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ICE et fascisme aux États-Unis

par | Fév 1, 2026 | International | 0 commentaires

Ce vendredi s’est tenue une nouvelle grande manifestation contre les raids de l’ICE à Minneapolis (USA).  Ces manifestations traduisent une contestation intérieure de plus en plus aigüe. Mais une question plus fondamentale émerge plus que jamais : celle du caractère fasciste, et non plus simplement fascisant, de l’actuel gouvernement américain.

I- ICE et caractère de classe du mouvement anti-ICE

L’ICE (Immigration and Customs Enforcement), créée en 2002 à la suite des attentats du 11 septembre, est l’agence fédérale chargée de faire respecter les lois d’immigration à l’intérieur des États-Unis. Elle fait partie du Department of Homeland Security (DHS). Son rôle inclut l’arrestation et la détention de personnes sans statut légal, l’organisation de déportations et la coopération avec les polices locales dans certains cas. Sous le second mandat de Trump, l’ICE a été renforcée de manière significative, avec un effectif d’environ 22 000 agents et une politique d’immigration intérieure considérée comme la plus agressive depuis des décennies.

L’événement déclencheur de ces manifestations est l’opération d’immigration à Minneapolis, notamment le décès de Renée Nicole Good, une citoyenne américaine, abattue par un agent ICE le 7 janvier 2026, et la mort de Alex Pretti, également tué par des agents ICE sans aucune raison valable. Cette opération « Metro Surge » s’inscrit dans la continuité des opérations anti-immigrés déjà menées en 2025, notamment des raids qui ont eu lieu dans une ferme de cannabis à Camarillo en Californie (au moins 319 personnes détenues dont 12 blessés et 8 hospitalisés, à quoi s’ajoute un travailleur agricole décédé[1]), à l’usine Hundai en Géorgie (environ 475 travailleuses et travailleurs arrêtés)[2], et à Chicago dans l’Illinois (Opération Midway Blitz) pour ne citer que les cas les plus médiatisés. Par ailleurs, 32 personnes sont mortes en détention au sein de l’ICE en 2025 à cause de mauvaises conditions de détention, dont 7 sur le mois de décembre, ce qui en fait l’année la plus meurtrière pour l’agence depuis 2004[3].

La diffusion de vidéos et les contradictions des versions officielles ont provoqué une vague d’indignation nationale, remettant en question l’usage de la force par ICE même contre des citoyens ou résidents légaux. Ces événements ont déclenché des grèves générales anti-ICE dans plusieurs grandes villes (Minneapolis, New York, Los Angeles, etc.) avec fermeture d’écoles et d’entreprises à l’initiative des chefs d’entreprise eux-mêmes, des manifestations massives réclamant la fin des opérations de l’agence, et des contestations politiques, y compris une proposition de loi dans l’État de New York pour empêcher les polices locales d’être « deputized » par ICE et limiter leur coopération avec elle.

La base sociale de ce mouvement anti-ICE repose essentiellement sur un prolétariat surexploité : principalement des travailleurs sans papiers ou précaires, des familles de migrants et des secteurs entiers du sous-prolétariat urbain. Mais la direction politique de ce mouvement est, actuellement, tenue essentiellement par une petite-bourgeoisie progressiste (ONG libérales, élus démocrates, universitaires, journalistes, activistes professionnels, syndicats institutionnels très modérés), voir par une partie de la haute bourgeoisie libérale (Barack Obama et Bill Clinton ont soutenu publiquement le mouvement).  Par conséquent, le discours dominant n’attaque pas le capitalisme-impérialisme américain comme fond structurel du fascisme trumpien et ne fait pas ou peu le lien avec la question des bas salaires, du logement, de la santé, de la précarité, de l’exploitation capitaliste, mais se limite essentiellement à une critique abstraite de l’autoritarisme et de l’illibéralisme vus au fond comme un accident, une déviation du cours normal de la vie politique américaine.

Cela traduit bien-sûr les limites de ce mouvement : sans direction ouvrière organisée, le mouvement antifasciste américain ne pourra pas parvenir à son objectif, à savoir vaincre le fascisme, mais pourra au mieux le freiner. Mais s’arrêter là impliquerait une analyse trop superficielle. Cela traduit également la profonde crise interne actuellement en cours aux États-Unis, y compris au sein même de la classe dominante, et que ceux d’en haut ne peuvent plus tandis que ceux d’en bas ne veulent plus. Mais il est possible d’aller plus loin encore. En effet, Dimitrov définissait le fascisme comme étant « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier ».

II- Une dictature terroriste ouverte

Le caractère de dictature terroriste ouverte de l’administration Trump est de plus en plus manifeste. La liste est de plus en plus longue : licenciements de fonctionnaires et de juges trop « wokes », censure de la recherche scientifique, menaces et évictions d’opposants politiques, liquidation de l’administration publique sous couvert d’anti-bureaucratisme et d’efficacité, initiatives présidentielles anticonstitutionnelles, atteintes à la séparation des pouvoirs, et désormais utilisation de ce qui s’apparente de plus en plus comme une milice armée agissant hors du cadre légal et exerçant des violences physiques à l’encontre de la population[4].

Les assassinats et violences dont l’ICE est à l’origine ne sont pas de simples faux pas. Il s’agit d’un mode d’action systématique visant à terroriser la population. Rien qu’au cours du mois de janvier 2026, l’ICE a violé au moins 96 décisions de justice dans 74 affaires, estimation largement sous-estimée[5]. Ainsi, le juge de district américain Patrick Schiltz a déclaré qu’il « est probable que l’ICE ait violé plus d’ordonnances judiciaires en janvier 2026 que certaines agences fédérales n’en ont violé durant toute leur existence »[6]. L’ICE, dont les agents agissent très souvent masqués et sans s’identifier, et qui n’hésitent pas à interpeller n’importe où, y compris dans les écoles, sur les lieux de travail, au domicile, dans la rue et dans les transports en commun, s’assoit purement et simplement sur l’État de droit et agit comme une milice fasciste au service de l’administration Trump.

Au niveau de la Justice, Trump a lancé une campagne de recrutement de « juges des expulsions[7] ». Des juges de l’immigration de carrière ont quant à eux déjà été licenciés ou poussés vers la sortie. Le but ? Opérer une restructuration du système de traitement des demandes d’immigration, basée sur l’efficacité, la quantité et la rapidité du traitement des dossiers, au détriment des procédures et garanties juridiques, au mépris des droits à la défense et en faveur d’expulsions plus rapides. On passe donc d’une logique de justice bourgeoise à une logique d’appareil d’expulsions et de répression.

Autrement-dit, un saut qualitatif dans la fascisation est en cours actuellement aux États-Unis, correspondant au passage du processus de fascisation à la mise en place effective du fascisme en acte. La lutte antifasciste aux États-Unis n’en est plus seulement au stade de la lutte contre les mesures réactionnaires préparant le nid du fascisme, mais elle est depuis le début de la deuxième mandature de Trump au stade de l’affrontement direct contre le fascisme arrivé au pouvoir et tentant activement de mettre en place un régime fasciste.

III- Des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier 

L’autre partie de la définition de Dimitrov sur les éléments les plus réactionnaires, chauvins et impérialistes du capital financier devient de plus en plus manifeste également. Une des caractéristiques du fascisme consiste en ce qu’une partie du capital financier, qui fait alors office pour ainsi dire d’avant-garde fasciste, met au pas, non seulement les masses populaires, mais aussi l’autre partie du capital financier plus réticente au fascisme.

Historiquement, cela s’est manifesté dans un premier temps par une opposition entre le capital financier dit « international », assimilé aux juifs et au communisme, et le capital financier dit « national ». Le premier correspond à l’industrie légère, qui bénéficie le plus du libre-échange mondialisé et est par conséquent défavorable aux politiques protectionnistes, qui impliquent des droits de douane élevés et l’obligation d’acheter des machines et matériaux à des prix de monopoles. Par ailleurs elle est plus attachée à la démocratie bourgeoise qui lui permet d’acheter une « paix sociale » plus avantageuse pour les affaires. Elle est aussi plus réticente à la guerre ouverte qui déstabilise les marchés, et plus favorable à la coopération internationale. Le second correspond quant à lui à l’industrie lourde, plus territorialisée, moins dépendante du libre-échange international, au contraire plus dépendante des subventions et exonérations fiscales, des commandes publiques, notamment militaires, de la protection douanière, de l’exploitation de la classe ouvrière et de la domination impérialiste. Mais bien-sûr en définitive, pour l’industrie légère, « mieux vaut Hitler que le Front populaire ». Elle peut dans un premier temps voir le fascisme d’un mauvais oeil, mais uniquement dans la mesure où le mouvement populaire reste sous contrôle et où le fascisme ne s’impose pas encore comme une nécessité.

Lorsque le pouvoir de la bourgeoisie est menacé, l’ensemble du capital financier se range derrière le fascisme, et alors celui-ci passe à l’offensive la plus ouverte. L’exemple historique en France du Parti Radical et de la SFIO est particulièrement parlant : ces représentants de la bourgeoisie, après s’être alliés au Parti communiste français au sein du Front populaire contre le fascisme, ont laissé les mains libres à Hitler pour annexer l’Autriche et la Tchécoslovaquie en 38, soutenu l’interdiction de l’Humanité et du PCF en 39, voté les crédits de guerre déclenchant la Seconde Guerre mondiale en défense des intérêts impérialistes, et voté les pleins pouvoirs à Pétain en 40, ouvrant ainsi grand les bras au fascisme qu’ils avaient 4 ans auparavant pourtant combattu. Le Parti démocrate américain, représentant de la frange certes la moins réactionnaire du capital financier, farouchement antichinois, à l’avant-garde du bellicisme en Ukraine, et fervent soutien au génocide des palestiniens (même si la contestation de cette position à la base du parti démocrate s’intensifie), n’agira pas autrement. Seule l’alliance la plus large des masses populaires, sous-direction ouvrière et communiste, peut alors organiser la défense, puis la riposte contre le fascisme.

Les éléments actuellement les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier américain, qui se manifestent dans la politique fasciste de l’administration Trump, sont le complexe militaro-industriel, les industries pétrolières et énergétiques, ainsi que l’industrie pharmaceutique. Ils incluent également certains secteurs de la haute technologie (Elon Musk…) et de la finance, de grandes entreprises manufacturières et des géants de la distribution (Walmart…). Cette frange se distingue non par son extériorité à un capital financier qui serait « globaliste » tandis que lui serait « national », mais par sa position spécifique au sein du capital financier : elle est celle dont la reproduction dépend le plus directement de la guerre, de la coercition étatique, de la destruction des droits sociaux, de la surexploitation des travailleurs et du pillage impérialiste.

Cette fraction du capital ne se contente pas de défendre un capitalisme libéral classique fondé sur des compromis institutionnels stables ; elle poursuit un projet de domination autoritaire, dont le but explicite est d’écraser à la fois la classe ouvrière et les fractions concurrentes du capital, en imposant sa volonté par la coercition et la contrainte. Son programme réel combine la destruction systématique des syndicats, la liquidation des droits sociaux et des protections collectives, l’allègement massif de la fiscalité sur les grandes fortunes, la privatisation progressive de l’État et l’érosion méthodique des libertés démocratiques, le tout articulé en un ensemble cohérent visant à concentrer le pouvoir et les richesses dans les mains d’une minorité privilégiée. Pour atteindre ces objectifs, cette fraction du capital mobilise une idéologie fondée sur le nationalisme agressif, le racisme, l’anti-immigration, l’anticommunisme et l’instrumentalisation du fondamentalisme religieux. Ces thèmes, loin d’être des fins en eux-mêmes, sont utilisés comme des instruments puissants de division des classes populaires, permettant de détourner la colère des masses de leurs rapports de production réels et de les enrôler, souvent contre leurs intérêts matériels, dans un projet profondément antisocial et profondément antisyndical.

Sur le plan international, cette fraction se caractérise par un impérialisme exacerbé et un recours systématique à la coercition militaire et économique. Sous l’administration Trump, cela se traduit par les volontés d’annexer le Groenland, le Canada et la Canal du Panama, symbolisant la vision selon laquelle tout territoire stratégique est une propriété potentielle des États-Unis ; par les menaces, attaques, pressions et sanctions contre le Venezuela (enlèvement de Maduro), Cuba et l’Iran pour maintenir l’influence américaine dans leurs régions respectives ; par la multiplication des interventions militaires indirectes en Syrie, en Palestine et ailleurs, parfois via le soutien à des groupes armés alignés sur les intérêts américains ; et par un renforcement spectaculaire de l’arsenal nucléaire et militaire, considéré comme un instrument central de domination globale. Dans cette logique, la Chine, la Russie ou l’Iran ne sont pas simplement des rivaux géopolitiques : ils sont perçus comme des menaces structurelles pour l’ordre impérial établi. Les institutions internationales, le droit international et même les formes libérales de démocratie ne sont tolérées que dans la mesure où ils servent directement les intérêts de cette fraction du capital ; lorsqu’ils deviennent des obstacles, ils sont contournés, vidés de leur substance ou attaqués, comme l’ont montré les positions de Trump vis-à-vis de l’ONU, de l’Accord de Paris ou même de l’OTAN et de l’UE.

Conclusion

La définition du fascisme proposée par Dimitrov conserve ici toute sa pertinence : le fascisme comme dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier. Il ne s’agit pas de l’ensemble du capital, mais de fractions spécifiques dont les intérêts ne peuvent plus être garantis par les formes ordinaires de la domination bourgeoise. Lorsque les mécanismes démocratiques, même formels, deviennent un frein à la poursuite de l’accumulation et de la domination mondiale, ces fractions sont les premières à promouvoir des solutions fascistes, mobilisant l’appareil militaire, les industries stratégiques, les flux financiers spéculatifs et les dispositifs idéologiques de masse pour asseoir leur pouvoir et subordonner d’autres secteurs du capital à leur projet.

Face à elles, une autre fraction du capital, plus intégrée à la mondialisation capitaliste et à ses institutions, opte pour des solutions relativement moins agressives et plus tournées vers la négociation en matière de relations internationales, une régulation étatique limitée et des compromis sociaux partiels afin de préserver la stabilité du système et d’éviter les crises sociales et politiques incontrôlables. Cette fraction, représentée notamment au sein du Parti démocrate, n’est nullement anticapitaliste : elle défend elle aussi l’impérialisme, la propriété privée des moyens de production et l’exploitation du travail. Mais elle considère que la survie du capitalisme passe par des formes plus souples de domination, intégrant partiellement certaines revendications sociales, environnementales et démocratiques pour maintenir la légitimité de l’ordre établi et éviter l’explosion des conflits. La contradiction entre ces deux fractions, l’une plutôt partisane de la démocratie bourgeoise et l’autre aujourd’hui partisane du fascisme, profondément enracinée dans les rapports de production et dans la structuration du pouvoir capitaliste, ouvre cependant des espaces tactiques pour les forces populaires, sans jamais abolir l’antagonisme de classe fondamental.

Le danger fasciste aux États-Unis ne réside donc pas uniquement dans la figure de Trump ou dans ses excès rhétoriques, mais dans la dynamique structurelle d’un capitalisme-impérialisme en crise, où certaines fractions cherchent activement à imposer une solution fasciste. La lutte contre cette tendance ne peut se limiter à une défense abstraite des institutions existantes : elle exige la constitution d’un large front démocratique et populaire capable à la fois de bloquer l’extrême droite et de préparer les conditions de l’autonomie politique de la classe ouvrière. Sans cette double orientation – résistance immédiate et transformation structurelle –, les fractions les plus réactionnaires continueront de trouver, dans la crise du système et l’instabilité sociale et internationale, les conditions objectives de leur montée en puissance et de l’expansion de leur domination. Alors le fascisme ne pourra être stoppé et sera entièrement instauré.

William – JDM


[1] https://www.latimes.com/california/story/2025-07-10/federal-immigration-sweep-ventura-county-farms

[2] https://www.nytimes.com/2025/09/07/us/politics/hyundai-plant-immigration-raid-georgia.html

[3] https://www.theguardian.com/us-news/ng-interactive/2026/jan/04/ice-2025-deaths-timeline

[4] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/23/aux-etats-unis-les-images-de-l-extreme-brutalite-des-agents-de-l-ice-envers-les-migrants_6663813_3210.html?utm_source=chatgpt.com

[5] https://www.ainvest.com/news/ice-compliance-crisis-structural-risk-administration-enforcement-agenda-2601/?utm_source=chatgpt.com

[6] https://www.cbsnews.com/minnesota/news/ice-violations-judge-statement-twin-cities-texas-immigration/

[7] https://www.lawfirm4immigrants.com/deportation-judges-2025-immigration-court-crackdown-due-process/

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