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L’exploitation sexuelle des mineurs : un impensé marxiste

par JdM | | Théorie-débats | 0 commentaires

Débat | Enfance | Jeunesse | Marxisme

Dans cet article, Laurent Mélito propose d’aborder l’exploitation sexuelle des mineurs à partir d’une grille marxiste, en la considérant non seulement comme un phénomène criminel ou un drame individuel, mais aussi comme le produit de rapports sociaux qui rendent certains enfants plus exposés à l’exploitation. Il avance notamment le concept d’« exploitabilité » pour désigner cette disponibilité socialement construite, à l’intersection des rapports de classe, de genre et d’âge. Une thèse qui invite à discuter les limites des réponses exclusivement pénales ou individuelles et à interroger les conditions matérielles de la protection de l’enfance.

La chaîne Youtube de Laurent Mélito : https://www.youtube.com/@infansnaitresujet


source: https://solidarites.gouv.fr/trois-appels-projets-pour-lutter-contre-lexploitation-sexuelle-des-mineurs

Chaque année, des dizaines de milliers de mineurs sont exploités sexuellement en France : dans la rue, sur les réseaux sociaux, dans des chambres d’hôtel louées à l’heure, parfois jusque dans les murs des dispositifs censés les protéger. Le phénomène est documenté, chiffré, régulièrement médiatisé. Il reste pourtant, pour l’essentiel, un impensé théorique de la gauche. On le traite en fait divers, en scandale moral, en pathologie individuelle du côté de ceux qu’on appelle des « prédateurs », en traumatisme du côté des victimes. On ne le pense presque jamais comme ce qu’il est aussi : un rapport social d’exploitation, produit par des structures identifiables, analysable avec les outils que la tradition marxiste a précisément forgés pour penser l’extraction de valeur à partir d’un travail, ou d’une disponibilité, qu’on ne paie jamais à son juste prix, quand on la paie.

Cette absence n’est pas anodine. Elle laisse le terrain à deux discours concurrents, également stériles pour qui veut transformer la situation plutôt que la déplorer. Le premier, dominant à droite, fait de l’exploitation sexuelle des mineurs une affaire de mœurs et de sécurité : des individus dangereux qu’il faut punir plus fort, des jeunes filles qu’il faut mieux surveiller, un ordre moral qu’il faut restaurer. Le second, plus fréquent dans le travail social et la clinique, en fait une affaire de psychologie individuelle et de trauma : des enfants « vulnérables », des familles « défaillantes », des trajectoires de rupture qu’il faudrait réparer une à une. Les deux discours ont en commun d’individualiser un phénomène structurel. Ils cherchent la cause du côté du sujet, coupable ou victime, jamais du côté des rapports sociaux qui produisent, en amont, la disponibilité à l’exploitation.

Or c’est précisément ce que permet de penser la catégorie marxiste d’exploitation, à condition de ne pas la réduire à sa version la plus étroite, celle de l’extraction de plus-value dans le rapport salarial. Marx ne définit pas l’exploitation par l’existence d’un contrat de travail. Il la définit par un rapport social dans lequel une classe dispose de la force, du corps ou du temps d’une autre pour en tirer un bénéfice qu’elle ne restitue pas. Ce rapport suppose une condition préalable : que la classe exploitée soit rendue disponible, séparée des moyens qui lui permettraient de vivre autrement. Ce que Marx appelle, à propos des débuts du capitalisme, l’accumulation primitive, c’est précisément ce travail de fabrication d’une disponibilité forcée, par la dépossession et la violence, avant même que l’échange marchand ne commence.

Il n’est pas absurde de transposer ce schéma, avec les précautions nécessaires, à l’exploitation sexuelle des mineurs. Aucun enfant n’est exploité parce qu’il serait, par nature ou par accident psychique, « vulnérable ». Il est exploité parce qu’un ensemble de rapports de domination croisés, de classe, de genre, d’âge, parfois de racisation, l’ont rendu disponible : parce que sa famille a été précarisée par des politiques d’austérité, parce que l’aide sociale à l’enfance qui devait l’accueillir manque de places et de personnel, parce que l’école ne l’a pas retenu, parce que les réseaux sociaux marchands organisent activement la mise en visibilité et en contact des mineurs avec des adultes solvables. Cette disponibilité, je l’appelle exploitabilité : une disposition socialement et historiquement construite, non réductible à une fragilité individuelle, qui rend certains enfants structurellement accessibles à l’exploitation dans plusieurs espaces sociaux à la fois, la rue, l’institution, l’écran.

Penser ainsi l’exploitabilité déplace complètement la question politique. Si l’exploitation sexuelle des mineurs procède d’un rapport structurel et non d’une défaillance individuelle, alors la réponse ne peut pas se limiter à la répression du « client » ou du « proxénète », aussi nécessaire soit-elle, ni au traitement psychologique de l’enfant, aussi légitime soit-il. Elle suppose de s’attaquer aux conditions de production de la disponibilité : la pauvreté organisée par les politiques d’austérité, la sous-dotation chronique de la protection de l’enfance, la précarisation du travail social qui empêche tout accompagnement digne de ce nom, le fonctionnement même des plateformes numériques qui monétisent le contact entre adultes et mineurs. Ce sont des cibles éminemment politiques, et non des fatalités sociologiques.

Il y a même, dans le vocabulaire marxiste, un concept qui éclaire directement le mécanisme de production de cette disponibilité : celui d’armée de réserve. Marx l’utilise pour décrire cette fraction de la population laissée sans emploi stable, dont la précarité même sert le capital, en tirant vers le bas les conditions de tous les autres et en fournissant, à volonté, une main-d’œuvre disponible quand le besoin s’en fait sentir. On peut repérer un mécanisme analogue du côté de l’enfance en danger. Chaque année, des milliers de mineurs sortent des radars de la protection sociale, faute de places d’accueil, faute de suivi éducatif, faute de logement stable pour leur famille. Cette masse d’enfants insuffisamment protégés ne relève pas du hasard statistique. Elle est l’effet mécanique d’un choix politique constant, celui de sous-doter la protection de l’enfance par rapport aux besoins réels, et elle constitue, sans qu’aucune volonté criminelle centrale ne l’organise en tant que telle, un réservoir régulièrement alimenté dans lequel les réseaux d’exploitation savent puiser.

Cette lecture a des implications concrètes pour l’action politique, au-delà du seul commentaire théorique. Si l’exploitabilité est produite structurellement, elle peut être combattue structurellement, et pas seulement réparée au cas par cas après coup. Cela suppose de désigner comme des enjeux de lutte des chantiers qui semblent aujourd’hui purement techniques ou budgétaires : le nombre de places en foyer, le taux d’encadrement éducatif, le financement des missions locales, l’accès des familles précaires au logement. Ce sont, très concrètement, des digues contre l’exploitation sexuelle des mineurs, bien plus efficaces à moyen terme que le durcissement pénal auquel on réduit trop souvent le débat public. Une politique de gauche cohérente sur ce sujet devrait tenir les deux bouts : ne rien céder sur la responsabilité de ceux qui exploitent, et refuser tout autant de laisser croire que leur seule sanction suffira tant que le système continuera de produire, en amont, des enfants disponibles.

On objectera que la comparaison a ses limites, et elle en a. Un enfant exploité sexuellement n’est pas un salarié, il n’y a pas de contrat, même fictif, et le rapport de force qui s’exerce sur son corps n’est pas homologue à celui qui s’exerce sur la force de travail d’un ouvrier. Mais l’objection porte moins qu’il n’y paraît. La tradition marxiste elle-même n’a jamais réduit l’exploitation au seul rapport salarial : le travail domestique gratuit des femmes, le travail non rémunéré des enfants dans les champs ou les ateliers du dix-neuvième siècle, la surexploitation coloniale, ont tous été pensés comme des formes d’extraction qui échappent au modèle strict du salariat tout en relevant de la même logique de domination utilitaire d’un corps par un autre. L’exploitation sexuelle des mineurs s’inscrit dans cette même famille de rapports : une disposition à disposer d’autrui, produite historiquement, qui n’a pas besoin d’un contrat pour fonctionner.

Il y a une autre raison, plus stratégique, de rapatrier ce sujet dans le champ de la théorie critique de gauche. Tant que la question reste abandonnée au registre moral et sécuritaire, elle nourrit un récit réactionnaire sur l’enfance en danger, la famille menacée, les mœurs qui se perdent, récit qui sert ensuite de justification à des politiques répressives bien au-delà du seul champ de l’exploitation sexuelle : contrôle accru des espaces populaires, stigmatisation des familles pauvres, surveillance numérique généralisée présentée comme protection. La gauche qui déserte ce terrain laisse la droite en définir seule les termes, et récolte ensuite les politiques sécuritaires qu’elle a laissé se construire sans contradiction.

Cette approche entre nécessairement en tension avec un autre courant, plus proche de la pensée abolitionniste, qui insiste sur la dimension patriarcale de l’exploitation sexuelle, indépendamment des rapports de classe. Il ne s’agit pas de choisir entre les deux grilles, mais de refuser qu’aucune ne s’impose seule. Le genre organise concrètement qui, parmi les enfants rendus disponibles, sera le plus exposé, et selon quelles modalités. La classe organise qui est rendu disponible en premier lieu, et dans quelles conditions matérielles. Une analyse qui ignorerait l’une de ces deux dimensions au profit de l’autre manquerait une part du réel. C’est justement l’intérêt du concept d’exploitabilité que de tenir ensemble ces rapports de domination croisés, plutôt que de les hiérarchiser abstraitement avant même d’avoir regardé les situations concrètes.

Penser l’exploitabilité comme catégorie politique, ce n’est pas nier la souffrance singulière de chaque enfant concerné, ni suspendre le jugement moral sur ceux qui exploitent. C’est refuser de s’arrêter là. C’est demander qui produit, en amont, les conditions qui rendent cette exploitation possible et rentable, à qui elle profite, et quels rapports sociaux il faudrait transformer pour qu’elle cesse d’être structurellement probable plutôt que seulement individuellement condamnée. C’est un chantier théorique à peine ouvert. Il mérite d’être pris au sérieux par une gauche qui a longtemps su penser l’exploitation du travail, et qui gagnerait à comprendre que l’enfance n’y échappe pas.

Par Laurent Mélito

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