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Entretien de la JDM avec un jeune intérimaire gréviste de l’USCPP de Dijon

par | Mai 26, 2026 | Luttes | 0 commentaires

À Dijon, la grève des salariés de l’Unité de stérilisation centrale publique-privée (USCPP) – usine suivie depuis plus d’un an par la section dijonnaise de l’OCF – a mis en lumière bien plus qu’un simple bras de fer sur les rémunérations. Elle a révélé que, par delà les problèmes locaux, il y a une lutte politique à mener.

Le 12 mai, près de la totalité des 70 salariés de cette structure ont débrayé, alors que leur activité alimente les blocs du CHU Dijon Bourgogne, de l’Hôpital privé Dijon Bourgogne et de la clinique Bénigne Joly.

L’USCPP n’est pas un service hospitalier comme les autres. Juridiquement, il s’agit d’un groupement de coopération sanitaire de moyens de droit privé. Cette forme hybride, publique dans sa mission mais privée dans son statut, nourrit une concurrence public-privé avec des tensions autour de sa gouvernance et de ses marges de manœuvre.

La montée en charge de l’activité, notamment depuis l’ouverture du pôle d’odontologie de l’université, a renforcé les heures supplémentaires et les démissions, sans embauches suffisantes pour absorber la pression.

Les revendications des grévistes étaient claires : 2 % d’augmentation générale, 1 000 euros de prime de partage de la valeur, une prime de nuit portée de 2 à 3 euros par heure et une prime panier repas de 7 euros par jour travaillé. La direction a fini par bouger, et la mobilisation s’est conclue le 16 mai avec une hausse de 2 % pour tous et une revalorisation de la prime de nuit, tandis qu’un arrêté préfectoral de réquisition avait déjà été pris pour garantir la continuité des soins. Autrement dit : une victoire partielle sur les salaires, pas une réponse au fond du problème.

Car c’est bien là que se situe l’enjeu. Dans un entretien qu’un jeune intérimaire de l’USCPP de Dijon nous a accordé et que nous reproduisons ci-dessous, celui-ci insiste sur le sous-effectif, les cadences, les locaux trop petits et l’impossibilité de faire entendre durablement les revendications des salariés en ces matières auprès de la hiérarchie. D’après lui, les petites avancées salariales sont surtout un moyen pour les salariés de grapiller quelques concessions à défaut d’avoir une réponse de la part de la hiérarchie sur les problèmes de fond posés, pendant que les conditions de travail, elles, continuent de se détériorer. À Dijon, la stérilisation hospitalière a partiellement gagné une bataille. Mais tant que la santé restera gérée à flux tendu, sous pression budgétaire et avec des équipes épuisées, le conflit, lui, ne sera pas clos. Le véritable acquis de cette bataille, comme l’explique très bien l’intérimaire interrogé, est la solidarité entre les salariés, ouvrant la perspective de batailles futures.

Et comme l’explique tout aussi bien cet intérimaire, le problème de fond ne peut être résolu au niveau de cette unité uniquement. C’est à une échelle plus large que cela se joue, au niveau politique. La question de la solidarité entre les travailleuses et les travailleurs, non seulement au niveau d’une usine donnée mais au niveau d’une branche voir, au niveau de l’ensemble de la France, est la question la plus essentielle qui émerge de cette bataille : comment organiser politiquement les travailleuses et les travailleurs qui font tourner ce pays de telle sorte qu’ils soient en mesure d’imposer leurs revendications ?

La trentaine de salariés du matin de l’USCPP débraye devant leur entreprise. • © Frédéric Pissot

William – JDM


Jeunesse du Monde : Il y a deux semaines, il y a eu une grève ici. Y as-tu participé ?

L’Intérimaire : Oui, et c’est d’ailleurs pour cela que je me suis fait virer, entre autres. J’étais intérimaire et c’était mon dernier jour aujourd’hui. En fait, je n’ai fait grève qu’une heure. De nature assez curieuse et comptant poursuivre en CDD, je voulais comprendre pourquoi les gens se mobilisaient et m’intéresser au fonctionnement de la structure. J’avais prévenu mes supérieurs directs que j’allais m’absenter une heure pour essayer de comprendre comment les choses fonctionnaient.

La direction supérieure — les ressources humaines notamment — l’a appris. Lors d’un rendez-vous hier, on m’a annoncé que c’était mort pour mon CDD. On m’a expliqué que mon comportement dérangeait, qu’il n’était pas approprié par rapport aux attentes de la hiérarchie, particulièrement concernant la grève et le fait que je posais trop de questions.

Jeunesse du Monde : Peux-tu nous expliquer le contexte de cette grève ? Qu’est-ce qui a déclenché cette grève ?

L’Intérimaire : Le mouvement a été initié par la responsable CGT locale dans le cadre des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO). L’objectif de base était une revalorisation salariale, avec une demande d’augmentation de 2 % et l’instauration de certaines primes. Il s’agissait surtout de rentrer dans un rapport de force avec la direction.

La grève a commencé mardi et les négociations ont abouti vendredi. Apparemment, la mobilisation a porté ses fruits : la direction a accepté les 2 % d’augmentation et la moitié des revendications concernant la prime annuelle.

Jeunesse du Monde : Apparemment, il y avait aussi la question des conditions de travail difficiles et des cadences. Où en est-on sur ce point ?

L’Intérimaire : C’est le fond du problème, et il n’est absolument pas réglé. Il s’agit d’un problème structurel. Les locaux sont trop petits. Il existe d’autres unités de stérilisation en France qui sont plus grandes, avec un débit moindre, et où les agents sont mieux payés. Ici, le personnel a un mal fou à faire entendre sa voix auprès de la direction sur la nécessité de modifier les conditions de travail. La hiérarchie parle, mais elle n’écoute pas. Par conséquent, les syndicats essaient de grappiller des avancées sur les salaires, car les enjeux structurels impliquent des intérêts qui nous dépassent largement.

La difficulté principale réside dans le sous-effectif, qui crée un cercle vicieux. Il y a un débit très important à assurer, ce qui impose des heures supplémentaires obligatoires. Ces conditions de travail difficiles freinent les recrutements, ce qui maintient le sous-effectif et épuise les équipes en place. Tout le monde s’échauffe un peu, l’ambiance est parfois compliquée, particulièrement à cause de ce manque d’écoute de la direction.

Il ne faut pas oublier que la stérilisation est un « business juteux ». Des prestataires privés comme Apperton — la plus grosse société française du secteur, qui n’est pas encore implantée en Bourgogne-Franche-Comté — génèrent beaucoup de marges en compressant les coûts salariaux. D’ailleurs, pendant notre grève, une partie du flux du CHU a été sous-traitée à Apperton et envoyée à Paris pour y être traitée ! On se dit que ces groupes cherchent forcément à capter des parts de marché.

Jeunesse du Monde : Cette unité fonctionne sous un statut particulier mêlant public et privé. Peux-tu nous expliquer cela ?

L’Intérimaire : L’unité est un Groupement de Coopération Sanitaire (GCS) de droit privé. Il rassemble quatre acteurs principaux : le CHU, le Centre Georges-François Leclerc (CGFL), l’Hôpital Privé Dijon Bourgogne (HPDB) Valmy et la clinique Bénigne Joly. À partir du moment où des acteurs privés intègrent le groupement, la structure bascule en droit privé.

Ce qui complique les luttes, c’est l’opacité totale. Sous couvert de « secret professionnel », aucun acteur en dehors de la direction n’a accès aux comptes. Pour obtenir un audit, il faut engager des procédures complexes via le CSE, ce qui met souvent les employés en danger. Si le CGFL et Bénigne Joly sont à but non lucratif, le groupe Ramsay (derrière HPDB Valmy) est un acteur privé très lucratif qui grappille des parts de marché, sur le CHU par exemple, sur l’ambulatoire ou des choses comme ça…

Avec la concurrence qui s’installe entre le secteur public et le privé, ainsi que les plans budgétaires de réduction des coûts, il y a une volonté globale de faire des économies sur le dos des salariés. Après, je pense que le CHU lutte quand même (plus que le privé), mais c’est compliqué de faire face à certaines dynamiques politiques, à certaines pressions. Ils essaient de faire de leur mieux.

Jeunesse du Monde : Quel bilan les salariés tirent-ils de cette mobilisation ? Faut-il s’attendre à d’autres luttes ici ?

L’Intérimaire : Ils sont contents d’avoir obtenu l’augmentation de salaire. Et puis, ça a créé une certaine émulation qui a redonné du baume au cœur un petit peu à tout le monde. Parce qu’il y a plusieurs groupes qui ne se voient pas tout le temps, il y a des petites guéguerres, et là, ça a redonné du baume au cœur à tout le monde. Ça a recréé de la solidarité. Ça a permis d’apaiser les tensions, de regrouper un peu tout le monde, c’était très intéressant.

C’est une bataille de gagnée, mais ce n’est pas terminé. En fait, les 2% et les primes ce sont des petits trucs que les salariés essaient de grappiller pour ne pas perdre. Le fond du problème demeure. Cependant, les luttes pour vraiment résoudre le problème, ça ne se jouera pas qu’à l’USCPP. Il y a des intérêts qui sont beaucoup plus grands, c’est au niveau politique que ça se joue… Les luttes pour véritablement résoudre ces questions de conditions de travail se joueront à une échelle beaucoup plus large que celle de cette seule unité. Ce sont des intérêts politiques et budgétaires qui dépassent cette unité qui entrent en jeu.


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