Le jeudi 12 février, un collectif militant a empêché à Lyon 3 la tenue d’une conférence de propagande impérialiste. L’action a conduit à l’annulation de l’événement et permis de faire entendre les revendications du collectif. Face à cette action pacifiste, la réponse — habitude bien installée à Lyon 3 — a pris la forme d’un déploiement policier disproportionné. Une dizaine de CRS ont matraqué, gazé et procédé à des contrôles d’identité abusifs. Rappelons qu’une intervention des forces de l’ordre dans une université n’est pas anodine, supposant l’autorisation expresse de la présidence.
L’intervention de ces militants s’inscrit dans un contexte d’emprise croissante de l’industrie de la défense sur l’université. À mesure que l’économie de guerre s’installe, la défense tend à devenir un débouché majeur pour une partie de la jeunesse diplômée. S’ajoute à ça une normalisation progressive du discours guerrier dans les espaces de formation et de travail. Il n’en a pas toujours été ainsi. « Il y a dix ans, je ne me serais pas risqué à faire venir un général dans un amphi. J’aurais eu peur de la réaction de certains étudiants », déclarait Jean-Yves Fourniols, directeur des relations avec les entreprises de l’INSA Toulouse, dans Le Monde [1]. Les militants entendent raviver la tradition antimilitariste du mouvement étudiant et rappeler que le monde académique n’est pas voué à servir les choix arrêtés d’en haut par une bourgeoisie et ses exécutifs atlantistes [9]. Les étudiants, chercheurs, professeurs qui font vivre ces institutions disposent d’un droit de regard sur ce qui s’y organise. En occupant la salle au nom des étudiants et en faisant entendre leurs mots d’ordre, ils ont affirmé sans détour ce qu’ils jugent inacceptable : la diffusion continue, dans les universités, de discours légitimant la marche à la guerre et l’impérialisme OTANien.

« Un casque bleu parmi les khmers rouges »
La conférence annulée devait réunir deux figures habituées des plateaux télé, l’écrivain et ancien officier français Guillaume Ancel, et l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau. Accueillis par une doyenne de Lyon 3, ils étaient annoncés pour ouvrir un échange à l’intitulé quasi-orwellien : « Le déni de guerre ». Le sous-titre du dernier livre de Guillaume Ancel ne nous propose pas mieux : « Comment préparer la paix sans avoir peur de se battre ». Le choix des termes révèle une posture paternaliste, celle de l’expert-sachant qui prétend corriger les biais et instincts grégaires des masses. « Peurs », « déni », refoulement, il ne s’agit pas d’un débat politique assumé, mais d’une tentative de pathologisation du refus de la guerre. On retrouve ici la doctrine macroniste : si le peuple ne consent pas, c’est qu’on a manqué de pédagogie.
Dans le même registre, Guillaume Ancel qualifie sur son blog l’action de « déni d’intelligence ». L’ancien casque bleu se serait retrouvé encerclé par des « khmers rouges », convoquant l’image d’une horde hostile aux intellectuels et allergique au débat. Habitué aux tribunes sans contradiction, M. Ancel s’offusque dès qu’une porte se ferme. Vient ensuite un autre argument classique pour l’establishment : dé-légitimer l’opposition en rendant tout contre-pouvoir suspect. Face à un syndicat étudiant et des partis les réprésentants, M. Ancel préfère les montrer comme des extrémistes « probablement » (sic) manipulés par un « réseau pro-poutinien » [2]. Une telle rhétorique complotiste ne fait pas figure d’exception chez lui qui commentait sur RTL que Poutine aurait « joué un rôle dans l’opération du 7 octobre ». Un discours éclipsant les causes internes de l’attaque du Hamas (colonisation, occupation, oppression structurelle) en plus de ne reposer sur aucun fait palpable. [5]
Être étudiant dans l’économie de guerre
Mais les deux invités ne sont que des rouages d’une chaîne impérialiste englobant aussi bien l’armée et l’industrie de la défense que les sphères académiques. L’économie de guerre en gestation a besoin des cerveaux autant que des bras : des ingénieurs, formateurs, techniciens, ouvriers et techniciens qualifiés, chercheurs, juristes, développeurs… Dans la guerre par proxy menée par les puissances de l’OTAN, les Ukrainiens (et peut-être demain les pays baltes) fournissent la chair à canon. Les travailleurs Ukrainiens deviennent également « chair à patron », l’état de guerre permettant au gouvernement de détruire le code du travail [7]. Les centres industriels et de formation occidentaux fournissent, eux, les « cerveaux », dans une véritable division internationale du travail guerrier.
Alors que le gouvernement augmente les cadences de production d’armes, les groupes de défense et l’armée se font eux de plus en plus présents sur les campus pour y trouver des recrues. « Auparavant, nous n’avions pas de demandes de la part des militaires pour venir à la rencontre des étudiants », déclarait Jean-Yves Fourniols, directeur des relations avec les entreprises de l’INSA, dans Le Monde. [1] En 2025 l’aéronautique, l’espace et la défense ont, à eux seuls, embauché les trois quarts de l’ensemble des diplômés de l’école. Entre 2023 et 2024, le nombre d’étudiants s’orientant vers le secteur de la défense a progressé d’environ 9 %, soit près de 140 diplômés supplémentaires.
Les industriels qui siègent dans les instances de l’école peuvent orienter les programmes là où sont les besoins. Là où Airbus occupait traditionnellement la première place des recruteurs tous cursus confondus, ce sont désormais des groupes directement liés à l’armement comme le missilier MBDA, suivi de Dassault Aviation qui dominent les embauches dans les filières ingénieurs. [1] Ces deux géants de l’industrie ne s’arrêtent pas aux écoles d’ingénieurs, ils organisent également des colloques fréquents à Lyon 3 via l’Institut d’Études de Stratégie et de Défense (IESD) [11].
L’influence s’étend enfin au financement de la recherche. L’armée et l’industrie de la défense soutiennent des laboratoires, des bourses de thèse, et interviennent aussi bien dans la recherche appliquée que dans certains projets de recherche fondamentale. La DGRIS (Direction générale des relations internationales et de la stratégie, ministère des Armées) pilote un programme intitulé « Pacte enseignement supérieur », finançant des projets en sciences humaines et sociales. Le ministère des Armées a par ailleurs attribué deux labels « centre d’excellence » aux universités de Paris 8 et de Lyon 3, soutenant notamment à Lyon 3 un projet sur « l’interconnexion des fonctions stratégiques hautes (puissance aérienne, espace, nucléaire, défense antimissiles) : conséquences politiques et opérationnelles des couplages capacitaires de haute intensité dans les espaces homogènes » [10].
Côté étudiants, c’est une sensation de malaise, une crise de sens qui s’exprime face à ces rapprochements. « On est poussés à aller dans ces entreprises. On a régulièrement des mails qui nous invitent à visiter les campus de Thales, d’Airbus, de MBDA et à y faire des stages » déclare Julie (prénom d’emprunt), élève de l’INSA Toulouse dans Le Monde. Au dernier Forum des entreprises, elle rapporte que 20 entreprises sur 50 étaient issues du secteur de la défense. Les étudiants mobilisés contre le génocide en Palestine soulignent également l’impossibilité de critiquer les liens de la filière avec Israël. L’étudiante interrogée explique qu’on les incite dans son cursus à passer une certification en cybersécurité proposée par l’entreprise Cisco, société ultra-controversée qui a été sélectionnée par le ministère de la défense israélien pour fournir des serveurs à son armée. [1]
Les étudiants, chercheurs et professeurs formulent aujourd’hui l’exigence de reprendre la main sur l’orientation de leurs diplômes et de la recherche. Ce changement de cap ne suppose pas seulement d’instaurer des poches de résistance dans les universités, mais aussi de se battre pour une transformation plus large des priorités économiques. Tant que l’architecture européenne, arrimée aux impératifs stratégiques de l’OTAN, canalisera les ressources vers le réarmement, la marge de manœuvre des politiques restera réduite à peau de chagrin.
Les transformations visibles dans la société russe en temps de guerre offrent un miroir troublant de ce que pourrait devenir une société progressivement arrimée à l’économie de guerre. Depuis le début du conflit, plus de 500 000 Russes ont intégré le secteur de la défense, où les salaires moyens ont augmenté de 20 à 60 %. Ces nouvelles couches moyennes [8] qualifiées, disposant de nouvelles liquidités abondantes dans une économie sous sanction, ont pu accéder à l’achat d’une voiture neuve (de marque chinoise). [4] Si nous laissons l’économie de guerre s’installer, les couches moyennes éduquées seront réduites à construire des bombes pour accéder à l’achat d’une voiture neuve. Il nous faut empêcher la formation d’un pacte social de guerre qui intégrerait le prolétariat à la production et à l’effort militarisé, tandis qu’une petite bourgeoisie belliciste en assurerait l’encadrement idéologique. Les intellectuels organiques de cette fraction — dont Raphaël Glucksmann donne une figure avancée — travaillent déjà à rendre désirable et morale cette mobilisation. Contre l’économie de guerre, contre la marche à la guerre et ses idéologues, il faut se mobiliser dans les universités comme dans les entreprises.
A bas les guerres impérialistes contre les peuples, vive la guerre de libération contre la bourgeoisie atlantiste !
Anonyme
[1] Le monde, Les liaisons de plus en plus étroites entre le secteur de la défense et les grandes écoles d’ingénieurs. https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/10/03/les-liaisons-de-plus-en-plus-etroites-entre-le-secteur-de-la-defense-et-les-grandes-ecoles-d-ingenieurs_6644279_4401467.html
[4] BNE intellinews, https://www.intellinews.com/russia-s-new-war-middle-class-339943/
[5] Diploweb.com, Quels liens entre la guerre russe en Ukraine depuis 2022 et la relance du conflit israélo-palestinien depuis le 7 octobre 2023 ?
[8] Les « couches moyennes » désignent, chez Michel Clouscard, non pas une classe autonome ni une fraction organisée, mais une stratification interne du prolétariat. Il s’agit de segments de travailleurs qui, tout en ne possédant pas les moyens de production, bénéficient de débouchés, de positions professionnelles ou de niveaux de consommation relativement plus élevés. La notion de « couche » renvoie ainsi à une différenciation socio-économique sans autonomie structurelle : ces groupes restent objectivement inscrits dans le prolétariat, même si leurs conditions d’existence favorisent des trajectoires de mobilité et d’intégration. L’expression libérale de « classes moyennes » tend à occulter cette réalité en suggérant l’existence d’un entre-deux social distinct des possédants comme des dépossédés.
[9] Par « atlantistes », nous désignons les fractions des bourgeoisies européennes et les exécutifs qui font de l’intégration militaire, économique et diplomatique au bloc États-Unis / OTAN le cadre naturel et non discutable de leur action.
[10] Le ministère des Armées attribue deux labels « centre d’excellence » au profit des universités de Paris 8 et de Lyon 3, https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/dgris/Communiqué de presse – Label centre d’excellence.pdf












Si l’historien doit veiller à ne pas porter de jugements analogues sur des peuples contemporains, vivant très différemment. Cela impose un grand discernement.
Le tsar Alexandre abolit le servage le 3 mars 1861. Lapaysannerie arriérée de Russie ne tirant aucun profit de cette situation. Laclasse privilégiée et la bêtise des libéraux auront tôt fait de replongerl’empire.(Hérodote archives 03.08.2021)
La Révolution 8 mars 1917 en Russie.Des similitudes semblables à notre époque. Aujourd’hui en France l’impôt indirect touche jusqu’au SDF. Quant aux privilégiés, ils s’ exonèrent de tout impôt direct légalemen ten violant la Constitution.
Article 6 de la déclaration des droits de 1789. L’égalitédevant la loi fiscale. Article 13 de la même déclaration. L’égalité devant les charges publiques.
Pour s’extraire d’une république des copains et des coquins attachés à leur privilèges comme des tiques. Il faut entrevoir une révolutionprolétarienne en passant par la dictature! Cycle de gouvernement à travers l’histoire. Monarchie, Aristocratie, Timocratie, Oligarchie, Démocratie, Tyrannie. “C’est une erreur de croire nécessairement faux ce qu’on ne comprend pas. ” GANDHI
Notre conscience comme Monsieur Einstein nous oblige en faveur des droits de l’homme et du pacifisme. Une référence morale emblématique lui valut de nombreux ennemis. Nous subissons les mêmes déboires à notre échelle pour nos intransigeances et notre droiture. A tous les niveaux de la société la corruption à fait son œuvre et la soumission volontaire est devenue courante pour bénéficier des faveurs et des subsistes d’une oligarchie.
Une autre solution plus réaliste, l’effet boomerang, l’homme s’étant extrait des lois naturelles, la terre peut s’en passer.