
L’Afrique du Sud est entrée dans une séquence dangereuse. Des groupes anti-migrants ont fixé au 30 juin un ultimatum exigeant le départ des étrangers en situation irrégulière. Cette date, qui n’a aucune valeur légale, a pourtant suffi à installer un climat de peur dans plusieurs provinces du pays. Des travailleurs migrants, notamment originaires du Malawi, du Mozambique, du Zimbabwe ou d’autres pays africains, ont quitté leur logement, fermé leurs commerces ou cherché refuge auprès de leurs ambassades.
La campagne est portée en premier lieu par le mouvement March and March, dirigé notamment par Jacinta Ngobese-Zuma. Le mouvement prétend vouloir faire appliquer les lois migratoires. Mais, sur le terrain, son agitation s’accompagne d’intimidations, de marches agressives, de contrôles arbitraires et de violences contre des étrangers, qu’ils soient ou non en règle. Operation Dudula, déjà connu depuis plusieurs années pour ses actions de type milicien contre les migrants, participe au même climat politique.
Le discours est toujours le même : les étrangers seraient responsables du chômage, de la criminalité, de la crise du logement et de la saturation des services publics. Cette accusation est simple, efficace et mensongère. Elle transforme la colère sociale en haine entre pauvres, au lieu de la diriger contre les responsables de la crise sud-africaine.
Des groupes xénophobes, des relais politiques
La campagne anti-migrants ne surgit pas dans le vide. Plusieurs enquêtes de presse soulignent les liens de March and March avec l’entourage de l’ancien président Jacob Zuma et le MK Party, formation qui cherche à capter la colère populaire contre l’ANC au pouvoir.
D’ailleurs, l’ANC accuse le MK Party d’exploiter la question migratoire à des fins électorales. L’accusation est crédible. L’Afrique du Sud approche d’échéances locales importantes, et l’immigration est devenue un thème commode pour des forces politiques qui veulent mobiliser les frustrations populaires sans s’attaquer aux structures économiques héritées de l’apartheid.
D’autres partis participent aussi à la banalisation du discours anti-migrants. La Patriotic Alliance de Gayton McKenzie, formation nationaliste et sécuritaire, a fait de l’hostilité aux étrangers un marqueur politique. De son côté, ActionSA, parti libéral-populiste dirigé par Herman Mashaba, tient également une ligne très dure sur l’immigration.
Il faut toutefois être précis : tous ces partis ne sont pas nécessairement organisateurs directs des violences. En revanche, ils nourrissent le climat politique qui les rend possibles. Ils donnent une respectabilité électorale à des mots d’ordre qui, sur le terrain, peuvent se traduire par des expulsions sauvages, des ratonnades et des attaques contre des travailleurs africains pauvres.
La crise sociale détournée contre les migrants
Le succès de ces discours s’explique par la situation du pays. L’Afrique du Sud reste l’un des pays les plus inégalitaires du monde. Le chômage de masse frappe durement la jeunesse noire. Dans les townships, la pauvreté, le mal-logement, la criminalité, la précarité et les services publics dégradés s’accumulent. En clair, la fin de l’apartheid politique n’a pas mis fin à l’apartheid économique.
L’ANC porte ici une responsabilité historique. Le parti de la libération nationale a accepté, au fil des décennies, un compromis avec le capital sud-africain et international. Ainsi, les mines, les banques, les grands propriétaires, les monopoles et une bourgeoisie noire intégrée au système continuent de dominer l’économie. À cela s’ajoutent la corruption et l’affaiblissement de l’État, qui ont aggravé la situation.
Dans ce contexte, la colère populaire est réelle. Mais elle est détournée. Les travailleurs migrants ne sont pas responsables du chômage sud-africain. Ils n’ont pas désindustrialisé le pays. Ils n’ont pas pillé les ressources minières. Ils n’ont pas organisé la corruption de l’appareil d’État. Enfin, ils n’ont pas maintenu les masses noires dans des conditions sociales indignes trente ans après la fin de l’apartheid.
Au contraire, ces travailleurs sont parmi les premières victimes de l’exploitation. Beaucoup travaillent dans l’informel, dans des emplois mal payés, sans protection, exposés au racket patronal, policier ou criminel. Les présenter comme des privilégiés ou des envahisseurs relève donc d’une inversion complète de la réalité.
La xénophobie sud-africaine protège ainsi les vrais responsables. Elle permet au patronat d’exploiter une main-d’œuvre vulnérable tout en laissant les travailleurs s’affronter entre eux. Elle permet aussi aux partis bourgeois de faire campagne sur l’ordre, les frontières et la sécurité sans parler de propriété, de salaires, de redistribution ou de souveraineté économique.
L’échec du compromis post-apartheid
Cette crise révèle l’échec du compromis post-apartheid. L’Afrique du Sud a conquis des droits politiques fondamentaux, mais elle n’a pas brisé le pouvoir économique qui structurait l’oppression. La bourgeoisie blanche a conservé une grande partie de ses positions. Dans le même temps, une bourgeoisie noire s’est intégrée au système. Quant aux masses populaires, elles ont reçu la citoyenneté politique sans recevoir la justice sociale promise.
C’est dans ce vide que prospèrent des forces comme March and March, Operation Dudula, le MK Party, la Patriotic Alliance ou ActionSA. Chacune, à sa manière, désigne l’étranger comme problème central. Toutes détournent la colère des travailleurs sud-africains vers d’autres travailleurs africains.
La responsabilité de l’ANC est différente, mais elle est considérable. Le gouvernement condamne officiellement les violences et rappelle que seul l’État peut appliquer la loi migratoire. Pourtant, en laissant pourrir la crise sociale, en abandonnant les quartiers populaires et en refusant une rupture réelle avec le capital, il a laissé le terrain libre aux entrepreneurs de haine.
La situation sud-africaine montre donc ce qui arrive lorsque la question sociale n’est pas résolue dans un sens populaire. Si la colère n’est pas organisée contre les classes dominantes, elle peut être captée par des forces réactionnaires. Et lorsqu’elle ne devient pas lutte de classe, elle devient chasse au migrant.
Contre la xénophobie, poser la question sociale
La défense des migrants ne peut pas se limiter à un discours humanitaire abstrait. Il faut défendre les travailleurs étrangers parce qu’ils appartiennent au même camp social que les travailleurs sud-africains, et parce que leur persécution ne résout aucun problème du pays.
L’Afrique du Sud n’a pas besoin de milices xénophobes. Elle a besoin d’emplois, de logements, de services publics, de souveraineté économique, de lutte contre la corruption, de contrôle populaire sur les richesses nationales et d’une rupture avec l’ordre social hérité de l’apartheid.
En réalité, la xénophobie n’est pas une réponse à la crise sud-africaine. Elle en est un symptôme réactionnaire. Elle permet aux responsables de rester invisibles pendant que les victimes s’affrontent entre elles.
La seule issue progressiste est donc de refuser cette division. Les travailleurs sud-africains et les travailleurs migrants ont les mêmes ennemis : l’exploitation, le chômage, la pauvreté, le racisme, l’État bourgeois incapable de répondre aux besoins populaires, et les forces politiques qui transforment la misère en haine.
En Afrique du Sud comme ailleurs, la question migratoire ne peut pas être séparée de la question de classe. Là où le capital organise la concurrence entre pauvres, le devoir des forces populaires est de reconstruire l’unité des travailleurs.
Un camarade












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