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Samsung lâche du lest face au spectre du socialisme

par | Juin 2, 2026 | Luttes | 0 commentaires

Manifestation du principal syndicat de travailleurs de Samsung, le 8 juillet 2024 en Corée du Sud. — © keystone-sda.ch

Samsung Electronics a accepté de verser une prime record à une partie de ses salariés sud-coréens. Environ 78 000 employés de la division semi-conducteurs doivent toucher, en moyenne, près de 290 000 euros chacun. L’accord, approuvé par les salariés syndiqués, intervient après plusieurs mois de bras de fer social et surtout après la menace d’une grève de dix-huit jours, capable de perturber un secteur stratégique de l’économie mondiale : les puces mémoire utilisées dans l’intelligence artificielle.

Le compromis prévoit que 10,5 % du bénéfice d’exploitation de la division semi-conducteurs soient versés en actions aux salariés concernés, auxquels s’ajoute 1,5 % en espèces. Les salaires de base doivent également augmenter en moyenne de 6,2 %. Samsung a cédé parce que la production pouvait être bloquée.

Samsung profite pleinement du boom mondial de l’intelligence artificielle. Les centres de données, les grands modèles de langage, les infrastructures numériques américaines et asiatiques réclament des quantités massives de mémoire avancée. Résultat : au premier trimestre 2026, Samsung Electronics a enregistré 133,9 trillions de wons de chiffre d’affaires et 57,2 trillions de wons de bénéfice opérationnel. Le capital sud-coréen accumule des profits historiques sur une industrie devenue indispensable à toute la chaîne de valeur technologique mondiale.

Ce n’est donc pas une entreprise en difficulté qui « récompense » ses salariés. C’est un géant industriel au sommet de sa puissance, pris dans un rapport de force avec ceux qui font tourner ses usines, ses laboratoires et ses lignes de production.

À cela s’ajoute un autre élément souvent mis en avant par les défenseurs du capitalisme sud-coréen : la famille héritière de Samsung a achevé le paiement d’environ 12 trillions de wons de droits de succession, l’un des plus importants paiements de ce type dans l’histoire du pays. La bourgeoisie coréenne aime présenter cela comme une forme de civisme national, presque comme une « noblesse oblige » moderne. Mais là encore, il faut regarder les choses froidement. Si la grande bourgeoisie sud-coréenne paie, c’est aussi parce qu’elle évolue dans un État qui ne peut pas totalement se permettre de laisser les chaebols[1] apparaître comme des puissances hors-sol, détachées de toute responsabilité nationale.

Le storytelling patronal voudrait transformer l’affaire Samsung en preuve d’un capitalisme responsable. Ce serait une erreur. La prime record n’est pas née de la bonté soudaine des dirigeants. Elle est le fruit d’un rapport de force social.

Depuis plusieurs années, la Corée du Sud connaît une remontée des luttes ouvrières. Chez Samsung même, longtemps symbole d’un patronat hostile à toute organisation syndicale puissante, les salariés ont franchi un seuil historique. En 2024, les travailleurs de Samsung Electronics avaient mené la première grève de l’histoire du groupe. Le mouvement avait ensuite été prolongé, signe que le verrou antisyndical commençait à céder. En 2026, la menace d’une grève de dix-huit jours dans le secteur des semi-conducteurs a suffi à alarmer la direction, les marchés et l’État sud-coréen.

Samsung n’est pas une entreprise comme les autres. C’est un pilier de l’économie nationale sud-coréenne. Ses puces pèsent dans les exportations, dans la balance commerciale, dans la souveraineté technologique du pays et dans la place de la Corée du Sud au sein du capitalisme mondial. Quand les travailleurs de Samsung menacent de s’arrêter, ce n’est pas seulement une direction d’entreprise qui tremble : c’est tout un modèle économique qui sent le sol bouger sous ses pieds.

Ce modèle est souvent présenté comme une réussite. En réalité, la Corée du Sud est aussi une dystopie sociale pour des millions de travailleurs : pression scolaire et professionnelle extrême, journées interminables[2], hiérarchie d’entreprise brutale, coût du logement, endettement massif des ménages, concurrence permanente entre salariés, domination des chaebols sur la vie économique et politique. Derrière les écrans, les smartphones et les puces de dernière génération, il y a une société profondément inégalitaire, disciplinée par le travail et par la peur de déclassement.

La Corée du Sud a également une particularité historique que les discours bourgeois préfèrent taire : elle vit avec un contre-modèle socialiste à sa frontière. La République populaire démocratique de Corée est, dans l’imaginaire de la grande bourgeoisie sud-coréenne, le rappel permanent que la question du socialisme n’a jamais disparu de la péninsule. Depuis la guerre de Corée, l’État sud-coréen s’est construit dans l’anticommunisme, la militarisation et la répression du mouvement ouvrier. Cette obsession n’est pas un hasard : la bourgeoisie coréenne sait que son ordre social repose sur une contradiction explosive.

C’est pourquoi la concession de Samsung doit être lue politiquement. Le capital lâche du lest quand il a peur. Peur de la grève. Peur de la désorganisation de la production. Peur de voir les revendications salariales se propager à d’autres divisions du groupe, puis à d’autres secteurs. Peur, plus profondément, que les travailleurs comprennent leur force dans une industrie stratégique.

Les profits de l’intelligence artificielle ne tombent pas du ciel. Ils sont produits par des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers, des chercheurs, des employés, tous intégrés à une chaîne de production matérielle. Le capital aime présenter l’IA comme une révolution abstraite, presque magique. Samsung rappelle au contraire que cette révolution repose sur du travail humain, sur des usines, sur des horaires, sur des corps, sur des cerveaux, sur une discipline imposée.

La leçon est donc limpide. Samsung ne redistribue pas parce que le capitalisme serait devenu moral. Samsung redistribue parce que les travailleurs ont imposé leur existence dans le rapport de force. Dans une Corée du Sud travaillée par la conflictualité sociale et hantée par le spectre du socialisme, même un géant mondial peut être contraint de payer.

Un camarade


[1] Comme les keiretsu japonais, les chaebols sud-coréens désignent de puissants conglomérats organisés autour de participations croisées, de filiales multiples et d’une forte concentration du capital. Les keiretsu sont issus de la recomposition des anciens zaibatsu japonais, démantelés après la défaite du Japon en 1945. Les chaebols, eux, se sont développés en Corée du Sud après la guerre, sous l’impulsion d’un État autoritaire qui a favorisé quelques grandes familles industrielles, en reprenant certains traits du modèle zaibatsu : concentration monopoliste, contrôle familial, liens étroits avec l’État et domination de secteurs entiers de l’économie.

[2] Au Sud de la péninsule, le droit du travail autorise jusqu’à 52 heures de travail par semaine (68h jusqu’en 2018), soit 40 heures normales auxquelles peuvent s’ajouter 12 heures supplémentaires. Les congés payés, eux, commencent à seulement 15 jours par an après un an d’ancienneté, avant une progression lente avec les années de service.

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