Véritable terreau du mouvement communiste français qui lui permettait de tenir une ligne de classe au sein des ouvriers, la question des cellules d’entreprise, ou plutôt, de leur disparition, revient sans cesse ces dernières années. Tantôt c’est de la part de monsieur Mélenchon, qui voulait les utiliser en 2017, tantôt c’est de la part du PCF lui-même qui s’interroge sur les dernières qui lui restent.
L’article ci-dessous rédigé par un camarade rappelle un point essentiel : la fin de la primauté de la cellule d’entreprise va avec le changement d’orientation du PC qui passe d’un parti d’ouvriers dirigé par des ouvriers à un parti dirigé par des membres de la classe moyenne intellectuelle vers la classe moyenne, déplaçant le champ politique des usines aux institutions bourgeoises. L’autre vertu de cet article, c’est de ne pas se complaire dans le discours qui veut que la classe ouvrière a disparu de France, ce qui rendrait caduque son rôle moteur, mais qu’au contraire elle est présente malgré son éclatement dans des nouvelles formes d’exploitation du prolétariat. Cette contribution en appelle d’autres et pourra faire l’objet de réponses ou d’ajouts de la part des lecteurs. Nous ouvrons nos colonnes pour cette question.
Pourquoi la disparition ?
Les travaux consacrés à la transformation du Parti communiste français que nous avons pu consulter ainsi que notre modeste expérience personnelle convergent pour décrire un processus long et cumulatif, qui conduit le PCF d’un statut de parti de masse et de classe marxiste-léniniste à celui d’une formation de gauche institutionnelle intégrée, social-démocratisée dans ses pratiques et dans son rapport au pouvoir. Cette mutation n’est ni soudaine ni exclusivement liée à la fin du bloc soviétique ; elle s’enracine dans une série de déplacements idéologiques, organisationnels et sociologiques amorcés dès les décennies 1950-1970.
Les analyses historiques rappellent que le PCF fut longtemps un parti singulier dans le paysage politique occidental, combinant une forte implantation ouvrière, une discipline idéologique fondée sur le marxisme-léninisme et une organisation structurée autour des lieux de travail. Cette configuration faisait du PCF un parti de classe au sens fort : il ne se contentait pas de représenter électoralement la classe ouvrière, mais prétendait en être l’expression politique organisée. Les cellules d’entreprise jouaient ici un rôle central, en articulant sociabilité militante, formation idéologique et intervention directe dans les conflits du travail. C’est ce modèle que les observateurs considèrent comme progressivement démantelé.
Un premier infléchissement majeur apparaît après 1956, dans le contexte de la déstalinisation et de la crise internationale du communisme. Comme l’a montré Bernard Pudal (Un monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours), cette période ouvre une crise durable de légitimité idéologique et de reproduction militante. Sans rompre formellement avec le marxisme-léninisme, le PCF voit se transformer ses modes de sélection des cadres, son rapport à l’autorité et sa sociologie dirigeante. L’intellectualisation croissante de l’appareil et la bureaucratisation de l’organisation affaiblissent le rôle des militants ouvriers comme colonne vertébrale du parti. Cette évolution ne constitue pas encore une rupture doctrinale, mais elle prépare un déplacement structurel du centre de gravité du parti.
Les articles consacrés aux années 1970-1980 insistent sur l’abandon progressif des références révolutionnaires explicites. La renonciation à la dictature du prolétariat en 1976, analysée comme un moment clé de déradicalisation, marque l’acceptation pleine et entière du cadre démocratique-libéral et parlementaire. Ce tournant idéologique s’inscrit dans une dynamique européenne plus large, souvent qualifiée d’eurocommuniste, mais il prend en France une dimension spécifique du fait du poids historique du PCF. Les recherches montrent que cette inflexion ne se limite pas à un changement de vocabulaire : elle redéfinit la finalité même du parti, qui cesse progressivement de se penser comme une force de rupture systémique.
La période postérieure à 1989 accentue et formalise cette transformation. L’effondrement du bloc soviétique agit moins comme une cause que comme un accélérateur. Le PCF abandonne explicitement le centralisme démocratique, se détache de toute référence structurante au marxisme-léninisme et redéfinit son identité autour de valeurs générales de justice sociale, de démocratie et de régulation du capitalisme. Dans le même temps, il s’inscrit durablement dans des logiques de coalition, d’abord avec le Parti socialiste, puis dans des configurations plus larges comme le Front de gauche. Cette évolution est analysée comme un passage d’un parti révolutionnaire à un parti réformiste radical, puis à une force assimilable, dans ses pratiques, à la social-démocratie européenne.
L’apport décisif des travaux de Julian Mischi (Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970) réside dans l’analyse de la dimension organisationnelle et sociale de cette mutation. Tous insistent sur le caractère central de la disparition des cellules d’entreprise. Ce choix organisationnel, souvent présenté comme une simple adaptation à la désindustrialisation, est en réalité interprété comme une décision politique lourde de conséquences. En substituant une organisation territoriale à une organisation fondée sur le travail, le PCF rompt le lien organique entre engagement communiste et condition ouvrière. La désouvriérisation du parti n’est donc pas seulement subie ; elle est produite par la transformation de ses structures.
Cette territorialisation favorise mécaniquement la montée en puissance des élus locaux, des permanents et des militants issus des classes moyennes diplômées, au détriment des ouvriers. Le PCF devient progressivement un parti d’élus et de gestion locale, concentré dans les grandes agglomérations, où se situent désormais ses principaux centres de décision. Cette recomposition sociologique s’accompagne d’une transformation du discours politique : la référence à la classe ouvrière comme sujet historique est remplacée par une rhétorique plus diffuse des « populations », des « territoires » ou des « exclus », signe d’un glissement vers une logique de représentation sociale plutôt que de lutte de classe.

L’éclairage léniniste
L’éclairage léniniste permet de comprendre la mutation du PCF non seulement comme une évolution politique, mais comme une rupture théorique fondamentale avec les principes constitutifs du parti communiste. Dans Que faire ?, Lénine insiste sur le fait que la conscience socialiste ne surgit pas spontanément du mouvement ouvrier, mais doit être introduite par une organisation politique structurée, disciplinée et idéologiquement armée. Le parti n’est pas une simple fédération d’opinions ou une organisation électorale, mais un instrument de lutte de classe destiné à unifier, orienter et élever politiquement les luttes issues du travail salarié. À ce titre, l’organisation par cellules d’entreprise n’est pas contingente : elle correspond à l’ancrage matériel du parti dans les rapports de production.
Dans L’État et la révolution, Lénine rappelle que l’État n’est pas un instrument neutre susceptible d’être progressivement conquis, mais un appareil de domination de classe destiné à être brisé. L’abandon par le PCF de la dictature du prolétariat en 1976 marque donc une rupture théorique majeure, bien plus qu’un simple ajustement terminologique. En renonçant à ce concept, le parti renonce à la théorie marxiste de l’État et accepte implicitement la pérennité de l’État bourgeois comme cadre indépassable de l’action politique.
Lénine insistait également sur la nécessité du centralisme démocratique comme principe organisationnel garantissant à la fois le débat interne et l’unité dans l’action. L’abandon de ce principe par le PCF dans les années 1990, au nom d’une démocratisation interne calquée sur les normes libérales, ne constitue pas une extension de la démocratie prolétarienne, mais sa négation. Il substitue à l’unité politique une pluralité d’orientations concurrentes, et à la discipline consciente une logique de gestion des équilibres internes. Les analyses de Pudal montrent que cette évolution accompagne la bureaucratisation et l’autonomisation de l’appareil, phénomène que Lénine identifiait déjà comme un danger mortel pour le parti révolutionnaire lorsqu’il se coupe de la classe qu’il prétend représenter.
La désouvriérisation du PCF analysée par Mischi prend alors une signification théorique précise. Dans la perspective léniniste, le rôle dirigeant de la classe ouvrière ne relève pas d’un symbolisme sociologique, mais d’une position objective dans le procès de production. La perte de centralité des militants ouvriers, conjuguée à la montée en puissance des élus, des permanents et des cadres issus des classes moyennes, transforme le parti en organisation politique détachée de sa base matérielle. Lénine soulignait déjà que, sans contrôle prolétarien réel sur le parti, celui-ci tend inévitablement à refléter les intérêts et les représentations des couches petites-bourgeoises.
Enfin, l’analyse léniniste permet de comprendre la fragmentation actuelle du communisme français comme le résultat logique du révisionnisme, c’est-à-dire l’abandon des principes mêmes du marxisme et du marxisme-léninisme. En renonçant à la théorie révolutionnaire et à l’organisation de classe, le PCF a cessé de remplir la fonction de parti d’avant-garde, laissant subsister d’un côté des organisations marxistes-léninistes idéologiquement cohérentes mais privées d’ancrage de masse, et de l’autre un parti institutionnel de plus en plus intégré à la social-démocratie. Lénine avertissait déjà que l’opportunisme ne supprime pas le conflit de classe, mais le désarme politiquement, ouvrant la voie soit à la défaite, soit à la recomposition sous des formes plus faibles.
Quelle reconstitution ?
La perspective de reconstituer en France un parti communiste cohérent, marxiste-léniniste, à la fois de masse et de classe et jouant également dans le paysage idéologique un rôle éminemment contre-culturel, impose de reposer de manière matérialiste la question de l’organisation de la classe travailleuse. Cette question ne peut être abordée ni sur un mode nostalgique, en cherchant à reproduire mécaniquement les formes du passé, ni d’une façon défensive ou attentiste, qui ferait de la transformation du prolétariat un prétexte à l’abandon de toute ambition d’organisation révolutionnaire. L’histoire du mouvement ouvrier montre au contraire qu’il n’existe jamais de situation « idéale » pour organiser la classe ouvrière, et que chaque période exige des formes adaptées à la réalité concrète du prolétariat, sans jamais renoncer à ses principes fondamentaux.
La classe ouvrière n’a jamais été une entité figée. Elle a connu, depuis le XIXᵉ siècle, des transformations profondes liées aux évolutions du capitalisme : industrialisation, taylorisme, fordisme, tertiarisation, mondialisation, financiarisation. Le prolétariat d’usine concentré des grandes industries du milieu du XXᵉ siècle n’est ni le premier ni le dernier avatar de la classe exploitée. Avant lui, le mouvement ouvrier a dû organiser des artisans prolétarisés, des ouvriers dispersés, des travailleurs à domicile, des journaliers agricoles. Plus récemment, il a fallu penser l’organisation de travailleurs des services, de salariés précaires, d’intérimaires, de travailleurs migrants, de sous-traitants, de plateformes logistiques ou numériques (cf. les travaux de Robert Castel sur le « précariat »). À chaque fois, le capitalisme a fragmenté, segmenté, hiérarchisé la force de travail ; à chaque fois, la tâche des communistes a été non d’attendre une recomposition spontanée favorable, mais de travailler à l’unification politique de cette diversité.
Dans cette perspective, l’organisation à partir des cellules d’entreprise demeure un principe stratégique central, à condition de le comprendre de manière dialectique et non formaliste. La cellule d’entreprise n’est pas un fétiche organisationnel lié exclusivement à la grande usine fordienne. Elle est la traduction politique d’un principe fondamental du marxisme-léninisme : l’ancrage du parti communiste dans les rapports de production concrets, là où s’exerce l’exploitation et où se forment, même de manière diffuse ou contradictoire, les bases matérielles de la conscience de classe. Organiser à partir du travail ne signifie pas seulement organiser dans l’usine classique, mais organiser là où la force de travail est exploitée, contrôlée, disciplinée, mise en concurrence.
Tenir compte de la modification du prolétariat implique donc d’élargir et de réactualiser la notion même d’entreprise. Les lieux de travail contemporains prennent des formes multiples : plateformes logistiques, chaînes de sous-traitance, établissements de services, hôpitaux, écoles, transports, centres d’appel, entrepôts, chantiers éclatés, zones commerciales, plateformes numériques. Le capital organise la production et la circulation de la valeur à travers des dispositifs complexes, mais toujours fondés sur l’extraction de plus-value. La cellule communiste doit s’adapter à cette réalité, en s’implantant dans ces lieux, même lorsque la stabilité de l’emploi est faible, même lorsque la rotation de la main-d’œuvre est élevée, même lorsque les collectifs de travail sont fragilisés. L’absence de conditions idéales ne saurait justifier l’abandon du principe d’organisation.
Cette adaptation ne signifie pas dilution. Le risque permanent, face à la fragmentation du prolétariat, est de substituer à l’organisation de classe une organisation territoriale ou citoyenne abstraite, qui gomme les rapports de production au profit de catégories générales comme les « habitants », les « usagers » ou les « populations ». Or, une telle substitution désarme politiquement la classe travailleuse. Elle transforme le militant communiste en animateur social ou en gestionnaire local, là où il doit être un organisateur de la lutte de classe. Reconstituer un parti communiste de masse et de classe suppose donc de réaffirmer clairement la centralité du travail salarié et de l’exploitation capitaliste comme fondement de l’analyse et de l’intervention.
L’enjeu n’est pas seulement organisationnel, il est aussi idéologique. La diversité actuelle du prolétariat s’accompagne d’une diversité de statuts, de trajectoires, de cultures et de représentations, que le capitalisme exploite pour diviser. Le rôle du parti communiste n’est pas de refléter passivement cette dispersion, mais de travailler à l’unification politique de la classe, en faisant émerger ce qu’elle a de commun au-delà de ses différences. Cela implique un travail patient de formation, d’éducation politique et de clarification idéologique, au sein même des cellules, pour relier les expériences concrètes d’exploitation à une compréhension globale du système capitaliste.
Dans ce cadre, la sensibilisation à la lutte de classe internationale et à la lutte anti-impérialiste est une nécessité stratégique, et non un supplément idéologique. Le prolétariat français n’est pas isolé ; il est intégré à une division internationale du travail structurée par l’impérialisme. La précarisation, la désindustrialisation, la pression sur les salaires, la mise en concurrence des travailleurs sont indissociables de l’exploitation accrue des peuples et des travailleurs du Sud global, des délocalisations, des chaînes de valeur mondialisées et des politiques impérialistes menées par les grandes puissances, dont la France. Organiser la classe travailleuse en France sans perspective internationaliste revient à laisser intactes les bases matérielles et idéologiques du chauvinisme, du racisme et du repli national, qui affaiblissent la conscience de classe.
L’internationalisme prolétarien doit donc être intégré dès le départ dans l’activité des cellules d’entreprise. Cela signifie relier les luttes locales aux dynamiques globales du capital, expliquer les mécanismes de l’impérialisme, soutenir les luttes des travailleurs et des peuples opprimés à l’échelle internationale, et combattre toute tentative de dresser les travailleurs les uns contre les autres sur des bases nationales, ethniques ou culturelles. Un parti communiste de masse et de classe ne peut se construire que comme une organisation profondément anti-impérialiste, capable de montrer que l’émancipation des travailleurs en France est inséparable de l’émancipation des travailleurs à l’échelle mondiale.
Produire le parti : pratiques militantes et non fétichisme de la ligne
Que faire ? ne propose pas un modèle abstrait du parti. Il ne s’agit jamais d’un schéma organisationnel figé ni d’une simple question de « ligne correcte ». Le parti est un processus matériel, produit par des pratiques militantes concrètes qui façonnent une culture politique commune. C’est là un point souvent perdu de vue aujourd’hui. La tentation est grande de réduire la construction du parti à l’adoption d’un corpus théorique ou à la fidélité proclamée à une tradition. Cette approche idéaliste transforme la théorie en dogme et le parti en fiction organisationnelle. Or, chez Lénine, la théorie n’existe que comme force matérielle, c’est-à-dire comme pratique collective organisée.
La célèbre formule de Que faire ? — « le journal n’est pas seulement un propagandiste et un agitateur collectif, mais aussi un organisateur collectif » — est emblématique de cette conception. Elle est aujourd’hui répétée comme un mantra, souvent détachée de toute pratique réelle.
Chez les bolcheviks, cette affirmation ne désignait pas un pouvoir quasi magique du journal en tant qu’objet. Elle renvoyait aussi à une pratique militante précise. Le journal était lu collectivement, dans des réunions de cellules spécifiquement consacrées à cela. Dans une Russie où près de 75 % de la population étaient analphabètes avant 1917, il n’était pas rare qu’un camarade sachant lire fasse la lecture à voix haute, suivie de discussions, de commentaires, d’analyses collectives. L’expérience algérienne en fournit un autre exemple. Dans La Grande aventure d’Alger Républicain, Henri Alleg montre combien la lecture publique du journal jouait un rôle central dans la diffusion des idées progressistes et communistes durant la période coloniale. Là encore, le journal agissait moins comme support d’information, ce qu’il était aussi, que comme outil de sociabilité politique, d’éducation collective et d’organisation militante.
C’est cette pratique qui faisait aussi du journal un « organisateur collectif ». Non pas parce que le journal organisait mécaniquement le parti, mais parce que sa lecture collective produisait une culture militante commune, un langage politique partagé, une compréhension collective de la situation. D’où la nécessité de faire lire « le journal de classe » sur le lieu de travail.
Aujourd’hui, la formule est conservée, mais la pratique a disparu. Chacun s’abonne individuellement à un journal qu’il lit seul, chez lui, sur papier ou sur écran. Cette pratique est profondément individualiste, et paradoxalement libérale. Elle ne produit ni élaboration collective, ni formation commune, ni organisation réelle. Bien sûr, les conditions ont changé. Mais le succès des vidéos politiques, des discussions en ligne, des formats interactifs, révèle un besoin persistant : apprendre ensemble, discuter collectivement, produire du sens en commun. Ce besoin est précisément celui que le parti révolutionnaire doit organiser. Relire Que faire ? ne consiste donc pas à répéter ses formules, mais à en saisir la méthode. Produire le parti, ce n’est pas proclamer son existence ni réciter une ligne. C’est fabriquer les pratiques sociales qui rendent possible l’émergence d’une culture communiste collective.
Un camarade












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