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Frexit progressiste : pourquoi et comment sortir de l’Union européenne et de l’euro

par | Mai 28, 2026 | Théorie-débats | 2 commentaires

Introduction : poser la question européenne en termes de classe

Il est devenu impossible, pour quiconque se réclame du mouvement ouvrier et de la transformation socialiste de la société, de contourner la question de l’Union européenne. Depuis le traité de Maastricht en 1992[1] et sa consolidation par les traités d’Amsterdam, de Nice et de Lisbonne, l’architecture institutionnelle européenne s’est constituée en un bloc juridique cohérent dont la finalité est de graver dans le marbre constitutionnel les principes du capitalisme néolibéral : libre circulation des capitaux, interdiction du protectionnisme, indépendance de la banque centrale vis-à-vis du pouvoir politique, austérité budgétaire permanente, mise en concurrence des travailleurs à l’échelle continentale. Ce n’est pas un accident de parcours ni une dérive corrigible : c’est la nature même du projet[2].

Les communistes ne posent pas la question européenne comme une question technique, monétaire ou institutionnelle. Ils la posent en termes de lutte de classes. À qui profite l’Union européenne ? Quelles classes sociales la dirigent ? Quels intérêts de classe servent ses traités ? Et surtout : est-il possible de mener une politique conforme aux intérêts de la classe ouvrière et des masses populaires dans le cadre de ces traités ?

Cet article se propose de démontrer, sur la base d’une analyse de classe rigoureuse, pourquoi la France doit sortir de l’Union européenne et de l’euro dans une perspective progressiste — et comment y parvenir concrètement, en se basant sur le travail de Jacques Nikonoff[3].

I. L’euro, instrument de la dictature du capital financier

A. Une monnaie conçue pour servir les possédants

L’euro n’est pas une monnaie neutre. Comme l’a démontré Jacques Nikonoff dans Sortons de l’euro (2011)[4], la monnaie unique européenne est le produit et le vecteur de la révolution conservatrice néolibérale engagée dans les années 1980. La Banque centrale européenne a été conçue dès l’origine selon un dogme libéral pur : non interventionniste, obsédée par la seule lutte contre l’inflation, indépendante de tout contrôle démocratique[5]. Cette indépendance n’est pas une anomalie, c’est un verrouillage politique délibéré.

Il faut comprendre ce que signifie concrètement la « lutte contre l’inflation » dans le langage des oligarques européens. Comme le démontre Nikonoff, cette expression désigne en réalité la lutte contre toute hausse du prix du travail, c’est-à-dire des salaires. La BCE combat avec acharnement l’inflation salariale, mais ne s’émeut nullement de l’inflation des actifs financiers — actions, obligations, immobilier — qui enrichit les possédants[6]. Il y a donc une bonne inflation, celle qui gonfle les portefeuilles de la bourgeoisie, et une mauvaise, celle qui traduirait un rapport de forces favorable aux travailleurs. La mission de la BCE est de combattre la seconde tout en favorisant la première.

Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz l’a formulé sans ambiguïté : la banque centrale indépendante se voit confier un mandat pour servir un certain groupe d’intérêts, et ce mandat est cadenassé par traité — en l’occurrence le traité de Lisbonne — de telle sorte que certaines politiques économiques favorisent ces groupes au détriment de tous les autres[7]. C’est précisément ce que le marxisme-léninisme identifie comme la dictature de la bourgeoisie : la classe dominante inscrit ses intérêts dans des institutions présentées comme neutres et techniques, en les soustrayant au débat démocratique.

B. L’euro, machine à produire de la précarité

Le maintien de taux d’intérêt suffisamment élevés par la BCE n’est pas une erreur technique : c’est une stratégie de classe. En renchérissant le coût de l’argent, l’objectif est de refroidir l’économie, de décourager l’investissement, de freiner la croissance — et donc de maintenir un volant de chômage structurel et, surtout, une main-d’œuvre contrainte d’accepter des emplois dégradés. Pourquoi un tel plan ? Parce que le plein-emploi de qualité est l’ennemi de la bourgeoisie.

En situation de plein-emploi, les employeurs ne disposent plus de l’armée de réserve industrielle dont parlait Marx[8] pour faire pression sur les salaires. Ils doivent attirer des travailleurs déjà en poste en leur proposant de meilleures conditions : salaires plus élevés, travail moins pénible, avantages sociaux supérieurs. Le rapport de forces bascule en faveur du monde du travail. Les travailleurs deviennent combatifs, car ils n’ont plus peur du chantage au licenciement. C’est exactement ce qui s’est produit pendant les Trente Glorieuses[9] (sous pression de l’influence géopolitique du bloc soviétique) et c’est précisément ce que les classes dirigeantes ont voulu briser à partir des années 1980.

On objectera que le taux de chômage de la zone euro a sensiblement baissé dans les dernières années — il se situait autour de 6,3 % en 2025, son plus bas niveau historique[10]. Faut-il en conclure que l’euro a finalement rempli sa promesse ? C’est ignorer ce que dissimule ce chiffre. La baisse du chômage statistique s’est faite au prix d’une explosion du sous-emploi, du travail à temps partiel contraint, des contrats à durée déterminée récurrents, de l’auto-entrepreneuriat de nécessité, des « zéro-heure contracts » à l’anglaise[11] et autres formes de précarité institutionnalisée. Ce n’est plus l’armée de réserve des chômeurs déclarés qui fait pression sur les salaires ; c’est l’armée des précaires, statistiquement invisibles, mais économiquement décisifs. La machine à produire du chômage s’est perfectionnée en machine à produire de la précarité : le résultat de classe est identique[12].

L’évolution de la politique monétaire de la BCE illustre parfaitement ce double jeu. Face à la crise de 2008, puis à celle de la zone euro en 2012, la BCE a fini par lancer un programme massif d’assouplissement quantitatif (quantitative easing) à partir de 2015[13] : des milliers de milliards d’euros créés ex nihilo pour racheter des titres de dettes publiques et privées sur les marchés financiers. Qui en a bénéficié ? Ni les travailleurs, ni l’investissement productif, mais précisément les détenteurs d’actifs financiers, dont les portefeuilles ont été gonflés à l’hydrogène par cette perfusion monétaire[14]. Quand, à partir de 2022, l’inflation salariale a commencé à pointer — portée par des travailleurs qui, pour la première fois depuis trente ans, négociaient des hausses de salaires — la BCE a brutalement remonté ses taux directeurs à 4,5 %[15], freinant d’un coup la croissance et le marché immobilier. La bonne inflation, celle des actifs, avait été soigneusement entretenue pendant une décennie. La mauvaise, celle des salaires, a été étouffée.

Bilan de la BCE vs salaire réel horaire en zone euro, 2008-2025. Le bilan de l’Eurosystème explose (de ~1 500 à ~6 500 Md€) tandis que le salaire réel stagne — l’image la plus parlante de l’arbitrage entre « bonne inflation » (actifs) et « mauvaise inflation » (salaires).

L’euro est l’instrument central de cette offensive. En privant les États de la politique monétaire — c’est-à-dire de la capacité de fixer les taux d’intérêt, de créer de la monnaie, de financer directement les dépenses publiques —, les traités européens ont livré le destin économique de centaines de millions de travailleurs aux représentants des marchés financiers. Aucune véritable politique de gauche n’est possible si la politique monétaire reste dans les mains des agents du capital.

C. Un laminoir à salaires

L’euro est, selon l’expression saisissante de Nikonoff, un « laminoir à salaires, un broyeur de pouvoir d’achat, un marteau-pilon du niveau de vie des classes populaires et moyennes ». Les données de l’OCDE le confirment sans appel : au moment du passage à l’euro, les pays de la zone ont subi un ralentissement brutal de la progression des coûts unitaires de la main-d’œuvre. La Grèce est passée de +15,5 % à +3,1 %, l’Espagne de +10 % à +2,9 %[16].

Part ajustée des salaires dans la valeur ajoutée (1980-2024), France, Allemagne, Italie et zone euro. La courbe allemande chute brutalement entre 2000 et 2007 — manifestation directe de la déflation salariale organisée — entraînant la compression continue de la part salariale dans l’ensemble de la zone : c’est le transfert capital/travail à l’œuvre.

Ce décrochage se double d’un autre, plus profond encore : depuis le passage à l’euro, la productivité horaire et le salaire réel horaire, qui progressaient main dans la main durant les Trente Glorieuses, divergent durablement en zone euro. Les travailleurs produisent davantage de valeur par heure, mais leur salaire ne suit plus. Ainsi même si les salaires ne baissent pas, le taux d’exploitation lui augmente bien.

Productivité horaire vs salaire réel horaire en zone euro, base 100 en 1999. Les deux courbes, longtemps parallèles, divergent à partir des années 2000 : la productivité progresse régulièrement tandis que le salaire réel stagne, voire recule.

Le mécanisme est implacable. L’Allemagne, en écrasant les salaires de ses travailleurs grâce à une politique de déflation salariale systématique — menée avec la complicité des directions syndicales — accumule des excédents commerciaux colossaux au détriment de ses « partenaires » européens[17]. Les pays en déficit commercial, comme la France, sont piégés : ne pouvant dévaluer leur monnaie dans le cadre de la monnaie unique, ils ne peuvent rétablir l’équilibre qu’en comprimant à leur tour les salaires, en réduisant la consommation intérieure, en démantelant les protections sociales. On a donc un cercle vicieux dont la suite logique est la récession permanente et le chômage de masse[18]. C’est là que l’Europe se révèle comme un véritable instrument du capitalisme : chaque bourgeoisie nationale se trouve forcée d’égaler le taux d’exploitation de la plus prédatrice.

De surcroît, les pays qui ont refusé d’entrer dans l’euro ont, en moyenne, obtenu de meilleurs résultats économiques et sociaux que les pays de la zone. La Suède et le Danemark, toujours membres de l’UE mais hors zone euro, maintiennent des niveaux de protection sociale et de pouvoir d’achat supérieurs[19]. Quant au Royaume-Uni, qui avait conservé la livre sterling pendant toute sa période d’appartenance à l’UE avant d’en sortir en 2020[20], le fait même que la question de sortir de l’euro ne s’y soit jamais posée — parce que la livre n’avait jamais été abandonnée — illustre à quel point la monnaie nationale reste un levier irremplaçable. Ce fait, systématiquement occulté par la propagande européiste, devrait suffire à clore le débat.

II. L’Union européenne, un bloc impérialiste irréformable

A. Un bloc juridique insécable

Georges Gastaud, dans sa tribune de février 2022[21], a porté un coup décisif à l’illusion d’une « réorientation » de l’Union européenne de l’intérieur. Les traités européens forment des blocs juridiques cohérents et des menus insécables, non des « petits plats au quinoa éligibles à la carte ». L’idée d’un « opt-out » sélectif — accepter certaines directives et en refuser d’autres sans quitter l’ensemble — relève de la fantaisie électoraliste.

Gastaud identifie deux verrous structurels qui interdisent radicalement toute semi-insoumission.

Le premier verrou est militaro-diplomatique : c’est l’OTAN. L’Union européenne se déclare sur tous les tons « partenaire stratégique de l’Alliance atlantique »[22]. Pour pouvoir entrer dans l’UE, les anciens pays socialistes de l’Est ont d’abord dû s’affilier à l’OTAN[23]. Prétendre sortir de l’OTAN tout en restant dans l’UE est une contradiction dans les termes — ce que l’actualité géopolitique ne cesse de confirmer. L’UE est une composante organique du dispositif impérialiste euro-atlantique, sous double férule de Washington et de Berlin.

Le second verrou est monétaro-financier : c’est l’euro. La monnaie unique est intégralement solidaire des critères d’austérité de Maastricht[24], structurellement calée sur le Deutsche Mark, et repose objectivement sur un accord crypto-protectionniste entre les États-Unis et la République fédérale d’Allemagne — un accord hyper-impérialiste entre les deux piliers de l’impérialisme transatlantique. L’adoption de l’euro par la France a été précédée par la politique antisociale du « franc fort » menée par Delors et Bérégovoy[25], qui n’était rien d’autre qu’une mise à niveau forcée et socialement destructive du franc sur le Deutsche Mark.

B. La leçon de la Grèce

L’expérience grecque sous Syriza constitue la démonstration expérimentale la plus éclatante de l’impossibilité de réformer l’UE de l’intérieur. Le peuple grec avait voté massivement « Non » au référendum de juillet 2015, rejetant le mémorandum d’austérité imposé par la Troïka[26]. Alexis Tsipras a capitulé en quelques jours, piétinant la volonté populaire, parce qu’il avait fait la promesse fatale de ne jamais sortir de l’euro[27]. En s’engageant par avance à ne jamais claquer la porte, il s’était interdit d’avance d’installer un rapport de forces gagnant pour le camp populaire.

La Grèce a été vendue à la découpe et dépecée vive par la Troïka. Et pour quel résultat, dix ans après ? Le PIB grec a mis une décennie entière à retrouver son niveau de 2008[28]. Le pays demeure parmi les plus pauvres de la zone euro en Europe occidentale. Le taux de pauvreté reste parmi les plus élevés de l’UE, la jeunesse a massivement émigré, et les services publics — santé, éducation — restent squelettiques[29]. C’est la preuve par les faits que les traités européens ne constituent pas un cadre négociable : ils constituent une cage d’acier dont on ne sort pas par la négociation, mais par la rupture.

Bien que tous ces pays aient leurs singularités, en particulier, le PIB irlandais, gonflé par les transferts de propriété intellectuelle des multinationales, surévalue largement la croissance réelle de sa production.

C. Le référendum de 2005 : un mandat populaire trahi

En France, le référendum du 29 mai 2005 sur le traité constitutionnel européen a donné un résultat sans équivoque : 54,68 % de Non, avec une participation de 69,34 %[30]. Ce Non a été porté massivement par les classes populaires — près de 80 % des ouvriers ont voté Non[31]. Il ne s’agissait pas d’un rejet circonstanciel d’un texte particulier, mais d’un refus global de l’architecture institutionnelle européenne, de ses conséquences sociales et de la confiscation de la souveraineté populaire qu’elle organise.

Ce Non a été grossièrement violé par l’adoption du traité de Lisbonne en 2008, qui reprenait l’essentiel du traité constitutionnel rejeté, mais cette fois par la voie parlementaire pour éviter un nouveau référendum[32]. Du point de vue marxiste-léniniste, cet épisode illustre de manière paradigmatique ce qu’est la « démocratie » bourgeoise : le peuple est consulté à condition qu’il donne la bonne réponse ; s’il se trompe, on ne le consulte plus.

La cohérence républicaine et démocratique exige d’en tirer les conséquences. Le peuple français a rejeté la construction européenne telle qu’elle est. Un gouvernement véritablement de gauche devrait commencer par respecter ce mandat.

D. La crise du modèle : aveux de l’establishment et chocs exogènes

Que la critique de gauche de l’euro ait été pertinente, l’establishment européen lui-même finit par l’admettre, à sa manière et dans son propre intérêt. En septembre 2024, Mario Draghi — ancien président de la BCE, ancien président du Conseil italien, homme du système s’il en est — a remis à la Commission européenne un rapport sur la compétitivité de l’Union qui constitue, entre les lignes, un aveu de faillite[33]. Désindustrialisation accélérée, retard technologique abyssal sur les États-Unis et la Chine, dépendance énergétique mortelle, faiblesse de l’investissement productif : le rapport Draghi décrit en termes technocratiques exactement ce que Nikonoff décrivait en termes politiques dès 2011 — un modèle qui détruit l’industrie et l’emploi au profit de la rente financière. La conclusion de Draghi diffère (il préconise plus d’intégration et plus de dettes communes[34]), mais le diagnostic converge. C’est un aveu qui vaut son pesant d’or.

Deux chocs supplémentaires, absents du livre de Nikonoff en 2011, ont accéléré la décomposition du modèle. D’abord, la guerre en Ukraine déclenchée en 2022 a révélé la dépendance énergétique catastrophique de l’industrie européenne — en premier lieu allemande — et provoqué une désindustrialisation en accélération : fermetures d’usines en série en Allemagne, chute de la production industrielle, faillites dans la chimie et l’automobile[35]. Le moteur même de la domination allemande dans la zone euro — l’excédent commercial construit sur l’énergie bon marché et la main-d’œuvre sous-payée — se gripe. Ensuite, la guerre commerciale lancée par l’administration Trump en 2025, avec l’imposition de droits de douane massifs sur les exportations européennes[36], fracture l’illusion du bloc euro-atlantique : les États-Unis, présentés comme alliés et garants de l’ordre néolibéral, se comportent en prédateurs commerciaux vis-à-vis de leurs « partenaires » européens. Gastaud avait raison de pointer la double férule de Washington et de Berlin : l’une comme l’autre se révèle aujourd’hui dans toute sa brutalité.

III. Pourquoi les « solutions » européennes ne fonctionneront jamais

A. L’impossible réforme des traités

La plupart des organisations de gauche en France et en Europe — qu’elles soient politiques, syndicales ou associatives — continuent de défendre l’idée d’une réécriture des traités européens, notamment des articles concernant la BCE et la politique monétaire. Nikonoff et Gastaud ont montré l’un comme l’autre pourquoi cette perspective est une impasse.

Premièrement, toute modification des traités exige l’accord unanime des vingt-sept pays membres : l’article 48 du Traité sur l’Union européenne prévoit que toute révision des traités requiert l’unanimité des États membres et leur ratification selon leurs règles constitutionnelles respectives — ce qui rend toute modification structurelle pratiquement impossible (notons qu’il est question de changer cette règle, mais bien naïf qui croirait que cela pourrait advenir conjointement à un rapport de force favorable aux travailleurs).

Qui peut dire dans combien de temps des gouvernements véritablement de gauche arriveront simultanément au pouvoir dans vingt-sept pays aux cultures politiques profondément divergentes ? Faut-il fonder une stratégie aussi capitale sur une hypothèse aussi fragile ?

Deuxièmement, la classe dirigeante allemande — qui tire les plus grands bénéfices du système actuel — n’a aucune raison d’accepter une réforme qui mettrait fin à ses excédents commerciaux et à sa domination économique sur le reste de la zone euro. L’Allemagne est persuadée que sa stratégie de déflation salariale et de délocalisation dans les pays d’Europe centrale et orientale est la seule voie. Le nouveau gouvernement allemand, quel qu’il soit, a mandat de son patronat pour ne pas céder d’un pouce sur l’orthodoxie financière. Croire que Berlin va faire un cadeau royal à un président français de gauche relève, comme le dit Gastaud, du conte de Noël.

Troisièmement, revendiquer la modification des traités revient à s’installer dans le système de l’eurolibéralisme et non à en sortir. C’est prendre acte que le cadre est légitime et qu’il suffirait de l’aménager. C’est en réalité l’exact inverse : le cadre lui-même est l’obstacle, et c’est le cadre qu’il faut briser.

B. La faillite du NPA, du PCF, de LFI et d’EELV sur la question européenne

Quant aux positions des principales forces de gauche française sur la question européenne, et le constat reste accablant depuis la parution du livre de Nikonoff en 2011 :

Le PCF, piégé dans le Parti de la gauche européenne (PGE)[37], a abandonné depuis longtemps la perspective d’une rupture avec l’UE et l’euro. Les positions euro-critiques des grandes figures historiques du Parti — Duclos, Marchais, Krasucki — ont été liquidées au profit d’un euro-constructivisme qui ne dit plus son nom[38]. Une nuance mérite toutefois d’être signalée : depuis 2022, Fabien Roussel a développé un discours sur la « fierté de produire en France », sur la réindustrialisation et la souveraineté économique qui introduit une tension rhétorique avec l’europhilie du PGE[39]. Ce discours ne constitue pas une rupture de ligne — le PCF reste fermement engagé dans la réforme interne de l’UE — mais il révèle une fissure, une pression exercée par une base populaire qui ne se reconnaît plus dans l’européisme orthodoxe. Cette pression ne débouche sur rien de programmatique ; elle témoigne néanmoins que la question est vivante jusque dans les rangs du PCF. Finalement, le second de Roussel tranche : interrogé par Slate en mai 2024, Léon Deffontaines a écarté frontalement toute perspective de sortie : « Cette critique de l’Union européenne n’est pas agrémentée d’une envie de Frexit. On a vu avec le Brexit que ça ne permettait pas de répondre aux défis. L’enjeu, c’est de bâtir une nouvelle Europe, loin de celle imposée par le traité de Lisbonne, contre l’avis des peuples »[40]. Bâtir une nouvelle Europe sans sortir de l’ancienne donc, retour à la case démagogie.

La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon a suivi une trajectoire emblématique de la capitulation par étapes. En 2017, la dialectique Plan A / Plan B — « l’UE, on la change ou on la quitte » — avait attiré des millions d’électeurs ouvriers euro-critiques et failli porter Mélenchon au second tour avec 19,5 % des voix[41]. En 2022, fini le Plan B : Mélenchon déclare qu’il n’est pas « frexiter » et qu’il pratiquera l’« opt-out » au coup par coup[42]. LFI a depuis formalisé cette position sous le nom de « désobéissance sélective » aux traités[43] — ce qui est exactement la position de l’opt-out illusoire décrite et réfutée par Gastaud dans sa tribune de 2022. Choisir à la carte dans un menu insécable ne constitue pas une politique, c’est une figure rhétorique destinée à rassurer les classes moyennes européistes sans rien promettre à l’électorat populaire souverainiste. C’est un recul stratégique majeur qui, en cherchant à rassurer la social-démocratie de gauche, a coupé LFI de sa base populaire la plus combative.

Le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) renvoyait toutes ses propositions à l’échelon de l’Union européenne, sans envisager une seule mesure à l’échelle nationale. Il prônait la « nationalisation des banques européennes » — mais il n’existe pas de banques européennes, toutes les banques ayant un statut juridique national. Il voulait « prendre le contrôle de l’euro » — mais comment, et qui ? Il s’opposait à toute forme de protectionnisme national qu’il assimilait au « repli nationaliste mortifère de l’extrême droite »[44]. La trajectoire récente du NPA a accentué cette dérive : en 2024, le parti a franchi le pas en rejetant explicitement le Frexit, marquant une clôture idéologique définitive sur la question[45]. Parallèlement, des scissions internes — notamment avec le courant Révolution Permanente — ont fragmenté une organisation déjà marginale, la privant de toute perspective opérationnelle réelle[46].

Il convient enfin d’évoquer Europe Écologie-Les Verts (EELV), absent des analyses de Nikonoff mais représentatif d’un pôle de la gauche française qu’il serait faux de passer sous silence. Les écologistes occupent sur la question européenne une position diamétralement opposée à celle du Frexit progressiste : ils sont partisans d’un approfondissement de l’intégration, d’une Constitution fédérale européenne à construire par une assemblée constituante[47], et ils ont posé en 2025 la construction d’une Europe de la défense commune comme préalable non négociable à toute alliance électorale[48]. Leur europhilie est certes teintée d’exigences sociales — ils défendent un salaire minimum européen, des droits sociaux élargis — mais elle ne remet jamais en cause le cadre institutionnel lui-même, c’est-à-dire précisément la cage dont il s’agit de sortir. Du point de vue de l’analyse marxiste-léniniste, EELV représente la forme la plus avancée de l’intégration idéologique de la petite-bourgeoisie intellectuelle dans le projet néolibéral européen — avec une conscience écologique sincère, mais une incapacité structurelle à penser en dehors du cadre institutionnel existant.

C. Le boulevard offert à l’extrême droite

C’est ici que la responsabilité historique de la gauche est la plus lourde. En refusant de poser clairement la question de la sortie de l’UE et de l’euro sur des bases de classe, la gauche offre un boulevard au Front national puis au Rassemblement national. Les enquêtes d’opinion sont sans appel : les ouvriers, les employés, les jeunes, les femmes — c’est-à-dire les catégories les plus frappées par les politiques européennes — sont les plus nombreux à vouloir sortir de l’euro. Ce sont 80 % des ouvriers qui ont voté Non en 2005. Ce sont 49 % des ouvriers qui se déclaraient favorables à la sortie de l’euro dans les sondages cités par Nikonoff[49].

Si la gauche ne propose pas la sortie de l’UE et de l’euro sur une base internationaliste, solidaire et de classe, c’est l’extrême droite qui récupère cette aspiration populaire légitime en la dévoyant dans le nationalisme xénophobe. Nikonoff le souligne avec force : combattre le RN sur le fond est facile, car le RN ne propose aucune mesure structurelle contre la précarité, ne parle pas de protectionnisme social, ne mentionne pas la charte de La Havane, ne pose pas la question en termes de classes sociales — et a du reste abandonné toute perspective de sortie de l’euro depuis 2017[50]. Cet abandon s’explique par deux facteurs conjoints : la montée des extrêmes droites en Europe rendant la critique moins nécessaire, et la possibilité de l’arrivée au pouvoir du RN lui nécessitant de lisser son discours auprès du grand patronat.

Cet abandon de ligne de la part du RN s’est cependant déroulé sans que la gauche en profite pour reprendre ce terrain. En continuant de se taire sur l’euro et en renvoyant toute perspective à l’échelon européen — ou pire, en demandant comme EELV d’approfondir l’intégration fédérale —, la gauche se tire une balle dans le pied et désarme politiquement la classe ouvrière.

IV. Le programme : ce que signifie concrètement le Frexit progressiste

A. Le scénario d’ensemble : un gouvernement de rupture

Le Frexit progressiste n’est pas un simple retrait administratif d’une organisation internationale. C’est un acte de souveraineté populaire, un moment de rupture avec l’ordre néolibéral, le début d’une transformation sociale profonde. Il suppose l’arrivée au pouvoir d’une coalition véritablement de gauche, dotée d’un mandat clair du peuple et prête à affronter les tempêtes prévisibles — pression des marchés financiers, hostilité de la Commission européenne, campagnes médiatiques d’affolement, menaces diplomatiques.

B. La reconquête de la souveraineté monétaire

La première mesure, la plus fondamentale, est la sortie de l’euro et le retour à une monnaie nationale — le franc. Cette sortie est techniquement possible et a été détaillée par Nikonoff avec une grande précision[51].

Sur le plan matériel, l’usine de Chamalières, dans le Puy-de-Dôme, qui fabrique aujourd’hui les billets en euros, pourrait produire les 1,5 milliard de coupures en francs nécessaires en six mois environ. L’établissement Oberthur, troisième mondial pour l’impression des billets[52], pourrait accélérer les délais. Quant aux pièces, l’usine de Pessac pourrait satisfaire les besoins en un an. Pendant la phase de transition, les billets en euros émis par la France — identifiés par la lettre U[53] — serviraient d’« euro-francs », conformément au système d’identification prévu de longue date par les dirigeants allemands eux-mêmes. Bien entendu, la transition pourrait être accélérée par l’usage préférentiel de monnaie numérisée.

La question des moyens de paiement scripturaux (i.e. les paiements par cartes bancaire et par téléphone) est, à cet égard, au moins aussi stratégique que celle des billets et des pièces. Or la France dispose en la matière d’un atout considérable, mais largement entamé : le Groupement d’Intérêt Économique Cartes Bancaires (GIE CB), créé en 1984, qui réunit la quasi-totalité des banques françaises et opère un réseau d’interbancarité national. En 2025, ce réseau traite environ 14,5 milliards de transactions pour 700 milliards d’euros, sur 77 millions de cartes en circulation[54]. L’infrastructure technique de la souveraineté monétaire numérique existe donc déjà : terminaux de paiement, protocoles, centres de compensation, gouvernance interbancaire — tout est en place sur le territoire national.

Cette souveraineté est cependant en grande partie un trompe-l’œil. La quasi-totalité des cartes émises en France sont en réalité « co-badgées » CB + Visa ou CB + Mastercard : l’usager paie en CB sur le territoire, mais sa carte bascule automatiquement sur les réseaux américains dès qu’il franchit la frontière ou règle en ligne sur un site étranger, le réseau CB n’ayant aucune couverture internationale[55]. Plus grave encore, la part de marché du réseau CB sur les paiements en France s’est effondrée, passant de 89,6 % au second semestre 2021 à 63,6 % en 2025, soit 26 points perdus en quatre ans au profit des duopoles américains[56]. Cette érosion n’est pas un phénomène naturel : elle résulte de stratégies commerciales agressives de Visa et Mastercard à destination des grandes banques françaises et des nouveaux entrants (néobanques, fintechs), qui émettent massivement des cartes Visa ou Mastercard « pures », sans badge CB.

Le risque stratégique est désormais avéré. En août 2025, un magistrat français de la Cour pénale internationale placé sous sanctions américaines a vu l’ensemble de ses moyens de paiement adossés à Visa, Mastercard et Western Union devenir instantanément inutilisables[57]. La leçon est sans appel : aussi longtemps que les paiements transitent par des réseaux soumis à la juridiction américaine, l’État français — et chacun de ses citoyens — peut se voir privé de ses moyens de paiement par décision unilatérale de Washington (ou même du fasciste Peter Thiel [58]!). Le précédent russe de 2022, où Visa et Mastercard ont suspendu leurs services en quarante-huit heures, démontre que cette désactivation peut être totale et instantanée. Un gouvernement de rupture doit donc anticiper que, dès l’annonce du Frexit, les réseaux américains tenteront ce type de manœuvre comme arme de pression économique.

La reconquête de la souveraineté sur les paiements scripturaux passe par trois mesures simultanées. D’abord, la nationalisation et l’extension du GIE CB au sein du pôle financier public, avec interdiction du co-badgage Visa/Mastercard sur toute carte émise en France : les banques publiques émettront des cartes « CB seules », l’infrastructure domestique étant pleinement capable d’assurer le service. Ensuite, la construction accélérée d’une capacité internationale, soit par adhésion au schéma européen Wero (porté par l’European Payments Initiative) si celui-ci s’émancipe effectivement des contraintes bruxelloises, soit par accords bilatéraux d’interopérabilité avec des réseaux non occidentaux (UnionPay chinois, Mir russe, RuPay indien, PIX brésilien), dans le cadre de la diplomatie économique réorientée vers les BRICS. Enfin, le développement d’une monnaie numérique de banque centrale émise directement par la Banque de France retrouvée, qui court-circuiterait à terme l’intermédiation bancaire privée pour les paiements courants et garantirait une souveraineté monétaire complète, des billets jusqu’aux transactions instantanées[59].

Ces deux mesures conjointement mises en place, la Banque de France retrouverait ses prérogatives monétaires complètes. Elle ne serait plus indépendante au sens néolibéral du terme — c’est-à-dire indépendante du peuple et soumise aux marchés — mais autonome, sous le contrôle du Parlement. Elle disposerait de trois outils majeurs : le monopole de la création monétaire, la monétisation d’une partie de la dette publique par le rachat de titres d’État sans intérêt, et l’encadrement sélectif du crédit[60].

C. Le défaut sur la dette et la fermeture du marché obligataire

Un gouvernement de gauche devrait annoncer le défaut sur la dette publique détenue par les marchés financiers. Comme le rappelle Nikonoff, l’Argentine et l’Équateur l’ont fait, chacun dans des conditions particulières, et aucun de ces pays n’a sombré dans le chaos[61]. Le défaut ne signifie pas nécessairement le non-remboursement total : c’est un acte politique souverain qui ouvre une négociation en position de force.

Le défaut aurait deux conséquences immédiates. D’une part, les marchés financiers, les forces de droite, le grand patronat, la Commission européenne, le FMI et les grands médias hurleraient. Face à cette tempête, le gouvernement devrait conserver son sang-froid, garder le cap et s’assurer à tout moment du soutien du peuple. D’autre part, les marchés financiers refuseraient de prêter au pays. C’est précisément le but : les marchés obligataires se trouveraient fermés, et le financement de l’État serait assuré directement par la Banque de France, par création monétaire, comme le fait la banque centrale américaine[62].

D. La nationalisation intégrale du système bancaire et financier

Le rôle des banques devrait être de financer l’économie. Elles le font de moins en moins, préférant spéculer. C’est pourquoi le financement de l’économie ne peut plus être confié au marché : il faut nationaliser tout le système bancaire. Intégralement. Cette nationalisation affaiblirait les positions de la classe dirigeante et créerait les conditions optimales pour démanteler les marchés financiers — non pas les « réguler », comme le propose la social-démocratie, mais les démanteler[63].

Nikonoff détaille le mécanisme avec une précision réjouissante. L’arrivée au pouvoir d’une coalition de gauche ayant annoncé son intention de nationaliser les banques provoquerait un mouvement de panique à la Bourse. Tout le monde voudrait vendre. Le prix des titres bancaires s’écroulerait. Ce serait le moment que choisirait un fonds public d’intervention pour ramasser ces titres au prix le plus bas. Les actionnaires des banques, coresponsables de la crise, seraient ainsi justement sanctionnés. Les salariés victimes de la propagande actionnariale seraient, eux, remboursés. La Banque de France fournirait les fonds à l’État, par création monétaire.

Les compagnies d’assurances seraient également nationalisées et recentrées sur leur mission d’intérêt général. Les assureurs-vie perdraient le droit de transformer les contrats en produits financiers spéculatifs. Toute activité de gestion de fonds pour le compte de tiers leur serait interdite, ce qui réduirait d’environ la moitié le volume des actifs financiers qu’elles gèrent[64].

Ces banques et assurances nationalisées, rassemblées dans un pôle financier public, pourraient émettre des titres achetés par la Banque de France afin de financer les infrastructures publiques, le logement et le rachat des actions des grands groupes cotés en Bourse. Les investisseurs institutionnels non résidents — principalement les fonds de pension américains, qui détiennent en moyenne 43 % des actions cotées à Paris[65] — vendraient massivement, effrayés par la politique du gouvernement. Les cours baisseraient : il n’y aurait qu’à les ramasser.

E. Le contrôle des capitaux et la non-convertibilité du franc

La sortie de l’euro devrait s’accompagner de mesures immédiates de contrôle des changes et des mouvements de capitaux. Le nouveau franc serait déclaré non convertible — ou à convertibilité limitée — selon les quatre niveaux définis par le FMI[66]. Des restrictions seraient imposées sur les opérations de change, les mouvements de capitaux et les transactions invisibles. La convertibilité ne serait garantie qu’avec un ensemble limité et défini de monnaies partenaires, dans le cadre d’accords bilatéraux de coopération.

Cette mesure est indispensable pour empêcher la fuite des capitaux qui accompagnerait inévitablement l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche. Elle est aussi la condition de toute politique économique souveraine : sans contrôle des capitaux, aucune relance salariale n’est possible, car l’augmentation du pouvoir d’achat se traduit par une vague d’importations qui déséquilibre la balance des paiements — c’est exactement ce qui s’est produit sous le gouvernement Mitterrand en 1981-1982, situation qui a servi de prétexte au tournant néolibéral du PS[67].

F. La dévaluation compétitive et la relance de l’emploi

Le retour au franc permettrait de dévaluer la monnaie nationale pour restaurer la compétitivité de l’économie française. Cette dévaluation, que Nikonoff situe autour de 20 à 25 %[68], mettrait fin au carcan d’un euro surévalué qui étouffe la production industrielle française et nourrit les déficits commerciaux.

Mais il faut être lucide sur le caractère contradictoire de cet instrument. Une dévaluation est à double tranchant. Si elle restaure la compétitivité-prix des exportations et renchérit les importations concurrentes — protégeant ainsi la production nationale —, elle renchérit aussi mécaniquement les importations dont l’économie française ne peut se passer à court terme : hydrocarbures, gaz, métaux, intrants industriels, certains biens alimentaires, composants électroniques. Cette inflation importée frappe immédiatement le pouvoir d’achat populaire, c’est-à-dire ce que la politique entend précisément défendre. Par ailleurs, une simple relance salariale en économie ouverte, même protégée, se heurte au risque d’une spirale prix-salaires si l’offre intérieure ne suit pas : c’est l’enseignement crucial — et souvent mal lu — de l’épisode 1981-1983. C’est précisément ici que la perspective communiste se distingue d’une variante française du keynésianisme de gauche. La dévaluation et la relance salariale ne sont pas, en elles-mêmes, une politique : ce sont des leviers macroéconomiques qui, livrés au marché, peuvent aussi bien produire de l’inflation et un appauvrissement net que de l’emploi. Ce qui permet de trancher le dilemme, c’est la planification démocratique de l’économie. La nationalisation du pôle bancaire et assurantiel, le contrôle des capitaux, le protectionnisme sélectif et la propriété publique des secteurs stratégiques — toutes mesures déjà exposées plus haut — ne sont pas un empilement de dispositifs : ils forment ensemble les conditions matérielles d’une planification au sens fort, c’est-à-dire d’un arbitrage politique conscient sur ce qui est produit, par qui, pour qui et à quel prix. Concrètement, la planification permet de découpler ce que le marché tend toujours à recoller. Elle autorise un blocage administré des prix sur les biens de première nécessité — énergie, alimentation de base, logement, transports, médicaments — pendant la phase de transition monétaire, pour neutraliser l’inflation importée sur les budgets populaires. Elle permet d’orienter l’investissement du pôle financier public vers les secteurs où la dévaluation crée une fenêtre d’opportunité productive (réindustrialisation, transition énergétique, production agricole nationale, infrastructures), au lieu de laisser la demande supplémentaire fuir vers les importations. Elle permet de programmer une politique salariale différenciée — hausse forte des bas salaires, indexation partielle sur l’inflation, modération des hauts revenus — articulée à un plan de productivité et d’investissement, plutôt qu’une hausse uniforme livrée aux mécanismes du marché. Elle permet enfin de soutenir, par la commande publique et le crédit dirigé, la reconstruction du tissu productif sans lequel aucune dévaluation ne peut tenir ses promesses au-delà de quelques trimestres.

G. La sortie de l’OTAN et la politique étrangère indépendante

La sortie de l’UE est indissociable de la sortie de l’OTAN. L’Union européenne est le bras civil de l’impérialisme euro-atlantique ; l’OTAN en est le bras militaire. Les deux forment un dispositif unique de domination, sous double tutelle américaine et allemande. Un gouvernement véritablement souverain ne saurait rester dans l’un tout en quittant l’autre.

La France doit retrouver une politique étrangère indépendante, fondée sur la coopération avec tous les peuples et non sur l’alignement sur Washington. Elle doit en particulier mettre fin au franc CFA — instrument de domination néocoloniale qui maintient les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale dans une dépendance monétaire héritée de la colonisation[69]. Il convient de noter qu’en 2019 une réforme a été annoncée pour l’UEMOA (zone Afrique de l’Ouest), avec le projet de rebaptiser le franc CFA en « eco »[70] ; mais en 2025, cette réforme n’a toujours pas été mise en œuvre, et la CEMAC (zone Afrique centrale) n’a connu aucune évolution. Le franc CFA existe toujours dans les faits. La libération de ces pays de la tutelle monétaire française s’inscrit pleinement dans la perspective internationaliste du Frexit progressiste.

V. La stratégie : comment y arriver

A. La désobéissance européenne comme phase de transition

Nikonoff et le M’PEP[71] ont élaboré le concept de « désobéissance européenne » comme phase transitoire avant la sortie définitive de l’UE et de l’euro. Par désobéissance européenne, il faut entendre le refus d’obtempérer aux injonctions de l’Union européenne : refus de transposer certaines directives en droit français, non-paiement des amendes éventuelles, suspension partielle ou totale de la contribution française au budget européen (18 milliards d’euros par an)[72].

Cette désobéissance n’est pas un objectif en soi — c’est un moyen. Elle s’adresse aux forces de gauche qui sont critiques vis-à-vis de l’Union européenne mais ne sont pas encore prêtes à assumer la sortie complète. Elle vise aussi à créer un rapport de forces favorable en montrant par l’exemple que le ciel ne tombe pas sur la tête de ceux qui refusent d’obéir à Bruxelles.

B. Le séquençage constitutionnel : deux référendums

La stratégie de sortie de l’UE s’appuie sur deux référendums successifs.

Le premier référendum, intervenant très vite après la victoire électorale de la gauche, porterait sur la modification de la Constitution française. Il s’agirait d’expurger de la Constitution toute référence qui place le droit français en infériorité par rapport au droit européen, en particulier le titre XV (« De l’Union européenne ») et son article 88-1 qui stipule : « La République participe à l’Union européenne »[73]. Cette modification constitutionnelle donnerait un cadre juridique solide à la désobéissance européenne en rétablissant la hiérarchie des normes juridiques plaçant le droit français au-dessus du droit européen.

Le second référendum porterait sur la sortie de l’Union européenne elle-même. Gastaud a raison de souligner ce point : si l’on conserve l’article XV dans une hypothétique VIe République, tout le reste de la Constitution ne sera qu’un chiffon de papier. Et si on le supprime, la question européenne chassée par la porte rentrera dans le débat par la fenêtre constitutionnelle. Il faut donc affronter la question de face.

C. La mobilisation populaire permanente

Tout ce programme ne tient que par la mobilisation du peuple. Un gouvernement de gauche qui entrerait en conflit ouvert avec les marchés financiers, la Commission européenne, la BCE, le FMI et les gouvernements de droite européens ne pourrait survivre sans l’appui actif, organisé, permanent de la population. La pression sera immense : campagnes de peur dans les médias, menaces de représailles économiques, tentatives de déstabilisation politique. Seule la conscience de classe, portée par des organisations politiques et syndicales combatives, permettra de tenir le cap.

C’est ici que la question du Parti — au sens léniniste du terme[74] — se pose avec la plus grande acuité. Nikonoff n’est pas un léniniste orthodoxe, et sa conception de la prise du pouvoir reste principalement parlementaire. La faiblesse principale du dispositif proposé par Nikonoff réside dans l’absence d’une théorie de l’organisation révolutionnaire. Nikonoff pense en termes de coalition électorale de gauche, non de parti d’avant-garde structuré. La mobilisation populaire est évoquée comme nécessité, mais sans théorie de l’organisation. Or l’expérience historique montre qu’aucune transformation de cette ampleur ne peut être menée par une coalition électorale fluctuante : elle exige un parti discipliné, enraciné dans la classe ouvrière, capable de maintenir la direction politique dans des conditions de crise aiguë.

D. La question de la résistance de classe internationale

La bourgeoisie financière européenne et américaine ne regarderait pas passivement un gouvernement français nationaliser ses banques, fermer son marché obligataire et sortir de l’euro. La fuite des capitaux, les pressions diplomatiques, la déstabilisation politique extérieure — voire les formes les plus brutales d’ingérence, dont l’histoire regorge d’exemples (Chili 1973[75], Grèce 2015[76]) — constitueraient des obstacles formidables. Nikonoff les mentionne sans y apporter de réponse stratégique complète. C’est sans doute la lacune la plus sérieuse du dispositif : la question de la défense de la révolution — y compris, le cas échéant, dans ses dimensions militaires et sécuritaires — ne peut être éludée.

Sur le terrain économique la France dispose d’atouts substantiels — exportations d’électricité (89 TWh nets en 2024), aéronautique civile, expertise nucléaire, puissance agroalimentaire, contribution au budget européen, dissuasion militaire — qui constituent autant de leviers de négociation à mobiliser face aux pressions prévisibles.

E. L’internationalisme comme horizon

Le Frexit progressiste n’est pas un repli national. C’est exactement le contraire. Nikonoff insiste : la sortie de l’euro doit être immédiatement placée sur le terrain de l’internationalisme, de l’universalisme, de l’intérêt commun des travailleurs de tous les pays contre les classes dirigeantes. C’est-à-dire sur le terrain de l’emploi.

Après des décennies de rhétorique fascisante de guerre ou choc des civilisations, la rhétorique présentant l’Union Européenne comme un instrument de la paix doit être détruite par l’évidence : l’Union Européenne est une structure impérialiste portant la guerre à l’extérieur et la misère en son sein ; le tout porté par une idéologie racialiste plus ou moins consciente d’elle-même.

Si la France sortait de l’euro, il se produirait un effet d’entraînement considérable. Des partis, des syndicats, des mouvements divers pourraient vérifier par l’expérience concrète que la sortie de l’euro n’a pas provoqué le déluge dont on les terrorisait. Au contraire : la France diminuerait son taux de chômage, ferait repartir son système de protection sociale, annulerait les directives européennes de démolition des acquis sociaux. La gauche reprendrait de la vigueur en Europe tout entière.

En montrant que la sortie de l’euro permet la suppression du chômage et de la précarité, l’exemple français donnerait aux travailleurs allemands, espagnols, italiens, grecs, portugais, la preuve qu’il est possible de faire autrement — que le chômage n’est pas une fatalité, que les excédents commerciaux des uns ne doivent pas se payer par la misère des autres, que la coopération entre les peuples n’exige pas la soumission à un carcan supranational au service du capital.

C’est cette dimension internationaliste qui distingue radicalement le Frexit progressiste des projets souverainistes de droite. Du temps où le Rassemblement national prétendait vouloir le Frexit, ses objectifs restaient diamétralement opposés. Le RN ne proposait alors ni la nationalisation des banques, ni le plein-emploi, ni la fin du franc CFA, ni la solidarité avec les travailleurs des autres pays. Son protectionnisme est racial et non national, son programme social est factice, sa perspective est le nationalisme xénophobe. Combattre l’extrême droite sur ce terrain, c’est facile — à condition d’y être présent.

Conclusion : la souveraineté populaire, condition du socialisme

Le fil conducteur de toute cette démonstration est le suivant : la souveraineté populaire est la condition du socialisme, et cette souveraineté est aujourd’hui confisquée par l’architecture institutionnelle européenne.

L’Union européenne n’est pas un espace de coopération entre les peuples : c’est un appareil de domination de classe à l’échelle continentale, adossé à l’impérialisme atlantique. L’euro n’est pas un instrument technique neutre : c’est le verrou monétaire qui interdit toute politique conforme aux intérêts du monde du travail. Les traités ne sont pas réformables : ils forment un bloc juridique dont la cohérence est celle du capitalisme néolibéral lui-même.

Ni réformisme graduel, ni « opt-out » à la carte, ni attente d’un hypothétique accord à vingt-sept : seule une rupture franche, assumée, démocratiquement mandatée par le peuple, permet d’ouvrir l’espace dans lequel un programme socialiste devient réalisable. C’est ce qu’on appelle le Frexit progressiste.

Ce Frexit n’est pas un repli, c’est une libération. Pas un nationalisme, mais un internationalisme conséquent — celui qui commence par redonner au peuple français le contrôle de ses instruments de souveraineté pour pouvoir, ensuite, coopérer librement avec les autres peuples sur une base d’égalité et de réciprocité. Comme le disait Jaurès, un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène[77].

Les communistes, les militants ouvriers, les syndicalistes de classe, les républicains conséquents doivent poser cette question avec la plus grande clarté et la plus grande fermeté. Le temps des ambiguïtés est révolu. Comme le rappelle Robespierre : « Ceux qui veulent des Révolutions sans révolution n’ont fait que se préparer un tombeau. »[78]

Il est temps de sortir de l’Union européenne, de l’euro et de l’OTAN. Il est temps de construire une France franchement insoumise au capital — rouge et tricolore, souveraine et solidaire, nationale et internationaliste. Il est temps de rouvrir la voie du socialisme.

Article rédigé à partir des travaux de Jacques Nikonoff (Sortons de l’euro, 2011) et de Georges Gastaud (« Frexit progressiste ou opt-out », 2022), dans une perspective marxiste-léniniste. Actualisé en 2026 pour intégrer les évolutions politiques et économiques survenues depuis : revirement de la BCE (QE puis remontée des taux), rapport Draghi (2024), guerre en Ukraine, guerre commerciale Trump, repositionnements du NPA, LFI, PCF et EELV.

Timothée – JDM


[1]Traité sur l’Union européenne (TUE), signé à Maastricht le 7 février 1992, entré en vigueur le 1er novembre 1993. Crée l’Union européenne et pose les critères de convergence ouvrant la voie à la monnaie unique.

[2]Nikonoff, Sortons de l’euro, op. cit. : l’auteur démontre tout au long du livre que l’euro et les traités européens sont le produit politique délibéré de la « révolution conservatrice » néolibérale des années 1980, et non un projet technique neutre.

[3]Jacques Nikonoff, ancien attaché financier au consulat général de France à New York, ancien président d’ATTAC France (2002-2006), cofondateur du Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP) en 2008. Auteur de plusieurs ouvrages critiques sur la mondialisation néolibérale et l’Union européenne.

[4]Jacques Nikonoff, Sortons de l’euro ! Restituer au peuple la souveraineté monétaire, Mille et une nuits / Fayard, coll. « Essais », 2011. Document de référence présent dans le corpus du projet (fichier *Sortons_de_l_euro_–_Nikonoff__Jacques_–_Essais__2011.epub*).

[5]Article 127 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) : « L’objectif principal du Système européen de banques centrales […] est de maintenir la stabilité des prix. » L’indépendance de la BCE est consacrée à l’article 130 du TFUE.

[6]Nikonoff distingue de façon centrale dans son ouvrage la « bonne inflation » (celle des actifs financiers, qui enrichit les détenteurs de capital) et la « mauvaise inflation » (celle des salaires, combattue par la BCE). L’argument est repris dans plusieurs chapitres.

[7]Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001. La citation paraphrasée par Nikonoff est issue notamment de The Price of Inequality (2012) et de plusieurs interventions publiques sur l’indépendance des banques centrales. Voir Stiglitz, J. E., Freefall: America, Free Markets, and the Sinking of the World Economy, W. W. Norton, 2010, où l’auteur développe la critique de la fiction de la « neutralité » des banques centrales indépendantes.

[8]Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV, section 3 : « La production progressive d’une surpopulation relative ou armée industrielle de réserve ». Marx y développe la thèse selon laquelle le capitalisme produit nécessairement un volant de chômeurs, sans lequel la pression à la baisse sur les salaires ne pourrait s’exercer.

[9]Période de croissance économique forte et de plein-emploi en France entre 1945 et 1973 environ, théorisée par Jean Fourastié dans Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975 (Fayard, 1979).

[10]Eurostat, Euro indicators, données mensuelles 2025. Le taux de chômage de la zone euro a atteint un plancher historique autour de 6,2-6,4 % en 2024-2025. Voir les communiqués mensuels de l’office statistique européen.

[11]Les contrats « zéro heure » (zero-hours contracts), pratique largement répandue au Royaume-Uni, permettent à l’employeur de ne pas garantir un volume d’heures de travail. En 2023, environ 1,1 million de travailleurs britanniques étaient employés sous ce type de contrat (ONS).

[12]Sur la France, voir notamment les rapports de la DARES (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques) et de l’INSEE sur l’emploi atypique : explosion du temps partiel contraint, des CDD courts, et de l’auto-entrepreneuriat de nécessité depuis les années 2000.

[13]La Banque centrale européenne a lancé son programme étendu d’achats d’actifs (Asset Purchase Programme, APP) en mars 2015, sous la présidence de Mario Draghi. Initialement de 60 milliards d’euros par mois, il a été progressivement étendu et a atteint plusieurs milliers de milliards d’euros cumulés. Voir BCE, communiqués officiels et rapports annuels 2015-2022.

[14]Sur les effets distributifs régressifs du QE, voir notamment : Banque d’Angleterre, The distributional effects of asset purchases (2012) ; Coibion, Gorodnichenko, Kueng, Silvia, « Innocent Bystanders? Monetary Policy and Inequality », Journal of Monetary Economics, 2017 ; et le rapport du Parlement européen, The distributional effects of monetary policy in the euro area (2018).

[15]Le taux directeur de la BCE (taux de la facilité de dépôt) est passé de -0,5 % en juillet 2022 à 4,00 % en septembre 2023 (taux des opérations principales de refinancement à 4,5 %), soit la plus rapide remontée des taux de l’histoire de l’euro. Voir BCE, Decisions taken by the Governing Council, 2022-2023.

[16]Données OCDE sur les coûts unitaires de la main-d’œuvre (CUM), citées par Nikonoff. La rupture observée au moment du passage à l’euro est documentée dans les Perspectives économiques de l’OCDE successives.

[17]L’Allemagne a accumulé pendant deux décennies des excédents commerciaux structurels parmi les plus importants au monde, dépassant à plusieurs reprises les 7-8 % du PIB — bien au-delà du seuil de 6 % considéré comme déséquilibré par les propres procédures de surveillance européennes. Sources : Destatis (Office fédéral allemand de la statistique), Foreign Trade Statistics, et Eurostat.

[18]La part de l’industrie manufacturière dans le PIB français est passée de plus de 16 % en 2000 à environ 9-10 % en 2023, soit l’une des désindustrialisations les plus fortes des pays de l’OCDE sur la période. Sources : INSEE, Comptes nationaux ; France Stratégie, rapports sur la désindustrialisation.

[19]La Suède (référendum de 2003 : 55,9 % de Non à l’euro) et le Danemark (référendum de 2000 : 53,2 % de Non) ont conservé leur monnaie nationale tout en restant membres de l’UE. Indicateurs comparatifs : Eurostat, Quality of life indicators.

[20]Le Royaume-Uni a quitté formellement l’Union européenne le 31 janvier 2020, à l’issue d’un processus de quatre ans déclenché par le référendum du 23 juin 2016 (51,89 % en faveur du Leave). La période de transition s’est achevée le 31 décembre 2020. Sur le bilan économique : John Springford, The Cost of Brexit, Centre for European Reform, mises à jour trimestrielles ; et Office for Budget Responsibility (OBR), Brexit Analysis.

[21]Georges Gastaud, « Frexit progressiste ou opt-out à la française ? — Pour rompre avec l’UE, l’euro et l’OTAN », tribune publiée en février 2022. Document de référence présent dans le corpus du projet (fichier Optout.txt).

[22]La « Déclaration commune sur la coopération UE-OTAN » de juillet 2018, complétée en 2023 et 2024, formalise un partenariat stratégique privilégié entre les deux organisations, couvrant la mobilité militaire, la cyber-défense, et la lutte contre les menaces hybrides.

[23]Tous les anciens pays du bloc soviétique ayant intégré l’UE entre 2004 et 2013 (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Slovénie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Bulgarie, Roumanie, Croatie) ont rejoint l’OTAN avant ou de manière concomitante à leur adhésion à l’UE.

[24]Les critères de convergence de Maastricht (déficit public < 3 % du PIB, dette publique < 60 % du PIB, inflation contrôlée, taux d’intérêt à long terme stables) ont été inscrits dans le traité de 1992 puis dans le Pacte de stabilité et de croissance (1997).

[25]Politique économique menée en France entre 1983 et 1999 sous l’impulsion de Jacques Delors (ministre de l’Économie 1981-1984) et poursuivie par Pierre Bérégovoy. Elle visait à arrimer le franc au Deutsche Mark dans le cadre du Système monétaire européen, au prix d’un chômage élevé et de la compression des salaires.

[26]Référendum grec du 5 juillet 2015 : 61,3 % de Non au mémorandum d’austérité de la Troïka, 38,7 % de Oui, participation de 62,5 %. Quelques jours plus tard, le gouvernement Tsipras signait un troisième mémorandum encore plus dur.

[27]La capitulation de Tsipras a été notamment relatée par Yanis Varoufakis, alors ministre des Finances, dans Adults in the Room: My Battle with Europe’s Deep Establishment (Bodley Head, 2017), qui décrit de l’intérieur le mécanisme de l’étranglement par la BCE.

[28]Selon les données de l’institut grec de statistique (ELSTAT) et d’Eurostat, le PIB grec en termes réels n’a retrouvé son niveau pré-crise (2008) qu’autour de 2022-2023, soit une « décennie perdue » pour l’économie grecque.

[29]Sur le bilan socio-économique d’une décennie d’austérité, voir notamment les rapports d’Eurostat sur le taux de pauvreté et l’exclusion sociale en Grèce (2014-2024) et les travaux de l’Institut du travail de la Confédération générale des travailleurs grecs (INE-GSEE).

[30]Résultats officiels du Conseil constitutionnel français pour le référendum du 29 mai 2005 sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe : Non 54,68 %, Oui 45,32 %, participation 69,34 %. Source : Conseil constitutionnel, décision n° 2005-3 REF du 1er juin 2005.

[31]Études post-électorales (CEVIPOF, Ipsos) confirment qu’environ 80 % des ouvriers et 67 % des employés ont voté Non au référendum de 2005 — vote massivement populaire et de classe.

[32]Le traité de Lisbonne (2007), qui reprenait l’essentiel du contenu du traité constitutionnel rejeté en 2005, a été ratifié par la France par voie parlementaire le 8 février 2008, à la suite d’une révision constitutionnelle adoptée en Congrès à Versailles.

[33]Mario Draghi, The future of European competitiveness, rapport remis à Ursula von der Leyen le 9 septembre 2024. Texte intégral disponible sur le site de la Commission européenne. Le rapport, en deux parties (A et B), totalise environ 400 pages et formule 170 propositions.

[34]Le rapport Draghi recommande notamment un investissement annuel supplémentaire de 750 à 800 milliards d’euros, l’émission régulière de dette commune européenne sur le modèle de NextGenerationEU, et une intégration accrue dans l’innovation, la défense et les marchés de capitaux.

[35]La production industrielle allemande a chuté d’environ 5,5 % entre juillet 2023 et juillet 2024 (Eurostat). Le secteur de la chimie (BASF a annoncé la fermeture progressive de plusieurs sites de Ludwigshafen) et l’automobile (faillites de plusieurs équipementiers, plans sociaux chez Volkswagen, ZF, Bosch) ont été particulièrement touchés.

[36]À partir d’avril 2025, l’administration Trump a imposé des droits de douane substantiels sur les importations européennes (notamment l’acier, l’aluminium, l’automobile), déclenchant une guerre commerciale transatlantique inédite depuis les années 1930. Voir : Office of the United States Trade Representative (USTR), communiqués 2025 ; et Commission européenne, Trade defence measures 2025.

[37]Le Parti de la gauche européenne (PGE) a été fondé en 2004 et regroupe une trentaine de partis communistes et de la gauche radicale européens. Le PCF en est membre fondateur et y exerce une influence importante.

[38]Sur la liquidation des positions euro-critiques au PCF, voir notamment Jean-Numa Ducange et Roger Martelli, La gauche, l’extrême droite et l’Europe ; et les travaux de l’historien Roger Martelli, ancien membre du Comité central.

[39]Fabien Roussel, secrétaire national du PCF depuis 2018, a multiplié à partir de 2022 les déclarations sur la « production française », la « réindustrialisation » et le « bonheur d’être Français ». Voir notamment ses interventions sur LCI, BFMTV, et son livre Ma France, heureuse, juste et fraternelle (Cherche-midi, 2021).

[40]Léon Deffontaines, entretien à Slate, 10 mai 2024 : https://www.slate.fr/story/266771/parti-communiste-francais-elections-europeennes-2024-renover-seduire-leon-deffontaines-fabien-roussel-pcf-gauche

[41]Au premier tour de la présidentielle 2017, Jean-Luc Mélenchon a obtenu 19,58 % des voix (7 059 951 voix), arrivant en quatrième position derrière Emmanuel Macron, Marine Le Pen et François Fillon. Le Plan A / Plan B (« changer l’UE ou la quitter ») figurait dans son programme L’Avenir en commun.

[42]Lors de la campagne présidentielle 2022, Jean-Luc Mélenchon a explicitement abandonné la rhétorique du Plan B et s’est positionné contre le Frexit, en faveur d’une politique de « désobéissance » sélective. Voir notamment ses entretiens dans Le Monde et Mediapart, mars-avril 2022.

[43]La doctrine de la « désobéissance européenne » ou « désobéissance sélective » a été formalisée dans plusieurs textes programmatiques de LFI à partir de 2022, notamment dans L’Avenir en commun version 2022 et dans les contributions de François Ruffin et Manon Aubry.

[44]Nikonoff consacre un chapitre critique aux positions des partis de gauche français sur l’Europe, notamment le NPA d’Olivier Besancenot, dans Sortons de l’euro, op. cit.

[45]Sur le rejet explicite du Frexit par le NPA en 2024, voir les textes du congrès du NPA et les analyses publiées dans L’Anticapitaliste et Contretemps.

[46]La scission qui a donné naissance à Révolution Permanente (courant trotskiste internationaliste) et à d’autres recompositions a fragilisé durablement le NPA, déjà en perte de vitesse depuis le retrait d’Olivier Besancenot.

[47]La Convention 2025 d’EELV a réaffirmé la position fédéraliste du parti, plaidant pour une « Europe fédérale, sociale et écologique ». Voir les textes adoptés par le Conseil fédéral d’EELV, 2024-2025.

[48]La proposition d’une « défense européenne commune » comme préalable à toute alliance électorale est apparue dans plusieurs déclarations de Marine Tondelier (secrétaire nationale d’EELV) en 2024-2025.

[49]Sondages cités par Nikonoff dans Sortons de l’euro (sondages de 2010-2011, instituts BVA, Ifop, OpinionWay). Les sondages ultérieurs (2015-2017, période du « Frexit » médiatique) ont confirmé un soutien populaire à la sortie de l’euro situé entre 30 % et 40 % selon les formulations, avec une surreprésentation des classes populaires.

[50]Le Front national (rebaptisé Rassemblement national en 2018) a explicitement abandonné la sortie de l’euro de son programme à partir de la présidentielle 2017, sous l’impulsion de Marine Le Pen, après la défaite du second tour. Cette inflexion stratégique a été confirmée et renforcée à chaque échéance électorale ultérieure (2019, 2022, 2024).

[51]Nikonoff, Sortons de l’euro, op. cit., chapitres consacrés aux modalités concrètes du retour au franc : impression des billets et des pièces, période transitoire, rôle de l’usine de Chamalières et de Pessac.

[52]Oberthur Fiduciaire (aujourd’hui Oberthur Cash Protection / Idemia), entreprise française historiquement présentée comme l’un des trois principaux imprimeurs de billets de banque au monde. Référence donnée par Nikonoff dans le cadre de la transition monétaire.

[53]Sur les billets en euros, la première lettre du numéro de série identifie le pays émetteur. La lettre « U » correspondait initialement aux billets émis par la France. Cette information est utilisée par Nikonoff pour montrer que l’identification des « euro-francs » est techniquement déjà disponible.

[54]Données 2025 publiées par le Groupement des Cartes Bancaires CB : 77 millions de cartes, 14,5 milliards de transactions annuelles, environ 700 milliards d’euros de flux. Voir le site officiel https://www.cartes-bancaires.com et la fiche encyclopédique de référence : https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupement_des_cartes_bancaires.

[55]Sur le mécanisme du co-badgage et le basculement automatique des cartes françaises sur les réseaux Visa ou Mastercard hors de France ou pour les paiements en ligne sur sites étrangers, voir la synthèse de Que Choisir : « Paiement par carte bancaire — Le réseau CB, un choix pertinent », ainsi que le guide Stripe sur le réseau Cartes Bancaires (https://stripe.com/resources/more/cartes-bancaires-an-in-depth-guide).

[56]Index Yavin, « Évolution des réseaux de paiements en France — second semestre 2025 » : la part de marché du réseau CB passe de 89,6 % au S2 2021 à 63,6 % au S2 2025, soit une perte de 26 points en quatre ans au profit de Visa et Mastercard. Voir également MoneyVox, « Paiements : face à Visa et Mastercard, le réseau français CB veut défendre la souveraineté européenne » (mars 2026), et la déclaration d’Emmanuel Macron du 31 mars 2026 reconnaissant que les paiements constituent « le dernier kilomètre de la souveraineté économique ».

[57]En août 2025, un juge français de la Cour pénale internationale, placé sous sanctions par l’administration américaine, a vu ses moyens de paiement adossés à Visa, Mastercard et Western Union immédiatement neutralisés. Cas documenté par Touteleurope.eu, « Mastercard, Visa, American Express… comment les Européens dépendent des États-Unis pour leurs paiements par carte ». Précédent comparable : suspension des services Visa et Mastercard en Russie en mars 2022, opérée en 48 heures à la demande du Trésor américain.

[58]J’ai critiqué Palantir : Qonto a clôturé mon compte 15 jours après https://www.youtube.com/watch?v=7wjFK59kt5Q

[59]Sur la monnaie numérique de banque centrale (MNBC) comme instrument de souveraineté monétaire, voir les travaux de la Banque de France sur l’euro numérique de gros (« wholesale CBDC »), réorientables dans le cadre d’un Frexit vers un « franc numérique » émis directement par la banque centrale. La logique défendue ici diffère cependant fondamentalement du projet d’euro numérique BCE, conçu, lui, comme instrument de surveillance et de contrôle social.

[60]Nikonoff, Sortons de l’euro, op. cit. : développement détaillé des trois outils de la politique monétaire reconquise — création monétaire publique, monétisation directe de la dette, encadrement sélectif du crédit.

[61]L’Argentine a fait défaut sur sa dette en décembre 2001 (95 milliards de dollars, le plus important défaut souverain de l’histoire à l’époque). L’Équateur a fait défaut en 2008 sur des obligations qu’il considérait comme illégitimes, à la suite d’un audit citoyen de la dette. Voir Éric Toussaint, Le Système Dette, Les Liens qui Libèrent, 2017.

[62]La Réserve fédérale des États-Unis (Fed) a, dans plusieurs périodes de son histoire (notamment durant la Seconde Guerre mondiale et lors des programmes de QE post-2008), pratiqué un financement direct ou indirect du Trésor par création monétaire — pratique formellement interdite à la BCE par les traités européens (article 123 TFUE).

[63]Nikonoff, Sortons de l’euro, op. cit. : l’auteur insiste sur la distinction entre régulation (position social-démocrate) et démantèlement (position qu’il défend) des marchés financiers.

[64]Données de Nikonoff (2011) sur la part des contrats d’assurance-vie convertis en produits financiers spéculatifs, notamment via les contrats en unités de compte.

[65]Donnée citée par Nikonoff (chiffre de 2010-2011) : les investisseurs non résidents — principalement fonds de pension américains — détenaient en moyenne 43 % des actions cotées à Paris (CAC 40). Source originale : Banque de France, rapports annuels sur les détentions par non-résidents. À noter que ce ratio a depuis baissé légèrement (~37-40 % selon les années).

[66]Le Fonds monétaire international (FMI) distingue formellement plusieurs niveaux de convertibilité monétaire (article VIII et article XIV des Statuts du FMI), allant de la pleine convertibilité à des restrictions de change variées sur les transactions courantes et les mouvements de capitaux.

[67]Le « tournant de la rigueur » du gouvernement Mauroy (mars 1983), sous la pression des déficits commerciaux et de la spéculation contre le franc, a marqué l’abandon du programme socialiste de 1981 et l’adoption d’une politique de rigueur (blocage des salaires, réduction des dépenses publiques). Voir Jean-Pierre Chevènement, Le Vert et le Noir (1990) ; Serge Halimi, Sisyphe est fatigué (1993).

[68]Nikonoff évalue dans Sortons de l’euro la dévaluation nécessaire à 20-25 %, sur la base d’écarts de coûts unitaires accumulés depuis le passage à l’euro.

[69]Le franc CFA a été créé en 1945 (« Colonies françaises d’Afrique »). Il est aujourd’hui décliné en deux zones : franc CFA UEMOA (8 pays d’Afrique de l’Ouest) et franc CFA CEMAC (6 pays d’Afrique centrale). Sur sa nature néocoloniale, voir Ndongo Samba Sylla et Fanny Pigeaud, L’Arme invisible de la Françafrique : une histoire du franc CFA (La Découverte, 2018).

[70]La réforme du franc CFA UEMOA a été annoncée en décembre 2019 par Emmanuel Macron et Alassane Ouattara à Abidjan. Elle prévoyait notamment le renommage en « eco », la fin du dépôt de 50 % des réserves au Trésor français, et le retrait des représentants français des instances de la BCEAO. En 2025, cette réforme reste partiellement non mise en œuvre, et la zone CEMAC n’est pas concernée.

[71]Mouvement politique d’éducation populaire, fondé en 2008 par Jacques Nikonoff après son départ d’ATTAC. Le M’PEP a notamment développé le concept de « désobéissance européenne » et publié plusieurs documents programmatiques sur la sortie de l’UE et de l’euro.

[72]La contribution nette de la France au budget de l’Union européenne a oscillé ces dernières années entre 17 et 22 milliards d’euros par an. Voir le rapport annuel sur la relation financière France-UE (Direction du budget, ministère de l’Économie).

[73]Article 88-1 de la Constitution française (titre XV) : « La République participe à l’Union européenne, constituée d’États qui ont choisi librement d’exercer en commun certaines de leurs compétences en vertu du traité sur l’Union européenne et du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, tels qu’ils résultent du traité signé à Lisbonne le 13 décembre 2007. »

[74]Vladimir Ilitch Lénine, Que faire ? (1902) : exposition de la théorie du parti d’avant-garde, structuré, discipliné, capable de porter la conscience révolutionnaire dans le mouvement spontané de la classe ouvrière.

[75]Coup d’État du 11 septembre 1973 contre le gouvernement d’Unité populaire de Salvador Allende au Chili. Le rôle des États-Unis (CIA, ITT) et la déstabilisation économique préalable orchestrée par Nixon et Kissinger sont aujourd’hui largement documentés. Voir notamment les archives déclassifiées du Département d’État (« Chile Documentation Project » du National Security Archive).

[76]En juin 2015, la BCE a limité puis gelé la liquidité d’urgence (ELA) accordée aux banques grecques, provoquant la fermeture des banques et l’instauration d’un contrôle des capitaux — instrument décisif de pression sur le gouvernement Syriza.

[77]Jean Jaurès, Discours à la jeunesse, prononcé au lycée d’Albi le 30 juillet 1903 : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. »

[78]Maximilien Robespierre, Discours sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l’administration intérieure de la République, 5 février 1794 (17 pluviôse an II). Citation reprise par Gastaud dans sa tribune de 2022.

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2 Commentaires

  1. Chaumette

    Excellent résumé, merci!

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  2. Chaumette

    Il semble en revanche que le taux directeur de la Banque de France n’a fait que monter de 45 à 1980 (donc pendant les 30 glorieuses) et que celui-ci n’a fait que baisser (BDF puis BCE) de 80 à 2008 ce qui est contraire à l’analyse que les taux seraient hauts dans la phase néolibérale pour augmenter le chômage. Comment analyser ceci ? Cf cet article présentant les données par ex : https://shs.cairn.info/revue-d-economie-financiere-2016-1-page-35?lang=fr#im1

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