Le marxisme occidental constitue un moment singulier de l’histoire intellectuelle du XXᵉ siècle, caractérisé par une tension structurelle entre théorie et praxis révolutionnaire. Il émerge historiquement d’un contexte de défaite des mouvements socialistes européens et de consolidation du capitalisme dans ses métropoles impériales, ce qui conduit à une dissociation progressive entre la production théorique et la transformation concrète des rapports sociaux. Perry Anderson (Sur le Marxisme occidental, 1977) analyse cette trajectoire comme le produit d’une conjoncture historique : le marxisme occidental se replie sur les objets indirects de la critique culturelle, de la rationalité instrumentale et de la subjectivité, parce que la conquête effective du pouvoir lui est interdite. Cette reconfiguration n’est pas un échec moral des intellectuels, mais une adaptation historique aux contraintes structurelles de la défaite, qui transforme la praxis en réflexion sur la conscience, le langage et la culture.
Gabriel Rockhill (Requiem pour la French Theory, 2024, coécrit avec l’auteur de ces lignes) enrichit cette lecture en mettant en lumière la dimension institutionnelle et idéologique de ce mouvement. Il souligne que la circulation et la valorisation du marxisme occidental ne se font pas dans le vide : elles dépendent de réseaux universitaires, éditoriaux et institutionnels qui structurent la réception et la diffusion de la pensée critique. Ainsi, ce marxisme est à la fois radical et toléré, capable de produire une critique sophistiquée du capitalisme comme civilisation, tout en restant compatible avec les structures de pouvoir et d’impérialisme qu’il prétend analyser. Cette neutralisation fonctionnelle ne relève pas de la mauvaise foi, mais de la dynamique objective d’intégration dans les dispositifs institutionnels dominants.
Domenico Losurdo (La Lutte des classes,2013, entre autres ouvrages) insiste sur l’oubli de la dimension internationale de la lutte des classes, montrant que le marxisme occidental, en s’abstrayant de la conflictualité interétatique, tend à isoler les expériences socialistes dans des cadres purement nationaux et abstraits. L’oubli de l’impérialisme et des rapports de force mondiaux produit une lecture asymétrique : le socialisme est moralement jugé et surdéterminé, tandis que les violences structurelles du capitalisme et du colonialisme sont minimisées. Pour Losurdo, la critique morale et abstraite du totalitarisme occidental n’est compréhensible qu’en rapport avec le rôle de l’État et la souveraineté des nations socialistes, mais elle a été internalisée par le marxisme occidental comme paradigme central, produisant une épistémologie partielle et eurocentrée.
Cette orientation s’accompagne d’une mise à distance des recherches marxistes sur la dialectique de la nature. Engels et Lénine avaient conçu la dialectique comme principe immanent des processus matériels, dont le développement ne dépend pas uniquement du sujet. Le marxisme occidental, influencé par Kojève et Sartre, fait de la dialectique un phénomène qui n’advient qu’avec le sujet conscient, ce qui réduit la capacité du marxisme à se constituer comme philosophie globale et comme conception totalisante du monde. La subjectivité est érigée en principe premier, tandis que l’analyse des structures objectives, de la nature et des rapports sociaux perd de son autonomie. Cette inflexion limite la portée ontologique et épistémologique du marxisme, en le confinant à la critique culturelle et morale, et en l’empêchant de rivaliser avec les philosophies systématiques dans leur ambition de penser globalement nature, société et histoire.

Pour autant, le marxisme occidental peut se prévaloir d’un apport théorique décisif : il souligne que le sujet révolutionnaire n’est pas donné, mais produit dans des rapports sociaux spécifiques. La conscience de classe ne se déploie pas mécaniquement ; elle est façonnée par la culture, l’hégémonie, les dispositifs d’intégration et les mécanismes de neutralisation idéologique que Rockhill identifie dans le champ institutionnel. Gramsci, lu dans ce cadre, ne se réduit pas à un discours sur la société civile ou la culture ; il conceptualise l’hégémonie comme forme complexe de direction politique et de production de subjectivités, en articulant État, société civile et idéologie. Michel Clouscard (Le Capitalisme de la séduction) prolonge cette analyse, en montrant que le capitalisme avancé ne se contente pas de réprimer, mais produit activement la subjectivité, notamment par un hédonisme marchand qui neutralise la conflictualité de classe et permet la reproduction sociale.
Une synthèse théorique devient alors nécessaire. Elle consiste à réarticuler les apports de l’orthodoxie marxiste, qui insiste sur la centralité de l’État, de l’impérialisme et de la lutte des classes, avec les apports critiques du marxisme occidental, qui mettent en évidence l’importance de l’hégémonie, de la subjectivité et des limites de la planification bureaucratique. Elle implique de réhabiliter la dialectique comme principe de la réalité objective (cf. les travaux de Lucien Sève et Georges Gastaud) tout en reconnaissant le rôle du sujet historique, d’intégrer nature, société et histoire dans une même conception systémique, et de penser les conditions institutionnelles et idéologiques qui façonnent la production du savoir marxiste lui-même (Gramsci, Clouscard, et alii). Cette approche permet de dépasser l’opposition classique entre radicalité culturelle et stratégie révolutionnaire en les articulant dialectiquement.
Pour la gauche contemporaine, cette synthèse théorique implique de ne pas séparer le travail sur le pouvoir de celui sur la subjectivité et la culture. Elle exige de penser simultanément la conflictualité interétatique et la souveraineté, la planification et l’autonomie critique, l’organisation et l’émancipation, ainsi que la vigilance sur les dispositifs institutionnels qui neutralisent la critique. La radicalité véritable est ici comprise comme capacité à transformer le monde matériel et symbolique, tout en produisant les conditions d’une émancipation durable et consciente. La tâche demeure celle que Marx assignait à la critique : interpréter le monde et, simultanément, se donner les moyens réels de le transformer, en articulant théorie, praxis, subjectivité et structures sociales. Le marxisme, pour redevenir force théorique et historique, doit se reconstruire comme conception globale du monde, capable de penser à la fois la nature, l’histoire, le pouvoir et la subjectivité, en intégrant la critique institutionnelle que Rockhill met en lumière et la perspective interétatique que souligne Losurdo, sans jamais sacrifier l’ambition philosophique et stratégique qui fonde sa puissance intellectuelle et politique.
Ces transformations ne peuvent se réaliser sans une recomposition stratégique du sujet politique. Il est nécessaire de concevoir un parti capable de concentrer, d’organiser et de diriger la force sociale et intellectuelle de la gauche dans un cadre capable de conquérir le pouvoir tout en transformant la société, un parti-prince au sens de Machiavel, qui articule vision et stratégie, éthique et efficacité, théorie et praxis. Ce parti ne serait ni un appareil bureaucratique figé, ni une coalition floue de radicalités culturelles, mais un instrument de direction capable de faire de la dialectique entre forces objectives et subjectivité le moteur de l’émancipation collective. Une telle renaissance politique suppose de reconstruire le marxisme comme théorie globale et pratique stratégique, capable de penser la nature, l’histoire, l’État, la guerre, la culture et la subjectivité dans un même cadre cohérent, et de transformer cette pensée en puissance réelle. Le marxisme, ainsi pensé dans toutes ses potentialités, pourrait enfin redevenir force historique et philosophie globale, capable non seulement d’interpréter le monde, mais de le transformer en accord avec les nécessités de l’émancipation et de la souveraineté populaires.
Aymeric Monville, décembre 2025












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