travail et des choix économiques stratégiques, l’immense majorité de la population contestera la légitimité de l’oligarchie capitaliste et préparera activement la transition vers la propriété sociale des moyens de production.

VI – La nécessaire reconstruction du Parti communiste

L’enjeu de l’organisation politique

L’analyse de la structure sociale et des superstructures capitalistes débouche nécessairement sur la question de l’organisation politique des travailleurs. L’existence d’une majorité sociologique — regroupant le prolétariat, les travailleurs précaires et les couches indépendantes étouffées par le marché — ne suffira pas à elle seule à transformer la société. Sans structure d’avant-garde, cette masse reste divisée et vulnérable aux offensives idéologiques du grand capital.

La reconstruction d’un Parti communiste révolutionnaire est donc l’impératif central pour unifier ce bloc populaire sous la direction de la classe ouvrière. Ce parti a pour rôle de donner une cohérence politique et stratégique aux luttes du monde du travail.

Sur le plan symbolique et idéologique, cette unification doit s’opérer sous les bannières conjointes du drapeau rouge de l’émancipation sociale et du drapeau tricolore de la souveraineté populaire. Loin de s’opposer, ces deux symboles incarnent l’alliance indissociable entre la lutte des classes et la reconquête de l’indépendance nationale face aux tutelles supranationales qui détruisent les conditions matérielles de l’émancipation sociale. Le parti assure ainsi la jonction concrète entre le patriotisme populaire et l’internationalisme prolétarien.

L’enjeu de la traduction concrète

Pour éviter que les concepts de « patriotisme populaire » et d’« internationalisme prolétarien » ne restent des abstractions ou des postures folkloriques, l’organisation révolutionnaire doit les traduire en mots d’ordre clairs, ancrés dans le quotidien du monde du travail.

Cette traduction pratique exige d’adresser à l’ensemble du prolétariat, des usines aux bureaux, des services publics aux plateformes de l’économie ubérisée, les revendications immédiates (pouvoir d’achat, conditions de travail, défense des services publics, refus de la concurrence entre les travailleurs et rejet des guerres impérialistes) qui doivent être systématiquement reliées à la question du pouvoir politique et de la souveraineté : refus de la dette capitaliste ; contrôle de la monnaie ; nationalisation du secteur bancaire ; financement direct des besoins vitaux et sociaux ; reconstruction d’une industrie stratégique bas carbone répondant aux besoins de la population ; participation directe des travailleurs à la reconstruction industrielle et à l’organisation en conséquence du pays…

Il ne doit pas être question d’agiter à tort et à travers le drapeau tricolore, pas plus que les drapeaux rouges, mais d’apprendre au prolétariat — et à soi-même pour commencer ! — à  mesurer et à comprendre le sentiment patriotique, sa signification politique et ses enjeux. Il est donc davantage question d’apprendre à s’émanciper des postures gauchistes et droitières en la matière, des réflexes et pièges nationalistes. De comprendre que ce sentiment a des hauts et des bas dans les masses, qu’il peut être opportun à tel ou tel instant de nos luttes de le mobiliser, plus ou moins. Bref, il s’agit d’apprendre à cultiver le patriotisme pour nourrir la conscience de classe, pour lui donner un véritable sens prolétarien, pour le faire vivre et l’utiliser à bon escient, au bon moment.

Conclusion

En résumé, la lutte pour le socialisme en France ne s’accomplit pas dans le vide, mais au cœur d’un cadre national concret disputé à la bourgeoisie. Parce que le prolétariat représente aujourd’hui le socle vital et la majorité sociologique du pays, ses intérêts de classe se confondent objectivement et de plus en plus avec l’intérêt général de la nation. Loin d’être une concession à l’ordre existant, la réappropriation du patriotisme — alliée indissolublement à la solidarité avec les peuples opprimés — est une arme politique qui appuie et unit dans le cadre de lutte (aujourd’hui la nation) les revendications et les combats du prolétariat et de ses éventuels alliés. La réussite de cette stratégie exige toutefois de dépasser les postures folkloriques pour traduire ces principes en mots d’ordre matériels et rassembleurs. Elle rend indispensable la reconstruction d’un Parti communiste révolutionnaire, capable d’unifier les travailleurs sous les bannières du drapeau rouge et du drapeau tricolore pour diriger la transformation sociale et bâtir un nouveau pouvoir prolétarien.

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