La Gran Colombia était un super-État sud-américain né en 1819 de la volonté de Simón Bolívar et des mouvements indépendantistes qui luttaient contre la domination coloniale espagnole. Après des décennies de résistance anti-impérialiste — marquée par des révoltes contre l’oppression de la couronne espagnole et la volonté des populations locales de s’affranchir du joug colonial —, plusieurs territoires d’Amérique du Sud ont proclamé leur indépendance et cherché à s’unir pour former une nation forte et souveraine.
Ce projet ambitieux réunissait les actuels Colombie, Venezuela, Équateur et Panama au sein d’un seul État, avec Bogotá comme capitale. L’objectif était de consolider l’indépendance face à toute tentative de reconquête espagnole, mais aussi de promouvoir le développement économique, politique et social de la région, inspiré par les idéaux républicains et libéraux de l’époque.
Cependant, la Gran Colombia a rapidement été confrontée à des défis majeurs. En 1828, un conflit territorial éclate avec le Pérou, dégénérant en une guerre ouverte qui mobilisa les ressources et affaiblit encore davantage l’unité interne. Ce conflit, bien que se terminant sans vainqueur clair, a contribué à exacerber les tensions entre les différentes régions de la Gran Colombia.
Parallèlement, les divergences politiques entre les provinces, les rivalités locales et les difficultés à gérer un territoire aussi vaste et diversifié ont fini par avoir raison de l’unité. En 1831, après seulement douze ans d’existence, la Gran Colombia se disloque : le Venezuela et l’Équateur deviennent indépendants, tandis que la Colombie et le Panama forment la République de Nouvelle-Grenade.
Malgré sa brièveté, la Gran Colombia reste un symbole fondateur de la lutte anti-impérialiste et de l’aspiration à une Amérique latine unie, libre et souveraine. Elle incarne l’héritage de Bolívar et des révolutionnaires qui ont rêvé d’une région affranchie de toute domination étrangère, même si ce rêve s’est heurté aux réalités politiques et géographiques de l’époque.

Dans le contexte actuel de l’offensive impérialiste contre le Venezuela, la proposition faite par les présidents Colombien [1] et Vénézuélien [2] de refonder la « Grande Colombie » ne saurait être réduite à une simple nostalgie bolivarienne empreinte de romantisme du XIXᵉ siècle. Cette initiative apparaît comme une réponse structurelle et nécessaire à la tentative de déstabilisation de la Révolution bolivarienne. Elle incarne le rapport entre la lutte pour la souveraineté nationale et la nécessité de l’internationalisme prolétarien pour survivre à la domination capitaliste mondiale.
Pour le marxisme, et particulièrement pour les penseurs de la décolonisation et du Tiers-monde, la « Nation » ne constitue pas une simple abstraction territoriale ou administrative. Elle représente un espace concret de lutte des classes, un territoire où s’affrontent le projet oligarchique et le projet populaire. L’actualité brûlante nous le montre avec acuité : la souveraineté du Venezuela est attaquée parce que le processus bolivarien a osé rompre avec le rapport colonial d’extraction des ressources.
L’agression observée — le blocus naval, la saisie de pétroliers, et le kidnapping de Maduro — est l’expression classique de l’impérialisme, défini comme le stade suprême du capitalisme. La puissance impérialiste cherche à imposer un « gouvernement fantoche », une administration docile qui livrerait « la Constitution, la souveraineté et toutes les richesses » aux intérêts étrangers.
Dans ce combat, défendre la Révolution bolivarienne, c’est défendre le droit des peuples à disposer de leurs richesses naturelles. La souveraineté nationale est ici comme ailleurs, la condition sine qua non de toute émancipation sociale. Sans un État souverain pour protéger les conquêtes sociales, le peuple est livré aux lois du marché mondial et aux oligarchies locales.
L’Armement des Masses et le véritable Patriotisme
Cependant, la défense de cette souveraineté ne peut se faire par la seule diplomatie. L’évocation historique de la Bataille de Santa Inés (1859) par le président Maduro est cruciale pour comprendre la nature de ce conflit [3]. Cette bataille est décrite comme le moment où une « armée de paysans, de pêcheurs, d’hommes et de femmes humbles, de mulâtres, de métis, de Noirs et de bruns » a infligé une défaite retentissante à l’oligarchie qui avait trahi Bolívar.
Ce rappel historique fonde une conception matérialiste de la guerre révolutionnaire : la défense de la patrie n’est pas l’affaire d’une armée professionnelle séparée du peuple, mais la responsabilité directe des producteurs, des agriculteurs et des travailleurs. Face à « l’élite et l’oligarchie réactionnaire, suprématiste », c’est le peuple en armes qui constitue le rempart ultime. Ce Patriotisme révolutionnaire s’oppose frontalement au nationalisme bourgeois des élites qui, historiquement, ont préféré s’allier à l’impérialisme étranger plutôt que de perdre leurs privilèges internes.
Cette vision rejoint la dialectique célèbre de Jean Jaurès : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène. »
- Un peu d’internationalisme (ou de patriotisme superficiel) éloigne de la Nation : C’est le cas de l’oligarchie vénézuélienne et colombienne, dont l’allégeance va aux capitaux transnationaux. En se disant « mondialistes » ou « libérales », elles trahissent leur peuple et soumettent leur pays à l’étranger.
- Beaucoup y ramène : C’est le cas du bolivarisme. Avec une conscience profonde de la solidarité internationale, on comprend que la seule façon de servir véritablement son peuple est de le libérer de l’impérialisme. Le vrai patriote est celui qui, comme les combattants de Santa Inés, comprend que la libération de son propre peuple est indissociable de celle de ses voisins.
La Fusion des Nations : Nécessité Matérielle et Internationalisme
Le projet de Grande Colombie est l’application concrète de ce « beaucoup » d’internationalisme. Devant l’asymétrie de la puissance militaire et économique impérialiste, les nations isolées sont vulnérables. La balkanisation de l’Amérique latine a toujours été un outil de domination.
En proposant une fusion politique et économique — une confédération —, le projet vise à créer une entité capable de résister aux blocus et de constituer une puissance autonome (« faire des Caraïbes un mare nostrum »). Cette fusion pourrait ainsi unifier le prolétariat et les classes populaires de la région au-delà des frontières artificielles pour former un bloc anti-impérialiste puissant.
Conclusion
Il est intéressant de noter que la page Wikipédia dédiée à la Grande Colombie indique dans son paragraphe de conclusion que : « Cette organisation posséderait des institutions similaires à celles de l’Union européenne, avec un Parlement, une Cour de justice et un conseil de gouvernement. Les objectifs affichés sont notamment un meilleur développement industriel et commercial. ». On ne pouvait faire comparaison plus fallacieuse. Est-il besoin de rappeler que L’UE est l’archétype du transnationalisme bourgeois. Qu’elle est conçue comme un marché unique garantissant la libre circulation des capitaux et des marchandises, piloté par une technocratie (Commission européenne, Banque centrale) soustraite au contrôle des peuples. Sa fonction étant de détruire les souverainetés populaires pour les remplacer par la gouvernance des marchés, au profit des oligarchies financières.
Soit l’opposé en tout point de la reconstruction de la Grande Colombie, qui relève de l’internationalisme prolétarien. Elle ne vise pas à créer un supermarché, mais une confédération politique capable de briser l’emprise impérialiste (notamment américaine), en complément de ce que réalise déjà l’Alliance bolivarienne pour les Amériques(Alba) [4]. L’objectif est de restituer la souveraineté aux peuples — ces paysans, travailleurs et populations indigènes évoqués par Maduro — afin de garantir un développement industriel souverain et social, là où l’UE impose l’austérité et la dépendance. L’une soumet les nations au capital ; l’autre cherche à les unir pour les libérer.
Anatole – JDM
[1] https://x.com/petrogustavo/status/2010082434629730593?s=46&t=wgIXKgaHLZ7q7vrRK7TvlA
[2] https://orinocotribune.com/president-maduro-calls-to-rebuild-gran-colombia-trump-claims-oil-tanker-seizure-machado-misses-oslo/
[3] https://orinocotribune.com/president-maduro-says-trumps-actions-reveal-true-intentions-for-venezuela-calls-for-great-colombia-unity-amid-more-killings-at-sea-petro/
[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Alliance_bolivarienne_pour_les_Am%C3%A9riques.












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