Depuis 2024, la présidence de Trump se caractérise par une intensification des spoliations de ressources. Tout est bon pour récupérer des matières premières, entre piraterie de tankers pétroliers russe et vénézuélien, freinage des négociations de paix en Ukraine pour récupérer les zones minières, mais aussi ambition d’annexion du Groenland pour récupérer sa zone d’influence ainsi que ses terrains miniers. Cet intérêt soudain pour l’île doit s’inscrire dans une compréhension pleine et entière de la situation géopolitique, et sortir des analyses psychanalytiques douteuses. Le Groenland permettrait aux États-Unis d’étendre leur zone d’influence à la fois dans l’Atlantique, à la marge de leur frontière, mais aussi dans le cercle polaire. En effet, le contrôle de l’Arctique est un atout majeur et potentiellement décisif du XXIᵉ siècle pour l’exploitation de ses nombreuses ressources (aquaculture, pétrole, gaz) et le contrôle militaire des futures routes commerciales de la région. Cet intérêt soudain pour le Groenland cache la réalité du retard et du déclin des États-Unis sur la scène internationale. Nous verrons en quoi l’évolution de la zone polaire est à la fois le marqueur de ce retard impérialiste, mais aussi l’un des indicateurs de l’évolution géopolitique de notre planète.
L’Arctique est un territoire d’avenir. Ce territoire est difficilement exploitable à cause de sa banquise et de ses icebergs, mais le changement climatique semble réduire d’année en année ces difficultés. Depuis 1981, nous pouvons observer une réduction nette de la banquise, qui n’arrive plus à se reformer au cours de l’hiver. La banquise s’amincit, et ne forme plus de glace solide et épaisse capable de tenir plusieurs étés. Il est alors plus facile de naviguer avec les navires brise-glaces et certains cargos capables de tenir dans la région polaire. Toutefois, ce phénomène de réduction de la banquise accentue d’autant plus le changement climatique. En effet, la glace blanche renvoie les rayons du soleil, tandis que la mer les absorbe. Ce simple effet accentue le réchauffement global de la Terre puisque plus de chaleur est emmagasinée par la planète, ce qui accentue la fonte des glaces.
Pour autant, ce processus est perçu comme une aubaine pour l’ensemble des pays du cercle arctique, grâce à leur ZEE (zone économique exclusive) qui s’étend sur de nouveaux territoires exploitables. En 1996, soit 20 ans après les premiers rapports scientifiques sur le changement climatique, est fondé le Conseil de l’Arctique. Celui-ci réunit tous les États aux intérêts communs dans cette zone : Russie, USA, Canada, Islande, Danemark, Norvège, Finlande, Suède. L’objectif est de coordonner l’entente entre ces pays quant à l’exploitation et au développement de la zone arctique. Le conseil est donc fondé en prévision d’une future exploitation de la zone. Ce territoire marin possède tout de même 13 % des ressources en pétrole mondiales, 30 % des ressources mondiales en gaz naturel, ainsi que des terres rares, des métaux et de nombreuses ressources marines, avec de nombreux poissons. Il s’agit bien entendu d’un potentiel financier très riche, dont le partage compliqué n’est pas encore acté.
En outre, le territoire est intéressant parce qu’il ouvre la voie à de nouvelles routes maritimes. Rappelons que 90 % des marchandises mondiales sont acheminées dans le monde par porte-conteneur. D’autant plus qu’une grande partie de ces marchandises est aussi transportée en direction de l’Europe et des États-Unis. La possibilité d’une nouvelle voie maritime par l’Arctique représente un immense gain de temps et donc est d’un grand intérêt commercial. La route qui relie Shangaï à Rotterdam via le détroit de Malacca (Indonésie) et le canal de Suez (Égypte) dure 48 jours, tandis qu’en passant par la route du Nord-Est le trajet ne dure que 35 jours. Des 19 700 km sur la route habituelle, les navires n’en font plus que 15 100 km, soit une différence de 4600 km. Cependant, il existe deux routes : le passage Nord-Ouest qui longe les côtes américaines, canadiennes et danoises ; et le passage Nord-Est qui longe toutes les côtes russes et la Norvège.
Cette conjoncture des routes maritimes doit être mise en lien avec l’intensification des relations entre la Russie et la Chine face à l’impérialisme états-unien. En fait, la Chine, première exportatrice de marchandises au monde, compte bien profiter de cette réduction du temps de transport. Pour cela, elle devient membre observateur du Conseil de l’Arctique en 2013, et développe en parallèle ses navires brise-glaces. Dans la continuité de son projet de nouvelles routes de la soie, la Chine prévoit sa stratégie sur le temps long. L’objectif de Xi Jinping avec ces nouvelles routes de la soie était de réduire la dépendance et l’influence militaire des États-Unis sur ses exportations. Ces derniers représentent une menace constante puisqu’ils contrôlent l’océan Pacifique, indien et atlantique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le contrôle militaire est une donnée essentielle des échanges commerciaux, comme nous l’avons vu récemment pour le Venezuela. Cela explique en partie la forte présence militaire dans la corne de l’Afrique afin de protéger les cargaisons journalières qui souhaitent emprunter le canal de Suez, mais aussi de contrôler les échanges dans le contexte du blocus que subit Cuba depuis 1962. La Chine, qui reste une puissance commerciale maritime, cherche donc un moyen de continuer à mobiliser ses nombreux navires tout en sortant de cette zone d’influence néfaste. Il s’agit aussi d’une aubaine pour l’économie et la flotte russes, historiquement enclavées par un océan gelé au moins 50 % de l’année. Elle est donc la première à développer ses infrastructures militaires, portuaires mais aussi scientifiques dans la région afin d’avoir un coup d’avance sur ses concurrents. La stratégie est de s’implanter dans le territoire arctique avant même son exploitation pour faciliter son appropriation.
L’objectif de l’alliance russo-chinoise est clair : développer en priorité le passage du Nord-Est afin d’en faire un centre alternatif pour le commerce mondial. Toutefois, il existe une deuxième route qui traverse la zone économique américaine grâce à la ZEE de l’Alaska. Le 49ᵉ État avait été acheté à la Russie par les États-Uniens en 1867. Il a ensuite été un territoire en tension durant la guerre froide, le détroit ne sépare les deux pays que de quelques kilomètres. Pour autant, au-delà de sa position stratégique dans le détroit de Béring, l’Alaska ne possède qu’une faible influence sur l’Arctique. Cette situation place les États-Unis dans une situation d’infériorité comparée à la Russie et au Canada.

Nous l’avons vu, la Chine et la Russie sont déjà en train de se développer conjointement autour de ce territoire. Les États-Unis ambitionnent aussi de récupérer ces futures ressources pour maintenir leur empire, leur influence et assurer le profit de leur bourgeoisie. Ils semblent bien plus intéressés par les ressources maritimes que par les potentielles voies de transport commerciales car pour l’instant, les côtes du Groenland ne sont pas une zone de navigabilité. Nous pouvons l’observer sur la carte ci-jointe : les routes potentielles au large du Groenland ne sont que peu exploitables. L’explication est assez simple : les courants marins transportent les icebergs à la dérive (de plus en plus réguliers) le long des côtes du Groenland, ce qui en fait une zone dangereuse et très risquée pour les porte-conteneurs. Pour autant, il semble relativement évident que les États-Unis souhaitent tout de même maintenir un certain contrôle sur le passage Nord-Ouest. Pour l’instant, les forces militaires états-uniennes sont implantées dans la région depuis la Seconde Guerre mondiale, avec plusieurs bases du Nord au Sud de l’île. Néanmoins, l’Arctique est un territoire difficile d’accès où les ressources ne sont pas encore exploitables. Différentes parties du sol marin sont revendiquées par les pays de la région. Lorsque la banquise disparaitra, les différentes ressources seront alors saisies par ces pays. Dans ce futur contexte, les États-Unis ont besoin de s’implanter au plus vite, afin de pouvoir développer leur influence économique, diplomatique et économique dans le cercle polaire.
La question des routes de l’Arctique est singulière, parce que les décisions sont prises en amont, dans l’attente du dégagement de la zone polaire suite à un phénomène aujourd’hui présenté comme inévitable. Aucun territoire n’a jusqu’alors fait l’objet d’autant de spéculation et de préparation en amont d’une catastrophe (fonte des glaces et changement climatique) qui pourrait s’avérer rentable. Le développement capitaliste est toujours poussé par l’acquisition des ressources et sa créativité est déployée pour engendrer du profit sur des problèmes qu’il a lui-même engendrés. La crise climatique, émanation directe du système de production capitaliste, devient une opportunité pour l’impérialisme et le développement capitaliste. La Chine y voit dans l’Arctique l’opportunité de se libérer de toute influence impérialiste, tandis que la Russie, un pays dirigé par la bourgeoisie et ses propres intérêts, tente d’accaparer de nouvelles ressources. L’empire états-unien est pour l’instant démuni face à la montée en puissance de ses deux rivaux dans la région, peut-être est-il déjà trop tard, la chute de l’empire étant inévitable. Cette zone géographique est donc une cristallisation de la crise actuelle de l’impérialisme yankee, mais aussi des répercussions directes du mode de production capitaliste sur notre planète.

Arno – JDM












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