Entre le génocide en Palestine et au Congo, la guerre entre la Russie et l’OTAN, les tentatives de déstabilisation françaises tous azimuts en zone sahélienne et la récente invasion du Venezuela par les États-Unis, nous vivons dans un contexte international pour le moins anxiogène. Cette montée des tensions entre ce que la géopolitique appelle « les grandes puissances » est qualifiée par tous les observateurs communistes ou se réclamant tels de tensions impérialistes. Malheureusement, éparpillé entre différentes lignes antagoniques (trotskisme, hoxhaïsme, pensée Gonzalo, KKE, PDP) et le dévoiement de la notion par son emploi abusif dans la grande époque du gauchisme des années 70, il est difficile pour le néophyte noyé dans un flot d’informations contradictoires de comprendre exactement la réalité que ce terme recouvre. Nous nous proposons dans cet article un bref déblayage de terrain. Ce dernier n’a pas pour ambition d’être exhaustif, de tout dire, mais de donner les clefs au lecteur débutant.
Selon le titre de l’ouvrage fameux de Lénine, l’impérialisme est le stade suprême du capitalisme. Ce que Lénine entend par là, c’est que l’impérialisme est le stade final du capitalisme, qui, poussé dans ses contradictions insolubles, ouvre la voie au mode de production socialiste. Lénine n’a pas inventé le concept d’impérialisme, qui commence à être décrit par les économistes bourgeois et les penseurs sociodémocrates à la fin du XIXᵉ siècle. Comme l’impérialisme est un stade du capitalisme, il continue à s’inscrire dans la logique profonde de ce dernier : propriété privée des moyens de production, baisse tendancielle du taux de profit, exploitation de la classe ouvrière par la bourgeoisie, crises de surproduction cycliques entrainant la concentration du capital dans des mains toujours plus restreintes. L’impérialisme n’a pas non plus, contrairement à ce qu’on pourrait penser, inventé le colonialisme, qui le précède : c’est la colonisation des Amériques qui permet l’entrée de liquidités sur les marchés européens, nécessaires à l’accumulation primitive du capital. La colonisation des pays du Sud a aussi pour but, avant l’ère impérialiste, de fournir des débouchés pour les marchandises produites en métropole. Pour bien comprendre ce qu’est l’impérialisme, il faut donc se détacher des raccourcis habituels.
L’impérialisme, au sens de Lénine
L’impérialisme est, nous l’avons vu, un stade du capitalisme, le dernier, qui découle de l’évolution logique du capitalisme concurrentiel libéral. La surproduction des capitaux et les crises systémiques du Capital entrainent une concentration inouïe des capitaux en un faible nombre de mains. Cette concentration atteint un point critique. Un petit groupe d’énormes entreprises en vient à contrôler toute la production, de l’extraction des matières premières à la vente en passant par la recherche et la fabrication. On appelle ces énormes entreprises des monopoles. Ainsi, un monopole possédera la mine de charbon qui permet de faire tourner l’usine, tous les brevets intéressant ses secteurs d’activité, les routes et les ports qui permettent d’acheminer lesdites marchandises, les grandes centrales d’achats, en plus des usines proprement dites. Les monopoles contrôlent également le marché par des procédés d’intégration : ils rachètent des parts des plus petites entreprises, pour pouvoir les couler ou faire pression sur elles si elles s’opposent à leur stratégie économique à moyen terme. Elles procèdent aussi à des accords entre elles pour se partager le marché, faire valoir collectivement leurs intérêts et augmenter les prix : c’est ce qu’on appelle les trusts, les cartels et les ententes. Toutes ces méthodes sont une tentative pour les capitalistes de limiter au maximum les risques et éviter les crises économiques cycliques et la ruine. Cependant, nous savons par la théorie marxiste et par l’Histoire (Grande Dépression de 1929, crise pétrolière des années 1970, crise des subprimes de 2008, toutes trois advenues au stade impérialiste du capitalisme) que cette « stratégie » ne fonctionne pas pour prévenir la crise, qui est due à la baisse tendancielle du taux de profit et pas à une trop faible maîtrise du marché. La crise est consubstantielle au capitalisme.
Les monopoles ont besoin, pour leur contrôle du marché et de l’intégralité de la production, de procéder à des dépenses d’investissement absolument colossales. La construction et l’entretien des infrastructures (ports, routes, voies ferrées, aéroports, etc.) ne peuvent être faits sur leurs fonds propres. Elles doivent donc recourir aux banques, qui jouent un rôle central. Les cadres des grandes banques d’investissement deviennent des spécialistes de l’économie. En étudiant les demandes de prêts des monopoles, ils ont une vision d’ensemble qui leur permet d’avoir une connaissance précise de la situation économique d’un secteur. En accordant ou refusant un crédit, les banques peuvent décider de la croissance ou de la ruine de tel ou tel monopole. Comme les banques désirent un retour sur investissement, elles vont orienter l’activité des monopoles dans un sens qui leur parait favorable au vu des conditions du marché. Leur volonté de contrôle les pousse également à prendre des parts dans les conseils d’administration des monopoles, pour orienter directement leurs opérations économiques en amont. Les banques ne peuvent fonctionner correctement sans les monopoles, et inversement. Leurs intérêts convergent, s’interpénètrent car la faillite des unes entraîne mécaniquement la faillite des autres. La distinction entre capital industriel et capital bancaire, qui existait à l’époque de Marx, devient caduque. Leur fusion donne naissance au capital financier. C’est pourquoi les programmes des sociaux-démocrates et des fascistes, qui prétendent tous les deux lutter contre la finance au profit de l’industrie, sont une absurdité économique. Cela n’a jamais pu aboutir car ce n’est matériellement pas possible.
Le lecteur arrivé à ce stade de l’article (courage camarade, on est déjà à la moitié) se demandera sans doute pourquoi aucune dimension internationale n’a encore été abordée. L’impérialisme n’impliquerait donc pas des rapports de subordination entre pays riches et pays en développement ? Oui et non. Le point de départ de l’impérialisme, ce qui le fait apparaitre, c’est la constitution des monopoles et la fusion de leurs intérêts avec ceux des banques d’investissement dans les centres impérialistes. Pour aller vite, l’impérialisme n’est pas tant une politique économique nationale qu’une évolution irréversible de l’économie capitaliste ; penser l’impérialisme seulement en termes de rapports entre nations est un contresens. Cependant, l’impérialisme a bien une dimension internationale, s’organise bien entre un centre et une périphérie et utilise bel et bien des relais étatiques.

Dans les économies des pays avancés où les monopoles et les banques d’investissement sont parvenus à une domination totale du marché, la révolution industrielle est pleinement achevée. Les capitaux produits ne trouvent plus de débouchés, les possibilités d’investissement sont très minimes. Par ailleurs, lorsque l’impérialisme émerge, l’intégralité des terres émergées du globe a déjà été découverte et les zones d’influence partagées. Les monopoles ne peuvent plus, comme ils le faisaient auparavant, espérer découvrir de nouvelles terres ou de nouveaux marchés. Pour pallier ce problème, les monopoles capitalistes exportent non plus seulement des marchandises, mais aussi et surtout des capitaux dans les pays économiquement moins avancés, où les monopoles ne se sont pas encore constitués. Ils deviennent actionnaires des entreprises locales, y lancent les gros chantiers d’infrastructure décrits ci-dessus et en viennent à contrôler l’économie mondiale. Parfois, ce contrôle se fait directement, sans qu’aucun relai étatique ne soit nécessaire. L’exemple le plus parlant en ce sens, c’est celui des républiques bananières en Amérique du Sud où le monopole américain United Fruit Company administrait directement la quasi-intégralité de la vie économique et politique locale. La compétition entre monopoles des centres impérialistes (États-Unis, États européens, Japon) se joue donc aussi à l’échelle internationale. C’est le monopole qui exportera le plus de capitaux à l’étranger, qui contrôlera le plus d’entreprises stratégiques à l’échelle mondiale, qui construira le plus d’infrastructures sur place, qui prendra le dessus dans la compétition féroce qu’ils se livrent.
Les gouvernants des centres impérialistes gouvernent dans l’intérêt de la bourgeoisie. Ils sont dans leur grande majorité issus de cette classe sociale et nombreux sont ceux qui passent aisément d’un emploi dans une banque ou dans un monopole à celui de membre du gouvernement et inversement. L’exemple d’Emmanuel Macron est assez parlant à ce sujet. L’économie des centres impérialistes dépend en outre de la santé économique des monopoles et des banques d’investissement nationaux. Leur faillite entraînerait la faillite de l’économie nationale et une récession lourde de conséquences sur le plan politique et social. Par conséquent, les gouvernements du centre impérialiste mettent tout en œuvre pour favoriser les exportations des capitaux de leurs monopoles et les aider dans leur lutte contre les monopoles concurrents. Les États des centres impérialistes mènent une politique coloniale, pour assurer par la force la prééminence de l’exportation des capitaux par leurs monopoles sur des marchés donnés. Ils n’hésitent pas à intervenir militairement si la résistance nationale dans ces colonies ou semi-colonies s’oppose aux intérêts des monopoles. C’est exactement ce qui se passe actuellement au Venezuela bolivarien, dont l’indépendance économique menaçait les intérêts des monopoles pétroliers américains et européens. En ce qui concerne l’impérialisme français, sa sphère d’influence traditionnelle principale se trouve en Afrique occidentale, ce qui explique le maintien d’une politique coloniale dédiée après les indépendances de jure comme l’impression du franc CFA en métropole ou l’existence de réseaux comme ceux du tristement célèbre Jacques Foccart. Le poids des monopoles français comme Total ou GDF dans les pays d’Asie centrale explique également l’agressivité particulière de la France vis-à-vis de la Russie dans la guerre qui oppose les puissances atlantiques à celle-ci depuis 2022.
Les rapports de force entre monopoles capitalistes, et partant entre États impérialistes, changent constamment. Certains monopoles peuvent prospérer, d’autres décliner. Quand le partage du monde entre les puissances impérialistes n’est plus en adéquation réelle avec le poids de leurs monopoles respectifs, les contractions se règlent par la guerre, qui permet un repartage du monde plus conforme à la réalité économique contemporaine. C’est la cause du déclenchement de la Première Guerre mondiale et en partie celle de la deuxième : la rapide montée en puissance des impérialismes allemands et américains ne se traduisait plus dans la répartition des zones d’influence issue des traités de la fin du XIXᵉ siècle. Aujourd’hui, les monopoles américains et européens se trouvant en perte de vitesse, c’est aussi la cause de la grande agressivité de la politique étrangère américaine et européenne.
L’impérialisme est un système qui implique l’entièreté de l’économie mondiale. Une poignée d’États y sont dominants, ceux où siègent les monopoles et les principales banques d’investissement. La majeure partie des États du globe y sont dominés. C’est vers eux que les capitaux s’exportent, ce sont les monopoles du centre qui contrôlent leur économie. C’est aussi dans ces États périphériques que les contractions sont les plus fortes : arriération économique sciemment entretenue, oppression nationale, instabilité croissante. C’est pourquoi Lénine parle de chaîne impérialiste. Le point de rupture de l’impérialisme au niveau mondial ne se trouve pas forcément dans les États les plus avancés économiquement, mais au contraire dans ceux où les contradictions sont les plus fortes, les États périphériques ou semi-périphériques, qui sont les maillons faibles de la chaîne. C’est, entre autres raisons, pourquoi la première révolution socialiste pérenne a eu lieu en Russie tsariste, économiquement assez arriérée, et pas en Grande-Bretagne (première puissance économique mondiale à l’époque) ou en Allemagne (impérialisme le plus dynamique). Cela implique également un devoir de solidarité entre le prolétariat des pays impérialistes et les peuples des États colonisés ou semi-colonisés. La lutte contre l’impérialisme, qui est mondial, doit se faire au niveau mondial. Le soutien par la classe ouvrière des pays impérialistes à leur propre impérialisme renforce leurs exploiteurs et n’est donc pas dans leur intérêt profond.
Nous espérons que cet article a permis de déblayer le terrain pour les camarades néophytes. Cependant, nous ne pouvons qu’encourager le lecteur à se renseigner davantage, notamment par la lecture de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine, dont nous n’avons exposé les thèses principales que dans les grandes lignes. Alors que les tensions impérialistes s’exacerbent et que la marche à la troisième guerre mondiale s’accélère, comprendre la nature de l’impérialisme est indispensable pour le combattre efficacement.












Excellent article clair et concis. Merci d’avoir commis la justice de parler de « pensée Gonzalo », et non pas de « Maoïsme », car c’est bien au premier qu’on doit d’avoir inventé que la pensée Mao Zedong était un nouveau stade qualitatif du Marxisme-Leninisme, ce que Mao, avec ses qualités et ses défauts, n’a jamais prétendu.