Le cirque continu. Après le forum de Davos, les vassaux des États-Unis continuent de faire semblant de résister aux États-Unis. Ainsi, la signature de l’accord « historique » entre l’UE et l’Inde [1] serait un gigantesque pas en avant pour contrer les États-Unis et sortir de la vassalisation.
« L’Europe et l’Inde ont fait l’histoire aujourd’hui. Nous avons créé une zone de libre-échange de 2 milliards de personnes qui va bénéficier aux deux parties », a commenté la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen sur X. « Deux grandes puissances démocratiques ajoutent un chapitre décisif à leur relation » a quant à lui commenté le Premier ministre indien Narendra Modi.

Ne nions pas l’importance économique de cet accord. Plus de 90% des droits de douane entre l’Inde et l’UE seront levés. Selon la Commission européenne, cet accord devrait permettre à l’UE d’économiser jusqu’à 4 milliards d’euros chaque année. Pour l’Allemagne en particulier, leader européen du marché automobile avec les marques Volkswagen, BMW et Mercedes-Benz, c’est une grande victoire puisque les droits de douane sur les voitures passeront progressivement de 110% à 10% pour 250 000 véhicules par an. La France, deuxième leader européen de l’automobile avec Renault et Stellantis, n’est pas en reste, cela d’autant plus que les droits de douane sur les vins et spiritueux vont baisser également. Par ailleurs, les droits de douane sur les machines (44%), sur les produits chimiques (22%) et les produits pharmaceutiques (11%) seront presque totalement supprimés.
Mais le point le plus important se trouve sur le plan géopolitique. En effet, l’Inde est taxée depuis 2025 par les États-Unis à 50% sur ses exportations en direction du pays de l’Oncle Sam. Trump avait en effet voulu sanctionner l’Inde pour ses achats de pétrole russe. Cet accord va donc permettre à l’Inde de contourner en partie ces tarifs douaniers. Par ailleurs l’UE s’était couchée, sans surprise, devant les États-Unis en signant un accord impliquant des tarifs douaniers de 15% pour la majorité des exportations de l’UE vers les États-Unis [2]. Idem, cet accord permettra d’atténuer en partie l’effet de ces droits de douane.
Les États-Unis ont-ils donc de quoi être fous de rage ? Penser cela serait prendre les apparences pour le fond des choses.
L’accord n’est pas seulement un accord économique. Il contient aussi un partenariat de défense et de sécurité [3]. Le but pour l’Inde est de contrer la « menace chinoise » dans l’Indo-Pacifique, et pour l’Europe de s’ancrer dans cette zone stratégique. Par ailleurs, il s’agit aussi pour l’UE de réduire sa dépendance à la Chine en diversifiant ses chaînes d’approvisionnement en direction de l’Inde [4]. Or, découpler l’Europe de la Chine, c’est justement en grande partie ce qui a motivé la taxation à 15% des exportations européennes vers les États-Unis [5][6].
Par conséquent, l’idée d’un accord émancipateur pour l’UE vis-à-vis de la tutelle américaine doit étonner quiconque connaît un minimum les enjeux stratégiques historiques derrière les relations indo-états-uniennes. L’Inde est sans doute le maillon le plus faible des BRCIS+ parce qu’elle a en quelque sorte « le cul entre deux chaises » : d’un côté elle s’engage dans la coopération avec les BRCIS+ pour échapper à la tutelle états-unienne, mais en même temps elle se rapproche des États-Unis pour contrer l’influence économique, politique et militaire chinoise dans l’Indo-Pacifique. L’intensification du conflit dans le Cachemire qui eut lieu l’année dernière a été une manifestation de ce positionnement stratégique : il s’agit notamment pour l’Inde dans le Cachemire de s’attaquer à l’influence que la Chine exerce avec son allié stratégique pakistanais.
Dans le Projet 2025 de la Heritage foundation, think tank américain à l’origine du programme de Trump, il est parlé de l’Inde en ces termes :
« De nombreux intérêts et responsabilités américains fondamentaux se situent en Asie du Sud et en Asie centrale. Plus précisément, le développement continu des relations bilatérales avec l’Inde, pour le bénéfice mutuel des deux parties, constitue un objectif crucial de la politique américaine. L’Inde joue un rôle essentiel dans la lutte contre la menace chinoise et la garantie d’un Indo-Pacifique libre et ouvert. Elle est un garant indispensable de la sécurité des principales voies de communication aériennes et maritimes reliant l’Est et l’Ouest, et un partenaire économique américain émergent de premier plan. [7] »
Dans leur stratégie de défense nationale 2026, les États-Unis expliquent :
« Nous devons continuer à améliorer nos relations commerciales (et autres) avec l’Inde afin d’encourager New Delhi à contribuer à la sécurité de la région indo-pacifique, notamment par le biais d’une coopération quadrilatérale continue avec l’Australie, le Japon et les États-Unis (« le Quad »). En outre, nous nous efforcerons également d’aligner les actions de nos alliés et partenaires sur notre intérêt commun à empêcher la domination d’une seule nation concurrente.[8] »
Le but des États-Unis est alors de tenter de renforcer leurs relations directes et indirectes avec l’Inde, et de jouer sur les contradictions entre l’Inde et la Chine pour rapprocher la première du giron atlantiste et ainsi l’éloigner du bloc anti-hégémoniste dominé par la Chine.
Comment les États-Unis peuvent-ils donc bien accueillir réellement, au-delà du spectacle médiatique, un accord qui permettra :
- De rapprocher l’Inde du giron euro-atlantiste via l’UE,
- D’augmenter l’influence de l’UE et donc de l’OTAN – c’est à dire de ce que Brezinski appelle la « tête de pont de la démocratie » et qui permet à la puissance américaine de projeter sa puissance en direction du continent eurasiatique – dans l’indo-pacifique,
- Et d’éloigner à la fois l’UE et l’Inde de la puissance chinoise, principal ennemi des États-Unis ?
Comment peut-on prétendre résister aux États-Unis tout en signant un accord avec un pays, l’Inde, qui est reconnu par ceux-là mêmes comme étant stratégique pour contrer l’influence du principal ennemi désigné, à savoir la Chine ? Encore une fois, nous voyons que l’UE, bien loin de s’émanciper des États-Unis, s’aligne encore et toujours stratégiquement sur eux.
La réalité est que les États-Unis sont en train de diriger leurs vassaux encore trop hésitants vers la rupture avec la Chine, vers leur alignement complet au sein du bloc hégémoniste euro-atlantiste, et vers la militarisation de l’économie en vue de l’affrontement final entre les représentants de l’hégémonisme euro-atlantiste et les représentants d’un monde multipolaire, parmi lesquels se trouve en premier lieu la Chine. Et pour faire cela, ils sont prêts à aller jusqu’à fasciser l’Europe en faisant une vaste MEGA (« Make Europe Great Again »)…
William – JDM
[1] https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/l-union-europeenne-et-l-inde-officialisent-la-signature-d-un-accord-de-libre-echange/
[2] https://www.vie-publique.fr/en-bref/299692-accord-sur-les-droits-de-douane-entre-lue-et-les-etats-unis
[3] https://www.rtl.fr/actu/economie-consommation/une-excellente-chose-assure-francois-lenglet-doit-on-craindre-l-accord-de-libre-echange-inde-ue-7900594003
[4] https://www.ifri.org/fr/presse-contenus-repris-sur-le-site-video/inde-ue-les-enjeux-de-laccord-commercial
[5] https://jeunessedumonde.fr/2025/05/14/trump-lunion-europeenne-et-leconomie-de-guerre/
[6] https://fr.euronews.com/business/2025/04/23/lue-ne-se-separera-pas-de-la-chine-comme-condition-a-la-conclusion-dun-accord-commercial-a
[7] Mandate for Leadership : The Conservative Promise, The Heritage Foundation, 2023, p. 88. (https://www.democracydocket.com/wp-content/uploads/2024/06/2025_MandateForLeadership_FULL.pdf)
[8] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/06/strategie-de-securite-nationale-americaine-le-plan-de-la-maison-blanche-contre-leurope-texte-integral/












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