Préambule
La crise récente entre le PRCF et l’OCF se caractérise par un paradoxe apparent : l’absence de divergences politiques clairement énoncées, remplacées par une rhétorique de disqualification — noms d’oiseau, procès d’intention — émanant de la direction sortante. Pourtant, les faits sont têtus : éviction concertée de près de la moitié du bureau politique, d’une part considérable du comité central, départ final de militants souvent jeunes et très actifs, principalement ouvriers, représentant selon nos estimations 30 à 40 % des effectifs, et surtout leur volonté affirmée de recommencer ailleurs, autrement.
Ce décalage entre la faiblesse des justifications explicites et l’ampleur des conséquences invite à déplacer l’analyse. À défaut d’explications politiques consistantes, une lecture psychanalytique — en particulier lacanienne — permet d’éclairer ce qui s’est joué à un autre niveau : celui des discours, des signifiants, et de ce qui échappe toujours au sujet collectif comme au sujet individuel.
Les discours lacaniens comme grille de lecture
Nous mobiliserons ici la théorie des quatre discours formalisée par Lacan dans le Séminaire XVII (L’envers de la psychanalyse) — discours du Maître, de l’Université, de l’Hystérique et de l’Analyste — à laquelle il ajoutera ensuite le discours du Capitaliste. Il ne s’agit pas de simples typologies idéologiques, mais de structures de lien social, définies par la position respective de quatre termes : le signifiant-maître (S1), le savoir (S2), le sujet barré ($) et l’objet a (plus-de-jouir).
Chaque discours organise différemment : ce qui commande (agent), ce qui est adressé (l’Autre), ce qui est produit (le reste), et ce qui est refoulé ou dissimulé comme vérité.
Cette formalisation, on le sait, articule plusieurs héritages : Marx, à travers la notion de plus-value reprise et déplacée par Lacan en plus-de-jouir ; Hegel, via la dialectique du maître et de l’esclave et la lutte pour la reconnaissance, relue par Kojève ; Saussure et le structuralisme, par l’affirmation du primat du signifiant et du caractère différentiel du sens.
Nous mettons méthodologiquement de côté, pour la clarté du propos, ce qu’une critique marxiste du lacanisme, comme celle de Michel Clouscard, a d’incontournable : l’insistance sur le primat du référent matériel par-delà le défilé du signifiant, que Clouscard, par ailleurs, n’ignore pas. Nous ne voulons pas dire ici que les signifiants politiques ne renverraient jamais directement à des réalités substantielles. Mais quand la crise n’est manifestement pas d’ordre théorique ni politique, il faut bien admettre que ce qui fait crise est d’ordre psychanalytique : des signifiants universellement partagés circulent dans des chaînes où ils prennent valeur par leur position. « Communisme », « révolution » sont alors pris dans un défilé, susceptibles de se figer en signifiants-maîtres, mais toujours travaillés par l’inconscient.
Nul sujet — individuel ou collectif — n’est indemne de cette division. C’est précisément ce que le discours du Maître a cherché et cherche toujours à masquer.
Le discours du Maître et sa tentation capitaliste
Le discours du Maître se caractérise par la mise en position d’agent du signifiant-maître (S1), qui commande le savoir (S2) et produit un reste — l’objet a — tout en refoulant la division du sujet. Il vise l’efficacité, la cohérence apparente et la stabilisation du lien social. Dans sa version moderne, le discours du Capitaliste en est une torsion accélérée : le circuit y est court-circuité, la perte est déniée, le plus-de-jouir sommé de circuler sans entrave.
Dans le champ politique, ce discours prend spontanément une forme conservatrice : même lorsqu’il se réclame de la révolution, il tend à sacraliser ses propres signifiants, à les soustraire à la critique et à exiger l’adhésion plutôt que l’élaboration.
Face à l’abandon par le PCF non seulement de toute pratique communiste, mais aussi de toute intention et de tout discours, le PRCF s’est constitué historiquement comme tentative de réinscription du signifiant « communisme » et « marxiste-léniniste » dans le champ politique. Il s’agissait de le sauver de sa forclusion, de le maintenir comme signifiant opérant.
Cependant, cette tentative portait une ambiguïté structurelle : vouloir faire passer le signifiant « communisme » du statut de S1 — signifiant-maître mobilisateur — à celui d’un signifiant garanti par un savoir supposé total. Autrement dit, glisser du discours du Maître vers celui de l’Université, sans traverser la division subjective que ce passage implique.
Le piège du discours universitaire
Le discours universitaire se présente comme celui du savoir neutre et cumulatif. Le savoir (S2) y occupe la position d’agent et s’adresse à un objet traité comme administrable, classable, éducable. La vérité refoulée de ce discours est pourtant un signifiant-maître qui commande silencieusement l’orientation du savoir.
Au PRCF, ce discours a fini par se manifester par le grand récit doctrinal de nature duale, d’une part le discours philosophique se voulant doctrine de l’être, ontologie, de l’autre l’histoire se présentant comme grande narration autojustificatrice ; deux tentatives de saturer le réel. Or Lacan insiste : aucun savoir ne peut saturer le réel. Il subsiste toujours un reste qui ne se laisse ni enseigner ni intégrer.
C’est précisément ce point que Freud a rendu irréversible en ouvrant l’espace du discours de l’Hystérique. Hegel lui-même, notait Lacan, fut « le plus sublime des hystériques », en ce qu’il a montré que le savoir naît d’une négativité, d’un manque, et non d’une harmonie préalable.
Lorsque le discours universitaire se rigidifie, toute interpellation subjective lui apparaît comme une menace : elle est disqualifiée comme immaturité, irrationalité ou — dans le cas qui nous occupe — comme prétendu « anti-intellectualisme ».
Le discours de l’Hystérique et la jeunesse militante
Le discours de l’Hystérique place le sujet barré ($) en position d’agent. Il s’adresse au signifiant-maître (S1) pour lui demander de dire la vérité de son désir, tout en produisant du savoir (S2) comme effet secondaire. Sa vérité — l’objet a — reste hors champ, comme cause non maîtrisable.
Ce discours est historiquement et structurellement subversif. Il ne vise ni la conservation ni la synthèse, mais la mise en crise du maître par l’interpellation : « Tu dis savoir, mais qu’en est-il de ce qui me divise et, présentement, m’exclut ? » C’est en ce sens que Lacan peut faire de Hegel un hystérique : non par pathologie, mais parce que toute dialectique authentique naît d’une négativité subjective.
Les jeunes militants exclus occupaient précisément cette position. Leur présence était tout sauf décorative et pas uniquement militante ; elle fonctionnait comme symptôme interne de l’organisation. Ils adressaient au PRCF une question insupportable : que veux-tu réellement, au-delà de tes signifiants ? Leur éviction ne relève donc pas d’une erreur tactique, mais d’un refus structurel de soutenir le discours le plus dialectique.
La réaction de Cronos : forclusion du sujet et jouissance du pouvoir
La réaction de la direction du PRCF peut alors se lire comme un passage à l’acte du discours du Maître menacé. Plutôt que de symboliser la division interne, elle a choisi de l’éliminer réellement. L’image de Cronos dévorant ses enfants n’est pas métaphorique : elle désigne un mécanisme précis de forclusion du sujet barré, remplacé par la jouissance de l’autorité.

L’insulte, la dérision, le discrédit personnel ne sont pas des excès de langage ; ils constituent le mode de jouissance propre à un discours qui ne supporte plus que le signifiant-maître soit interrogé. Le fractionnisme dénoncé devient alors un écran fantasmatique permettant de masquer la propre division du groupe dirigeant.
Le discours du Capitaliste comme surmoi organisationnel
Le discours du Capitaliste, tel que Lacan le formalise, promet une circulation sans perte : pas de manque, pas de temps mort, pas de reste. Transposé dans une petite organisation politique, il se manifeste sous la forme d’un surmoi paradoxal : militez plus, doutez moins, unifiez-vous davantage.
Ce discours exige la performance militante tout en niant la subjectivité de ceux qui la portent. Il transforme le plus-de-jouir en épuisement, et l’engagement en dette symbolique. Une dette symbolique constamment relancée par l’invocation des grands morts et le culte de la filiation. Dans ce cadre, les jeunes militants deviennent à la fois indispensables et insupportables : indispensables comme force de travail politique, insupportables comme sujets divisés.
Le discours de l’Analyste : scandale et nécessité
Le discours de l’Analyste, à tout le moins de l’analyste politique, devra selon nous inverser radicalement la perspective. L’objet a y occupe la position d’agent : ce n’est plus le maître qui commande, ni le savoir qui explique, mais le reste qui cause le désir. Le savoir n’y est qu’un effet, et le sujet barré, le sujet de ceux qui se sont barrés – oserai-je dire – y est reconnu comme vérité.
Assumer ce discours dans une organisation politique est profondément scandaleux. Cela implique :
- de renoncer à la maîtrise totale du signifiant « communisme » ;
- d’accepter que la division ne soit pas une menace mais une condition ;
- de reconnaître que la transmission ne se fait jamais sans perte.
C’est pourtant la seule position éthiquement soutenable dans la conjoncture actuelle, marquée par la faiblesse organisationnelle, la montée des risques répressifs et la fascisation croissante. Refuser ce discours, c’est préférer l’illusion de l’unité à la possibilité réelle d’une recomposition.
Le signifiant communiste : circulation, non propriété
Le point décisif est là : le signifiant « communiste » n’appartient à personne. Il ne peut être ni possédé, ni garanti, ni verrouillé par une direction, un appareil ou un récit historique. Il circule, se déplace, se reconfigure.
Que ce signifiant passe de main en main n’est pas une trahison, mais la preuve qu’il n’est pas mort. La véritable imposture consiste à croire qu’on le sauve en le figeant.
La bureaucratie comme défense contre l’angoisse
Ce qu’on appelle bureaucratisation n’est pas d’abord une dégénérescence morale ou sociologique. C’est une défense collective contre l’angoisse produite par la division subjective. Là où le sujet barré apparaît, la bureaucratie répond par des procédures, des exclusions, des anathèmes.
La crise PRCF–OCF montre ce mécanisme à nu : plutôt que de symboliser la division, on l’a traitée comme déviation. Plutôt que de soutenir un conflit théorique, on l’a réduit à une pathologie militante. Cette réduction est elle-même un symptôme.
Pourquoi le schisme était inévitable
Il faut aller jusqu’au bout : cette crise ne pouvait pas ne pas se produire. Dès lors qu’un discours du Maître rigidifié rencontre une hystérisation réelle — portée par une jeunesse politiquement investie — l’issue est soit une transformation subjective de l’organisation, soit une expulsion.
Le maintien de l’unité aurait exigé un déplacement vers le discours de l’Analyste, c’est-à-dire l’acceptation que la direction cesse d’être garante du sens. Cette renonciation n’a pas eu lieu. Le schisme n’est donc pas un accident, mais la forme prise par l’impossible.
Responsabilité subjective et lâcheté bureaucratique
Il faut ici aller plus loin encore, au point le plus inconfortable de la psychanalyse lacanienne : l’inconscient n’excuse rien. Qu’il détermine n’abolit pas la responsabilité. Les sujets — y compris collectifs — sont responsables de la position qu’ils occupent dans un discours.
Les exclusions, les insultes, la mise au ban ne relèvent pas d’un dérapage incontrôlé. Elles constituent des actes, au sens plein, engageant ceux qui les ont posés. On ne peut pas à la fois se réclamer d’une tradition révolutionnaire fondée sur la conscience, la lucidité et la décision, et se réfugier dans l’alibi de la nécessité organisationnelle.
Ce qui s’est joué ici est une lâcheté spécifique : celle qui consiste à sacrifier des sujets réels pour sauver une fiction d’unité. Cette lâcheté n’est pas psychologique ; elle est structurale. Elle apparaît chaque fois qu’un appareil préfère préserver la jouissance de sa maîtrise plutôt que de risquer la perte symbolique qu’exige toute transmission.
Refuser de reconnaître cette responsabilité, c’est ajouter une faute à l’acte initial : celle de la dénégation.
Conclusion provisoire : conflit, division, genèse
Il est toujours plus confortable de préserver une petite organisation que de soutenir une génération militante. Mais c’est un confort mortifère. Diviser une structure fragile est un risque ; livrer au désespoir plusieurs centaines de jeunes qu’on avait soi-même formés est une faute.
La crise PRCF–OCF n’est pas un épisode regrettable, mais un moment de vérité : un réel est venu trouer le discours dominant. Ce réel a été rejeté, traité comme nuisance. Il n’en disparaît pas pour autant.
Aymeric Monville, 22 janvier 2026












Excellent !
Bonjour,
Je partage la nécessité de trouver une explication théorique à la crise qui a suscité la création de l’O.C.T. Toutefois, il est étrange de lire sur la plume d’un éditeur qui se plaît à pourfendre la « french theory », une critique se basant sur des textes de Lacan, auteur prolifique dont l’étayage scientifique peut être questionné.
Evidemment, les références à un certain « vivre ensemble » communiste qui justifient de nombreuses accusations peu étayées figurant sur le site « Initiative Communiste » peuvent apparaître comme le symptôme d’un paternalisme inconscient qui ne devrait plus avoir sa place dans une organisation qui grandit. Mais en conclure que LA psychanalyse serait l’outil méthodologique adéquat à rendre compte de cette crise est bien hasardeux. D’ailleurs, notre ancrage marxiste-léniniste devrait rassurer les obsédés de la « forclusion du nom du père ». Les deux figures de ce dernier dotées, barbe y compris, des nécessaires attributs, figurent bien dans notre panthéon laïque !
On ne peut mettre méthodologiquement de côté la critique marxiste du lacanisme pour rendre compte de la dynamique d’une organisation politique. La dérive est proche quand on quitte le champ idéologique pour évoquer des « structures de lien social » qui ne seraient finalement que des objets de discours et quand on repère une « division » dont nul sujet ne serait indemne et que le discours du maître cherche(rait) à masquer.
Le caractère fatal et quasi-irrationnel de cette division peut légitimement interroger. S’il ne est ainsi, le travail de construction du parti se réduit à la vaine activité d’un Sisyphe… Drôle de non-perspective à offrir à ceux qui affichent leur « volonté affirmée de recommencer ailleurs, autrement. »… Avec quels outils miraculeux, mystère !?
L’auteur retrouve les accents d’un « anti-dogmatisme » bien connu de ceux qui ont vécu la social-démocratisation du PCF. Le discours du maître (ici de la direction), exigerait « la performance militante tout en niant la subjectivité de ceux qui la portent. ». Il prendrait forme d’un récit doctrinal bardé de justifications historiques. Certes, ceux qui ont refusé la « mutation » (pour faire bref) manifestent une grande exigence théorique et s’appuient sur des constats historiques, notamment celui de l’impossibilité de dépasser le capitalisme par des changements progressifs. Face au relativisme ambiant, il y a bien une tentative de « saturer le réel ». Exiger que la direction « cesse d’être garante du sens », c’est revendiquer la transformation du proto-parti en mouvement gazeux, perméable à l’idéologie dominante. Il n’est guère utile d’insister ici sur le besoin d’ analyses fortes, notamment sur la question impérialiste pour éviter de balancer au gré des mauvais vents qui nous poussent à soutenir les « médiatiquement gentils »….
On peut évidemment interroger celui qui porte une telle ambition et lui dire : « que veux-tu réellement, au-delà de tes signifiants ? », lui faire reproche de cultiver un certain type de sociabilité « démodé » etc… On peut évidemment discuter l’enracinement dans les luttes de classe, les priorités sociales retenues, la nature de l’activité idéologique, le mode de formation des militants, le travail théorique etc…Il est regrettable qu’ une scission bien hâtive ait a posteriori donné forme à un complot dont l’existence restait à démontrer. Rien ne justifie en outre que soit théorisé le vertige groupusculaire en nous invitant à « accepter que la division ne soit pas une menace mais une condition ». Un paradoxe pour un camarade qui, il n’y a pas si longtemps refusait tout avenir au « menchévisme »….
Bien fraternellement,
Olivier
Réponse de l’auteur Aymeric Monville :
Merci, Olivier, d’avoir pris le temps de me lire.
Je me suis pris à lacaniser, non sans ironie, car je voyais si peu de causes politiques à cette crise qu’il m’a bien fallu en chercher – à tâtons j’en conviens – dans d’autres domaines.
J’ai donc fait exprès de prendre le schéma très abstrait du discours lacanien parce que je crois qu’il montre bien ce qui arrive à tout discours qui se coupe de son référent et finit par tourner à vide.
Je prête à la psychanalyse et à Lacan un certain espace de validité, et je m’en explique d’ailleurs dans le livre sur la French Theory que tu as eu la gentillesse de mentionner. Et oui, en effet, j’entends dans la mesure du possible m’opposer autant au dogmatisme, qu’au relativisme, deux postures non scientifiques.
Je pense que le léninisme est plus efficace que le menchevisme pour une orga ouvrière, mais que tout léniniste doit être jugé sur sa pratique et non sur ses incantations.
Il est normal de vouloir imposer ses signifiants maîtres, d’en passer par le discours du maître, puis de l’universitaire qui veut légitimer son discours, mais ce que montre ce schéma lacanien dans l’absolu, c’est que cela marche seulement jusqu’à un certain point.
En l’absence de résultats tangibles, tout discours finit par s’effriter, par susciter un demande, appelée hystérique, même si ce n’est pas péjoratif pour un freudien, qui demande des comptes devant des résultats bien maigres, surtout après vingt années sans contestation aucune, dans une sorte de mirage auto-référentiel.
Cette demande aurait pu mieux se gérer, avec plus de souplesse, plutôt qu’en virant près de la moitié d’une petite orga.
J’avais moi-même proposé une médiation. Sans succès.
Il ne m’est resté ainsi que le dernier discours possible, celui de l’analyste. Mais j’espère que le schéma va repartir et que les discours, cette fois, vont pouvoir se légitimer dans la pratique. Que le meilleur gagne !
Bien d’accord avec vous. Je trouve dommage ce repli derrière un discours « savant » dont le but traditionnel (chez les intellos) est d’en imposer par du scientisme ; qui plus est ici psychanalytique. Et lacanien. L’horreur. C’est un coup bas inutile porté à un désormais adversaire qui ne mérite tout de même pas ça.
Bonjour.
Vu de l’extérieur, cela ressemble à une banale purge stalinienne.
Cordialement.
Luc Laforets
Je relis tout ça, avec du recul, et suis toujours affligé. William-Monville si clair, si précis, si accessible et sympathique ordinairement semble ici se perdre dans une vengeance féroce et absconse. Il sort l’arme de l’intellectualisme effréné et perché, ce qui ne fait que rendre sympathique « celui » qu’il vise, et dont les états de service sont tout de même conséquents.