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Le capitalisme a-t-il « échoué » ? Réponse à Pierre Gattaz

par | Juin 5, 2026 | Théorie-débats | 0 commentaires

Dans un récent post LinkedIn, l’ancien président du Medef Pierre Gattaz entend démontrer, chiffres à l’appui, que « le capitalisme n’a pas échoué » et que « les faits disent l’inverse ». Le texte est habile : il concède quelques défauts au système, cite la baisse mondiale de l’extrême pauvreté, oppose le capitalisme au servage médiéval et au « communisme d’État », et conclut par la rhétorique de Churchill : le capitalisme serait « le moins mauvais système ». Permettons-nous de soumettre quelques critiques à ce plaidoyer.

Ce que le capitalisme a réellement accompli

« Certains dénoncent les inégalités du capitalisme. Ils ont raison. Mais comparons avec les systèmes qui ont déjà existé. Dans le féodalisme moyenâgeux, l’inégalité n’était pas un défaut du système : elle était le système. Naître serf, mourir serf. Aucun ascenseur social, aucune entreprise à créer, aucune liberté de partir ou d’essayer. Le capitalisme produit des écarts ; le féodalisme enfermait les hommes dans leur naissance. »

Pierre Gattaz

Il faut donc commencer par concéder à Gattaz ce qui lui revient — et le lui concéder pleinement, sans réticence tactique.

Oui, le capitalisme a constitué un immense progrès historique. En arrachant les producteurs au servage et aux corporations, il a brisé un ordre où, comme le note Gattaz à propos du féodalisme, on naissait serf et mourait serf. Il a aboli les liens de dépendance personnelle, généralisé le travail libre, unifié des marchés morcelés. Surtout, il a socialisé la production à une échelle inédite : la grande industrie, la division du travail poussée à l’extrême, la science appliquée à la production ont multiplié les forces productives de l’humanité dans des proportions qu’aucune société antérieure n’avait connues.

Ce constat n’est pas une concession arrachée aux communistes: Marx et Engels, dans le Manifeste du parti communiste, consacrent à la bourgeoisie des pages d’un éloge presque lyrique — elle a « créé de tout autres merveilles que les pyramides d’Égypte », a soumis la nature, fait surgir des villes « par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communication ». Reconnaître cela n’affaiblit pas la critique, c’est la prémisse du dépassement appelé et construit par les communistes.

Le problème commence avec la question elle-même, profondément anhistorique. Demander si « le capitalisme a échoué » suppose qu’on choisirait son mode de production comme on fait ses courses : en comparant les options pour garder la « moins mauvaise ». Mais un mode de production n’est pas un produit sur un étal. C’est une forme historique d’organisation du travail social, qui naît dans des conditions données, joue un rôle déterminé, puis entre en contradiction avec les forces qu’elle a elle-même développées. La vraie question n’est donc pas « bon ou mauvais ? », mais : où en est-on dans son cycle de vie ? Le capitalisme a été utile — décisif, même —, mais il a largement fait son temps. Tenir ces deux affirmations ensemble n’est pas une contradiction : c’est le cœur de l’analyse. Gattaz, en posant une question binaire et hors du temps, escamote cette dimension historique.

La statistique de l’extrême pauvreté, retournée contre l’argument

« En 1990, plus d’un tiers de l’humanité vivait dans l’extrême pauvreté. Aujourd’hui : moins de 9 %. En trente ans, plus d’1,2 milliard d’êtres humains en sont sortis. Le plus grand recul de la misère dans l’histoire humaine. »

Pierre Gattaz

Gattaz fait grand cas du recul de l’extrême pauvreté : d’un tiers de l’humanité en 1990 à moins de 9 % aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes sorties de la misère. Le chiffre est exact. Mais il faut le regarder de près, car il dit le contraire de ce que Gattaz lui fait dire.

L’écrasante majorité de ce recul provient d’un seul pays : la Chine. Or la Chine n’est pas le bon élève du libre marché. C’est un pays qui a maintenu la propriété publique de ses secteurs stratégiques — banques, énergie, terres, grandes industries —, qui a planifié son développement et soustrait ses leviers économiques essentiels à la pure loi du profit. Si l’on retire la Chine de la statistique, le « plus grand recul de la misère dans l’histoire » fond considérablement. Gattaz cite donc, comme preuve du capitalisme, un résultat obtenu pour l’essentiel là où l’État a précisément refusé de laisser le marché décider seul.

En outre, le seuil d’« extrême pauvreté » de la Banque mondiale correspond à un revenu de quelques dollars par jour. Sortir de l’extrême pauvreté ainsi définie, c’est passer du dénuement absolu à la survie — pas accéder à une vie digne. Se féliciter qu’« il n’y ait plus qu’un homme sur onze » dans cette situation, dans un monde dont les forces productives permettraient l’abondance pour tous, est moins un argument de défense qu’un aveu.

La pauvreté en France : un indicateur qui trompe

« En France, le taux de pauvreté reste autour de 14-15 %, mais le niveau de vie médian a progressé de plus de 40 % depuis 1990. Les Français vivent, en moyenne, mieux qu’hier. Ce progrès vient du travail, de l’entreprise, de l’innovation, de l’ouverture des marchés et de la liberté d’entreprendre. »

Pierre Gattaz

Mettons de côté la confusion entre la moyenne et la médiane, deux indicateurs statistiques que l’on découvre généralement en fin de collège. La source de ce chiffre, non mentionnée, est vraisemblablement l’Enquête revenus fiscaux et sociaux de l’INSEE :

Le niveau de vie est calculé en divisant le revenu d’un ménage par son nombre d’« unités de consommation » : le premier adulte compte pour 1, les autres personnes pour 0,5 ou 0,3, selon l’âge. Conséquence mécanique : un ménage qui fait moins d’enfants voit son niveau de vie augmenter, à revenu réel constant ou même en baisse. Or la natalité a fortement reculé depuis 1990. Une part de la « progression » du niveau de vie médian ne reflète donc aucune amélioration matérielle : elle reflète le fait que les Français font moins d’enfants, en partie parce qu’ils n’en ont pas les moyens.

À cela s’ajoute un énorme biais d’exclusion. L’indicateur porte sur les ménages ordinaires : il ne compte ni les personnes privées de domicile, ni les personnes en logement collectif, et traite à part la population étudiante. Autrement dit, les plus pauvres sont en grande partie hors du champ de la mesure. Alors que le nombre de personnes — et d’enfants — sans abri a fortement augmenté, présenter le niveau de vie médian comme preuve d’un progrès général revient à mesurer la santé d’une population en excluant les malades.

Sortir de la caricature sur les pays socialistes

« L’autre alternative historique fut le communisme d’État : URSS, Chine maoïste, Corée du Nord, Cuba… ou le socialo-communisme comme au Venezuela. Partout : appauvrissement, pénuries, contrôle des populations, corruption, répression, exil massif. »

Pierre Gattaz

L’argument central de Gattaz est l’épouvantail : puisque l’URSS, la Chine maoïste, Cuba ou le Venezuela ont connu pénuries et autoritarisme, toute alternative au capitalisme y conduirait. Le raisonnement ne tient pas, pour plusieurs raisons.

L’URSS. En 1917, la Russie est un pays largement agraire, analphabète à plus des deux tiers, ravagé par la guerre. Dès sa naissance, le régime soviétique doit affronter une guerre civile (1918-1921) qui n’est pas un simple conflit interne : aux armées blanches de Koltchak, Dénikine, Wrangel et Ioudenitch s’ajoute une intervention militaire étrangère d’une ampleur considérable. La Grande-Bretagne, la France, les États-Unis, le Japon, l’Italie, la Grèce, la Roumanie, la Pologne, ainsi que les forces allemandes puis le corps de la Légion tchécoslovaque, débarquent ou opèrent sur le sol russe — d’Arkhangelsk et Mourmansk au nord, à Odessa et la Crimée au sud, jusqu’à Vladivostok et la Sibérie à l’est. « L’URSS a été une forteresse assiégée du début à la fin », selon l’historienne Annie Lacroix-Riz : l’URSS s’est construite sous le siège des puissances capitalistes, encerclée militairement puis diplomatiquement et économiquement durant tout l’entre-deux-guerres. En quelques décennies — et après avoir surmonté cette guerre civile, cette intervention étrangère, puis l’invasion nazie qui lui coûta autour de 27 millions de morts —, ce pays est devenu la deuxième puissance industrielle et scientifique du monde, a alphabétisé sa population entière, envoyé le premier être humain dans l’espace et porté le coup décisif au IIIᵉ Reich. On peut formuler à son encontre des critiques, mais on ne peut pas parler d’un simple « appauvrissement » : aucune économie capitaliste n’a réalisé un rattrapage industriel d’une telle ampleur en un laps de temps aussi court, et certainement aucune dans des conditions d’hostilité extérieure aussi durables.

« À Cuba, après plus de soixante ans d’économie administrée, la pauvreté et les pénuries restent chroniques. »

Pierre Gattaz

Cuba. Juger les pénuries cubaines sans mentionner une seule fois le blocus états-unien imposé depuis 1962 n’est pas une analyse, c’est une omission. Cuba est une petite île soumise depuis plus de soixante ans à un embargo économique que l’Assemblée générale de l’ONU condamne chaque année à une écrasante majorité. Évaluer les performances d’un tel pays sans tenir compte de cette contrainte, c’est juger un coureur en oubliant de dire qu’on lui a entravé les jambes. Et malgré le blocus, Cuba a obtenu en matière de santé et d’éducation des résultats que bien des pays de niveau de richesse supérieur n’ont jamais atteints.

« La Chine elle-même a dû abandonner le maoïsme. Sous Mao, le communisme intégral a provoqué des catastrophes humaines immenses. Puis Deng Xiaoping en 1978 a changé de cap : ouverture économique, entreprise, marché, investissement, capitalisme d’État. La Chine reste un régime autoritaire, pas un modèle démocratique. Mais c’est en s’éloignant du communisme économique qu’elle a sorti des centaines de millions de personnes de la misère. »

Pierre Gattaz

La Chine. Gattaz affirme que la Chine a réussi « en s’éloignant du communisme ». C’est une lecture partielle. Comme l’ont montré des analystes tels que Bruno Guigue, les réformes lancées par Deng Xiaoping en 1978 n’ont pas aboli la direction politique communiste ni la planification : elles ont introduit le marché comme instrument, sous le contrôle d’un État qui a conservé la maîtrise du crédit, du foncier, des secteurs stratégiques et du cap général. Le résultat — des centaines de millions de personnes sorties de la pauvreté, la première place dans le déploiement des énergies renouvelables, un recul de la désertification — n’est pas le produit du libre marché, mais d’une économie où le marché reste subordonné à une stratégie publique de long terme. C’est en somme exactement l’inverse du modèle que défend Gattaz.

« Certains disent : « ce n’était pas le vrai communisme ». Peut-être. Mais c’est le seul que l’histoire ait réussi à produire. »

Pierre Gattaz

Nous ne nous soumettrons pourtant pas à cette rengaine : chacune de ces expériences relève fondamentalement du socialisme et les communistes conséquents se doivent d’en défendre l’héritage, « globalement positif[1] » selon la formule.

« Par quoi le remplacer ? »

« Le capitalisme a des défauts, il doit être amélioré. Toutes ses formes ne se valent pas : capitalisme d’État, financier, social, oligarchique… Nous y reviendrons. Mais il reste le moins mauvais système que l’humanité ait trouvé, comme Churchill le disait de la démocratie. On peut critiquer le capitalisme. C’est même sain. Mais pour lui substituer quoi exactement ? Le servage ? Le Soviet Suprême ? Le Parti unique ? Le socialo-communisme ? Qu’on nous le dise clairement. Le débat pourra commencer. »

Pierre Gattaz

La réponse communiste n’est ni le féodalisme ni la copie d’un modèle du XXᵉ siècle. Elle est le dépassement. Le capitalisme a socialisé la production : des milliards de personnes travaillent au sein d’un même processus mondial, interdépendant. Ce qui reste privé, c’est la propriété de ce processus et les intérêts qui le gouvernent. Le programme consiste à mettre cette propriété en accord avec le caractère déjà social du travail : la propriété collective des moyens de production, placés sous le contrôle démocratique des travailleurs.

Ce n’est pas une utopie sans contenu : c’est la suite logique d’un mouvement déjà engagé. Le capitalisme a créé les conditions matérielles d’une société d’abondance ; il en empêche la réalisation parce que sa logique n’est pas la satisfaction des besoins mais l’accumulation du profit. Le dépasser, ce n’est pas revenir en arrière — c’est terminer le mouvement.

Gattaz cite Churchill pour conclure que le capitalisme serait « le moins mauvais système ». L’image est commode, mais elle clôt le débat au lieu de l’ouvrir. La vraie question n’est pas de savoir si le capitalisme fut utile, mais s’il l’est encore, alors que la crise écologique menace les conditions d’existence de l’humanité et que la richesse produite n’a jamais été aussi grande ni aussi inégalement répartie. À cette question, les faits, eux aussi, répondent.

Timothée – JDM


[1] Bruno Drweski, Socialisme 1.0, Les éditions Delga, 2023. editionsdelga.fr

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