Jeunesse du Monde est aussi sur YouTube : Notre chaîne

La production de ces contenus nécessite des ressources. Pour garantir notre indépendance et soutenir le financement de notre studio, vous pouvez participer à notre cagnotte.

5 juillet 1962 – 5 juillet 2026 / LE SERMENT DES CHOUHADA: « LIBÉRER ET DEVELOPPER LE PAYS »

par | Juil 11, 2026 | Théorie-débats | 0 commentaires

À l’occasion du 64ᵉ anniversaire de l’indépendance algérienne, nous publions cette analyse du collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS », piloté par Abdellatif Rebah, militant et intellectuel marxiste algérien. À travers cette contribution, le collectif revient sur le long processus historique engagé par la Révolution algérienne, les acquis de l’Algérie indépendante, mais aussi les contradictions et les défis auxquels le pays demeure confronté : développement économique, souveraineté nationale, rapports de dépendance impérialiste et reconstruction d’un projet progressiste porté par les masses populaires. Une réflexion qui entre très bien dans le cadre des débats sur les voies de l’émancipation nationale et populaire au XXIᵉ siècle.


5 juillet 1962 – 5 juillet 2026 / LE SERMENT DES CHOUHADA: « LIBÉRER ET DEVELOPPER LE PAYS »

Il y a 64 ans, l’Algérie recouvrait son indépendance au terme d’un long combat héroïque, empli d’indicibles sacrifices, de larmes et de douleurs, contre l’armée de l’une des plus grandes puissances du monde soutenue activement par l’OTAN, l’organisation du traité de l’Atlantique nord. Des journées folles d’enthousiasme et d’émotion où, femmes, hommes, jeunes, vieux, enfants défilent, par milliers, à la gloire des combattants de l’ALN et des chouhadas, artisans de la victoire du peuple algérien. Vive l’Algérie libre et indépendante. La joie populaire explose à pleins poumons, zghariths, derboukas et anachids fusent dans les airs. L’emblème national vert et blanc et nadjma wahlal en rouge, aux contours maladroitement dessinés, s’empare de l’espace. Une population pauvre, à 95 % analphabète (98 % pour les femmes), des millions d’invalides, de veuves et d’orphelins, un peuple réduit plus d’un siècle et demi durant, à une multitude de yaouled, Akhmed et Fatma va, enfin, quitter cette longue ère coloniale de l’interminable défaite, après un siècle et demi de « mission civilisatrice » coloniale. L’Algérie de l’indépendance est un non Etat et une non-économie. Malgré ces ordonnées de départ négatives et des crises internes, l’Algérie indépendante va engager, dans une atmosphère d’effervescence intellectuelle sans précèdent, une politique d’édification nationale qui a nourri, soigné, formé, instruit des générations entières. Un pays sans passé industriel se met à produire, en quelques années à peine, des tracteurs, des wagons, des engrais, des grues, des moissonneuses-batteuses, des produits pharmaceutiques, des téléviseurs, des camions, des bus, « Des bourgs agricoles se sont transformés, en l’espace de quelques années, en authentiques villes industrielles ». Ce processus historique a été brutalement interrompu au début des années 1980 par l’imposition d’un tournant libéral arrimé au Consensus de Washington, marquant une restauration autoritaire des rapports de production capitalistes. Cette inflexion s’est traduite par une désagrégation systémique de l’économie productive nationale, accompagnée d’une décennie de violence terroriste instrumentalisée, servant objectivement la recomposition des rapports de classe. Elle s’est soldée par la destruction de millions d’emplois salariés, précipitant de larges fractions du prolétariat vers des formes d’activité informelles, de subsistance ou criminelles, révélatrices de la marginalisation croissante des masses laborieuses. Dans le même mouvement, les forces productives nationales ont été méthodiquement démantelées au profit d’une économie parasitaire, dominée par une oligarchie prédatrice et mafieuse, alliée à une petite bourgeoisie compradore et à des couches moyennes supérieures ayant largement échappé à toute contrainte fiscale et juridique.

L’Algérie post-hirak inaugure une phase de redressement productif et de reconquête partielle de sa souveraineté économique et politique, tirant parti des contradictions ouvertes par la décomposition de l’ordre impérialiste et de l’émergence de pôles de résistance globale. La restauration de l’image internationale et la volonté affichée de briser la dépendance aux hydrocarbures constituent des acquis non négligeables. Pourtant, ces avancées restent fragiles tant qu’elles ne s’ancrent pas dans une transformation sociale profonde et dans une implication réelle des masses laborieuses.

La question fondamentale, aujourd’hui

Ainsi, plus de six décennies après l’indépendance, la question fondamentale des voies à prendre pour concrétiser les idéaux de Novembre 1954 visant à faire de l’Algérie un Etat national souverain, juste, prospère et solidaire, demeure toujours en jeu.

Toujours à l’ordre du jour, la question de la construction d’une économie productive capable de répondre aux besoins fondamentaux énormes de la société en matière de nutrition, de santé, d’éducation, de mobilité, de logement, une économie assise sur une base productive nationale capable d’absorber une main d’œuvre de plus en plus instruite et féminine et de se mesurer aux grands challenges technologiques et industriels porteurs de développement et facteurs d’échanges équilibrés et mutuellement bénéfiques, pour sauvegarder notre souveraineté et améliorer la richesse nationale.

Toute politique émancipatrice durable devra partir de la rupture avec le réseau des dépendances dans lequel l’État est enserré et qui met hors de sa portée les leviers effectifs de transformation sociale. Rompre avec les logiques du capitalisme globalisé financiarisé qui conditionnent en amont la gamme des choix et décisions effectivement envisageables concernant l’économie.

Il faut s’attaquer aux mécanismes politiques et socioéconomiques qui condamnent le pays au non-développement, à l’impasse, qui bloquent les transformations structurelles pouvant nous ouvrir de véritables perspectives de construction d’une économie autocentrée.

L’expérience du virage libéral des décennies 1990-2000 où l’impérialisme a tenté d’établir une relation néocoloniale de dépendance avec l’Algérie et la bourgeoisie compradore a montré l’impossibilité radicale d’apporter, dans le cadre de la dépendance de la mondialisation capitaliste, les réponses qu’exigent les transformations sociales d’envergure et le développement économique et social de notre pays. Les phénomènes de désindustrialisation – l’expérience industrielle de l’Algérie, avortée, a été de trop courte durée pour enclencher le processus de changement dans ses multiples facettes, l’apprentissage technologique qui aurait permis à la main-d’œuvre d’assimiler la logique de fonctionnement d’un système productif à base industrielle n’a pas eu lieu-, de désinvestissement, de fermeture du développement des forces productives et d’informalisation-bazarisation de l’économie algérienne, en sont une illustration concrète. Au total, déclin de la base socioéconomique du développement national productif autonome, marginalisation des forces sociales qui lui sont acquises, montée des catégories socioprofessionnelles liées aux libéralisations et de l’idéologie libérale.

Dans sa configuration actuelle, est-il besoin de le rappeler, l’Algérie ne remplit ni les conditions objectives ni les conditions subjectives pour un saut vers un socialisme de rupture. Le degré de développement de sa formation sociale, l’état de faiblesse notoire du facteur subjectif (classe ouvrière moderne minuscule et sous prolétariat informel prolifique, absence de parti de la classe ouvrière et de syndicats démocratiques et représentatifs), la prégnance de l’idéologie identitaire réactionnaire, le rapport de force international, un ensemble de facteurs largement défavorables à ce bond révolutionnaire. On peut le regretter, mais on ne peut faire fi de cette réalité.

Une tâche historique, impérative, incontournable s’impose : le parachèvement des processus de libération nationale

Il nous faut partir de la réalité et du degré de développement objectif de la Formation sociale algérienne. L’Algérie est une périphérie du capitalisme mondial, subordonnée et dominée, surdéterminée économiquement et instrumentalisée politiquement. Elle est marquée par des handicaps historiques, l’extrême faiblesse de son tissu productif, industriel en particulier, et de ses capacités managériales ; en fait, pour tout dire, par l’absence encore de tissu industriel et entrepreneurial enraciné et d’un Etat doté de capacités de régulation éprouvées.

La perspective révolutionnaire est de s’affranchir d’une hiérarchie issue de rapports de forces forgés tout le long des siècles de l’industrialisation et de la colonisation, qui fait que certains États fixent les règles du jeu, tandis que d’autres sont contraints de les subir. Une subordination de caractère structurel dominants-dominés, comme c’est le cas, exemplaire, des pays de la périphérie dominée, dépendante. Des ex-territoires colonisés, plus de 85% de la planète, qui portent encore les profondes séquelles politiques, économiques et culturelles de siècles de violences de masse, d’exploitation, de pillage et de génocides perpétrés par les puissances coloniales occidentales et en premier lieu, leur enfermement, source du sous-développement, dans le schéma de spécialisation coloniale qui leur a été imposée : exportation de matières premières, importation de biens manufacturés et de technologies.

Aujourd’hui, l’impérialisme américain revendique ouvertement, l’annulation des acquis des luttes anticoloniales, c’est-à-dire une recolonisation du monde, le contrôle des matières premières, de l’énergie, des voies de communications et de circulations, des marchés, de la force de travail… qui sont essentiels à l’accumulation capitaliste et à la réalisation des profits.

Une tâche historique, impérative, incontournable s’impose : le parachèvement des processus de libération nationale, inaugurés par les luttes victorieuses pour l’indépendance : sortir le pays du sous-développement, legs structurel historique du statut de colonie, pour que l’indépendance politique conquise en 1962 devienne enfin indépendance économique et émancipation sociale.

Clarifier les débats sur le projet de développement national

Il importe de donner une visibilité politique à la question centrale de la bataille pour un retour à la politique de développement national et de progrès social d’autant qu’un brouillard idéologique épais brouille les repères, masque les enjeux réels et détourne les luttes.

La scène est dominée quasi exclusivement par les réflexions axées sur la refonte des formes institutionnelles et des structures du pouvoir, ramenant toute la problématique de l’étape à une simple question de gouvernance ou de volonté politique.

Le développement productif, présupposé de la transformation sociale

Nous restons inscrits dans le cadre des tâches nationales démocratiques, où la priorité doit être donnée au développement des forces productives, matérielles et humaines, condition préalable à toute avancée sociale durable.

Parachever les processus de libération nationale, à cette étape, implique d’abord d’en ancrer les conditions matérielles, d’en édifier la base matérielle, vecteur des dynamiques de transformations sociales et culturelles. Mais le contenu politique démocratique, progressiste de celle-ci n’est pas induit mécaniquement, il demande des luttes organisées dont la perspective est claire, la recomposition du champ politique sur des bases de classe. Il importe d’identifier les points d’appui réels du développement national progressiste, car il y a une relation dialectique entre les luttes pour le développement productif national et les luttes démocratiques et sociales.

La tâche de l’heure : reconstruire le facteur subjectif

L’expérience nous enseigne qu’un véritable processus de transformation sociale profond et durable ne peut se réaliser sans l’intervention consciente et organisée du peuple travailleur. C’est pourquoi la tâche principale demeure la reconstitution du facteur subjectif révolutionnaire : reconstruire des organisations ouvrières et populaires indépendantes, promouvoir une culture politique progressiste et moderne inscrite dans ce siècle, œuvrer à la renaissance d’un parti révolutionnaire, porteur d’une stratégie de transition socialiste.

Cette reconstruction ne saurait toutefois faire l’impasse sur les deux forces motrices majeures de l’Algérie d’aujourd’hui : sa jeunesse et ses femmes. Avec près des deux tiers de la population ayant moins de 30 ans, cette formidable énergie démographique attend d’être canalisée. Parallèlement, alors que les femmes composent la moitié du pays, elles représentent désormais plus de 65 % des diplômés universitaires, propulsant l’Algérie au premier rang mondial pour sa proportion de femmes diplômées en ingénierie. Il est impensable que le projet national se prive d’un tel potentiel intellectuel et révolutionnaire. En résumé, il s’agit de faire de cette étape celle de la reconstruction du projet de développement national et de progrès social qui a produit l’âge d’or de l’Algérie indépendante.

Gloire aux martyrs et aux combattants pour l’indépendance !

Alger, le 5 juillet 2026

Collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS »

Vous Souhaitez adhérer?

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Ces articles vous intéresseront