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Le fascisme ne reviendra pas en uniforme — voici comment il avance

par | Juil 21, 2026 | Théorie-débats | 0 commentaires

Les analyses qui suivent constituent une synthèse des thèses défendues par Saïd Bouamama dans son livre Le fascisme qui vient ainsi que dans un entretien consacré à cet ouvrage. Sans prétendre à l’exhaustivité, ce résumé vise à restituer les principaux concepts et mécanismes mis en avant par l’auteur afin d’en favoriser la discussion.

Sources :

L’entretien avec Saïd Bouamama chez Investig’Action : https://www.youtube.com/watch?v=i8Qx8NRAPAk

Saïd Bouamama, Le fascisme qui vient : https://investigaction.net/boutique/le-fascisme-qui-vient/


Le fascisme, souvent perçu comme un phénomène historique du passé, se trouve aujourd’hui de plus en plus présent dans les débats politiques et sociaux. Mais comment reconnaître les signes d’une tendance fasciste en cours de développement ? Et quels sont les mécanismes qui permettent à ce type de système politique de s’imposer ? Explorons ses caractéristiques, sa façon de s’adapter aux époques et aux contextes, et les conséquences de sa montée en puissance.

Elon Musk effectuant un salut nazi lors d’un meeting dans le cadre de la seconde investiture de Donald Trump le 20 janvier 2025 à Washington

Ne réduisons pas le fascisme aux images d’Épinal du XXe siècle, ni à un acte isolé de violence ou au seul racisme. En réalité, le fascisme est un système politique et économique complet qui surgit lorsque la classe dominante[1], en crise de légitimité et craignant la révolte sociale, organise la destruction méthodique de toutes les organisations de résistance. Il représente la dictature terroriste ouverte de la bourgeoisie visant à préserver ses profits en écrasant toute opposition.

Il faut distinguer le fond (fonction sociale et politique : qui il sert) et la forme, qui s’adapte selon les époques et les pays. Ainsi, le fascisme ne se réduit pas aux défilés en chemise brune : aujourd’hui, il peut porter costume-cravate, mais l’essentiel reste sa fonction sociale et son efficacité au service d’une classe dominante[2]. Il est porté et soutenu par la bourgeoisie et les classes dominantes qui contrôlent l’État, les entreprises et les monopoles. Ce sont ces élites qui appellent au pouvoir ce régime pour défendre leurs intérêts.

La classe dominante préfère en général gouverner par la démocratie, un régime moins risqué, en utilisant le discours selon lequel « la richesse des uns profite à tous »[3]. Cependant, lorsque ce mensonge ne suffit plus, que la colère sociale explose, elle se tourne vers le fascisme. Dans ces moments-là, il ne s’agit plus simplement de réprimer une grève ou une manifestation, mais de détruire les bases de la contestation en éliminant les syndicats, en interdisant l’opposition, en emprisonnant ou en assassinant les militants. L’État devient alors le bras armé d’une purge politique.

Les caractéristiques du fascisme sont définies chez Gramsci : une classe dirigeante est dominante (persuade par l’illusion médiatique) et dirigeante (réprime par la force). Le fascisme émerge quand cette classe cesse d’être dominante (les illusions s’effritent) mais reste dirigeante en s’appuyant presque exclusivement sur la brutalité et la répression.

Le pouvoir change quand ses illusions se brisent sur la réalité. Il ne passe pas directement au fascisme. D’abord, il en emprunte les méthodes répressives. Quand la situation lui échappe ou le menace, il bascule.

Le soutien[4] au fascisme n’est pas le fruit d’un complot organisé par la classe dominante. Il s’agit plutôt d’une convergence d’intérêts individuels (des capitalistes inquiets pour leurs profits et frustrés par la tiédeur de l’État) qui se tournent vers des partis plus radicaux et nationalistes, capables de défendre leurs intérêts avec fermeté. C’est l’accumulation de ces basculements individuels qui, à terme, rend le fascisme politiquement possible.

Deux mécanismes[5] sont à l’œuvre dans le fascisme. L’offre : ce sont ces groupes minoritaires qui prospèrent en période de crise et rivalisent pour prouver leur capacité à mobiliser. La demande : elle naît lorsqu’une partie de la classe dominante, effrayée par les mouvements sociaux, commence à leur ouvrir les portes des grands médias[6], reproduisant ainsi le schéma des fascismes historiques[7].

La fascisation désigne l’insidieuse progression du fascisme, souvent imperceptible. Historiquement, le fascisme ne surgit pas brutalement. Il est précédé par des gouvernements dits « démocrates » qui les imitent pour garder le pouvoir. Ils reprennent peu à peu leurs idées, leurs discours et leurs méthodes. Les fascistes gagnent ainsi en influence, exploitent les peurs sociales, la précarité et désignent des boucs émissaires.

En voici quelques exemples :

  • Le vocabulaire utilisé par certains dirigeants[8] a validé une grille de lecture fasciste, faisant du problème central de la France, l’immigration au lieu des inégalités sociales.
  • Lors du 2e congrès du Front National[9], la stratégie consiste à remplacer les termes sociaux par des notions identitaires, conduisant à privilégier les discours identitaires et à populariser des concepts radicaux comme le « grand remplacement ».
  • À l’origine, la laïcité protégeait les minorités. Elle est aujourd’hui utilisée par l’extrême droite pour stigmatiser l’islam à travers l’islamo-gauchisme[10].
  • La peur du musulman[11], semblable à celle de l’antisémitisme des années 30, dépeint l’islam comme incompatible avec la démocratie, transformant les musulmans en ennemis intérieurs et justifiant une répression accrue.

Les fascistes, traditionnellement hostiles à la démocratie, affichent aujourd’hui – comme Marine Le Pen – un attachement de façade à celle-ci. Après une période d’antisémitisme affiché, ils se présentent désormais comme les meilleurs soutiens d’Israël et du sionisme. Ce n’est pas un paradoxe ! Il ne s’agit pas d’une conversion, mais d’une adaptation stratégique du discours pour séduire l’opinion[12]. Les fascistes modifient leur langage en fonction du contexte, n’hésitant pas à reprendre des revendications populaires (comme la journée de 8 heures sous Hitler[13]) pour gagner l’assentiment des masses. Leur rhétorique est un instrument, non une conviction[14]. Les fascistes sont des caméléons dangereux. Ils adaptent habilement leurs positions pour séduire. Ils ont ainsi changé de discours sur Israël, l’Europe et la démocratie. Leur objectif : s’ancrer dans les classes populaires pour attirer le soutien de la bourgeoisie et accéder au pouvoir. Ils tenteront toujours de récupérer les grands mouvements sociaux, comme ils l’ont fait avec les Gilets jaunes.

La France est le pays européen où la menace fasciste est la plus aboutie. Cette montée s’explique par la décomposition de son empire, l’union des droites qui reprennent des thèmes fascistes, et une crise profonde de légitimité politique. En parallèle, la colère gronde : les Gilets jaunes, la lutte contre la réforme des retraites, et la révolte après la mort de Naël ont mobilisé successivement toutes les fractions des classes populaires en moins de dix ans. Cette convergence des luttes sonne comme un avertissement majeur pour le pouvoir en place.

Un pays séduit par le fascisme militarise souvent la société et les esprits. Cela prépare une reconquête coloniale, dimension cruciale mais trop oubliée dans les analyses européennes. L’économie de guerre et l’idéologie qui l’accompagnent servent cet objectif. Le fascisme devient alors l’outil politique pour lancer cette entreprise de domination.

Notre époque est comparable aux années 1930, c’est un signal d’alarme. Nous ne sommes pas exactement dans la même situation, mais l’État est en crise profonde. Deux scénarios sont possibles : soit un mouvement populaire se lève pour bloquer la fascisation, comme en 1934 en France, soit la colère sociale reste impuissante et la bourgeoisie profite de l’occasion pour démanteler nos droits sociaux acquis par des luttes (retraites, Sécurité sociale, salaire minimum). Pour cela, elle pourrait avoir besoin d’un pouvoir fort, voire fasciste. L’enjeu n’est pas de craindre, mais d’agir. L’hypothèse fasciste de la bourgeoise n’est qu’une hypothèse, pas une fatalité. Cela peut encore être stoppé. Le résultat dépendra entièrement de la force des contre-mouvements que nous saurons construire.

Dernier point, le soutien à Israël malgré les atrocités commises à Gaza a des conséquences graves. Nous tolérons le mal pour des raisons géopolitiques, car Israël est considéré comme une clé stratégique du Moyen-Orient. Cependant, cette attitude ignore les droits des Palestiniens et normalise le fascisme. Il est temps de dénoncer ce génocide et de lutter pour la justice.

Ce texte veut éveiller et non démoraliser. Saïd Bouamama sonne l’alerte, mais nous donne aussi le vaccin : c’est nous. Comprendre, c’est déjà résister. Son livre, « le fascisme qui vient », est un manuel de résistance à lire et à partager.


[1]Le capitalisme est fondé sur une concurrence sans fin. Même au sommet, on ne s’arrête jamais : il faut grandir ou être absorbé. C’est cette logique insatiable qui pousse les milliardaires à soutenir le fascisme, pour écraser encore davantage leurs rivaux.

[2]L’impérialisme est le stade du capitalisme dominé par les grands groupes industriels et financiers. Historiquement, il s’est développé par la conquête coloniale pour contrôler ressources et marchés. Le fascisme émerge systématiquement comme un outil de ces puissances impérialistes en difficulté ou frustrées dans leurs ambitions coloniales. Hier en Allemagne, Italie ou Portugal ; aujourd’hui en France dont l’influence en Afrique recule, et surtout aux États-Unis. L’hégémonie totale des États-Unis après la chute de l’URSS est aujourd’hui menacée par l’essor économique et technologique de la Chine et des BRICS. Ne conservant que sa suprématie militaire, Washington tente de la réaffirmer par des guerres (Palestine, Iran…). C’est dans ce contexte de perte d’hégémonie et de logique de reconquête violente que réapparaît, comme par le passé, la tentation fasciste.

[3]Les Gilets jaunes ont montré que le système favorise surtout les aides aux entreprises en difficulté. On réduit les services publics, et on donne davantage aux patrons. La croyance qui dominait dans l’esprit des gens, ne passe plus. La nécessité de l’impôt pour la vie en société s’est affaiblie. De même, on nous invite à nous réjouir des profits des milliardaires, promettant qu’ils ruisselleront jusqu’aux foyers les plus modestes. Mais l’expérience quotidienne prouve le contraire : le ruissellement n’arrive jamais, tandis que les profits boursiers continuent de croître. Une promesse à laquelle les classes populaires ne croient plus.

[4]Ce n’est pas non plus une théorie du complot. C’est un fait observable : de nombreux dirigeants industriels et banquiers soutiennent ouvertement les fascistes, comme le montrent les milliers de dons recensés au Rassemblement national. Une partie significative, quoique minoritaire, de la classe dominante se tourne aujourd’hui vers ces mouvements.

[5]Mécanismes qui contrecarrent deux erreurs couramment commises dans la lecture du fascisme. La première est de croire qu’il ne vient que de groupes fascistes qui grandissent, en occultant le rôle de la classe dominante qui leur tend la main pour se maintenir au pouvoir. La seconde est l’inverse : se concentrer sur cette classe dominante sans voir que les fascistes sont choisis justement parce qu’ils savent influencer le peuple en colère.

[6]Cf. l’exemple de Bolloré, représentant du pouvoir économique qui utilise les médias comme un outil pour façonner l’opinion et soutenir un projet politique.

[7]Le pouvoir de Hitler ne s’est pas construit qu’avec la radio. Avant même Goebbels, il a bénéficié d’un outil puissant : un grand quotidien, à large public, conçu pour modeler l’opinion. C’est là que son influence a commencé à prendre racine. En Allemagne, le Parti nazi n’a émergé qu’après avoir été soutenu par quelques industriels influents. Ceux-ci ont ensuite convaincu le reste du patronat de financer Hitler, notamment lors d’une réunion décisive en 1933 qui a déclenché un afflux massif de dons vers le parti. Notons aussi que contrairement à l’idée répandue, Hitler et Mussolini ne sont pas arrivés au pouvoir par un coup d’État ni par la voie des élections. Ils ont été appelés au pouvoir par des majorités politiques, convaincues qu’un « homme fort » était nécessaire pour gérer la crise. Hindenburg a ainsi invité Hitler en Allemagne, comme en Italie et au Portugal. Seule l’Espagne fait exception, avec Franco porté par une guerre civile, mais soutenu dès le début par toute la droite. Le fascisme est donc souvent une réponse appelée, pas imposée par la force ou le vote.

[8]Le vocabulaire importe moins que la logique profonde. Quand un homme politique comme Laurent Fabius déclare que « Jean-Marie Le Pen pose les bonnes questions mais apporte les mauvaises réponses », il valide la grille de lecture fasciste. Il enrobe certes ses propos d’une critique modératrice, mais il accepte le postulat central : faire de l’immigration, et non des inégalités, le problème fondamental de la France.

[9]Lors du 2e congrès du Front National, Bruno Maigret prône une stratégie offensive par le remplacement du vocabulaire. Il propose ainsi de substituer des termes comme « classe sociale » par « identité », visant à transformer le débat public. Cette manœuvre a porté ses fruits : depuis des décennies, les explications sociales et économiques des crises cèdent le pas à des récits identitaires et civilisationnels. Des concepts radicaux, tel celui du « grand remplacement » (d’origine fasciste), ont même été repris par des candidats de droite et relayés dans les médias lors des dernières élections présidentielles.

[10]L’islamo-gauchisme est un concept instrumentalisé. À l’origine, la laïcité fut créée pour protéger les cultes minoritaires – juifs et protestants – face à la religion dominante. Son but était d’assurer l’égalité des droits, y compris celui de ne pas croire. Aujourd’hui, l’extrême droite en a fait une arme pour chasser l’islam, et cette définition dévoyée s’est répandue bien au-delà de ses rangs.

[11]La peur du musulman, désormais répandue au-delà des seuls fascistes, reproduit la logique historique de l’antisémitisme des années 30. Le discours actuel présente l’islam comme incompatible avec la démocratie et les droits humains, exactement comme on présentait jadis les Juifs comme ennemis de la civilisation allemande. Cette logique transforme les musulmans en « ennemis de l’intérieur » — citoyens devenus suspects au sein même de la nation. Cette suspicion sournoise justifie une répression accrue. Ainsi, le musulman d’aujourd’hui remplit la même fonction que le juif hier sous le nazisme. L’islamophobie est aussi née pour justifier des guerres à l’étranger, notamment après la chute de l’URSS, afin de balkaniser les pays pétroliers à majorité musulmane. C’est à ce moment qu’a émergé l’idée d’un islam dangereux, avant que ces discours ne se retournent contre les musulmans en France, présentés comme un ennemi intérieur.

[12]L’extrême droite séduit les classes populaires par ses promesses sociales. Mais c’est un piège. Une fois au pouvoir, comme Hitler et Mussolini, elle trahit ces revendications pour s’allier au grand capital. Le pacte est simple : elle abandonne son programme social en échange du soutien des grands groupes industriels. Bien que les fascistes critiquent le capitalisme, leur projet économique le renforce en réalité. L’État se met ouvertement au service des monopoles et des grands groupes, en éliminant les droits sociaux pour favoriser leur expansion. Cette alliance se nourrit d’une logique coloniale et aboutit systématiquement à l’appauvrissement des travailleurs et des petits producteurs, tandis que les grands propriétaires et monopoles s’enrichissent.

[13]Le mot « socialiste » dans le nom du parti nazi est une façade pour séduire le peuple. Une fois au pouvoir, le vrai projet antidémocratique ressortira.

[14]Marine Le Pen n’a pas changé, elle cache simplement ses intentions pour ne pas effrayer l’électorat populaire. Sa rhétorique n’est que démagogie, destinée à être abandonnée dès que possible.

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