« Pour la première fois, le monde se trouve entièrement partagé, si bien qu’à l’avenir il ne pourra uniquement être question de nouveaux partages, c’est-à-dire du passage d’un possesseur à un autre, et non de la prise de possession de territoires sans maître. » Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme
Et si ce qui subsiste du colonialisme territorial était précisément ce qui empêchait de penser pleinement la reconfiguration spatiale de l’impérialisme ? Le colonialisme revendique la maîtrise d’un territoire ; l’impérialisme, quant à lui, vise moins la possession territoriale que le contrôle d’un espace, de ses circulations et de ses points stratégiques. Or, à Ceuta, la persistance de la souveraineté territoriale espagnole peut-elle entrer en contradiction avec la logique impériale contemporaine de contrôle du détroit de Gibraltar ?

Le 30 juillet 2026, plusieurs milliers de personnes franchissent en quelques heures la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, ville de quelque 80 000 habitants. Entre 50 000 et 60 000 personnes, pour l’essentiel de jeunes hommes marocains, traversent en l’espace de quelques jours à partir du jeudi 30 juillet : c’est le plus important afflux jamais enregistré à cette frontière, très supérieur aux quelque 10 000 personnes entrées en 2021. Les autorités espagnoles portent le bilan à au moins 67 morts le 1ᵉʳ août, chiffre que les agences évaluent diversement (57 selon Reuters, 41 selon l’Associated Press, 43 corps recensés selon El País), certains migrants s’étant noyés, d’autres ayant été écrasés contre la digue. Madrid déploie l’armée, ferme le passage de Beni Ensar à Melilla, annonce un dispositif de confinement de 500 mètres le long de la frontière maritime, et Sánchez, en visite sur place, dénonce une violation de l’intégrité territoriale espagnole tout en imputant la responsabilité aux réseaux de passeurs plutôt qu’à un État tiers. Le déclencheur immédiat est identifiable : le 8 juillet, le Tribunal suprême espagnol proscrit les refoulements à chaud de migrants tentant de rallier les enclaves à la nage, et plusieurs témoignages recueillis sur place font état de publications sur les réseaux sociaux annonçant, à tort, une frontière ouverte. Rabat invoque désinformation et réseaux de traite ; le ministre espagnol de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska déclare pour sa part que le Maroc ne représente pas une menace pour Ceuta, et Madrid maintient officiellement que les relations diplomatiques avec Rabat restent excellentes.
Ce n’est pourtant pas un accident isolé. En mai 2021 déjà, 9 000 à 10 000 personnes étaient entrées à Ceuta en quarante-huit heures après que l’Espagne eut accueilli le chef du Front Polisario Brahim Ghali (la ministre de la Défense parlant alors ouvertement de « chantage » marocain, le Maroc reconnaissant a posteriori avoir sciemment laissé passer les migrants). Or cet épisode de 2021 suivait de quelques mois la reconnaissance par les États-Unis, en décembre 2020, de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, contrepartie explicite de la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv dans le cadre des accords d’Abraham. Le mécanisme est donc daté, documenté, répété : le contrôle de la frontière comme instrument de politique étrangère, adossé à un alignement Maroc-USA-Israël vieux de six ans.
Cette explosion frontalière survient au terme d’une séquence de tensions hispano-américaines largement antérieure et bien documentée. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent contre l’Iran l’offensive « Epic Fury ». Dès le 1ᵉʳ mars, le ministre espagnol des Affaires étrangères José Manuel Albares annonce que les bases de Rota et de Morón de la Frontera ne seront pas mises à disposition de ces opérations, au motif qu’elles ne relèvent ni de l’accord bilatéral de 1953 avec Washington ni de la Charte des Nations unies ; une douzaine d’avions ravitailleurs américains doivent alors quitter le sol espagnol pour d’autres bases européennes, dont Ramstein. La réplique de Washington est immédiate : le 3 mars, Donald Trump qualifie publiquement l’Espagne d’allié « terrible », menace de suspendre tout commerce avec elle et rappelle qu’elle est le seul pays de l’OTAN à ne pas s’être engagé sur l’objectif de 5 % du PIB consacré à la défense, tandis que son secrétaire au Trésor évoque la possibilité juridique d’un embargo par voie exécutive. Madrid ne recule pas : le 11 mars, l’Espagne rappelle son ambassadeur en Israël ; le 30 mars, la ministre de la Défense Margarita Robles ferme l’espace aérien espagnol aux appareils américains engagés dans la guerre contre l’Iran. Un courriel interne du Pentagone datant d’avril évoquera, parmi les options à l’étude, une suspension de l’Espagne au sein de l’OTAN. Aucun autre gouvernement européen n’est allé aussi loin dans le refus opposé à Washington durant cet épisode.
Cette tension trouve un prolongement institutionnel outre-Atlantique. Dès le 12 mars 2026, soit plusieurs mois avant la crise migratoire, Michael Rubin, chercheur à l’American Enterprise Institute, publie par l’intermédiaire du think tank pro-israélien Middle East Forum une tribune appelant nommément Donald Trump et Marco Rubio à reconnaître Ceuta et Melilla comme un « territoire marocain occupé », qualifiant l’Espagne de puissance coloniale et invitant, quatre jours plus tard, le Maroc à organiser une seconde « Marche verte » de civils désarmés vers les enclaves. Le 2 août, trois jours après l’effondrement de la frontière, le rapport 119-631 accompagnant la loi de crédits du département d’État pour 2027, adoptée par la Chambre des représentants le 15 juillet par 217 voix contre 209, indique que les villes sous administration espagnole de Ceuta et Melilla sont situées en territoire marocain, geste sans précédent d’un organe du Congrès américain. Le paragraphe, rédigé par le représentant républicain Mario Díaz-Balart, proche allié du secrétaire d’État Marco Rubio et membre du Congressional Morocco Caucus, figure dans la sous-section consacrée au Proche-Orient, immédiatement après les dispositions relatives à Israël. Ce rapport n’a pas force de loi, ne lie pas l’exécutif, et le département d’État n’a pris à ce jour aucune position officielle en ce sens ; le gouvernement espagnol, par la voix d’Albares, a refusé d’y répondre autrement qu’en rappelant que l’espagnolité de Ceuta et Melilla n’est pas plus discutable que celle de n’importe quelle ville de la péninsule. C’est sur cette base établie, et non sur elle seule, que la partie qui suit prend le risque de l’interprétation.

Il faut prendre le mot de Lénine mis en exergue au sérieux, et non comme une formule d’époque bonne à citer en épigraphe. Ce qu’elle énonce, c’est une loi de structure : passé un certain stade de développement du capital, il n’y a plus de terre vierge à conquérir, et toute crise territoriale, aussi locale et aussi « humanitaire » qu’elle se présente, est nécessairement le symptôme d’un repartage entre possesseurs déjà installés. Ceuta n’échappe pas à cette loi. Mais Ceuta présente une particularité qui mérite qu’on s’y arrête : le repartage, ici, ne se joue pas seulement entre deux formes homogènes de puissance, mais à la jointure de deux logiques historiquement distinctes du contrôle spatial, dont l’articulation même produit la crise.
Deux logiques du contrôle spatial
Dans le vocabulaire même de Lénine, ces deux logiques n’étaient pas séparées : en 1916, le partage colonial du globe était encore la forme principale par laquelle s’exerçait la domination du capital financier. Ce qui a changé depuis, c’est que la décolonisation a rendu la possession territoriale directe largement obsolète comme modalité normale de l’impérialisme, sans pour autant l’abolir partout. Ceuta est précisément l’un des points où cette forme ancienne, la possession, l’administration directe, la frontière défendue comme un corps propre, a survécu à l’intérieur d’un dispositif qui, tout autour d’elle, fonctionne désormais sur le second registre : celui des bases sans souveraineté, des corridors sans annexion, des États clients rétribués en reconnaissance plutôt qu’occupés.
Ceuta, anomalie coloniale dans un dispositif impérialiste
C’est cette coexistence de deux registres qu’il faut décrire précisément. L’Espagne défend à Ceuta et Melilla une souveraineté d’origine coloniale, la dernière frontière terrestre de l’Europe sur le continent africain, tout en réclamant à Londres, au nom du même principe qu’elle refuse de s’appliquer à elle-même, la rétrocession de Gibraltar : contradiction qui n’est pas seulement rhétorique, mais qui trahit l’attachement d’un État européen résiduellement colonial à un mode de souveraineté que le reste de son dispositif régional a précisément quitté.
Précisons ce point avant d’aller plus loin, car le mot prête à confusion. Qualifier Ceuta de possession coloniale ne revient pas ici à l’assimiler aux colonies de peuplement ou d’exploitation conquises aux XIXᵉ et XXᵉ siècles sur un État ou une population préexistants, au sens où l’on parle par exemple de l’Algérie française. Ceuta est espagnole depuis 1668 et Melilla depuis 1497, soit bien avant l’émergence du Maroc comme État moderne, et le traité franco-espagnol de 1912 traitait déjà les deux villes comme un territoire espagnol préexistant plutôt que comme un prélèvement opéré sur le royaume chérifien ; Madrid inscrit d’ailleurs leur statut dans sa Constitution et le tient pour définitivement réglé en droit international. Le terme « colonial » est donc employé ici dans un sens plus général et structurel, celui d’une souveraineté exercée par possession directe et exclusive d’un territoire extérieur, quelle que soit par ailleurs la légitimité historique de cette possession, et non dans le sens polémique et daté qu’a pu prendre le mot depuis les décolonisations du XXᵉ siècle.
Autour de Ceuta donc, tout fonctionne sur l’autre registre. La base navale de Rota, point d’appui de la VIᵉ flotte américaine et du commandement de mobilité aérienne des États-Unis vers le Moyen-Orient, n’est pas un territoire américain : c’est un accès négocié sur souveraineté espagnole, révisable, ajustable à la conjoncture, ainsi que l’a montré le refus espagnol de mars 2026. Le modèle est celui du contrôle impérial sans possession : la logistique de guerre s’y exerce sans souveraineté, exactement comme la théorie impérialiste contemporaine du contrôle spatial le voudrait, à ceci près que le refus opposé par Madrid en mars a précisément rappelé à Washington les limites de ce modèle lorsque le pays hôte conserve, lui, une souveraineté pleine et l’exerce.

Ceuta introduit dans ce dispositif un corps étranger : un point où la puissance dominante locale, l’Espagne, ne loue pas un accès mais revendique une possession pleine, au nom de sa propre intégrité nationale. Et c’est précisément cette rigidité coloniale qui produit, à chaque crise migratoire, l’intensité politique que Rota ne produira jamais : nul gouvernement espagnol ne mobilisera l’armée ni ne parlera de « violation de l’intégrité territoriale » si l’accès américain à Rota était un jour renégocié à la baisse. On ne s’indigne pas de la même manière pour un bail que pour un territoire propre. La forme coloniale, en ce sens, n’est pas un simple archaïsme dont l’Histoire aurait oublié de faire le ménage : elle est ce qui, seule, permet de transformer une pression migratoire en crise de souveraineté nationale, c’est-à-dire en levier.
La dimension israélienne du dossier n’est d’ailleurs pas seulement suggérée par des commentateurs extérieurs. Rappelons-en la trame : normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv en contrepartie de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en décembre 2020, puis usage des bases espagnoles de Rota et de Morón de la Frontera dans l’offensive américano-israélienne « Epic Fury » contre l’Iran en 2026, un usage refusé par Madrid. Le 10 avril 2026, Benyamin Netanyahou écarte l’Espagne d’un centre de coordination sur Gaza dirigé par les États-Unis et prévient publiquement qu’aucun pays ne pourra mener une guerre diplomatique contre Israël sans en payer le prix immédiat, quelques mois après que Madrid ait reconnu l’État palestinien, rappelé son ambassadeur en Israël et fermé son espace aérien à l’opération contre l’Iran. Pendant la crise de juillet, l’ambassadeur israélien à l’ONU Danny Danon reproche à l’Espagne d’entretenir des « enclaves coloniales en Afrique », ce à quoi le ministre espagnol des Transports Óscar Puente répond sans détour. Le fait que Yair Netanyahu, fils du Premier ministre, ait dès 2019 appelé publiquement à « libérer » Ceuta et Melilla, dans une publication retirée par Facebook pour incitation à la haine, ajoute à ce dossier une pièce ancienne mais rarement rappelée.
Le Maroc, relais subalterne d’un axe qui n’a pas besoin de posséder
Il faut résister à la tentation, y compris dans une critique anti-impérialiste, de traiter le Maroc comme un sujet géopolitique autonome qui « chantagerait » l’Espagne de son propre chef. Une lecture léniniste exige de situer la monarchie chérifienne dans la position structurelle qui est la sienne : celle d’un État subalterne dont la marge de manœuvre territoriale, l’annexion du Sahara occidental, contestée par la Cour internationale de justice mais consolidée diplomatiquement en 2020, a été achetée au prix de son intégration au dispositif régional de l’axe israélo-américain. Il est significatif que cette annexion marocaine emprunte encore la forme coloniale classique de la possession : le Maroc n’a pas reçu un droit de passage ou une base, il a reçu, en reconnaissance internationale, un territoire. L’échange qui a scellé les accords d’Abraham s’est donc payé, sur la rive sud du détroit, dans la même monnaie coloniale que celle dont l’Espagne se prévaut sur la rive nord : la possession, non l’accès.
Cet investissement se mesure aussi en chiffres. Le royaume chérifien a dépensé de l’ordre de 20 millions de dollars en lobbying à Washington au fil des années, dont plus de 1,6 million sur une seule année récente, tandis que la campagne de Mario Díaz-Balart a reçu, de son côté, plus de 900 000 dollars de comités pro-israéliens au cours de sa carrière, dont 124 000 dollars du seul comité d’action politique de l’AIPAC pour le premier semestre 2025. Ces sommes ne prouvent aucune commande directe ni aucune coordination entre Rabat, Washington et Tel Aviv dans le déclenchement de la crise de juillet, et il faut se garder de l’affirmer ; elles montrent seulement la densité, désormais bien documentée, du réseau d’intérêts croisés dans lequel s’inscrit la fonction subalterne dévolue au Maroc.
Le Maroc ne mène donc pas une politique étrangère indépendante quand il ouvre ou ferme sa frontière : il exerce une fonction de gendarme régional, rétribuée en territoire, au service d’intérêts qui ne sont pas d’abord les siens. La pression migratoire sur Ceuta est l’expression locale, médiate, d’un rapport de force qui se joue ailleurs, et la focalisation médiatique sur le seul « chantage marocain » a précisément pour effet de ramener à une rivalité bilatérale ce qui est une structure à trois, sinon quatre, termes.
Le détroit comme enjeu de repartage, non de conquête

Il ne s’agit pas, avec le détroit de Gibraltar, de la prise de possession d’un territoire vacant : il est de longue date sous contrôle occidental, rive nord comme rive sud, britannique à Gibraltar, hispano-américaine à Rota, désormais maroco-israélo-américaine sur la façade africaine depuis 2020. Il s’agit d’un ajustement de la répartition entre possesseurs déjà installés, rendu nécessaire par une conjoncture précise : une guerre contre l’Iran qui, sans emporter de victoire décisive (le régime iranien, décapité de son Guide suprême Ali Khamenei, demeure debout), a révélé la centralité du corridor espagnol pour toute projection de force vers le Proche-Orient, et donc la valeur stratégique accrue de sa stabilité. La dégradation de la route de la mer Rouge, sous l’effet des attaques houthies contre le trafic commercial, a mécaniquement renforcé cette valeur en reportant une partie du fret mondial vers les routes atlantiques et méditerranéennes. Que le contrôle de Gibraltar ne puisse se substituer à celui d’Ormuz, l’un verrouillant le pétrole du Golfe, l’autre le commerce entre Atlantique et Méditerranée, n’invalide pas la lecture léniniste : elle la précise. Le repartage ne procède jamais d’une logique de simple compensation comptable d’un point par un autre ; il procède d’un réajustement du dispositif d’ensemble, où chaque point d’appui, bases, détroits, États clients, et parfois territoires possédés, est réévalué à l’aune des besoins nouveaux du capital et de son appareil militaire.
Le mot colonial comme arme
Un épisode précis vient étayer, de façon presque trop nette pour n’être qu’anecdotique, la thèse défendue ici. Lorsque Michael Rubin qualifie l’Espagne de puissance coloniale détenant des colonies de l’autre côté du détroit de Gibraltar pour justifier un transfert de souveraineté vers le Maroc, il ne fait pas de la critique anticoloniale un principe : il en fait un instrument, mobilisé ponctuellement et à sens unique. Le même établissement qui, en mars 2026, dénonce la « colonie » espagnole de Ceuta est celui-là même qui, depuis décembre 2020, défend la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, territoire que l’Organisation des Nations unies continue pourtant d’inscrire sur la liste des territoires non autonomes en attente de décolonisation, et dont les États-Unis restent le seul État occidental à reconnaître l’annexion. Le vocabulaire colonial n’est donc convoqué que lorsqu’il sert un repartage déterminé ; il reste soigneusement tu lorsque la possession en cause profite à un relais régional intégré à l’axe américano-israélien. Ce maniement asymétrique du mot n’est pas une incohérence dont il faudrait s’étonner : il est la preuve, par la pratique diplomatique elle-même, que la catégorie de colonialisme n’y fonctionne plus comme un principe de droit international mais comme une ressource rhétorique disponible pour légitimer, au cas par cas, les ajustements du repartage impérial.
Cette lecture, il faut le noter, n’est plus la propriété d’un camp politique identifiable. L’essayiste français Laurent Ozon a publiquement avancé que le siège de Ceuta viserait, en dernière instance, le détroit de Gibraltar plutôt que la seule frontière espagnole, y voyant la convergence des intérêts américain, israélien et marocain ; la chercheuse Zineb Riboua, de l’institut américain Hudson, lui a opposé que l’Espagne demeure membre de l’OTAN et que l’inquiétude européenne à ce sujet est démesurée, sans pour autant contester que Washington ait un intérêt structurel à ne plus dépendre du seul corridor espagnol. En Espagne même, des voix politiquement très éloignées de ce registre, la chroniqueuse Carolina Alonso ou le député catalan indépendantiste Gabriel Rufián, ont défendu une lecture convergente d’une opération menée par l’intermédiaire du Maroc avec un appui israélien. Que des observateurs aussi peu accordés entre eux, de la droite identitaire française à la gauche indépendantiste catalane, en passant par des chercheurs américains proches des cercles pro-israéliens qui s’en défendent, se rencontrent sur l’hypothèse d’un enjeu dépassant la seule question migratoire, ne prouve rien par simple accumulation d’opinions ; cela signale au moins que la focalisation exclusive sur le « chantage marocain » ou sur la seule politique migratoire espagnole ne suffit à convaincre presque personne, au-delà des clivages ordinaires.
La contradiction n’est pas un défaut du système, elle est ce qu’il exploite
On peut maintenant répondre à la question posée en ouverture. Oui, la persistance d’une souveraineté coloniale à Ceuta entre en contradiction avec la logique impériale contemporaine, qui préfère le contrôle flexible des circulations à la possession rigide des territoires : un point tenu en toute souveraineté ne se cède ni ne se renégocie comme un bail, il expose son détenteur à devoir défendre, militairement s’il le faut, une ligne qu’un simple accord de base lui permettrait d’ajuster sans drame. En ce sens, Ceuta est un poids pour le dispositif impérialiste plus large dont l’Espagne est un maillon : elle l’oblige à des postures de fermeté qui ne servent pas nécessairement la flexibilité que ce dispositif recherche ailleurs, et elle offre à un relais régional, le Maroc, un point de pression qu’aucune base louée n’offrirait de la même manière.
Mais cette contradiction n’est pas seulement un obstacle : elle est aussi, dialectiquement, une ressource. C’est précisément parce que Ceuta reste possédée, et non simplement occupée fonctionnellement, qu’elle peut produire l’affect politique, l’indignation devant la « violation de l’intégrité territoriale », la mobilisation de l’armée, la dramatisation médiatique, qu’aucun différend sur une base ne saurait produire. Le nombre et la diversité des acteurs qui se sont saisis de la crise dans les heures mêmes de son déclenchement confirment, par un autre biais, cette fonction de légitimation. Donald Trump, son vice-président JD Vance et son conseiller Stephen Miller qualifient en quelques heures le franchissement de la frontière d’« invasion », Elon Musk relayant le même vocabulaire à une audience considérable et comparant les images à un film de zombies ; Santiago Abascal, chef de file de l’extrême droite espagnole, en fait un instrument de politique intérieure contre Sánchez, tandis que l’Italie et la République tchèque réclament l’exclusion temporaire de l’Espagne de l’espace Schengen. Un réseau de comptes prorusses, identifié par les autorités ukrainiennes et par l’agence française Viginum, diffuse simultanément plusieurs centaines de publications reprenant les mêmes images. Aucun de ces acteurs ne poursuit la même finalité immédiate, et l’on se gardera de leur prêter une coordination qu’aucune source ne documente ; mais leur convergence dans le temps très court de la crise illustre ce que l’analyse ici défendue prédit : un point de possession coloniale, dès lors qu’il vacille, produit une intensité affective et une matière de mobilisation politique qu’aucun différend sur une base militaire louée ne saurait offrir à un aussi grand nombre d’acteurs à la fois.
Le repartage impérialiste, qui se joue par ailleurs dans la discrétion des accords de coopération militaire et des reconnaissances diplomatiques, a besoin, à intervalles réguliers, de tels moments de crise visible pour rappeler aux opinions publiques la valeur stratégique du corridor et légitimer, en retour, le renforcement des dispositifs de contrôle, militaires, migratoires, diplomatiques, qui l’entourent. Le reliquat colonial, loin d’être seulement ce que l’impérialisme contemporain aurait dû dépasser et n’a pas encore dépassé, est ainsi réinvesti par lui comme l’un des rares points du dispositif encore capables de produire de la crise, donc de la légitimation, donc du repartage.
C’est là, sans doute, ce que la crise de Ceuta donne à voir une fois qu’on refuse de s’en tenir à son apparence de fait divers humanitaire : non pas simplement la persistance d’un archaïsme colonial dans un monde devenu impérialiste, mais la manière dont l’impérialisme contemporain, tout en généralisant ailleurs le contrôle sans possession, continue de s’appuyer sur les derniers points où la possession subsiste, précisément parce qu’eux seuls savent encore produire la crise dont il a besoin. Que cette lecture demeure, en l’état de nos sources, une hypothèse et non une preuve, il faut le répéter sans détour ; mais c’est le propre de la critique, entendue en son sens le plus rigoureux, que de ne pas attendre la preuve empirique complète pour interroger ce que l’évènement, dans sa positivité même, échoue à dire de lui-même.
Jules
Sources principales : Wikipédia, « Incident à la frontière Maroc-Espagne en 2026 » ; Wikipédia, « Crise migratoire à Ceuta en 2021 » ; France Info ; France 24 ; The Conversation ; Le Grand Continent ; RadioCanada ; Al Jazeera ; Wikipédia, « Conflit américano-israélo-iranien de 2026 » ; Britannica, « What is Operation Epic Fury? » ; CNES Géoimage, « Le détroit de Gibraltar : une porte, un verrou et une interface stratégique » ; documentation sur la base navale de Rota ; breizh-info.com, « Ceuta : et si le vrai objectif était le détroit de Gibraltar ? », 4 août 2026 ; YAC News, « US House committee declares Spain’s Ceuta and Melilla as ‘Moroccan territory’ », 2 août 2026 ; Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916.












0 commentaires