Après plusieurs plans sociaux qui se sont étalés sur plusieurs années, JTEKT, filiale de Toyota produisant de l’équipement automobile, a annoncé en octobre dernier la vente de ses deux usines françaises restantes, celles de Chevigny-Saint-Sauveur à côté de Dijon en Côte-d’Or et d’Irigny vers Lyon.
Déjà en septembre dernier, l’usine vierzonnaise de JTEKT Bearings France, qui fabriquait des roulements à aiguilles, avait été vendue au fonds d’investissement allemand Aequita, qui souhaite s’orienter vers l’aérospatiale et la défense. La raison invoquée était celle de la crise de l’automobile[1]. Pourtant, Jtekt Bearings France était la 8ᵉ entreprise la plus profitable du Cher en 2024, avec un bilan financier 2023 s’élevant à 41 580 036 €[2] ! Et avant cela, ce sont les usines de Blois et de Chènevières qui avaient été cédées.
L’annonce de la vente des sites de Chevigny et Irigny a été faite peu de temps après qu’a été conclu, malgré une grève de 4 jours, un accord concernant un « plan de sauvegarde de l’emploi », c’est-à-dire un plan de licenciement avec 197 postes supprimés, dont 85 à Chevigny. Et de 2020 à 2024, c’est au total près de 500 emplois qui ont été supprimés à Irigny[3]. En fait, cela fait des années que l’entreprise fait croire aux salariés qu’il s’agit de trouver des compromis pour conserver l’activité du site et les emplois qui vont avec face à la crise de l’automobile et au manque de commandes. La réalité est qu’elle cherche à se débarrasser progressivement de ses salariés pour pouvoir lâcher le site.
Déjà en 2010, le site de Dijon avait été fermé. Et à Chevigny, cela fait plusieurs années que les départs en retraite ne sont pas remplacés et les intérimaires renvoyés, le travail reposant alors sur les épaules des salariés restants, qui voient leurs cadences augmenter. Des bouts de l’usine sont aujourd’hui laissés à l’abandon, le secteur de fabrication des crémaillères a été supprimé récemment, et dans les autres secteurs les effectifs ont été réduits. Mais en même temps, les chefs d’ateliers recherchent du monde pour travailler les samedis, car JTEKT veut écouler les contrats restants au plus vite avant de pouvoir vendre ou fermer l’usine. Tout ralenti, sauf la production, c’est-à-dire la création directe de plus-value !
L’usine JTEKT de Chevigny, qui produit des systèmes de direction, et que la section dijonnaise de l’OCF suit de près en distribuant régulièrement des tracts et bulletins d’entreprise aux ouvriers, est particulièrement connue pour ses conditions de travail dégueulasses. Des chefs d’équipe chronomètrent les travailleurs en leur reprochant en permanence de ne pas aller assez vite, font des séances de brimades régulières et des réflexions répétées tout au long de la journée. Il y a depuis des années une stratégie de management par la peur basée sur les brimades, les menaces de licenciement, les pressions pour augmenter les cadences, avec à la clé des burn-out, des dépressions et des souffrances physiques. Et cela s’accompagne de répression syndicale. En 2018, un délégué syndical CGT avait été convoqué pour entretien préalable à sanction pour avoir tenté de mettre fin à une de ces séances de brimades[4].

Et le site d’Irigny n’est pas en reste. En 2015, JTEKT a licencié le médecin du travail jugé trop complaisant avec les travailleurs. La même année, un ouvrier électricien s’était suicidé en se jetant du toit du bâtiment de la direction. Celui-ci subissait un harcèlement de la part de l’encadrement parce qu’il avait assigné la direction aux prud’hommes après s’être vu supprimer une prime d’astreinte. Suite à cela, le secrétaire syndical CGT, qui l’avait défendu et dénoncé les agissements de la direction devant les journalistes, avait été mis à pied pendant une semaine avant entretien préalable à licenciement, sous le prétexte d’absences injustifiées alors qu’il s’agissait de congés maladie[5]. La direction s’était également retrouvée devant les tribunaux pour délit de marchandage, et avait une enquête judiciaire aux fesses pour le suicide de l’ouvrier électricien.
« CRISE DE L’AUTOMOBILE » ET DÉSINDUSTRIALISATION
Après Valti à Montbart et Tetra Park à Longvic, JTEKT Chevigny suit la vague de la désindustrialisation en Côte-d’Or. À chaque fois c’est le même refrain : pas assez de commandes, le secteur est en crise… et pourtant l’entreprise fait des profits ! La réalité est que ces entreprises capitalistes ne font jamais assez de profits pour satisfaire leurs actionnaires. Par conséquent elles délocalisent vers des pays où la main-d’œuvre est moins chère et moins protégée, donc mieux corvéable. En effet, 2 nouveaux projets ont été annoncés en République tchèque 1 semaine avant l’annonce du PSE en avril 2025[6].
La désindustrialisation est un fléau qui sape le pays de toute sa base productive, qui permet de faire pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail en mettant en concurrence les travailleurs des différents pays par les menaces permanentes de délocalisation, et freine la solidarité des travailleurs.
On explique depuis des années aux ouvriers de JTEKT que l’industrie automobile est en crise, que la rentabilité n’est pas au rendez-vous, qu’il faut être plus compétitif. Mais que cela signifie-t-il concrètement ? Que les salaires des travailleurs sont trop élevés, que les cadences ne sont pas assez élevées, qu’ils ne sont pas assez exploités pour contenter les actionnaires. La réponse de JTEKT face à cette situation ? Délocaliser pour concentrer son activité là où les salaires sont plus bas, où le code du travail est moins contraignant, où il y a moins de protections pour les travailleurs, et où il y a moins de syndicats, comme au Maroc et en République tchèque.
Et ces entreprises sont libres de le faire sans que l’État puisse les y empêcher, puisque les traités européens, qui érigent la liberté de circulation des capitaux en droit fondamental de l’UE, lui interdisent de faire quoi que ce soit de sérieux contre les délocalisations, ventes et fermetures d’usines. Pire encore, l’État leur donne de l’argent sous la forme d’exonérations de cotisations sociales et de subventions diverses et variées, soi-disant pour améliorer leur compétitivité. La réalité est que l’État est aux mains du capital, qu’il sert ses intérêts et qu’il leur permet non seulement d’exploiter la main-d’œuvre salariée, mais en plus d’exploiter l’ensemble du peuple en récupérant l’argent public issu des impôts tout en réduisant ses contributions aux droits sociaux.
Quant au maire de droite de Chevigny, Guillaume Ruet, il a déclaré « soutenir » les salariés « légitimement inquiets quant à leur avenir », s’est dit « préoccupé » par l’annonce de la vente, a demandé à JTEKT de « faire toute la lumière sur cette mise en vente », a déclaré que la Ville « sera très vigilante au choix du repreneur », et a appelé le ministre de l’Industrie à faire preuve « de la plus grande vigilance sur ce dossier ». Ainsi fait-il bien son travail de politicien en développant une belle phraséologie pour la presse locale !
L’UE-OTAN ET LE CAPITALISME
La réalité est que, si des entreprises comme JTEKT peuvent agir comme elles le font, si elles peuvent exploiter de la main-d’œuvre puis la jeter sur le pavé comme bon leur semble, c’est parce que toute la société est organisée dans leur intérêt. Elles bénéficient d’un État de moins en moins national et de plus en plus européen, voire transatlantique, qui mène les politiques voulues par le grand Capital, ainsi que d’institutions supranationales (UE, FMI, BCE, OTAN, Banque mondiale, etc.) qui permettent d’assurer la mainmise du capital financier sur la société.
Cela fait des décennies que, dans le cadre de la « construction européenne », au nom du marché unique et de l’ouverture, on met toujours plus les travailleurs en concurrence, on licencie, on casse nos conditions de travail, on nous paye mal. C’est au nom de la compétitivité européenne que l’État français a cassé le Code du travail. C’est au nom de la dette contractée sur les marchés financiers européens qu’on rogne sur la sécurité sociale, sur les services publics, sur les droits sociaux.
Et en même temps, des milliards pleuvent pour la guerre ! Rappelons-nous qu’a été décidée au dernier sommet de l’OTAN une hausse des budgets militaires passant de 2 à 5 % du PIB. Rappelons-nous également que Macron a annoncé lors de son discours de vœux aux armées le 15 janvier dernier vouloir « actualiser » la loi de programmation militaire 2024-2030, qui devait porter le budget militaire à 413,3 milliards d’euros, en l’augmentant de 36 milliards d’euros[7]. À noter d’ailleurs que les deux mandats de Macron auront été ceux du doublement du budget militaire, le faisant passer de 32,3 milliards d’euros en 2017 à 64 milliards en 2027 ! Il y a donc de l’argent pour les entreprises et la guerre, mais pas pour les travailleurs !
Face à cela, il est bien sûr nécessaire de lutter au sein des entreprises. Mais cela ne suffira pas. Il est nécessaire d’unir l’ensemble du monde du travail contre le capital et ses institutions économiques et politiques, en premier lieu l’État français dirigé par son président Macron, l’UE et l’OTAN, en portant le mot d’ordre : “Pour nos salaires, pour la paix et pour nos services publics : Dégageons Macron, sortons de l’UE, de l’euro, de l’OTAN et du capitalisme !”
William – JDM
[1] https://www.leberry.fr/vierzon-18100/economie/koyo-jtekt-a-vierzon-repris-par-un-fonds-dinvestissement-allemand-la-nouvelle-direction-veut-revenir-aux-benefices-des-2026_14752790/
[2] https://www.leberry.fr/bourges-18000/economie/decouvrez-le-top-10-2024-des-entreprises-du-cher-au-plus-gros-chiffre-d-affaires-dans-le-secteur-de-l-industrie_14598246/
[3] https://www.consultor.fr/articles/automobile-roland-berger-provoque-a-nouveau-la-colere-de-salaries
[4] https://dijoncter.info/usine-jtekt-les-employe-es-face-au-management-par-la-peur-407#nb1
[5] https://www.lutte-ouvriere.org/journal/article/2015-12-09-jtekt-irigny-un-patron-de-combat-aide-par-letat-durgence_63984.html
[6] https://www.infos-dijon.com/news/vie-locale/vie-locale/industrie-la-cgt-denonce-les-delocalisations-de-jtekt-en-republique-tcheque-et-au-maroc.html
[7] https://www.latribune.fr/article/defense-aerospatiale/defense/13257104788509/emmanuel-macron-promet-36-milliards-deuros-supplementaires-pour-les-armees












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