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Marc Bloch, l’historien patriote

par | Juil 18, 2026 | Histoire, Mémoire et Culture | 0 commentaires

Macron à la cérémonie au Panthéon en l’honneur de Marc Bloch et de son épouse Simonne Vidal, à Paris, le 23 juin 2026. © Alice Sacco, Reuters

Le 23 juin 2026, Marc Bloch est entré au Panthéon, accompagné de son épouse Simonne. Bien qu’il ne soit pas communiste, voici l’occasion pour nous de revenir sur son parcours inspirant, et de décortiquer l’intérêt politique de cette panthéonisation.

            L’un de ses apports majeurs est sa carrière impressionnante d’historien. Médiéviste, il a été l’immense fondateur du courant historiographique des Annales avec Lucien Febvre. Ils souhaitaient renouveler les méthodes et les sujets de la discipline historique par l’implantation des sciences sociales, notamment la sociologie et l’économie. Une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de Marx, mais ici dans un contexte universitaire conservateur, où l’histoire politique réactionnaire dominait. Ils ont ainsi produit une avancée certaine dans la discipline historique, permettant enfin d’étudier le passé à la lumière d’éléments matériels concrets, et donc d’antagonismes. Cette étude passée de son pays lui en donna un amour profond, qu’il a évoqué à de nombreuses reprises comme irrésistible et sans aucun antagonisme envers les autres nations. Il explique ainsi en tant qu’historien et patriote : « Le patriotisme est une vertu et l’histoire est une science. » Un amour sans ambiguïté pour un pays à l’histoire aux multiples défauts, qu’il reconnait et n’a jamais justifié. En somme, un patriotisme sincère, honnête et lucide, pour un juif qui s’engage dans la Première Guerre mondiale dès 1914, et dont il ne sera démobilisé qu’à partir de mars 1919. Il y reçoit les honneurs militaires et a participé aux terribles batailles de la Somme et des chemins des Dames. Il poursuit après la guerre sa carrière d’historien universitaire en publiant des ouvrages à partir de sa nouvelle méthode historiographique, mais il est victime au cours des années trente de la montée de l’antisémitisme. Avec l’accession d’Hitler au pouvoir, il rejoint des associations intellectuelles antifascistes et s’engage dans la Seconde Guerre mondiale au sein de l’armée française dès l’Anschluss (annexion de l’Autriche par les nazis). Après la signature de l’armistice, il se replie dans la Creuse et rédige son fameux ouvrage L’Étrange Défaite, qui ne sera publié qu’en 1946. Il témoigne, en tant qu’historien et en tant que militaire, de son sentiment d’étrangeté face à cette défaite qu’il juge être le résultat de l’incompétence de l’état-major mais aussi le fait d’une bourgeoisie profiteuse. En juillet 1940, les premières lois antisémites du régime de Vichy sont votées et les biens de Marc Bloch sont réquisitionnés. Il entre dans la Résistance en 1943, mais sera arrêté par la Gestapo à Lyon et lâchement fusillé un an plus tard.

            Intellectuel, militaire et résistant, son parcours impressionne autant qu’il intrigue. Juif fervent patriote, doté d’une grande lucidité sur son propre pays, ses contradictions et ses démons. L’étrange défaite est le résultat d’une intuition, d’un pressentiment d’historien, d’intellectuel et de soldat, qui interprète la défaite de la Seconde Guerre mondiale comme souhaitée. Il ne met pas l’accent sur une supériorité tactique allemande, comme on nous le répète souvent, mais sur le résultat d’une incompétence des alliés et des états-majors. Dès 1933, le camarade Staline avait prévenu les alliés du danger nazi et demanda à de multiples reprises une alliance au cours de la décennie. Mais les Britanniques et les Français ont préféré signer d’odieux accords commerciaux et politiques avec les nazis. Pour ne citer qu’eux, nous pouvons évoquer le traité naval germano-britannique, qui autorise les nazis à reconstituer une flotte navale ; aussi la déclaration Bonnet-Ribbentrop de 1938, qui garantit le respect des frontières franco-allemandes et considère l’Europe de l’Est comme la sphère d’influence de l’Allemagne ; ou encore les accords de Munich en 1938 qui permettent à Hitler d’annexer la République tchèque. Ces accords politiques ne sont pas l’unique trahison des élites politiques et économiques. Annie Lacroix-Riz nous apporte dans son ouvrage Le choix de la défaite un éclaircissement sur les intuitions de Bloch. C’est à partir des archives de police qu’elle découvre une organisation de la bourgeoisie française, finement liée avec l’industrie allemande, qui ne souhaite que la défaite de la France pour permettre de mater les ouvriers, de fusionner les industries et d’assurer un profit par le fascisme qu’ils n’ont pas réussi à mettre en place.

            En somme, Marc Bloch est un exemple par son patriotisme, ses qualités intellectuelles, son courage, mais aussi sa capacité à pressentir l’anguille sous la roche de cette défaite française. La trahison des élites est bien responsable de cette situation, mais il n’a pas su développer plus amplement cette trahison par manque d’outils conceptuels. Le marxisme et le léninisme nous offrent toutes les clefs pour la comprendre à la lumière du capitalisme et du rapport de force entre socialisme intentionnaliste et fascisme.

            Pourtant, la mémoire semble défectueuse dans notre pays. Elle est présentée comme essentielle à la « démocratie », mais c’est pour mieux la contrôler. Lors de la panthéonisation, Macron nous donne une leçon de langue de bois et de récupération politique. Marc Bloch était un juif français, un patriote, et un grand historien, mais Macron préfère réutiliser sa mémoire à son bénéfice. Il réduit Marc Bloch à sa judéité et à l’oppression qu’il a subie, alors que lui-même ne se revendique comme juif qu’en tant que membre de la nation souveraine française et par opposition à l’antisémitisme européen. Macron le réduit à un opprimé résistant, alors qu’il est bien plus que cela, il était un patriote au front comme dans la résistance et c’est en tant que tel qu’il s’est engagé. Ainsi, l’héritage de Marc Bloch s’effrite et disparait sous un assemblage de poncifs déjà vus pour qualifier les résistants. Son héritage est dilué dans une récupération politique contre l’antisémitisme, pour mieux défendre en sous-texte le sionisme. Il y aurait tant à dire, mais après dix ans au pouvoir, les discours technocrates de Macron sont devenus prévisibles et déjà vus. Pourtant, il a l’honnêteté de mentionner l’étrange défaite ainsi que la fameuse formule « plutôt Hitler que le Front populaire ». Ces mots sont d’une ironie glaçante… Dans le contexte actuel, Macron est un traître qui célèbre un patriote. L’européisme et l’atlantisme sont des idéologies qui ont pour objectif de détruire la nation pour ne plus avoir à s’encombrer des droits qui ont été gagnés par les travailleurs au sein de cette structure. Les industries et savoir-faire nationaux sont vendus aux États-Unis, les services publics détruits et les usines délocalisées. Tout nous est retiré pour fragiliser la nation, nous laisser sans défense pour nous faire accepter que nous n’ayons plus le choix de collaborer avec le pire de ce que l’humanité a pu avoir dans son histoire. Aussi, le camp présidentiel s’est allié plus d’une fois avec l’extrême droite pour accentuer l’oppression et l’exploitation des travailleurs et de la main-d’œuvre immigrée.

            Les partis de droite se décrivent comme héritiers de ce front anti-pétainiste et républicain, mais préfèrent Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon. L’étrange défaite est le questionnement d’un intellectuel et d’un militaire sur une défaite qui lui semble intuitivement inexplicable. La bourgeoisie française s’est accoquinée avec la bourgeoisie internationale, allemande et hitlérienne. Or, qui a le soutien des capitalistes ? Le macronisme aujourd’hui, le RN demain. Tous reproduisent à l’identique les mécanismes politiques spontanés du capitalisme. Le centre gouverne sans partage, puis laisse la place à l’extrême droite lorsqu’il perd le contrôle de la situation. L’illustration de cette ironie et de la mesquinerie macroniste est l’invitation de l’extrême droite à la panthéonisation de Manouchian. La mémoire est défectueuse dans ce pays, et l’on accepte que ceux qui nous ont exploités et vendus aux nazis reprennent le pouvoir et contrôlent l’histoire. Macron et Le Pen s’accaparent l’héritage antifasciste et patriotique qui a fait l’honneur de notre nation, alors qu’ils sont les héritiers directs des pétainistes, sous l’autorité des capitalistes et des financiers. Macron, qui panthéonise Manouchian et Bloch à la fin de son règne, célébrait Pétain à ses débuts.

Arno – JDM

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