En ce début d’année 2026, deux nations riches en hydrocarbures et historiquement opposées à Washington se retrouvent simultanément portées sur le devant de la scène politique internationale du fait de déstabilisations importantes de leurs gouvernements respectifs. Si l’on s’en réfère à la presse bourgeoise, aucun lien ne serait à établir entre les situations des deux pays. Il ne se trouve d’ailleurs personne pour pointer la concomitance des événements se déroulant sous nos yeux.
Surprenante concomitance

Au Venezuela, l’intervention américaine est d’une clarté brutale. Les administrations étasuniennes successives ont mené une véritable guerre hybride contre la révolution bolivarienne, marquée par une infinité de sanctions économiques unilatérales, un embargo pétrolier et une présence navale accrue dans les Caraïbes. Cette campagne vingtenaire a culminé avec le déclenchement de l’opération « Southern Spear » (Lance du Sud), initialement supposée se limiter à l’assassinat de narcotrafiquants présumés sans autre forme de procès, s’étant depuis transformée en opération de blocus pétrolier du pays ponctuée par l’enlèvement brutal du Président Nicolas Maduro au terme de bombardements sur la capitale vénézuélienne. Cette escalade s’inscrit dans une stratégie assumée de pression sur les autorités vénézuéliennes et de recolonisation du pays afin de s’approprier les ressources pétrolières locales.
En Iran, la dynamique est plus complexe et plus diffuse. Depuis fin décembre 2025 et la chute vertigineuse de la valeur du rial iranien, une importante vague de manifestations traverse le pays, rapidement transformée en lutte ouverte et violente contre le pouvoir théocratique. La principale source relayée par la presse, l’ONG au financement plus qu’opaque « Iran Human Rights », annonce plusieurs centaines de morts, tout en soulignant que les chiffres réels s’élèveraient en réalité à plusieurs milliers de victimes de la répression. Les autorités iraniennes, pour leur part, présentent ce mouvement comme une manipulation orchestrée par des puissances étrangères — notamment les États-Unis et Israël — visant à déstabiliser la République islamique, et elles n’hésitent pas à lier les violences à des actes d’ingérence, y compris impliquant des groupements terroristes tels que l’État islamique[1]. Au demeurant, le compte X du Mossad en langue persane invitait ouvertement le peuple iranien à descendre « dans la rue. Il est temps » tout en affirmant être présents « pas seulement de loin et en paroles » mais également « sur le terrain. »[2]. Washington n’est pas en reste, Donald Trump multipliant les déclarations de soutien et les promesses d’aide logistique à l’opposition iranienne. Parallèlement, la presse internationale signale des rassemblements de masse pro-gouvernementaux, indiquant une division réelle du pays et une polarisation accrue de la vie politique locale.
À première vue, ces deux crises semblent opposer des réalités très différentes : une intervention militaire ouverte d’un côté, et une contestation interne instrumentalisée politiquement de l’autre. Pour autant, s’interroger sur la conjonction de ces deux événements impliquant des régimes pétroliers opposés à Washington — chacun placé sous pression nord-américaine depuis des décennies — n’est pas seulement légitime, mais essentiel pour comprendre l’étape actuelle de la lutte de l’impérialisme contre les peuples pour maintenir son hégémonie.
Une coopération vitale pour Caracas
L’industrie pétrolière vénézuélienne est en mauvais état, ce n’est un secret pour personne, et Donald Trump n’a cessé de le souligner dans ses récentes interventions Les ouvriers, techniciens et ingénieurs de l’industrie pétrolière vénézuélienne seraient-ils des incompétents ? Évidemment non. Avec l’expropriation des multinationales américaines et la nationalisation du pétrole vénézuélien par Hugo Chavez, le pays s’est attiré les foudres de Washington. En retour, les sanctions unilatérales que chacun connait, mais aussi un cadeau plus vicieux : l’assassinat programmé de l’industrie pétrolière vénézuélienne.
En effet, le pétrole vénézuélien a une particularité : il est classé comme « extra-lourd », ce qui signifie qu’il ne peut être extrait, transporté ni même transformé avec des moyens classiques et peu couteux. Infrastructures spécifiques, pièces de rechange et apports en gaz pour l’extraction, solvants pour le transport et la transformation en carburant. Tout ceci était fourni ou sous-traité par l’industrie américaine et tout ceci a été retiré à l’industrie vénézuélienne, la plaçant dans une position très délicate.
Face à l’impasse, les autorités vénézuéliennes se sont tournées vers l’Iran, qui connaît une situation similaire depuis des décennies et les premières tentatives de Mossadegh de rendre les richesses pétrolières au peuple iranien. Ce rapprochement ne date pas d’hier et, en 2022, Téhéran et Caracas ont officialisé cette alliance énergétique par un accord de coopération stratégique de 20 ans, prévoyant entre-autres la remise à niveau des infrastructures vénézuéliennes par des entreprises iraniennes. Des cargaisons de pièces détachées et de catalyseurs iraniens ont été livrées pour relancer la production d’essence locale. En parallèle, l’Iran a introduit au Venezuela des technologies d’extraction et partagé son expertise technique pour relancer la production de brut. Ces efforts conjugués ont porté leurs fruits : malgré l’intensification des sanctions américaines entre 2023 et 2025, la production vénézuélienne est repartie à la hausse. Passée sous le million de barils journaliers, elle a franchi à nouveau le cap symbolique du million de barils quotidiens fin 2025.
Étant donné le poids de l’industrie pétrolière (95% des exportations du pays pour 60% du PIB), on imagine aisément la dimension vitale de la coopération avec l’Iran, tant pour l’État que pour le peuple vénézuélien et la poursuite du processus révolutionnaire bolivarien. En clair, il n’y a dans l’immédiat qu’une seule alternative à la coopération avec l’Iran : l’expropriation des richesses pétrolières vénézuéliennes au profit des USA. C’est précisément ce que l’administration Trump, au service des monopoles pétroliers, s’emploie à reconquérir. D’un côté, il tente de fragiliser le gouvernement bolivarien avec l’enlèvement du Président Nicolas Maduro ; de l’autre, il tente d’empêcher tout redressement à long terme de l’économie vénézuélienne en cassant la seule possibilité d’autonomie stratégique pour la production pétrolière vénézuélienne.
La guerre contre le Venezuela et la bataille de Téhéran
Nous ne sommes pas mécanistes — ni complotistes — et savons bien que les développements actuels de la situation en Iran ne résultent pas directement d’une machination finement orchestrée depuis Langley. Nous n’oublions pas non plus l’histoire récente de ce pays, qui fut le seul à soutenir militairement Gaza et la résistance libanaise face aux manœuvres génocidaires israéliennes. C’est dans ce cadre qu’il s’est vu bombarder par deux puissances nucléaires, Israël et les USA, au cours de l’année 2025. Plus largement, sa situation géographique place l’Iran dans une situation délicate : l’Afghanistan et l’Irak, récentes cibles des USA, l’encadrent d’Est en Ouest. Au Nord, la résolution du conflit au Haut-Karabagh par la jonction Turquie-Azerbaïdjan porte l’OTAN à ses frontières.
Il faut souligner également que le peuple iranien a des raisons de se révolter. Le régime théocratique réactionnaire, sous la pression de l’impérialisme US, prend un virage fortement répressif qui n’épargne pas les militants progressistes, et il est de notoriété publique que les mollahs ont les mains souillées du sang de nombreux militants communistes et ouvriers. Espérons cependant que le peuple iranien ne s’y trompera pas : si la petite bourgeoisie, au nom de ses idéaux démocratiques, sait s’allier à la classe ouvrière iranienne dans le but de l’établissement d’une démocratie populaire préservant l’économie mixte du pays et l’orientant vers le socialisme, nous applaudirons des deux mains. Mais si elle choisit le chemin du déshonneur en s’alliant aux fascistes américains et israéliens comme ces derniers le proposent, le peuple iranien n’aura plus qu’à pleurer le pillage de son industrie et de ses ressources naturelles, et les peuples de la région ne pourront que constater la destruction finale de la Palestine par le colonialisme sioniste génocidaire.
La concomitante déstabilisation des régimes iranien et vénézuélien n’est peut-être qu’un hasard. Heureux hasard tout de même pour l’impérialisme américain qui a quelque peu provoqué sa chance, dans les deux cas, par des décennies de sanctions, de guerres et de menaces de guerre, d’ingérences dans la vie politique locale, etc.Ce qui est plus surprenant, c’est que l’ultime bataille pour le Venezuela pourrait bien se dérouler à Téhéran.
Jérémy C.
[1] https://tass.com/world/2070385
[2] https://www.i24news.tv/en/news/middle-east/artc-mossad-x-account-in-farsi-urges-iranians-to-protest-as-unrest-sweeps-the-country












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