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Agriculteurs : les raisons de la colère

par | Mar 3, 2026 | Luttes | 0 commentaires

Manifestation des agriculteurs contre l’abattage des bovins le 13 décembre à Arras (Pas-de-Calais). © Luc Auffret/Anadolu/AFP

Le salon de l’agriculture est un moment politique important en France. Outre les concours animaux et le traditionnel défilé des Parisiens découvrant les vaches et achetant des produits traditionnels aux prix gonflés pour l’occasion, c’est aussi un moment de rencontre entre politiciens et représentants des agriculteurs. Traditionnellement chahutés par les badauds, les politiques et notamment le président de la République s’y exhibent et profitent de la tenue du salon pour mettre en scène une proximité fictive avec le monde paysan et pour y défendre leur politique agricole (ou plutôt celle de Bruxelles, nous y reviendrons). Or, les journalistes ont relevé un couic à l’ouverture du salon cette année. Deux syndicats agricoles que tout semblerait à première vue opposer, la Confédération Paysanne et la Coordination rurale, ont décidé de boycotter de concert le discours d’inauguration d’Emmanuel Macron. Ils s’étaient déjà alliés, quelques mois plus tôt, dans l’organisation de blocages musclés contre l’abattage systématique de bovins atteints de DNC [1]. Nous chercherons dans cet article à comprendre la portée et le sens de cette défiance qui monte dans une frange bien particulière de l’agriculture française.

Petit rappel des différents syndicats agricoles, tout d’abord. Des deux organisations dont nous discutons, la Confédération paysanne est plus ancienne. Classée à gauche, se revendiquant de l’écologie, de l’altermondialisme et de l’anti-productivisme, elle s’est fait connaitre par des coups d’éclat médiatiques dans les années 90, notamment en s’attaquant à la chaîne de restauration rapide américaine McDonald’s et en se livrant à des arrachages d’OGM. Très liée aux écologistes, la Confédération paysanne participe régulièrement à des mobilisations controversées dans le monde agricole, par exemple les Soulèvements de la Terre. Elle a obtenu 20,5% des voix aux dernières élections professionnelles des exploitants agricoles et a remporté, en plus de son ancien fief de Mayotte, la tête de plusieurs chambres d’agriculture telles que l’Ardèche, la chambre régionale de Corse et la Guyane. De son côté, la Coordination rurale est une organisation classée à l’extrême droite. Elle est en forte progression au niveau national, arrivant en tête dans 14 départements aux dernières élections professionnelles agricoles, atteignant 30% des voix. La Coordination rurale a également été fondée dans les années 90, se faisant connaitre par son franc rejet de l’Union Européenne et du GATT. Ils sont principalement puissants dans le Sud-Ouest et le Centre. Également opposée aux traités de libre-échange et volontiers protectionniste, elle se signale aussi par son positionnement anti-écologisme. On peut surtout, en tant que communistes, déplorer et condamner ses positions révoltantes sur l’exploitation des salariés agricoles, revendiquant d’employer « des gens qui ont faim et qui veulent travailler »[2] et s’opposant régulièrement aux contrôles de l’Inspection du Travail sur les conditions de travail des salariés agricoles. Plusieurs figures de la Coordination Rurale ont été traduites devant la justice pour ces faits. On lui impute également une certaine proximité avec le Rassemblement National. Ces syndicats sont néanmoins plus proches qu’il n’y parait.

Proches, ils le sont par leur dynamisme. Les deux syndicats sont en croissance d’élection en élection, venant bousculer le monopole de la FNSEA et de son organisation de jeunesse, les Jeunes Agriculteurs. Pour la première fois, aux élections professionnelles de 2025, l’union des Jeunes Agriculteurs et de la FNSEA n’a pas obtenu la majorité absolue. Ce fait est d’autant plus impressionnant que la FNSEA est un syndicat corporatiste, auquel beaucoup d’agriculteurs adhèrent non pas parce qu’ils partagent ses idées mais pour l’aide qu’elle apporte à la gestion de la paperasse administrative et à l’obtention de prêts professionnels. D’autre part, on remarque que les deux syndicats sont surreprésentés dans les exploitations de taille moyenne, qui sont les plus touchées par la crise agricole qui traverse l’Europe. Les exploitants moyens étaient aussi majoritaires dans les manifestations agricoles en Pologne. Enfin, les agriculteurs de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale, en siégeant dans les mêmes chambres d’agriculture, en s’opposant tous les deux (même si pas pour les mêmes raisons) aux politiques très libérales, libre-échangistes et favorisant les grosses exploitations de la FNSEA et en représentant des bases sociales assez similaires matériellement (question de l’agriculture dite bio et de l’écologisme mise à part), sont amenés à agir de concert pour préserver les intérêts de leur profession.

À la source de ce mécontentement, on peut superficiellement accuser l’épizootie de Dermatose Nodulaire Contagieuse et la politique complètement erratique de la Commission de Bruxelles à ce sujet. En dépit d’une dangerosité nulle pour l’humain, une solution très extrême a été préconisée : l’abattage systématique et massif de troupeaux comportant un animal atteint, sans même effectuer de test PCR. Cela est lié à la classification par l’UE de la DNC en maladie de catégorie A, c’est-à-dire jugée comme dangereuse et qu’on cherche à éradiquer rapidement. Lorsqu’une épizootie de catégorie A éclate, la politique de Bruxelles est claire : en dehors de certains cas très spécifiques, il faut abattre la totalité du troupeau atteint. La France, en vassale zélée, applique cette politique suicidaire pour l’élevage bovin à la lettre, sans que ça paraisse endiguer la maladie plus efficacement qu’ailleurs. Du foyer originel en Haute-Savoie, la DNC s’est étendue en Occitanie, dans le Jura et dans le Rhône. Dans des pays non membres de l’UE, comme la Serbie, une politique d’abattage sélectif couplée à une vaccination préventive a été efficace pour enrayer la propagation de la DNC.

L’UE a longtemps joui d’une opinion plutôt favorable dans la paysannerie. On dit souvent que la PAC est négociée par la France au bénéfice quasi exclusif des agriculteurs français. C’est une erreur. Les grands bénéficiaires de la PAC et des orientations de l’UE sur l’agriculture sont les capitalistes agricoles. Si une partie importante des petits et moyens agriculteurs déclare avoir besoin des aides de la PAC pour survivre, il faut signaler que l’UE donne d’une main ce qu’elle reprend de l’autre, par ses règlements déconnectés du terrain et ses politiques à la fois bureaucratiques et ultra-libérales. Pour cause, sa seule préoccupation est l’extension, comme le montre la masse d’accords impopulaires avec des pays ou zones géographiques où les normes sévères qu’elle impose n’existent pas. Dernier exemple en date, le fameux MERCOSUR, qui met justement en danger la filière bovine française. Une France souveraine et libérée de l’Union européenne, dont elle est contributrice nette, pourrait accorder les mêmes aides et mener une politique bien plus raisonnable qui préserve à la fois des prix décents pour la classe ouvrière et des conditions de travail dignes pour les exploitants agricoles.

Au-delà de la diversité des lignes syndicales, on peut apercevoir qu’une catégorie de la paysannerie prend conscience d’elle-même et met en œuvre des actions fortes pour s’opposer aux politiques destructrices qui la visent. L’union des petits et moyens agriculteurs contre les prédateurs monopolistes, sans distinction d’opinion, est la condition sine qua non du rétablissement d’une agriculture viable pour les producteurs et consommateurs des couches populaires. Ainsi, les luttes des agriculteurs doivent être soutenues par tous pour la simple et bonne raison qu’elles profiteront, à terme, à l’ensemble de la France travailleuse.

[1] Dermatose Nodulaire Contagieuse : épizootie non transmissible à l’homme par contact ou consommation de produits d’animaux contaminés. Elle touche les bovins et se caractérise par l’apparition de nodules, une température corporelle élevée et une baisse de production laitière. Dans certains cas graves, elle peut entraîner la mort de l’animal infecté.  

[2] Traduisons : des travailleurs étrangers (généralement marocains ou polonais) qui ne risquent pas de se plaindre de leurs mauvaises conditions de travail et de leur salaire de misère, faute de liens syndicaux et de connaissance du droit local… C’est une légitimation déguisée de l’esclavage moderne !

Jean-Baptiste – JDM

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