Jeunesse du Monde est aussi sur YouTube : Notre chaîne

La production de ces contenus nécessite des ressources. Pour garantir notre indépendance et soutenir le financement de notre studio, vous pouvez participer à notre cagnotte.

Afrique : des usines contre la dépendance

par | Juin 3, 2026 | International | 0 commentaires

Grève de travailleurs de Baowu Winning Consortium Simandu, à Kérouané, Guinée, le 5 mai 2026. © Michel Yaradouno

Le nouveau rapport de la Banque africaine de développement sur l’Indice de l’industrialisation en Afrique 2025[1] confirme une contradiction majeure du développement africain contemporain. L’industrie progresse, mais le continent reste marginalisé dans la production mondiale. La valeur ajoutée manufacturière africaine est passée de 285 milliards de dollars en 2020 à 351 milliards en 2025. Pourtant, l’Afrique représente toujours moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et seulement 1,4 % des exportations mondiales de produits manufacturés.

Autrement dit, l’Afrique produit davantage, mais elle ne s’est pas encore arrachée à la place subalterne qui lui est assignée dans la division internationale du travail. Le continent demeure trop souvent cantonné à l’exportation de matières premières, tandis que la transformation industrielle, la montée en gamme technologique et la maîtrise des chaînes de valeur restent concentrées ailleurs. La croissance existe, mais elle ne suffit pas encore à produire une véritable transformation structurelle.

Le rapport souligne pourtant l’urgence de cette industrialisation. Elle est indispensable pour créer des emplois productifs à grande échelle, diversifier les exportations, renforcer la souveraineté économique et réduire la vulnérabilité face aux chocs extérieurs. Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques, la recomposition des chaînes d’approvisionnement et le retour des politiques industrielles, l’Afrique ne peut plus se contenter d’être un réservoir de ressources et un marché pour les produits transformés venus d’ailleurs.

Le Maroc « dépasse » l’Afrique du Sud

Le fait le plus commenté du classement 2025 est le passage du Maroc à la première place de l’Indice de l’industrialisation en Afrique, devant l’Afrique du Sud. La propagande de Rabat ne manque évidemment pas d’exploiter politiquement ce résultat, en le présentant comme la preuve de la réussite du « modèle marocain » et comme l’avènement du Maroc au rang de « première puissance industrielle du continent »[2], ce qui est au mieux inexact[3]. La nuance est importante : il ne s’agit pas d’un classement de la puissance industrielle brute, mais d’un indicateur composite mesurant le niveau relatif d’industrialisation, la diversification, les exportations manufacturières, les infrastructures et les conditions économiques générales.

Il serait pourtant erroné de réduire cette progression à une simple opération de communication. Le développement industriel marocain est un fait réel, même s’il reste celui d’une industrialisation dépendante, fortement articulée aux capitaux étrangers et aux marchés européens. Ce développement témoigne d’un progrès des forces productives, d’une concentration ouvrière accrue et d’une montée en puissance de secteurs manufacturiers modernes. De ce point de vue, c’est une bonne nouvelle pour le développement futur des luttes de classe. Une usine ne produit pas seulement des marchandises : elle produit aussi une classe ouvrière qui peut s’avérer révolutionnaire.

La monarchie marocaine aurait donc tort de crier victoire trop vite. Car l’industrialisation qu’elle revendique s’appuie aussi sur des bas salaires, une forte dépendance aux capitaux étrangers, une insertion subalterne dans les chaînes de valeur européennes et une répression persistante des forces syndicales et démocratiques. En développant l’industrie, le régime renforce aussi les contradictions de classe qui peuvent demain se retourner contre lui.

Le recul relatif de l’Afrique du Sud, longtemps première puissance industrielle du continent, éclaire une autre dimension du rapport. Le vieux pôle industriel sud-africain reste puissant, mais il est miné par la crise énergétique, le chômage massif, les limites du compromis post-apartheid et l’orientation de plus en plus droitière de l’ANC sous la direction de Cyril Ramaphosa. Ancien dirigeant syndical devenu grande figure du capital sud-africain, Ramaphosa incarne cette dérive : celle d’un parti issu de la lutte anti-apartheid mais toujours plus intégré aux intérêts des grandes entreprises, des marchés financiers et des équilibres impérialistes. Le dépassement sud-africain par le Maroc ne signifie donc pas seulement la montée de Rabat : il révèle aussi l’usure d’un ancien centre industriel africain, affaibli par la crise sociale et par l’abandon progressif d’une perspective de transformation socialiste de la société sud-africaine.

L’AES : rupture politique, industrialisation difficile

Le cas des pays de l’Alliance des États du Sahel mérite une attention particulière. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont engagé une rupture politique importante avec l’ordre néocolonial français et avec la tutelle de la CEDEAO alignée sur Paris et Bruxelles. Mais, du point de vue industriel, cette rupture n’a pas encore produit de décollage mesurable.

Dans l’indice de la BAD, les trois pays restent dans le quintile intermédiaire inférieur. Leur trajectoire est instable, marquée par quelques améliorations ponctuelles, mais sans transformation industrielle profonde. Ce constat ne doit pas servir à minimiser la portée politique des processus en cours. Il rappelle simplement une évidence matérialiste : la souveraineté politique n’est pas encore la souveraineté productive.

Pour que la rupture engagée dans l’AES devienne irréversible, elle devra se traduire dans l’économie réelle : transformation locale de l’or, de l’uranium, du coton, des céréales et du bétail ; développement de l’énergie ; construction d’infrastructures ferroviaires et logistiques ; formation technique ; crédit productif ; planification régionale. Sans cela, la sortie de la Françafrique resterait incomplète. L’AES a engagé une rupture politique. Le défi est désormais d’en faire une rupture industrielle.

Quelle industrialisation pour l’Afrique ?

Le rapport de la BAD insiste sur la nécessité de dépasser les stratégies nationales isolées et de construire des chaînes de valeur régionales. C’est un point essentiel. Les marchés africains restent fragmentés, les échanges intra-africains demeurent faibles et les infrastructures transfrontalières sont insuffisantes. Aucun pays africain ne peut, seul, construire tous les segments d’une industrie moderne. L’intégration régionale est donc une nécessité objective.

Mais cette intégration ne peut pas être abandonnée au libre-échange. Sans planification, protection sélective, financement public, normes communes et infrastructures souveraines, elle risque de profiter d’abord aux pays déjà les plus avancés et aux monopoles impérialistes. La Zone de libre-échange continentale africaine peut devenir un outil de développement, mais seulement si elle sert une stratégie industrielle continentale, et non une simple ouverture des marchés.

Le même problème se pose avec les zones économiques spéciales. Elles peuvent concentrer des infrastructures, attirer des investissements et favoriser certaines exportations. Mais elles peuvent aussi devenir des enclaves pour capitaux étrangers, avec peu de liens avec le tissu productif local, des avantages fiscaux massifs et une surexploitation de la main-d’œuvre. Leur utilité dépend donc de leur intégration à une stratégie nationale et régionale de transformation productive.

L’Afrique n’a pas seulement besoin de croissance, elle a besoin d’industrie. Et pas de n’importe quelle industrie. Une industrialisation limitée à l’assemblage, aux bas salaires et à l’exportation sous contrôle étranger ne suffira pas à libérer le continent. L’enjeu est de construire une industrialisation souveraine, planifiée, régionale et tournée vers les besoins populaires.

L’Afrique ne sortira pas de la dépendance par l’exportation de matières premières, ni par l’ouverture commerciale, ni par la seule attraction des capitaux étrangers. Elle ne le fera qu’en maîtrisant sa production, ses infrastructures, ses ressources et ses chaînes de valeur. C’est à cette condition que les progrès industriels mesurés aujourd’hui pourront devenir demain une véritable rupture historique.

Jérémy C


[1] https://www.afdb.org/fr/documents/indice-de-lindustrialisation-en-afrique-2025

[2] https://fr.le360.ma/economie/classement-le-maroc-ecarte-lafrique-du-sud-et-devient-la-premiere-puissance-industrielle-du_FPGKD26XYZBOLM5M5YKEVJI47U/

[3] En valeur ajoutée manufacturière brute, indicateur plus proche de la puissance industrielle matérielle, le Maroc reste derrière plusieurs grands poids lourds du continent, dont son voisin l’Algérie. https://www.theglobaleconomy.com/rankings/manufacturing_value_added/Africa/

Vous Souhaitez adhérer?

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Ces articles vous intéresseront