Par Gilliatt De Staerck, secrétaire général de l’OCF
Tandis qu’elle s’apprête à fêter ses 77 ans de menaces belliqueuses à travers le monde, de bombardements et d’agressions impérialistes à tout va contre les peuples, contre les nations indépendantes et le camp socialiste mondial, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord est aujourd’hui soucieuse de pouvoir tenir tous ses fronts, de la mer Baltique à l’Ukraine, du Moyen-Orient à la mer de Chine, de la péninsule coréenne à l’Amérique latine.
Une contradiction à régler
Cette question de la multiplication des fronts, que tente aujourd’hui de régler Donald Trump avec la brutalité qu’on lui connaît en menaçant les impérialistes européens de ne plus les défendre pour les « encourager » à mettre en place leur propre « autonomie stratégique », autrement dit leur propre armée européenne, n’est pourtant pas nouvelle. Déjà en 1950 le président du Conseil de la IVᵉ République, René Pleven, plaidait pour « une armée européenne unifiée du point de vue de son commandement, de son organisation, de son équipement et de son financement et placée sous la direction d’une autorité supranationale unique ». Cette perspective s’inscrivait alors, pour le partisan de De Gaulle, comme une solution pour assurer « la défense de l’Europe occidentale » et éviter « la résurrection du militarisme allemand », le tout sous contrôle d’instances supranationales européennes.
Craignant que l’intégration de la RFA à l’OTAN sous l’égide des Nord-Américains ne soit une voie ne menant à terme qu’au réarmement de l’Allemagne au dépend du poids de la France, la volonté fut déjà forte pour l’état-major français d’alors d’ancrer l’armée française dans cette première intégration européenne. Mais tout autant contraint par la réalité des soulèvements et des guerres de libération nationale de plus en plus nombreuses dans les colonies de l’Union française, nécessitant pour l’impérialisme français de plus en plus d’hommes à déployer en dehors du théâtre européen, la contradiction fut trop forte entre la volonté de ne pas laisser l’Allemagne se réarmer ni prendre le leadership en Europe avec l’appui des États-Unis, et celle de sauvegarder l’Empire colonial français. Chassez le naturel, il revient au galop : le choix fut pris de concentrer les efforts militaires français sur le « front sud » afin de mâter les révoltes nationales et tenter de sauver l’Empire, et de laisser les États-Unis et l’OTAN assurer la défense du « front est » contre la « menace soviétique », choix qui fut par ailleurs facilité par une certaine détente est-ouest à partir de 1953. Tout ceci avec les résultats que nous connaissons pour l’impérialisme français : guerres interminables pour la France, coûteuses en vies, démembrement de l’empire colonial et perte de poids face à l’impérialisme allemand en résurgence. Notons cependant que la réaction impérialiste française était bien un dilemme de front, tant il s’agissait de choisir entre le front direct contre l’URSS et le Pacte de Varsovie, ou bien contre ceux qui s’en rapprochaient, voire s’en réclamaient et animaient ces guerres de libération nationale quasi toujours teintées de socialisme. Il n’était donc pas question à ce moment-là de préférer défendre l’Empire colonial plutôt que de se vautrer dans l’anticommunisme, puisque ce dernier fut le moteur initial de toutes les réflexions de nos états-majors ainsi que de la contradiction indissoluble dans laquelle ils se sont piégés eux-mêmes au grand bénéfice de l’axe Washington-Bonn (aujourd’hui Berlin) naissant.
C’est par anticommunisme que sont réprimées le plus violemment les révoltes nationales. C’est par anticommunisme que sont combattus les soutiens en France aux peuples colonisés. C’est par anticommunisme que l’Empire colonial est appelé à freiner l’expansion du socialisme en Afrique, en Indochine, etc.
Aujourd’hui l’URSS n’est plus. Le Pacte de Varsovie non plus. L’OTAN est toujours bien présente et s’étend vers la Russie à mesure que se déploie la « construction européenne ». L’impérialisme allemand a repris sa place de leader économique de l’Europe, désindustrialisant la France au passage, et tente aujourd’hui de se réarmer dans le cadre des tensions de plus en plus poussées avec la Russie. L’UE et l’OTAN sont parfaitement intégrées l’une à l’autre depuis la chute de l’URSS et la constitution des traités qui fondent désormais l’Union européenne et qui en font, quoi qu’en disent tous les bénis oui-oui d’un pacifisme bon teint, non pas un espace de paix mais un bloc impérialiste supranational, pilier européen de l’OTAN, en plein réarmement et en pleine fascisation. L’OTAN et l’UE mènent leur guerre par Ukrainiens interposés contre une Russie qu’ils ne veulent que dépecer. Elles arment et financent un gouvernement fascisant à Kiev s’appuyant sur des milices néonazies expérimentées pour tenir le front… Finançant l’ensemble de cette politique par le sacrifice des services publics, des conquêtes sociales, démocratiques et nationales du mouvement ouvrier, et par le gel des salaires.

La nouvelle Union sacrée
Comment une telle politique peut-elle bien se mettre en œuvre sans que le peuple français, ni à fortiori le monde du travail et la classe ouvrière, ne semblent même chercher à se révolter face à cette politique de « l’argent pour la guerre, pas pour les salaires » ? Certes, il y a bien des résistances, mais une véritable apathie semble avoir saisi l’ensemble de la nation.
Le fait n’est pourtant pas nouveau. En 1914 déjà, à la veille de ce qui deviendra la 1ʳᵉ Guerre mondiale, des résistances existent face à la guerre qui vient, mais la masse semble emportée avec résignation vers la boucherie.
Et déjà en réalité, comme aujourd’hui, il s’en trouve des politiciens, des syndicalistes, des « hommes de paix » et « de gauche » pour accompagner la marche impérialiste vers la guerre, pour accepter le gel des salaires, pour avaliser le sacrifice des services publics afin de financer une économie de guerre et pour théoriser que, ce qui importe, ce n’est pas que l’ouvrier fabrique des obus plutôt que des voitures mais bien qu’il touche une prime d’intéressement sur les profits colossaux qui s’annoncent pour les monopoles capitalistes des armes. Au diable les intérêts internationaux de la classe ouvrière tant que ces capitalistes, prêts à mettre le monde à feu et à sang, peuvent « créer » quelques emplois et redynamiser quelques régions abandonnées qui ne manqueront pas d’être des cibles de choix lorsque la guerre éclatera.
Voilà ce que portent bon nombre de directions syndicales qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, ou que celui de la Confédération européenne des syndicats et de la Confédération Syndicale Internationale — deux engeances « syndicales » totalement inféodées à l’ordre atlantiste et à la Commission européenne — et qui abandonnent progressivement les luttes du mouvement ouvrier et populaire au profit de négociations, systématiquement infructueuses tant elles nous sont perdues d’avance. Cette guerre qui vient n’est pas nouvelle, alors comment expliquer autrement que même la direction confédérale de la CGT, confédération syndicale pourtant auréolée d’un glorieux passé de luttes pour la paix, n’ait pas tout fait pour expliquer déjà en 2023 que la bataille pour nos retraites c’était aussi une bataille pour préférer le financement de nos retraites plutôt que les budgets de guerre ? Pourquoi ne pas avoir construit un réel grand mouvement pour les salaires, plutôt qu’une simple banderole pour décorer son siège à Montreuil, comme un mouvement de refinancement de la paix contre les logiques de guerre des impérialistes de l’UE-OTAN qu’appuie en France la Macronie ?
Rien de tout cela, et encore moins venant des autres confédérations syndicales. Les appels à la solidarité avec les populations civiles, à l’aide humanitaire et à la paix sont une chose, mais bien contradictoires et de peu de valeur face à la véritable politique d’anesthésie générale que l’on tente d’imposer aux travailleurs et aux citoyens et dont se font les relais ces directions syndicales. Aucun rapport évidemment entre la baisse drastique de leur niveau de vie et la hausse spectaculaire des budgets de l’armement, dernièrement alimentés de 413 milliards d’euros rien que pour la France. Aucun rapport non plus entre les sacrifices répétés de l’Hôpital public et le financement en marche d’une armée européenne. Pas plus qu’entre la baisse relative des salaires et l’ouverture de nombreuses nouvelles usines d’armement sur les cendres de l’industrie française.
Côté « politique », l’accompagnement vers la guerre mondialisée est encore plus flagrant. De Raphaël Gluksmann et des « écologistes » belliqueux prêts à intensifier la guerre contre la Russie au risque de plonger le monde dans un conflit nucléaire — ce nucléaire-là ne les gêne pas ! —, du PCF votant les crédits de guerre à l’Ukraine en passant par François Ruffin en appelant, comme Donald Trump, à une autonomie stratégique européenne, c’est-à-dire donc à une armée européenne, tous démontrent, pour qui veut bien le voir et l’entendre, qu’ils parlent en pacifistes mais agissent en supplétifs de l’impérialisme atlantique. Ainsi endorment-ils le peuple, les travailleurs et la classe ouvrière en les décourageant chaque jour de lutter et de prendre conscience de tous les enjeux qui nous entourent.
Il est grand temps de ne plus laisser passer les mensonges et le découragement qui anesthésient notre pays, entravant ainsi une contre-offensive populaire qui aurait un grand potentiel pourvu qu’elle se tourne contre l’Union européenne et l’OTAN, pour nos salaires, pour nos services publics, pour la paix.












0 commentaires