
Il y a trente ans, en juillet 1996, la Russie jouait l’une des élections les plus décisives de son histoire contemporaine. Cinq ans après la destruction de l’Union soviétique, trois ans après le bombardement du Parlement russe par Boris Eltsine, le peuple russe était appelé à choisir entre la poursuite du désastre capitaliste et la possibilité, même limitée, d’un retour des communistes au pouvoir.
Officiellement, Boris Eltsine fut réélu président de la Fédération de Russie face à Guennadi Ziouganov, candidat du Parti communiste de la Fédération de Russie. Mais derrière le résultat proclamé se cache une réalité beaucoup plus brutale : l’élection de 1996 ne fut pas une compétition démocratique ordinaire. Elle fut une opération politique de sauvetage du régime eltsinien, menée conjointement par l’appareil d’État, les oligarques, les grands médias et les puissances occidentales, terrorisés par la perspective d’une victoire communiste.
Un pays ravagé par la restauration capitaliste
Pour comprendre 1996, il faut revenir à l’état de la Russie au milieu des années 1990. La restauration capitaliste n’avait pas apporté la liberté et la prospérité promises par les idéologues libéraux. Elle avait livré le pays au pillage.
Les privatisations avaient permis à une poignée d’hommes d’affaires de s’emparer des principales richesses nationales. L’industrie s’effondrait. Les salaires et les pensions étaient payés avec retard. La pauvreté explosait. La criminalité organisée prospérait sur les ruines de l’État soviétique. La guerre en Tchétchénie saignait le pays. Dans les rues de Moscou comme dans les régions ouvrières, la « transition démocratique » avait le visage de la misère, de l’humiliation nationale et de la dépossession.
C’est dans ce contexte que le Parti communiste de la Fédération de Russie devint la principale force d’opposition. Aux élections législatives de 1995, il s’était imposé comme la première force politique du pays. Pour des millions de Russes, voter communiste ne signifiait pas seulement exprimer une nostalgie abstraite de l’Union soviétique. Cela signifiait rejeter concrètement le pillage capitaliste, la soumission à l’Occident et la destruction sociale imposée au peuple.
La peur d’un retour communiste
Au début de l’année 1996, Boris Eltsine est politiquement affaibli. Il incarne l’échec, la corruption, la guerre et le chaos. Ziouganov, lui, apparaît comme le candidat capable de rassembler les mécontents de la restauration capitaliste : ouvriers, retraités, militaires, fonctionnaires, habitants des régions industrielles, patriotes humiliés par l’effondrement de la puissance soviétique.
Pour la bourgeoisie russe naissante, une victoire communiste représentait un danger existentiel. Non pas parce que le programme du KPRF annonçait immédiatement une restauration intégrale du socialisme soviétique, mais parce qu’elle aurait remis en cause l’équilibre politique issu du coup de force contre l’URSS. Elle aurait rouvert la question de la propriété, de l’État, de l’indépendance nationale et de la place de la Russie dans le monde.
Les oligarques l’avaient parfaitement compris. Ces hommes, enrichis à une vitesse vertigineuse par le démantèlement de la propriété socialiste, savaient que leur fortune dépendait de la survie politique d’Eltsine. Ils mirent donc leur argent, leurs journaux, leurs chaînes de télévision et leurs réseaux au service du président sortant.
La campagne de 1996 fut ainsi l’un des grands moments fondateurs du capitalisme oligarchique russe. Les médias dominants ne se contentèrent pas de soutenir Eltsine : ils construisirent un climat de peur. Le choix fut présenté comme une alternative entre Eltsine et le chaos, entre Eltsine et la guerre civile, entre Eltsine et le retour du « totalitarisme ». Le bilan réel du président sortant fut relégué au second plan. La misère quotidienne du peuple russe fut effacée derrière une propagande anticommuniste permanente.
Une élection verrouillée par les médias, l’argent et l’État
La fraude électorale de 1996 ne peut pas être réduite à la seule question du bourrage d’urnes, même si des irrégularités furent bien constatées dans plusieurs régions. Le problème est plus profond : l’ensemble du scrutin fut biaisé en faveur d’Eltsine.
L’appareil d’État fut mobilisé. Les grands médias furent alignés. Les oligarques financèrent massivement la campagne. Les ressources publiques furent utilisées pour restaurer artificiellement l’image d’un président discrédité. Les adversaires d’Eltsine furent diabolisés. Ziouganov fut constamment présenté comme une menace pour la stabilité, tandis que le pouvoir en place, pourtant responsable du désastre social, se posait en rempart contre l’effondrement.
À cela s’ajouta l’intervention occidentale. Les États-Unis et leurs alliés avaient fait d’Eltsine leur homme à Moscou. Il était celui qui avait accompagné la dissolution de l’URSS, ouvert l’économie russe aux intérêts capitalistes, accepté l’humiliation géopolitique du pays et maintenu la Russie dans une position de faiblesse stratégique. Pour Washington, Londres, Bruxelles et le FMI, une victoire communiste aurait constitué une défaite historique. Elle aurait démontré que la restauration capitaliste pouvait être politiquement renversée par les urnes, au cœur même de l’ancien espace soviétique.
C’est pourquoi l’Occident apporta à Eltsine un soutien politique, financier et symbolique décisif. Les dirigeants occidentaux présentèrent sa réélection comme une victoire de la « démocratie », alors même que cette démocratie était piétinée par l’alliance du capital, des médias et de l’appareil d’État. La vérité est plus simple : pour l’impérialisme, la démocratie russe n’était acceptable qu’à condition qu’elle ne permette pas aux communistes de revenir au pouvoir.

Évolution des scores du Parti communiste de la Fédération de Russie aux élections présidentielles et législatives depuis 1993.
Les communistes auraient-ils gagné sans cette opération ?
La question mérite d’être posée avec sérieux. Il serait imprudent d’affirmer que Ziouganov aurait nécessairement remporté l’élection si l’on ne considère que la fraude matérielle au sens strict. L’écart officiel du second tour était important. Toutes les manipulations ne sont pas quantifiables, et les résultats proclamés ne permettent pas, à eux seuls, de reconstruire avec certitude le vote réel.
Mais poser la question seulement ainsi, c’est déjà accepter le cadre de l’adversaire. Une élection ne se vole pas uniquement le jour du vote. Elle peut être volée avant, par la concentration médiatique, par l’argent, par l’intimidation, par l’usage de l’État, par la pression internationale, par la fabrication d’un climat idéologique où une seule option est présentée comme légitime.
De ce point de vue, 1996 fut bien une élection confisquée. Ce qui fut empêché, ce n’est pas simplement la victoire arithmétique d’un candidat mais la possibilité pour le peuple russe de trancher librement le bilan de la restauration capitaliste et la possibilité d’ouvrir une autre voie après le désastre des années Eltsine. Ce fut la possibilité de dire non, à l’échelle d’une grande puissance, au nouvel ordre mondial né de la défaite de l’URSS.
Ziouganov et le KPRF portaient eux-mêmes les limites de leur orientation. Leur ligne mêlait défense de l’héritage soviétique, patriotisme russe, compromis parlementaire et prudence institutionnelle. Le parti ne disposait pas d’une stratégie révolutionnaire permettant de transformer une victoire électorale en reconquête réelle du pouvoir par la classe ouvrière. Face à un État contrôlé par les eltsiniens, à une bourgeoisie prête à tout et à un impérialisme en alerte, une simple victoire dans les urnes aurait ouvert une crise majeure.
Mais c’est précisément cela qui rend l’élection de 1996 si importante. Elle montre que, même affaibli, désorganisé et idéologiquement marqué par la défaite de 1991, le mouvement communiste russe restait suffisamment puissant pour faire trembler la bourgeoisie mondiale.
Le tournant de la Russie post-soviétique
La réélection d’Eltsine fut un tournant. Elle ferma la principale fenêtre d’une remise en cause électorale de la restauration capitaliste. Après 1996, le système oligarchique put poursuivre sa consolidation, même s’il entra rapidement en crise. La Russie connut le krach financier de 1998, l’épuisement du régime Eltsine, puis l’ascension de Vladimir Poutine, choisi comme successeur par le même appareil qui avait survécu grâce à l’élection de 1996.
Le paradoxe est frappant. En sauvant Eltsine au nom de la « démocratie », les libéraux russes et leurs parrains occidentaux ont contribué à détruire durablement la crédibilité de cette même démocratie. Pour des millions de Russes, les années 1990 devinrent synonymes de pillage, de mensonge, de dépendance et de chaos. Le discrédit du libéralisme pro-occidental ouvrit la voie à une recomposition autoritaire de l’État russe.
L’Occident voulait une Russie faible, capitaliste, ouverte aux prédations et incapable de redevenir un acteur souverain. Il obtint d’abord la poursuite du pillage. Mais il contribua aussi, par son soutien cynique au régime Eltsine, à nourrir les conditions d’un redressement national sous une autre forme, non socialiste, non soviétique, mais opposée à l’unipolarité américaine.
1996 fut donc l’un des moments où s’est jouée la Russie contemporaine : non pas le retour au socialisme, mais la stabilisation temporaire d’un capitalisme dépendant, puis sa transformation progressive en capitalisme d’État autoritaire et souverainiste.
Une leçon pour le mouvement communiste international
Pour le mouvement communiste international, l’élection russe de 1996 fut un signal majeur. Quelques années seulement après la disparition de l’URSS, les communistes pouvaient encore redevenir la première force d’opposition dans le pays qui avait été le cœur de la révolution d’Octobre. La contre-révolution n’avait pas effacé la mémoire soviétique. Elle n’avait pas détruit l’attachement populaire à la justice sociale, à la propriété collective, à la puissance nationale et à la dignité du travail.
Mais 1996 fut aussi une leçon sévère. La bourgeoisie ne respecte les règles démocratiques que tant que ces règles ne menacent pas son pouvoir. Lorsque ses intérêts fondamentaux sont en jeu, elle mobilise l’argent, les médias, l’État, les institutions internationales, la peur et la fraude. Elle ne se contente pas de gagner les élections : elle organise le terrain sur lequel elles se jouent.
Le baroud d’honneur électoral des communistes russes fut donc à la fois une démonstration de force et une démonstration de faiblesse. Force, parce que le communisme restait une puissance historique capable de rassembler des dizaines de millions de voix après la plus grande défaite politique du XXe siècle. Faiblesse, parce que cette force ne parvint pas à se transformer en pouvoir réel, faute d’une stratégie capable d’affronter l’ensemble du bloc bourgeois et impérialiste.
Trente ans plus tard, l’élection de 1996 apparaît pour ce qu’elle fut : non pas une simple alternance manquée, mais une bataille décisive de l’après-guerre froide. Ce jour-là, l’impérialisme et les oligarques n’ont pas seulement sauvé Boris Eltsine. Ils ont sauvé la restauration capitaliste en Russie.
Mais ils n’ont pas effacé la question posée par le peuple russe en 1996 : qui doit posséder les richesses du pays, qui doit diriger l’État, et au service de quelle classe doit être organisé l’avenir national ? Cette question, trente ans plus tard, demeure ouverte.
Un camarade












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