La question de la reconstitution d’un parti communiste en France sur des bases léninistes, posée depuis plus de deux décennies par les organisations communistes se revendiquant du marxisme-léninisme issues du PCF, mérite d’être à nouveau développée. Ces organisations, rivalisant de faiblesse tant par leur nombre que par leur capacité d’action sur la situation concrète, développent des conceptions divergentes de la renaissance/reconstruction du parti communiste. Tantôt autoproclamé sur la base d’un groupuscule, tantôt suspecté de contenir dans son organisation même le germe de la bureaucratie, tantôt fétichisé et idéalisé au point qu’il devient inconcevable de lui donner une réalité concrète, le pauvre parti léniniste peine à émerger dans un paysage “marxiste-léniniste” français qui tient plus de la reprise farcesque de la Quatrième Internationale que de la reprise du flambeau de ce que fut, selon l’expression consacrée, “le grand parti de la classe ouvrière”.
On serait tenté de penser que, la nature ayant horreur du vide et le vide laissé par la disparition du parti léniniste n’ayant pas été comblé, c’est donc que vide il n’y avait pas et que cette forme d’organisation est tout simplement dépassée. Le communisme, système théorique parmi tant d’autres, ne serait qu’une des mille-et-une “identités” si chères au postmodernisme dominant à gauche. Ainsi, pourquoi ne pas se constituer en lobby “communiste” au sein des grandes forces social-démocrates, que l’on maquillera en “front” ou en “mouvement”, histoire de faire passer la pilule? Si l’on préfère, on peut également présenter le communisme comme une “tradition”, qu’il s’agirait de conserver à travers quelques rites prenant place dans un décorum subtilement aromatisé à la naphtaline.
Ces conceptions, parfaitement idéalistes, sont objectivement ancrées dans le mouvement communiste français. Elles sont le produit de l’inconscient défaitiste des militants communistes qui, après avoir perdu leurs boussoles suite à la lente liquidation de l’Union Soviétique et du PCF par leurs courants opportunistes de droite, n’ont pas pu maintenir le lien avec les larges masses travailleuses de notre pays, dans des conditions politiques objectives clairement défavorables au développement du mouvement révolutionnaire, alors même que les faits ne cessaient de donner raison aux analyses marxistes.
Dans ces conditions, faut-il renoncer à écrire l’histoire et attendre qu’elle se fasse, comme le recommandait Bismarck? “Mais qui fait l’histoire?”, lui répondait Plekhanov: “l’homme social […] déterminé par l’état de ses forces productives” (1). Ces mêmes forces productives, si elles se sont considérablement développées et modifiées depuis la création de la Troisième Internationale et l’avènement des partis de type léniniste, ont-elles pour autant changé de nature? Non. L’impérialisme et le capitalisme n’ont pas disparu. La classe ouvrière non plus, peu importe les nouvelles formes qu’elle peut prendre. Et aucune force sociale nouvelle, pas même le “peuple” si cher aux sociaux-démocrates insoumis, n’a fait la démonstration de sa capacité à renverser le pouvoir économique et politique de la bourgeoisie. Seule la classe ouvrière, armée de son parti léniniste, a démontré historiquement sa puissance transformatrice et sa capacité à entraîner les peuples derrière elle.
Oui, mais voilà : le mouvement communiste international a subi une grave défaite voilà une trentaine d’années. Reste-t-il de l’espoir ? À cette interrogation, nous répondons : restait-il de l’espoir au mouvement ouvrier mondial après l’écrasement des communards ? Les conditions de lutte étaient-elles préférables il y a un siècle ? Le mouvement communiste international n’a pas dit son dernier mot. Des peuples entiers construisent toujours, dans des conditions difficiles, le socialisme. Des partis léninistes de masse, y compris en Europe, luttent chaque jour pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie dans leurs pays respectifs. Il n’y a aucune raison objective à ce que les travailleurs de France demeurent spectateurs ad vitam æternam et c’est justement le rôle des communistes de ce pays de les sortir de leur torpeur et de leur permettre de se constituer comme sujet politique.

Le moyen pour le prolétariat de France de se constituer en sujet politique, c’est précisément le parti léniniste qui lui fait défaut. Nous pensons qu’il est possible de le construire ici, et maintenant, non pas en décalquant les expériences passées mais en construisant une organisation nouvelle sur ces fondations solides. En ce sens, nous nous retrouvons dans les six caractéristiques fondamentales d’un parti communiste telles qu’énoncées par Alvaro Cunhal, grand dirigeant du Parti communiste portugais, à l’orée de ce siècle qui correspondait au soir de sa vie, à savoir :
1- Un parti qui est complètement indépendant des intérêts, de l’idéologie, des pressions et des menaces du capital.
2- Un parti de la classe ouvrière, des travailleurs en général, des exploités et des opprimés.
3- Un parti avec une démocratie interne et une direction centrale unique.
4- Un parti qui est à la fois internationaliste et qui défend les intérêts de son pays.
5- Un parti qui se définit comme ayant pour objectif la construction d’une société sans exploiteurs ni exploités, une société socialiste.
6- Un parti avec une théorie révolutionnaire, le marxisme-léninisme, qui permet non seulement d’expliquer le monde, mais aussi de montrer la voie de sa transformation.
Tout ceci ne se décrète pas, mais se construit, méthodiquement et patiemment. Le juge de paix, en l’absence de remplaçant du Komintern, c’est la classe ouvrière de notre pays qui, sur la base du travail et des réalisations concrètes de chaque organisation revendiquant la construction d’un tel parti, pourra décider ou non de le faire sien. Rien ne sert d’attendre le parti comme on attend le Messie. Il faut au contraire définir un cap, des moyens, une tactique qui, au regard des résultats pratiques réels, pourront être réévalués afin d’atteindre les objectifs préalablement et démocratiquement fixés.
Pourtant, aucune des organisations communistes se revendiquant du léninisme n’est aujourd’hui parvenue à atteindre l’objectif, somme toute simple, de reconstruire un parti communiste, même de taille et d’influence modeste, en plus de 25 ans de lutte. Rappelons en passant qu’il y a plus d’un siècle en Russie, seules 15 années se sont écoulées entre la fondation du courant bolchévik et sa prise de pouvoir, dans des conditions certes plus révolutionnaires, mais également incroyablement plus difficiles de répression des militants communistes. Si des facteurs objectifs ont à voir avec les difficultés rencontrées ces 20 dernières années, ils ne doivent pas servir à masquer les facteurs subjectifs qui ont abouti au maintien du mouvement dans une dynamique groupusculaire.
En effet, notre mouvement, bien qu’identitairement et culturellement “bolchevik” cultive précisément ce que Lénine désignait dans sa brochure Un pas en avant, deux pas en arrière comme relevant de “l’esprit de cercle” auquel il convenait de “substituer un seul grand lien, celui du Parti”. Non seulement les organisations préexistantes du mouvement pour la constitution d’un parti léniniste en France cultivent cet “esprit de cercle” en tant que telles, mais en leur sein même elles cultivent cette même déviation sous la forme de groupes internes de tailles diverses, plus ou moins inavoués, allant de la famille élargie à la fraction, sans pour autant intéresser la grande majorité des militants. On exalte quelques grandes figures, tantôt réelles, tantôt autoproclamées, pour masquer la petitesse de l’assise sociale réelle des organisations. Tout ceci serait parfaitement excusable en un sens si ces divers cercles n’étaient pas précisément les cercles se revendiquant être les dirigeants légitimes du mouvement marxiste-léniniste de notre pays, avec ou sans fausse modestie “unitaire”. Cette fameuse “unité” des communistes est-elle encore possible ? Certainement pas sur ces bases pourries. Errare humanum est, perseverare diabolicum.
L’unité réelle des communistes ne peut se faire qu’au sein d’un parti qui se conçoit comme tel. Cela implique de renoncer à l’esprit de cercle au profit de la discipline de parti. Discipline et unité vont de pair, et ne peuvent avoir comme source durable que la démocratie interne la plus large, avec pour seule condition de ne pas freiner l’application des décisions majoritaires. Il n’est donc pas question, d’une part, de défendre mordicus des positions idéologiques plus ou moins personnelles présentées comme l’ABC du marxisme-léninisme ni, d’autre part, de faire fi des désaccords de fond et de proclamer béatement “l’union” sur la base de compromis sous la forme d’un patchwork insensé qui, du reste, n’a jamais mené à quoi que ce soit (2).
Il est parfaitement louable de souhaiter l’unification des communistes ou revendiqués tels, en supposant que cela rapprocherait les travailleurs de leur prise de pouvoir, mais a-t-on déjà vu pareille chose dans l’histoire ? Dès la naissance du mouvement ouvrier socialiste, une myriade d’organisations aux formes diverses ont coexisté. Qui était en mesure de prévoir la prise de pouvoir des bolchéviks en 1917, alors que ces derniers subissaient la violente répression d’un gouvernement provisoire alors composé pour une bonne part de “socialistes” concurrents ? Gramsci, repris à tort et à travers, n’a-t-il pas théorisé l’impossibilité d’une hégémonie culturelle complète sans la prise préalable du pouvoir ? Méfions-nous des mirages qui nous éloignent plus de l’objectif qu’ils ne nous en rapprochent.
La question fondamentale qui se pose aux communistes est celle de la construction de l’organisation dans laquelle ils pourront se retrouver pour mettre à plat les questions brûlantes qui se posent aux travailleurs de ce pays, démocratiquement et avec tout le sérieux et la rigueur scientifique et organisationnelle nécessaires.
C’est ce parti que nous proposons de construire, avec tous les travailleurs conscients, communistes ou souhaitant le devenir, résolus à renverser la bourgeoisie réactionnaire française, arrimée à l’impérialisme euro-atlantique, qui casse nos conquêtes sociales et démocratiques, notre souveraineté nationale et menace désormais ouvertement d’envoyer des millions de travailleurs à l’abattoir dans un troisième conflit mondial aux finalités suicidaires dans le seul but de maintenir sa domination.
Jeremy C.
(1) G. Plekhanov, Le Rôle de l’individu dans l’Histoire
(2) Cf. l’aventure du Parti de la refondation communiste italien, fusion d’éléments dissidents du PCI alors récemment dissous et de divers groupuscule gauchistes… ayant finalement mené à l’éclatement dudit parti en une myriades de scissions diverses tandis que ce dernier persiste à défendre une ligne politique mollement eurocommuniste.












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