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Quatre textes pour un congrès : le PCF à la croisée des chemins ?

par | Mai 8, 2026 | Théorie-débats | 0 commentaires

Logo du 40e congrès du PCF

Le 40e congrès du Parti communiste français s’annonce comme un moment de clarification. Non que l’issue soit écrite d’avance, ni que les équilibres internes puissent être réduits à une simple bataille d’appareil. Mais les textes soumis aux communistes dessinent déjà quatre orientations distinctes, révélatrices des contradictions profondes qui traversent aujourd’hui le PCF.

Deux textes apparaissent comme les principaux pôles de l’affrontement interne. D’un côté, Un communisme de conquêtes, projet de Base commune adopté par le Conseil national, prolonge la ligne ouverte depuis l’arrivée de Fabien Roussel à la tête du parti : réaffirmation du PCF, centralité du travail, souveraineté productive, République sociale, critique de l’OTAN et volonté de reconquête institutionnelle. De l’autre, Pour battre l’extrême droite et ouvrir l’espoir – Communistes à l’offensive représente l’orientation du rassemblement de gauche, de l’unité antifasciste et d’une stratégie assumée de type NFP/union de la gauche.

Deux autres textes, plus minoritaires mais politiquement significatifs, viennent troubler cette polarisation. Résister et construire, une nouvelle page du communisme exprime une sensibilité eurocommuniste et économiste, marquée par l’économie politique marxienne, l’autogestion, l’anti-impérialisme et les débats internes hérités de l’ancien appareil du PCF. Stratégie Communiste – La lutte des classes comme boussole, le socialisme comme programme porte, quant à lui, une tonalité plus jeune, plus marxiste, plus directement tournée vers la reconstruction d’un parti communiste organisé, formé, implanté dans la classe travailleuse.

Un congrès sous contrainte

Ce congrès se tient dans une séquence politique particulièrement tendue. Les élections européennes de 2024, la constitution du Nouveau Front populaire, les débats déjà ouverts sur la présidentielle de 2027 et la progression du Rassemblement national ont ravivé une contradiction ancienne du PCF : faut-il maintenir une ligne d’autonomie communiste, même limitée et institutionnelle, ou réinscrire pleinement le parti dans une dynamique d’union de la gauche ?

Le calendrier du congrès joue lui aussi un rôle politique. Les délais de préparation sont resserrés, les textes alternatifs doivent se faire connaître rapidement, et leur dispersion risque mécaniquement de favoriser la direction sortante. À ce stade, il serait imprudent de préjuger du vote des adhérents. Mais il est raisonnable de penser que l’affrontement principal opposera la Base commune de la direction au texte Communistes à l’offensive, qui concentre la critique pro-NFP et pro-rassemblement de gauche portée par l’aile LFI-compatible du parti, notamment autour de plusieurs élus importants de la banlieue parisienne tels que Stéphane Peu et Elsa Faucillon.

Dans ce cadre, les deux autres textes occupent une place différente. Ils ne semblent pas incarner, à ce stade, des alternatives majoritaires. Leur intérêt est ailleurs : ils révèlent les angles morts du duel principal. Résister et construire rappelle la persistance d’un courant eurocommuniste et économiste, attaché à une élaboration théorique que la direction actuelle ne restaure que superficiellement. Stratégie Communiste remet sur la table la question du parti de classe, de la formation, de la discipline collective, de l’implantation dans les entreprises et de la perspective socialiste.

Le congrès est donc contraint à double titre. D’abord par son calendrier, qui limite la maturation réelle du débat. Ensuite par sa polarisation politique : les deux textes les plus susceptibles de peser restent prisonniers, chacun à leur manière, des impasses historiques du PCF — l’institutionnalisme identitaire d’un côté, le frontisme de l’autre.

Un communisme de conquêtes : la poursuite du rousselisme

Le projet de Base commune adopté par le Conseil national, Un communisme de conquêtes, s’inscrit explicitement dans la continuité des 38e et 39e congrès, c’est-à-dire dans la séquence ouverte par la prise de direction de Fabien Roussel. Le 38e congrès devait mettre fin à « l’effacement » du PCF ; le 39e devait consolider une orientation programmatique ; le 40e prétend désormais franchir une nouvelle étape : donner au parti les moyens de peser durablement dans la « conquête des pouvoirs ».

Rédigée sous la direction de Léon Deffontaines — ancien secrétaire du MJCF, tête de liste communiste aux élections européennes de 2024 et aujourd’hui adjoint au maire socialiste d’Amiens —, la Base commune se présente comme un texte de « visée communiste », destiné à réaffirmer le rôle central du PCF dans la « conquête des pouvoirs par le monde du travail ». La formule donne le ton : elle réactive une partie du vocabulaire des partis ouvriers, mais dans une forme prudente, institutionnelle, compatible avec les équilibres actuels du parti.

Car on ne parle pas ici de prise du pouvoir, mais de conquête « des pouvoirs ». On ne parle pas de prolétariat, ni même franchement de classe ouvrière, mais du « monde du travail ». On ne parle pas de révolution socialiste, mais de « dépassement du capitalisme ». Ce lexique n’est pas accidentel. Il permet à la direction de donner des gages à la culture communiste du parti sans rouvrir les questions les plus explosives : l’État, la rupture révolutionnaire, l’organisation de classe, le rôle du parti, la nature de l’Union européenne, la stratégie de sortie de l’ordre impérialiste.

La Base commune n’est donc pas un texte liquidateur, et c’est même son principal fonds de commerce. Elle ne propose pas l’effacement du PCF dans une union de la gauche, ni sa dissolution dans une recomposition progressiste. Elle entend au contraire prolonger la ligne de réaffirmation engagée depuis plusieurs années : un PCF visible, autonome, parlant du travail, de l’industrie, de la production, des services publics, de la souveraineté, de la paix et de l’opposition à l’OTAN.

C’est ce qui fait sa force relative. Face à une gauche dominée par le populisme électoral, le sociétalisme abstrait, l’européisme honteux ou l’alignement atlantiste, la direction du PCF a cherché à réintroduire des thèmes longtemps abandonnés : la conscience de classe[1], la désindustrialisation, la nation productive, les salaires, la souveraineté populaire, la critique de l’hégémonie américaine, la défense des services publics. Cette inflexion n’est pas négligeable. Elle explique aussi pourquoi le rousselisme a pu apparaître, pour une partie des communistes, comme une rupture salutaire avec les années d’effacement et de suivisme.

Mais cette réaffirmation reste fondamentalement limitée. Le rousselisme veut sauver l’autonomie du PCF sans revenir aux fondements d’un parti communiste révolutionnaire. Il veut parler au monde du travail sans faire du prolétariat le sujet politique central. Il veut défendre la souveraineté sans poser franchement la rupture avec l’Union européenne. Il critique l’OTAN et l’impérialisme américain, mais sans formuler une stratégie anti-impérialiste conséquente. Il évoque le socialisme, mais dans une forme nationale-républicaine, institutionnelle, dépourvue de théorie révolutionnaire solide.

Le rousselisme apparaît ainsi comme une social-démocratie communisante : plus attachée au travail que le populisme mélenchoniste, plus souverainiste que la gauche européiste classique, plus critique de l’OTAN que le social-libéralisme, mais incapable de rompre avec le cadre institutionnel qui a accompagné le déclin historique du PCF. Son socle sociologique est lui aussi identifiable : élus locaux, cadres partisans, réseaux municipaux, fractions syndicales institutionnelles, militants attachés à la survie autonome du parti mais peu enclins à reconstruire un parti de combat.

Il faut donc prendre ce texte pour ce qu’il est : non pas une liquidation, mais pas davantage une renaissance communiste. Il veut empêcher la dissolution du parti dans la gauche, mais ne lui donne pas les moyens de redevenir pleinement un parti de classe.

Communistes à l’offensive ou le retour de « l’union de la gauche »

Le texte Communistes à l’offensive constitue probablement le principal concurrent politique de la Base commune. Il part d’un constat juste : l’arrivée possible du Rassemblement national au pouvoir représente un danger majeur. Pour les travailleurs, les immigrés, les femmes, les militants syndicaux, les forces démocratiques et progressistes, une victoire de l’extrême droite serait lourde de conséquences.

Mais toute la question est de savoir quelle stratégie découle de ce constat. Le texte fait de la lutte contre le RN l’axe central de la période. Il insiste sur la nécessité d’un mouvement populaire majoritaire, d’un pacte commun, d’un accord législatif, d’un rassemblement de la gauche et des écologistes, et d’une candidature capable de l’emporter en 2027.

On retrouve ici la logique du Nouveau Front populaire : face au danger d’extrême droite, il faudrait reconstruire l’unité de la gauche, dépasser les divisions, accepter une dynamique commune et faire du PCF l’un des artisans de ce rassemblement. Le vocabulaire reste communiste, mais la stratégie est frontiste.

C’est précisément ce qui inquiète une partie des militants communistes. Car cette logique est connue. Elle a souvent conduit le PCF à subordonner son indépendance aux équilibres de la gauche non communiste (Mitterrand en aura traumatisé quelques-uns). Au nom de l’unité, de l’urgence, du barrage ou du rassemblement, le parti devient force d’appoint, réservoir militant, caution populaire, parfois simple variable d’ajustement électoral.

Le problème n’est pas l’antifascisme. Aucun communiste sérieux ne peut minimiser le danger de l’extrême droite. Le problème est l’antifascisme sans indépendance de classe. Un front antifasciste qui ne s’appuie pas sur un parti communiste fort, discipliné, idéologiquement clair et implanté dans la classe travailleuse finit par ramener les travailleurs derrière des directions réformistes, sociales-démocrates ou populistes.

Communistes à l’offensive, représentant la tendance liquidatrice-refondatrice contemporaine, adopte une logique politique directement opposée au rousselisme, subordonnant la reconstruction communiste à la recomposition de la gauche : non pas au nom d’une ligne de classe plus conséquente, mais au nom de l’urgence électorale de 2027.

Résister et construire : le chant du cygne du laurentisme eurocommuniste

Résister et construire relève d’une autre famille politique que les deux pôles principaux du congrès. Il ne s’agit ni d’un texte mélenchoniste, ni d’un texte rousseliste, ni d’un texte révolutionnaire. Il exprime plutôt une tentative de renouer avec une tradition eurocommuniste du PCF : critique du capitalisme, attachement à l’analyse marxienne, centralité des services publics, démocratie autogestionnaire, transformation graduelle des pouvoirs et volonté de refonder la construction européenne plutôt que de rompre avec elle.

La personnalité la plus significative associée à ce texte est Frédéric Boccara. Ce n’est pas un détail. On retrouve dans Résister et construire l’empreinte très nette du secteur économique du PCF : économie politique marxienne, critique du capital financier, bataille sur l’argent, rôle de la BCE, services publics, Sécurité sociale, nationalisations, nouveaux pouvoirs des travailleurs dans l’entreprise et la fameuse « sécurité d’emploi et de formation », cheval de bataille des économistes du parti.

Le texte possède donc une densité théorique supérieure à celle de la Base commune. Il propose une critique plus structurée de l’impérialisme américain, accorde une attention particulière aux BRICS et au Sud global, remet en cause l’hégémonie du dollar, défend la sortie de l’OTAN et développe une réflexion sur les institutions financières internationales, la création monétaire et les formes nouvelles de coopération mondiale.

Cette tradition n’est pas liquidatrice au sens frontiste : elle conserve une culture du PCF comme parti d’intervention, de propositions économiques et de services publics. Mais elle reste profondément marquée par les contradictions de l’eurocommunisme : autogestion, démocratie participative, refondation européenne, transformation graduelle des pouvoirs, stratégie de conquêtes institutionnelles et sociales sans rupture politique nette. Le texte critique l’Union européenne actuelle, mais ne pose pas clairement la rupture avec elle. Il parle de refonder l’Europe, de transformer radicalement les traités, de construire une Europe sociale et écologique.

Sur la question de l’État, la limite est également nette. Résister et construire ne place pas la prise du pouvoir d’État au cœur du processus révolutionnaire. Il insiste davantage sur la conquête de pouvoirs nouveaux par les travailleurs et les citoyens, dans une logique autogestionnaire et gradualiste. On y retrouve une vieille tradition du PCF : beaucoup de propositions économiques, beaucoup de dispositifs institutionnels, mais une difficulté persistante à poser la question de la rupture révolutionnaire.

C’est donc moins une opposition révolutionnaire qu’un eurocommunisme actualisé : une ligne encore attachée aux catégories marxiennes du secteur économique, mais incapable de proposer une reconstruction communiste conséquente. Elle ne regarde pas vers Mélenchon, mais elle ne rompt pas davantage avec les ambiguïtés qui ont historiquement désarmé le PCF : refus de la rupture franche avec l’Union européenne, substitution des « pouvoirs » à la prise du pouvoir, confiance excessive dans les dispositifs institutionnels, effacement de la question du parti d’avant-garde.

Son poids dans le congrès sera probablement limité. Mais sa présence rappelle qu’une fraction du PCF tente encore d’exister, sur une base théorique et programmatique distincte mais prise en étau par la direction actuelle et les partisans du NFP.

Stratégie Communiste pour un retour au PCF révolutionnaire ?

Stratégie Communiste est le texte le plus singulier du débat. Plus jeune dans sa tonalité, plus proche de réseaux issus de la jeunesse communiste ou de nouvelles oppositions internes[2], il ne cherche pas simplement à corriger la ligne de la direction. Il pose plus directement la question de ce que devrait être un parti communiste.

Son point de départ est clair : le PCF serait traversé par trois orientations. Une première tend à le satelliser autour de LFI ou du PS. Une deuxième se limite à une gestion patrimoniale de l’héritage communiste, des élus et des positions institutionnelles. Une troisième devrait recentrer le parti sur sa fonction propre : organiser la classe travailleuse, reconstruire la conscience de classe, renforcer les cellules, former les militants, respecter les décisions collectives, porter le socialisme comme programme.

C’est le texte qui va le plus loin dans la réintroduction de catégories marxistes et léninisantes. Il parle de lutte des classes, de socialisme, de prise du pouvoir d’État, de socialisation de la propriété des entreprises, de suppression des capitalistes comme classe. Il évoque le parti d’avant-garde, la politique de cadres, la discipline collective, le retour à l’entreprise, la formation idéologique.

Il est également le plus net dans la critique de l’impérialisme atlantique, de l’OTAN et de l’Union européenne. Sans assumer explicitement une ligne marxiste-léniniste complète, il remet au centre plusieurs questions que le PCF avait largement abandonnées : l’État, le parti, la classe, l’impérialisme, la transition socialiste.

Ses limites sont réelles. Le texte ne réhabilite pas explicitement le centralisme démocratique. Il ne tranche pas toutes les questions historiques du mouvement communiste. Il reste pris dans le cadre politique du PCF actuel. Mais il se distingue nettement des autres textes par son effort de clarification stratégique.

Il ne s’agit donc pas de faire de Stratégie Communiste une solution miraculeuse. Son poids électoral interne est incertain, probablement minoritaire. Mais c’est bien ce texte qui, dans le cadre du 40e congrès, porte l’orientation la plus avancée : celle d’une reconstruction communiste fondée sur la lutte des classes, l’organisation militante, la formation idéologique, l’implantation dans les entreprises et la perspective socialiste.

Le vrai débat : parti communiste ou gauche d’accompagnement ?

Au fond, le 40e congrès du PCF ne se réduit pas à une compétition de textes. Il pose une alternative stratégique : survivre comme force institutionnelle autonome, se fondre à nouveau dans l’union de la gauche, ou reconstruire les bases d’un parti de classe.

Un parti communiste ne saurait être un club d’élus, ni une aile « rouge » de la social-démocratie, ni un supplément d’âme dans une coalition électorale. C’est une organisation de combat, fondée sur la classe ouvrière, l’implantation dans la production, la formation idéologique, la discipline militante et la perspective de la prise du pouvoir.

Le choix appartient aux communistes du PCF. Mais ce débat concerne tout le mouvement ouvrier français. Derrière ces quatre textes, une question demeure : le communisme français veut-il redevenir une force révolutionnaire, indépendante, anti-impérialiste et organisée dans la classe travailleuse, ou rester prisonnier des combinaisons de la gauche institutionnelle ?

Le PCF est bien à la croisée des chemins.

Jérémy C. – JDM


[1] Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet : comment un parti qui ne prône plus la révolution depuis des décennies et n’affirme ni l’existence ni la centralité du prolétariat dans le processus révolutionnaire pourrait-il insuffler la conscience révolutionnaire au prolétariat ?

[2] Les deux secteurs de l’opposition historique n’ont pas présenté de texte : « Faire vivre et renforcer le PCF » a fait le choix de soutenir le texte de la direction sortante et « Vive le PCF », comme lors du congrès précédent, n’a pas réussi à obtenir suffisamment de signatures pour rentrer dans la compétition.

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