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Contre-révolution et renaissance communiste : facteurs subjectifs et construction de l’organisation

par | Jan 11, 2026 | Théorie-débats | 0 commentaires

En complément de nos articles précédemment publiés au sujet des cellules d’entreprise et sur la création d’un parti communiste, le texte de notre camarade vient mettre en lumière un autre point de division du mouvement ouvrier, à savoir la contre-révolution. Nous lui sommes gré de faire une véritable analyse marxiste de l’échec des groupes issus de l’opposition au PCF mutant dans leur tentative de construction d’un parti communiste.

Division du mouvement ouvrier et contre-révolution    

L’unité du mouvement ouvrier et les processus révolutionnaires sont puissamment corrélés ; en négatif, il en est de même de la division du mouvement ouvrier et de la contre-révolution. Ces corrélations sont le fruit d’interactions réciproques complexes. La révolution favorise l’unité ouvrière mais ne la crée pas mécaniquement, et l’unité aide à déclencher la révolution, sans bien sûr y suffire, loin s’en faut. Certaines divisions, lorsqu’elles s’effectuent dans la clarté, sur des lignes de démarcation fondamentales, peuvent favoriser la révolution, comme la séparation entre bolcheviks et mencheviks au début du siècle dernier. Ce type de fracture positive constitue en réalité un progrès de l’unité ouvrière, seule la partie révolutionnaire représentant réellement la classe ouvrière, et permettant une meilleure unité de celle-ci en la séparant d’éléments réformistes représentant d’autres classes sociales. Elle peut préparer des bases saines pour l’unité d’action. Ainsi, la scission salutaire des réformistes au congrès de Tours de 1920 fut nécessaire à la construction du parti révolutionnaire qu’était la SFIC (devenue ensuite PCF), n’empêchant nullement la constitution du Front Populaire avec la SFIO un peu plus de 10 ans plus tard.

            Nous nous intéressons ici plutôt aux divisions négatives du mouvement ouvrier, liées à la contre-révolution. La fracture durable du mouvement communiste international quelque dix années après la Révolution chinoise constitua un puissant facteur de déstabilisation du camp socialiste dont l’impérialisme sut tirer profit et contribua, parmi d’autres facteurs internes et externes, à la contre-révolution des années 1980-1990. Pour les organisations ouvrières des pays capitalistes, les divisions négatives, semant la confusion, furent également de mise. En France,  le PCF commença dès 1976 à abandonner les concepts fondamentaux du marxisme-léninisme, et s’adonna à partir de la même période, avec ses homologues italien et espagnol, au très opportuniste euro-communisme. Pour autant, les groupes maoïstes qui avaient fleuri dans les années 1960 ne présentaient aucune alternative crédible, tant par l’absence de lien réel à la classe ouvrière de ces petites organisations que par une ligne politique dont le marxisme-léninisme « pur et dur » constituait davantage une façade et une diversion qu’une solution aux dérives débutantes du PCF, qu’aucune organisation constituée n’analysait alors de façon réellement matérialiste et dialectique.

            Après que la contre-révolution eut triomphé en URSS et dans les pays socialistes européens, la division du mouvement ouvrier prit d’autres formes, et s’accentua encore davantage. Une analyse superficielle pourrait faire penser que la situation était propice à une division clarificatrice telle que celle du congrès de Tours. Le PS s’était largement démasqué et déconsidéré auprès de la classe ouvrière en raison de l’expérience concrète du pouvoir mitterrandien ; la mutation du PCF fit croître puissamment l’opposition interne à l’opportunisme – alors qu’auparavant, les opposants  internes de droite tenaient le haut du pavé de la contestation de la direction du Parti ; les groupes « gauchistes » montraient leur visage anti-communiste et opportuniste en applaudissant la contre-révolution. On aurait pu penser la place libre pour que les communistes authentiques se séparassent dans la clarté idéologique des opportunistes anti-soviétiques de droite (PCF muté) et « de gauche » (trotskistes etc.) ; la réalité fut bien plus complexe et décevante. Une analyse moins grossière de la situation permet aisément de le comprendre : si le congrès de Tours s’effectua dans l’élan de la réussite de la révolution bolchevique, en un seul congrès, le « congrès de Tours à l’envers » justement dénoncé par l’opposition marxiste interne au PCF (que nous appellerons « opposition communiste », comme c’était l’usage jusqu’au début des années 2000) des années 1990 fut un processus nettement plus long et confus. Ainsi, l’une des causes de divisions de l’opposition communiste fut l’analyse du moment où la dérive du PCF constituait un point de rupture le faisant cesser d’être communiste et justifiant une scission. Parmi les militants comprenant sagement que la dérive n’avait pas été assez brutale pour qu’une scission salutaire eût lieu en un congrès en bonne et due forme, certains eurent tendance à repousser excessivement la rupture organisationnelle avec le PCF. Pire encore, d’autres déclarèrent surannée la « forme parti », niant de façon dramatique tout l’apport du léninisme sur l’importance d’une organisation structurée et disciplinée. Quant aux groupes «  gauchistes » anticommunistes, leur indécence antisoviétique n’était pas pire que celle de la direction du PCF depuis le sinistre R. Hue, et la radicalité de façade (souvent sincère à la base) dans les luttes de classes nationales put leur permettre de continuer à semer d’autant plus la confusion, dans une contexte où de nombreux militants désorientés se recroquevillaient sur la seule lutte syndicale. Sans parler des tactiques entristes des trotskistes, auparavant principalement dirigées vers le PS, qui devinrent plus efficaces vis-à-vis du PCF en pleine crise. Ainsi les manoeuvres insistantes du PT vers les militants de l’opposition communiste contribuèrent-elles à diviser l’opposition communiste, notamment dans le Pas-de-Calais, où elle était particulièrement puissante dans les années 1990. Par exemple,  l’organisation trotskiste parvint à détacher l’ancien député PCF du 62 Rémy Auchedé de la Coordination Communiste, dont il était proche. De nombreux autres facteurs objectifs expliquèrent bien sûr les divisions de l’opposition communiste, mais ce n’est pas l’objet du présent article.

Facteurs subjectifs de la division

            En tant que matérialistes, nous pourrions être tentés de minorer le rôle des facteurs subjectifs liés à la division du mouvement ouvrier. De fait, alors que les médias au service des capitalistes proposent régulièrement des « analyses » psychologisantes aussi superficielles que dilatoires de la politique de dirigeants étrangers auxquels l’axe UE/OTAN est hostile, leur supposée folie étant commode pour s’abstenir de toute analyse objective et masquer les responsabilités écrasantes de l’impérialisme dominant, pourquoi ne pas nous abstenir de toute analyse subjective pour nous concentrer sur l’essentiel ? Ce serait commettre une double erreur. Tout d’abord, nier les liens tout à fait objectifs entre facteurs objectifs et subjectifs. Tout être humain raisonnablement éduqué peut accéder à une analyse objective d’une situation concrète, mais ce n’est pas inné ; le nourrisson ne connaît que la subjectivité et c’est à partir de celle-ci et de son éducation qu’il pourra progressivement atteindre une pensée détachée de ses émotions et de l’immédiat. Cela s’applique aussi à grande échelle, les émotions jouant un rôle dans l’évolution des sociétés – par exemple pour transformer un évènement « accidentel » particulièrement choquant moralement en catalyseur d’un mouvement populaire de fond. L’analyse de l’aspect subjectif s’impose pour affiner celle des aspects objectifs, toujours primordiaux évidemment.

            La deuxième raison pour laquelle nous ne pouvons éviter toute analyse des facteurs subjectifs  dans ce texte sur la division du mouvement ouvrier provient de la crise de légitimité à laquelle l’opposition communiste est confrontée depuis le début (soit environ les années 1990), et qui constitue un obstacle significatif pour de nombreux militants ouvriers à nous[1] rejoindre, voire à nous prendre au sérieux, et ce même au-delà de la question de la taille de l’organisation.

            Avant de revenir aux facteurs subjectifs, faisons quelques détours autour de cette crise de légitimité. Aujourd’hui, nous ne pouvons que prendre acte que la scission des communistes authentiques avec le PCF muté a été ratée[2]. Nous devons donc entreprendre de faire renaître un vrai PC dans une situation où le PCF officiel n’est plus reconnu – et ce à juste titre – par la classe ouvrière comme un parti défendant ses intérêts, depuis déjà de nombreuses années. Il n’est plus question de scission avec le PCF (même si le dialogue avec les quelques militants du PCF restés communistes demeure pertinent). Il ne s’agit pas non plus de reconstruire à partir de rien, et encore moins, faut-il le rappeler, en s’appuyant sur autre chose que le marxisme-léninisme enrichi de l’assimilation critique de tout l’héritage révolutionnaire du vingtième siècle. Cela accentue la question de la légitimité de l’organisation communiste, d’abord sur le plan des références organisationnelles. En effet, nous devons continuer, de manière critique mais en le défendant sans hésitation, le PCF du congrès de Tours, tout en dénonçant la « chose », pour reprendre le terme issu de la décomposition opportuniste du PC italien, en laquelle des dirigeants faillis l’ont transformé. Mais cela nous ramène également aux facteurs subjectifs, avec la question incontournable des individus sur lesquels repose l’organisation, même si l’on ne cherche pas à les faire passer au premier plan. De fait, la légitimité, surtout dans une période où la formation politique des classes populaires est particulièrement faible, ne peut pas provenir que d’idées. Elle doit aussi s’appuyer sur des figures éminentes qui les incarnent et les crédibilisent.

            Hélas, la plupart des figures issues du PCF qui ont incarné son passé le plus héroïque sont maintenant décédées. Cela n’empêche pas de se référer à elles ; c’est même indispensable ! Mais cela rend d’autant plus impérieuse la nécessité de dégager de nouveaux dirigeants qui devront faire la preuve, théorique mais aussi concrète, de leur légitimité dans la renaissance d’une vraie organisation communiste.

            Pour autant, il convient toujours de méfier de l’exaltation exagérée de l’héroïsme. La célèbre et juste mise en garde de Brecht dans La vie de Galilée : « malheureux le pays qui a besoin de héros » a été prolongée par Domenico Losurdo, dans ses très pertinentes analyses de la contre-révolution de la fin du 20ème siècle, comme suit : « Les héros sont nécessaires au passage de l’État d’exception à la normalité. Ils ne sont héroïques que parce qu’ils réussissent à garantir le passage à la normalité. C’est-à-dire que les héros ne sont tels que dans la mesure où ils sont capables de se rendre eux-mêmes superflus »[3]. Ce que le regretté penseur marxiste écrivait pour analyser certaines difficultés que rencontrèrent les premières expériences socialistes de l’histoire s’applique aussi, à petite échelle, aux militants de la renaissance communiste. L’héroïsme de certains est et sera malheureusement nécessaire pour accomplir la tâche gigantesque et urgente qui nous incombe, dans un contexte de fascisation avancée où l’extermination de l’humanité par les brigands impérialistes constitue une menace croissante. Néanmoins, ils ne doivent jamais oublier de faire en sorte de se rendre eux-mêmes superflus, bien sûr par la formation collective à tous niveaux des militants, mais aussi en se débarrassant de pratiques paternalistes et d’un fonctionnement en vase clos qui ont pu s’avérer partiellement inévitables dans les périodes de pire faiblesse et de pire désorientation idéologique, mais qu’il devient une faute politique de perpétuer, fût-ce inconsciemment, notamment lorsque les formes de la renaissance communiste doivent changer à l’aune de la déconsidération totale et consommée du PCF-PGE parmi les masses, de la disparition des générations de héros historiques du vrai PCF et de la croissance mécanique parmi la classe ouvrière de générations ayant grandi sans le connaître en rien.

Adrien Delaplace


[1] Le « nous » se réfère ici génériquement aux organisations les plus conséquentes de l’opposition communiste.

[2] Ce point mérite évidemment une analyse approfondie, mais ce n’est pas l’objet de cet article.

[3] Losurdo, Fuir l’histoire ?, éd. Delga 2005, p. 71. C’est moi qui souligne la fin du passage.

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