I – Premier cadrage de la question
Ce mercredi 25 février, l’Assemblée nationale a adopté un texte sur le “droit à l’aide à mourir”. Si l’instance la moins réactionnaire de la république bourgeoise qu’est l’Assemblée nationale a confirmé un vote très nuancé (299 voix pour, 226 voix contre, 37 abstentions), le texte sera cependant évalué en avril par l’instance la plus réactionnaire de la république bourgeoise qu’est le Sénat.
Le débat sur la fin de vie anime la vie politique et les repas de famille depuis des décennies. Habituellement, l’explication de ce débat repose sur une analyse de positionnement moral simple : d’un côté, ceux qui considèrent que la vie est un sanctuaire intouchable, de l’autre ceux qui considèrent que la souffrance doit trouver remède partout où il se trouve. Nous pourrions lister les arguments des deux parties, mais cela ne ferait pas avancer le débat d’un iota, car là où le positionnement moral diffère, les priorités diffèrent, et si la compréhension des priorités de l’autre peut théoriquement amener à un adoucissement des positions individuelles, en pratique, cela n’est que très rarement le cas, et la rationalité différente est davantage perçue comme une irrationnalité de l’autre, surtout sur des sujets émotionnellement engageants comme celui-ci. Il ne sert cependant à rien de renvoyer dos à dos chacun de ces deux positionnements, car si toute logique possède sa cohérence et ses justifications, son impact sur le monde réel est mesurable et les bilans peuvent être comparés, et l’un jugé objectivement plus négatif pour la société que l’autre ; bilans qui ne sont que très rarement faits.
Une autre explication du débat se fait sur une considération comptable ; ceux qui veulent imposer le droit à l’aide à mourir souhaitent en fait faire des économies sur le modèle de santé, en proposant le suicide à tous les pauvres qui ne pourront pas se payer les dépassements d’honoraires du seul oncologue disponible. Ceux qui s’opposent à cette mesure sont donc indirectement les défenseurs du système de santé et du droit au soin. Il est absolument indéniable que ces considérations comptables sont un souci permanent de la république bourgeoise qui compte bien plus ses sous que ses morts, et que le cynisme se cache régulièrement sous les positions morales les plus ascétiques en apparence. Mais force est de constater que ces considérations ne rejoignent que rarement les tables de Noël, et que le souci pour le vieil oncle à l’hôpital est généralement la première préoccupation des familles. Pour les députés bourgeois, on pourrait penser que la considération comptable l’emporte davantage que dans la population générale, et pourtant, les votes sont particulièrement marqués par un clivage qui se recoupe bien mieux avec les positionnements moraux qu’avec les positionnements économiques. Ainsi, la “droite” et “l’extrême droite”, généralement plus enclines aux réductions budgétaires pour la santé, votent massivement contre le droit à mourir, tandis que la “gauche”, qui promet généralement d’investir davantage dans la santé, vote en bloc pour le “droit à l’aide à mourir”. Si les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, les votes en revanche sont sur ce point plutôt cohérents.
II – Deuxième cadrage de la question
Si ces questions provoquent généralement chez chacun une réaction qui va d’une certaine confusion émotionnelle jusqu’à un bouleversement existentiel, c’est qu’elles provoquent des questions en cascade sur toutes les certitudes intimes qui se retrouvent brutalement assiégées : qu’est-ce que le soin, qu’est-ce que la mort, qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que la maltraitance, Suis-je maltraitant ? Comment va-t-on me traiter lorsque je serai en difficulté ? Comment Dieu va-t-il me juger ? Comment vais-je me juger ? Le juge va-t-il me contraindre à être immoral ? Comment puis-je rester digne jusqu’au bout ?
Le marxiste regarde ces questions avec un certain respect, mais quand même un peu de détachement. Toutes ces paniques morales naissent d’une incapacité à poser correctement la question, et à une question incorrectement posée, on ne trouve pas de réponse satisfaisante. Il n’y a pas de concept figé de “vie”, de “mort”, de “soin” ou de “maltraitance”. Chacun de ces concepts coexiste dans la réalité, autant qu’une part de l’un se trouve toujours chez l’autre, ne serait-ce qu’en germe, mais que l’un se transforme sans cesse en l’autre. La matière organique, qui est née de la matière “inerte” (non organique, mais pourtant pleine de mouvement et d’énergie au sens physico-chimique du terme), y retourne nécessairement tôt ou tard. Le soin le plus banal, le mieux intentionné, peut toujours tourner au fiasco, et il n’existe aucun médicament efficace qui se passe d’effets secondaires parfois redoutables.
Ainsi, la recherche d’un comportement “pur”, qui respectera totalement la morale, la vie et la dignité, est une ambition louable et indispensable, mais un but inatteignable. Tout bon système comportera nécessairement des failles, chaque bonne mesure aura des conséquences néfastes, et chaque geste humain peut devenir une tragédie. Toutes ces considérations ne doivent bien entendu pas excuser la négligence et la nonchalance dans la législation et l’exécution des directives, faire au mieux doit toujours être une préoccupation principale.
Non seulement donc l’anxiété vis-à-vis de la recherche du choix moralement “bon” contre le choix moralement “mauvais” ne se justifie pas, mais le marxiste est le dernier dinosaure à se poser précisément la question que nul ne se pose et qui éclaire pourtant toutes les autres : d’où vient la considération qu’une chose est bonne ou mauvaise, ou plutôt, pourquoi, en ce lieu, et en cette époque, nous posons-nous ces questions en ces termes ?
Il fut un temps où ces questions ne se posaient pas vraiment. La vie était une chose fragile, les possibilités de soin étaient très limitées, alors “abréger la souffrance” était un comportement humain et solidaire que la raison commandait impérieusement. La mort n’en était de toutes façons pas vraiment une, puisque l’animisme nous expliquait que l’esprit des ancêtres persistait ; ainsi, la conscience du tueur était soulagée, en même temps que la souffrance du tué.
Il fut également un temps où les soins devenaient meilleurs, mais où la mystique chrétienne prenait une ampleur envahissante, dans une législation encore imparfaite, et alors abréger la vie d’un proche ne pouvait se faire que de façon artisanale, taboue, dans la pénombre de la chaumière, tout en prêchant au matin l’évangile et la probité sans faille. Les conditions avaient peu changé, mais au lieu d’être accompagnateurs, les fantasmes étaient devenus bloquants, ils prescrivaient la souffrance, la disgrâce, la déchéance progressive de l’humaine dans le sang, la glaire, la merde, et les pleurs.
Aujourd’hui, pour parler en bon marxisme, nous assistons à l’approfondissement de la contradiction entre le niveau de développement des forces productives (de soin) et l’état des rapports de production (et surtout de leur légitimation superstructurelle). Le développement de la capacité de soin a permis d’espérer un traitement dans la grande majorité des affections physiques et psychiques, alors la vie est devenue précieuse, mais sans avoir besoin d’un vernis moral bourgeois ou clérical, simplement parce qu’elle n’était en général pas menacée, ou que temporairement, comme rappel de sa fragilité, la menace n’arrivant que rarement à exécution. La rareté de la mort a paradoxalement rendu la vie précieuse, et avec elle la qualité de vie. Vivre n’était plus suffisant, cela était acquis, il fallait vivre correctement, dignement, sans excès de souffrance, et tout cela devait être souhaitable pour le plus grand nombre. C’est ainsi que, avec le développement des forces productives de soin, le souci ne se place plus seulement sur le terrain de « vivre ou non », et surtout pas des principes abstraits, mais sur la valeur d’usage, sur l’implication concrète, sur les conséquences générales sur la personne dans son ensemble du maintien de la vie ou de la mort, par-delà les chimères et les fantômes de la mystique passée.
L’ordre bourgeois traditionnel français, quant à lui, repose sur un ordre moral figé, cimenté autour de principes indiscutables, qui légitiment dans la conscience la place dans la société qui n’est que le produit de l’économie. On n’est pas important parce qu’on est riche, ou parce qu’on a les bonnes relations, mais parce qu’on est un homme bon, méritant, adorateur de Dieu, dur au travail et respectueux de la Loi et de la Société, qu’on paye ses impôts, et qu’on est blanc.
Cette légitimation superstructurelle paraît aujourd’hui datée puisque la bourgeoisie elle-même est aujourd’hui, et depuis longtemps, clivée entre ceux qui défendent cet “ordre des choses” bourgeois et ceux qui, prenant le vent des aspirations prolétariennes naissantes, négligent ces excuses de l’esprit et considèrent qu’on peut bien s’en débarrasser tant que le fondement matériel de la société de classes n’est pas attaqué.
Ainsi s’ouvre un conflit entre une partie de la bourgeoisie, portant un regard socialisant sur le soin et la vie, et une partie de la bourgeoisie qui porte un regard bourgeois, voire féodal, sur la vie et la mort, et derrière ces deux camps se regroupent tous les éléments des autres classes et couches qui prennent part à la discussion.
III – Troisième cadrage de la question
Mais ne nous laissons pas avoir par les apparences. Si le regard que porte le versant « progressiste » de la contradiction présente bien des caractéristiques du regard neuf que portera la société socialiste sur le soin et la mort, il n’est absolument pas socialiste pour deux sous. Car cette lutte ne porte que sur un élément superstructurel, et à aucun moment il n’est fait mention d’attaquer la cause infrastructurelle de la contradiction : la persistance de la société de classes, seule cause qui empêchera durablement que cette question soit traitée avec tout le sérieux qu’elle mérite. Car, tant que le positionnement se fera sur des positions de principes métaphysiques, que le seul souci sera celui de la légifération, que la nuance ne se trouvera pas de place dans une étude dialectique de ce que doit constituer le soin, et enfin, surtout, tant que ne seront pas traités concrètement les vices de la société de classe qui apportent tant de risques au “droit à l’aide à mourir” (soins bâclés par manque de moyens de travail, conflit d’intérêts de proches lorgnant sur l’héritage, choix de l’aide à mourir par manque d’autre solution financièrement abordable…), la question du traitement digne ne trouvera jamais de réponse satisfaisante.
Enfin, ne perdons pas non plus de vue le ver dans le fruit : l’idéologie libérale, promouvant l’absence totale de contrainte, la maximisation des plaisirs, le rejet de toute souffrance, qui cache derrière ce vœu d’aide au décès une peur panique de la souffrance. Ce comportement bourgeois puéril, qui cherche sans cesse à ne pas subir les conséquences de ses actes, se rend régulièrement responsable de retombées funestes, pour les autres comme pour soi-même.
Car le décès n’est pas “un mauvais moment à passer”, et “après tout va mieux”. Bien au contraire, le décès est un processus qui implique le malade, qui lui-même a besoin de bien peser son choix, non seulement dans sa conscience, en préparatifs, mais également face au concret, lorsqu’il voit l’aiguille. Mais ce processus implique également les proches, qui eux aussi se préparent au décès. La nature a horreur du vide, mais certains vides ne se remplissent jamais. Après le décès, tout n’est pas fini, au contraire, le deuil commence. Les proches nécessitent un temps d’adaptation long pour accepter la mort, pour arrêter de penser à la leur, et pour commencer à reconstruire. Les fondations du deuil se trouvent dans les circonstances du décès, dont le déroulement n’est jamais complètement maîtrisé. En cas de processus de décès bâclé, le processus de deuil peut s’en trouver lourdement grevé, et si la peine est un sentiment qui finit généralement tôt ou tard par se tarir, le regret est un sentiment formidablement tenace.
Toutes ces questions, comme le socialisme, ne se posent que de façon transitoire. Avec le développement continu des forces productives que le socialisme permet, les réponses se trouveront inévitablement, réponses que seule l’Histoire peut nous dévoiler. Alors, la mort, la souffrance, la maltraitance, le deuil, sont des choses que nous saurons appréhender avec plus de calme, plus de discernement, plus de méthode, et nous n’aurons plus besoin de nous écharper sur qui respecte la vie et qui ne la respecte pas, puisque s’imposera à chacun et à chaque instant la meilleure façon envisageable de traiter le problème. L’ère du communisme, ère d’abondance, sera toute étrangère aux élucubrations d’une classe désuète en mal de légitimité, comme aux errements tactiques que dicte l’économie de moyens. Cette sombre époque, l’époque bourgeoise tardive, où le nouveau monde tarde à naitre, et où le vieux refuse de mourir, ne sera plus qu’un passe-temps pour les férus d’histoire, de cette longue, agonisante période, où l’homme ne s’était pas encore complètement détaché de l’animal, et où il se posait encore des questions absurdes, mal posées, comme “faut-il un droit à l’aide à mourir ?”.

Voilà pourquoi cet article n’a pas de conclusion. Il n’existe pas d’esprit intemporel, dont la connaissance constitue une vérité que chaque civilisation passée et future est contrainte d’accepter ou d’ignorer bêtement. Chaque esprit est le produit particulier d’une époque, et comme mon époque est confuse, je suis incapable de donner une réponse finale, car les moyens m’en manquent, et je ne puis faire ce pour quoi je n’ai pas l’outillage. L’Histoire conclura d’elle-même.
Silco – JDM












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