Les transformations présentées par le gouvernement cubain en juin 2026 ont aussitôt été commentées en Europe comme l’annonce d’un basculement vers l’économie de marché. La presse bourgeoise y voit la fin tardive du modèle socialiste cubain. Les trotskistes y lisent la restauration capitaliste par décret. Les textes officiels disent autre chose : une réforme de grande ampleur, contradictoire, dangereuse si elle échappe au contrôle politique des travailleurs et du peuple cubains, mais pensée par le Parti communiste de Cuba comme une réorganisation de combat sous blocus, et non comme une sortie du socialisme.

D’où viennent les réformes ?
Le point de départ doit être documentaire. Les sources cubaines ne parlent pas d’un décret unique qui ferait basculer le pays du jour au lendemain dans le capitalisme. Elles font état d’un paquet de 176 propositions de transformations, regroupées en 23 axes, présentées par le Premier ministre Manuel Marrero Cruz devant l’Assemblée nationale du pouvoir populaire. Ce paquet s’articule avec le Programme économique et social du gouvernement 2026, document officiel publié par le ministère de l’Économie et de la Planification, structuré en 10 objectifs généraux, 111 objectifs spécifiques, 505 actions et 309 indicateurs et objectifs chiffrés[1],[2].
Cette différence est importante. Le Programme 2026 est une feuille de route annuelle de gestion de crise. Il vise à stabiliser la macroéconomie, augmenter les revenus extérieurs, relancer la production nationale, renforcer le système entrepreneurial, développer les territoires, réorganiser la gestion gouvernementale, consolider les politiques sociales, lutter contre la corruption, redresser le système électro-énergétique national et pousser la transformation numérique. Les 176 propositions de juin forment, elles, un paquet plus politique et plus institutionnel, destiné à modifier les règles du jeu économique, social, bancaire, fiscal et administratif.
Ce paquet n’est pas tombé d’en haut sans discussion. D’après les sources cubaines, il a été précédé d’un processus de consultation à plusieurs niveaux. Le Programme économique et social du gouvernement 2026 indique avoir été élaboré à partir d’un processus d’étude et d’analyse à chaque niveau, des interventions du président de la République et du Premier ministre, du travail de dix groupes spécialisés associant la Commission économique du Comité central du PCC, les organismes de l’Administration centrale de l’État, des entités, l’Association nationale des économistes et comptables de Cuba, des experts, ainsi que des recommandations du Conseil d’État, du Conseil des ministres, des gouverneurs, du Groupe économique du gouvernement et d’universitaires. Juventud Rebelde précise que, pour les transformations présentées à l’Assemblée, 390 propositions ont été reçues, dont 66,7 % ont été acceptées, avant d’aboutir à un document final de 176 propositions réparties en 23 axes[3]. Il ne s’agit donc pas d’un décret improvisé, mais d’un processus de filtrage politique, technique et institutionnel.
Le document lui-même inscrit cette séquence dans la continuité fideliste. Dès son ouverture, le Programme 2026 reprend une idée centrale de Fidel Castro : « l’État socialiste, aucun État, aucun système ne peut donner ce qu’il n’a pas, et il en aura encore moins si l’on ne produit pas ». La formule résume l’esprit du texte : il ne s’agit pas d’opposer abstraitement production et socialisme, mais de rappeler qu’un pouvoir populaire ne peut défendre durablement ses conquêtes sociales sans base matérielle, sans production nationale, sans devises et sans efficacité économique. Plus loin, le programme cite encore Fidel en 1991, au cœur de la Période spéciale, lorsqu’il appelait à chercher « des formules » « pour sauver la patrie, pour sauver la Révolution, pour sauver le socialisme ». C’est dans cette filiation que La Havane présente aujourd’hui les transformations de 2026 : non comme une sortie du socialisme, mais comme la recherche de formules nouvelles pour le préserver dans des conditions extrêmes.
Ce rappel est d’autant plus nécessaire que les réformes actuelles s’inscrivent dans une histoire plus longue. Depuis les années Raúl Castro, Cuba a engagé une « actualisation » de son modèle économique, non comme abandon proclamé du socialisme, mais comme tentative de corriger les déséquilibres accumulés depuis la période spéciale. Le VIe Congrès du PCC, en 2011, avait déjà adopté de nouvelles lignes directrices portant sur la politique économique et sociale de l’île, ouvrant la voie à une plus grande autonomie des entreprises, à l’extension du travail à compte propre, à l’usage de terres en usufruit, à certaines coopératives non agricoles, à des réformes fiscales et à la réduction graduelle de certaines gratuités indifférenciées[4]. En 2021, une nouvelle étape a été franchie avec la légalisation des micro, petites et moyennes entreprises, les MIPYMES[5], limitées alors à 100 travailleurs pour les entreprises de taille moyenne. Les premières MIPYMES ont été approuvées en septembre 2021, dans le contexte de la crise provoquée par la pandémie et l’effondrement du tourisme[6].
Les réformes de 2026 prolongent donc un mouvement entamé depuis plus d’une décennie. Mais elles interviennent dans une situation beaucoup plus brutale. Cuba est désormais confrontée à un étranglement énergétique et financier d’une ampleur exceptionnelle. Le Programme 2026 prévoit un scénario de « désapprovisionnement aigu de combustibles » et d’une agression américaine visant à bloquer l’approvisionnement en carburants du pays. Comment lui donner tort ? Cette crise ne s’explique pas seulement par les faiblesses internes de l’économie cubaine. Elle est aggravée par la pression des États-Unis, par les mesures coercitives unilatérales (lesdites « sanctions »), par les difficultés du Venezuela, longtemps fournisseur décisif de pétrole à l’île, et par l’incapacité croissante de La Havane à garantir ses importations énergétiques. La réduction puis l’arrêt des livraisons vénézuéliennes, combinée au vieillissement du système électrique cubain, a transformé la crise économique en crise quotidienne de l’électricité, du transport, de la production et de l’approvisionnement[7].
À ce jour, la liste officielle publique, numérotée ligne par ligne, des 176 propositions n’a pas été publiée. En revanche, les documents actuellement disponibles permettent d’en reconstruire les grands axes avec précision : entreprise d’État, acteurs non étatiques, propriété, planification, municipalités, énergie, agriculture, travail, subventions, banque, fiscalité, prix, investissement étranger, commerce extérieur, dollarisation partielle, tourisme, transport, logement, numérique et contrôle. L’enjeu n’est donc pas de commenter une rumeur ou une formule de presse, mais d’analyser une séquence de transformation réelle, née d’un long processus d’actualisation du modèle socialiste cubain et accélérée par l’étranglement impérialiste[8].
Ce que le PCC dit vouloir sauver
La ligne officielle est explicite : les transformations ne sont pas présentées comme un abandon du socialisme, mais comme une condition de sa préservation. Marrero affirme que l’élargissement de la participation de tous les acteurs économiques, l’investissement étranger et l’admission de mécanismes de marché comme instruments d’allocation des ressources ne constituent pas une claudication, mais l’exercice souverain d’une adaptation aux circonstances concrètes du pays. Il ajoute que la planification socialiste ne doit pas exclure les règles du marché, mais les incorporer et les réguler[2].
Le Président Díaz-Canel, donne le même cadrage : Cuba affronte l’un des moments les plus difficiles depuis la Période spéciale, sous l’effet combiné du blocus, de la persécution financière, de la crise énergétique et de difficultés internes. La réponse ne peut pas être l’immobilisme. Il faut produire, exporter, capter des devises, corriger les blocages, donner davantage de responsabilités aux territoires et faire fonctionner l’entreprise d’État socialiste avec plus d’autonomie[9],[10].
C’est là un point central trop souvent effacé par les commentateurs : le PCC ne dit pas que le privé devient le moteur de l’économie cubaine. Les textes insistent au contraire sur la transformation et le renforcement de l’entreprise d’État socialiste. Celle-ci doit disposer de plus de capacités : fixer certains prix, négocier les salaires selon sa situation économique, utiliser ses bénéfices après impôts, accéder au marché des changes, créer des filiales ou des MIPYMES et participer directement à l’import-export.
Ce que les réformes ouvrent réellement au marché
Il serait pourtant faux de minimiser la profondeur du tournant. Les réformes cubaines de 2026 ne sont pas un simple ajustement administratif. Elles autorisent les entreprises privées à dépasser le seuil symbolique de 100 travailleurs, ouvrent la possibilité pour une même personne de posséder plus d’une entreprise privée, élargissent les formes sociétaires jusqu’aux sociétés par actions et permettent des participations croisées dans plusieurs entreprises.
Le paquet prévoit aussi une relation nouvelle à la propriété. Les entreprises d’État pourraient être transformées en sociétés mercantiles par actions ou participations, avec une présence majoritaire de l’État dans les secteurs stratégiques. Des entreprises étatiques, des formes de gestion non étatiques et des personnes naturelles pourraient acheter des actions, selon une gradation encore à définir. Les actifs sous-utilisés pourraient être monétisés par location de longue durée à différents acteurs de l’économie et à l’investissement étranger.
Le volet bancaire et financier est tout aussi significatif : ouverture à des institutions financières privées et étrangères, microcrédit, comptes en devises, actifs virtuels, marché des changes numérique, instruments de dette et d’investissement. Dans le commerce extérieur, les textes assument davantage d’exportations directes, y compris pour des acteurs non étatiques. Dans la fiscalité et les prix, ils vont vers davantage de bancarisation, de facturation électronique, de formation décentralisée des prix et de discipline financière.
Sur le terrain social, la réforme confirme le passage progressif d’un système de subventions universelles à un système de subventions davantage ciblées sur les personnes. La formule peut sembler rationnelle dans une économie appauvrie, mais elle est lourde de conséquences : l’universalité des protections et des prix administrés recule, tandis que l’État cherche à concentrer ses moyens sur les populations vulnérables. Le projet de nouveau Code du travail tente d’encadrer cette mutation en affirmant des droits applicables aux travailleurs de tous les secteurs, y compris les MIPYMES, coopératives, travailleurs autonomes et autres formes de gestion[11].
Les projets de loi confirment l’ampleur du mouvement
Les projets de loi actuellement à l’étude par l’Assemblée nationale du pouvoir populaire (ANPP) montrent que la réforme ne se limite pas à des annonces économiques. Le projet de Code du travail actualise le droit du travail pour une économie où coexistent secteur étatique, secteur coopératif, MIPYMES, employeurs privés et travailleurs autonomes. Il maintient un langage de droits sociaux, de protection, de négociation collective et de participation des travailleurs, tout en reconnaissant la réalité d’employeurs non étatiques.
Le projet de loi sur le logement est lui aussi révélateur. Il affirme le droit à une vivienda adecuada et la responsabilité sociale de l’État, mais reconnaît à une personne physique la possibilité de posséder jusqu’à deux logements, développe les coopératives de logement, les microbrigades, les immobilières, les financements mixtes et certaines ventes à des personnes physiques ou morales étrangères sous conditions. Ce n’est pas une privatisation générale du logement, mais c’est une extension nette des mécanismes de propriété, de financement et d’activité immobilière[12].
Enfin, le projet de loi sur l’organisation de l’administration centrale de l’État traduit le redimensionnement de l’appareil gouvernemental. Il fixe vingt ministères, recompose plusieurs portefeuilles, regroupe économie, finances et planification, crée un ministère de l’Agroalimentaire et réorganise l’État autour de principes de légalité socialiste, d’efficacité, de centralisation ou décentralisation selon les cas. En clair, Cuba ne retire pas l’État de l’économie : elle cherche à transformer son mode de direction[13].
La lecture bourgeoise : célébrer le marché, effacer le blocus
La presse bourgeoise européenne s’est emparée du dossier avec gourmandise. Le Monde a titré que Cuba entrait dans l’ère de l’économie de marché, sous la pression des États-Unis[14]. La formule contient une part de vérité et une part de manipulation. Oui, les mécanismes de marché progressent. Oui, le capital privé et étranger trouve de nouveaux espaces. Oui, l’État cubain abandonne certaines formes de direction administrative directe. Mais la conclusion selon laquelle Cuba entrerait simplement dans l’économie de marché efface le cadre politique réel : le maintien du Parti communiste, de la planification, de l’entreprise publique stratégique, du contrôle étatique et de la référence constante au socialisme.
Cette lecture a une fonction idéologique. Elle transforme une réforme contrainte par l’asphyxie économique en victoire historique du capitalisme. Elle naturalise le marché comme horizon inévitable. Elle présente comme un retard enfin corrigé ce qui est d’abord la conséquence d’un blocus illégal, d’une persécution financière, d’un étranglement énergétique et d’une guerre économique menée depuis Washington contre l’île depuis plus de soixante ans.
La lecture trotskiste : confondre contradiction et restauration accomplie
À l’autre extrémité, Révolution Permanente parle d’une restauration capitaliste au bout d’un décret[15]. L’article a l’avantage de ne pas nier le blocus ni la pression impérialiste. Mais il tombe dans le schéma classique : toute concession au marché devient restauration capitaliste, toute réforme de l’entreprise publique devient liquidation de la planification, toute ouverture au capital étranger devient capitulation. Cette méthode ne permet pas de comprendre les contradictions réelles ; elle les remplace par un verdict déjà écrit.
Du point de vue marxiste-léniniste, l’existence de formes marchandes, de concessions, d’entreprises privées encadrées ou d’investissements étrangers ne suffit pas à définir la restauration capitaliste. La question décisive est celle du pouvoir : quelle classe dirige l’État, quels secteurs restent décisifs, quel rôle conserve la propriété sociale, comment s’exerce la planification, quels moyens de contrainte et de correction l’État garde sur les forces marchandes qu’il laisse se développer.
Les textes cubains ne permettent pas de conclure à une restauration achevée. Ils permettent en revanche de constater un risque, que les dirigeants cubains eux-mêmes ne nient pas. Marrero, reconnaît lui-même que toute mise en œuvre de mesures de cette ampleur suppose « risques et contradictions »[16]. Il annonce, en conséquence, un renforcement du suivi par l’État, des modélisations préalables pour mesurer les impacts, des propositions correctives et une protection particulière des personnes en situation de vulnérabilité.
Ce risque n’est pas abstrait. L’extension des rapports marchands peut produire une couche d’employeurs, de propriétaires, d’intermédiaires, de gestionnaires et de détenteurs de devises dont les intérêts ne coïncideront pas spontanément avec ceux de la classe ouvrière ni avec ceux de la construction socialiste. C’est pourquoi plusieurs interventions de députés insistent sur la nécessité de la reddition de comptes publique, de la participation des économistes, des universités, des institutions scientifiques et du peuple, mais aussi sur le devoir du secteur privé cubain envers le pays et ses territoires. Le contrôle ne peut donc pas être seulement administratif : il doit aussi être politique, social et populaire. C’est là la contradiction centrale du moment cubain.
Une NEP cubaine ?
La comparaison qui vient naturellement à l’esprit est celle de la NEP soviétique. Après la guerre civile, la jeune Russie soviétique avait reculé sur certains terrains économiques pour permettre à la production de respirer, rétablir les échanges, nourrir les villes et sauver le pouvoir ouvrier. Le marché n’était pas alors une fin, mais un instrument temporaire, sous direction politique communiste, pour reconstruire les forces productives du pays ravagé par de longues années de guerre.
L’analogie est utile, mais elle doit être maniée avec prudence. Cuba n’est pas la Russie de 1921. Elle n’a ni le même territoire, ni les mêmes ressources, ni la même profondeur démographique, ni le même environnement international. Surtout, les dirigeants cubains ne présentent pas les transformations de 2026 comme la fondation doctrinale d’un nouveau « socialisme de marché ». Ils les présentent d’abord comme un plan d’urgence, une feuille de route de gestion de crise, destinée à « réimpulser l’économie » dans un contexte de déséquilibres internes, de pénurie de combustibles, de blocus renforcé et de pression impérialiste.
C’est ce point qui manque dans les lectures bourgeoises ou trotskistes. On ne peut pas analyser Cuba comme si le pays avait tranquillement choisi, dans des conditions normales, de changer de modèle économique. Le Programme 2026 part explicitement d’une situation de crise. Il parle de « distorsions critiques », de déséquilibres macroéconomiques, d’impacts externes sévères, d’un risque d’approvisionnement aigu en combustibles et de la nécessité de garantir la vitalité du pays sans renoncer au développement. Dans cette situation, le recours plus large à des mécanismes de marché, à l’investissement étranger, à la dollarisation partielle ou aux acteurs non étatiques n’est pas présenté comme un horizon stratégique autonome, mais comme une tentative de desserrer l’étau.
On peut également penser aux réformes Liberman en URSS, à la perestroïka, à la réforme et l’ouverture chinoise, ou encore au Doi Moi vietnamien. Mais aucune analogie ne fonctionne parfaitement. Les réformes Liberman cherchaient à améliorer la gestion des entreprises soviétiques par des critères de rentabilité, sans remettre formellement en cause la propriété d’État. La perestroïka, elle, a fini par désorganiser le système soviétique dans un contexte de crise politique, de recul idéologique et de liquidation du pouvoir communiste. La réforme chinoise et le Doi Moi vietnamien ont, au contraire, intégré massivement les mécanismes de marché et l’investissement étranger tout en maintenant la direction politique du Parti communiste et un secteur public stratégique. Ces expériences montrent une chose : le marché, en lui-même, ne suffit pas à définir la nature de classe d’un régime ; mais il n’est jamais neutre, car il tend à produire ses propres forces sociales.
Cuba se trouve aujourd’hui à un autre point de départ. Ses textes officiels continuent d’affirmer le rôle de l’entreprise d’État socialiste comme acteur principal, la nécessité de la planification, la protection sociale, le contrôle populaire et l’unité autour du Parti. Mais ils reconnaissent aussi l’intégration de tous les acteurs économiques, y compris non étatiques, la nécessité de capter des devises, de flexibiliser certaines règles, de décentraliser, d’attirer des capitaux et de responsabiliser davantage les entreprises. C’est précisément cette combinaison qui rend absurde la formule d’une « restauration capitaliste par décret », mais insuffisante la simple affirmation que rien ne change.
La question n’est donc pas de trancher paresseusement. Elle est de savoir si l’État socialiste cubain parviendra à utiliser des mécanismes de marché comme outils de survie, de production et de développement, sans laisser ces mécanismes former une force sociale capable de retourner l’économie contre le socialisme. À ce stade, parler d’une NEP cubaine est une image possible ; parler d’un passage achevé au socialisme de marché est déjà plus discutable ; parler de restauration capitaliste accomplie relève davantage du procès politique que de l’analyse concrète de la situation concrète.
La question cubaine de 2026 peut donc se formuler simplement : comment produire plus, attirer des devises, moderniser l’appareil productif et desserrer l’étau impérialiste sans laisser le marché produire une force sociale hostile au socialisme ? C’est la ligne de crête. Le PCC mise sur un État plus stratégique, moins microgestionnaire, sur une entreprise publique plus autonome, sur des territoires plus responsables, sur une protection sociale mieux ciblée et sur une intégration régulée de tous les acteurs économiques.
Ce pari n’est pas sans danger. L’entreprise privée de plus de 100 salariés n’est pas une forme neutre : elle suppose un rapport employeur-salarié et la production d’une plus-value appropriée privativement. La propriété multiple d’entreprises, les sociétés par actions, l’achat d’actions d’entreprises publiques, la banque privée, l’immobilier et l’investissement étranger peuvent constituer les bases matérielles d’une nouvelle couche bourgeoise. Le Code du travail, la fiscalité, les syndicats, le contrôle populaire et l’appareil d’État devront donc jouer un rôle décisif. Sinon, le marché ne restera pas un outil : il deviendra une force sociale.
Défendre Cuba socialiste sans cécité
La position juste n’est ni celle de la presse bourgeoise, qui se réjouit de voir Cuba rentrer dans le rang du marché mondial, ni celle des trotskistes ou assimilés, qui annoncent la trahison finale chaque fois que point une contradiction dans le développement du socialisme réel. Cuba ne proclame pas la restauration capitaliste. Elle engage une réforme économique profonde, sous blocus, pour tenter de sauver sa souveraineté, sa capacité productive et les acquis essentiels de la Révolution.
Mais cette réforme ouvre des contradictions nouvelles. Elle renforce l’entreprise d’État tout en lui imposant davantage de logique marchande. Elle maintient le rôle du Parti et de la planification tout en reconnaissant les mécanismes de marché comme instruments d’allocation. Elle veut protéger les vulnérables tout en reculant sur certains mécanismes universels. Elle cherche des capitaux sans pouvoir ignorer que le capital vient toujours avec ses propres intérêts.
Il faut ici revenir à Fidel, non comme à une icône figée, mais comme à une méthode. Dans les pires années de la Période spéciale, il ne s’agissait pas de réciter des formules, mais d’en inventer pour sauver la patrie, la Révolution et le socialisme. La fidélité au socialisme cubain ne se mesure donc pas à l’immobilité des formes économiques, mais à la capacité de préserver le pouvoir populaire, l’indépendance nationale, les conquêtes sociales et la direction révolutionnaire dans une situation concrète donnée.
Pour les marxistes, l’enjeu n’est donc pas de condamner Cuba, et encore moins de reprendre le langage de ses ennemis. Il est de défendre l’île contre l’impérialisme américain, de comprendre la nécessité concrète de ses choix, et de regarder lucidement la bataille de classe qui s’ouvre autour de ces réformes. Cela implique de soutenir Cuba socialiste, son peuple et son Parti communiste, non par aveuglement, mais parce qu’ils sont en première ligne face à l’impérialisme. Le marché peut être utilisé comme instrument sous direction socialiste. Mais il ne le restera que si le Parti, l’État, les travailleurs et les organisations populaires gardent la main.
Jérémy C.
[1] Ministerio de Economía y Planificación de Cuba, « Programa Económico y Social del Gobierno 2026 », publié le 9 avril 2026, mis à jour le 19 juin 2026. https://www.mep.gob.cu/es/documento/programa-economico-y-social-del-gobierno-2026
[2] Asamblea Nacional del Poder Popular, Manuel Marrero Cruz, « Estas transformaciones no constituyen una desviación del proyecto socialista… », intervention à la Troisième session extraordinaire de l’Assemblée nationale, 21 juin 2026. https://www.parlamentocubano.gob.cu/noticias/marrero-cruz-estas-transformaciones-no-constituyen-una-desviacion-del-proyecto-socialista
[3] Juventud Rebelde, « Cobertura especial de la tercera sesion extraordinaria de la Asamble Nacional del Poder Popular », 18 juin 2026. https://www.juventudrebelde.cu/cuba/2026-06-18/cobertura-especial-3ra-sesion-extraordinaria-de-la-asamblea-nacional-del-poder-popular
[4] Cf. documents du VIe Congrès du PCC, 16-19 avril 2011. http://congresopcc.cip.cu/congresos/vi-congreso-pcc/
[5] Micro, Pequeñas Y Medias Empresas (Traduit par Micro, Petites et Moyennes Entreprises – MPME)
[6] Ministerio de Economía y Planificación, « Aprobadas las primeras MIPYMES. », 29 septembre 2021. https://www.mep.gob.cu/es/noticia/aprobadas-las-primeras-35-mipymes-en-cuba
[7] Cuba ne produit qu’environ 40 % du pétrole nécessaire à son économie. De plus, les pressions américaines sur les livraisons de pétrole de pays tiers aggravent les pénuries.
[8] Granma, « Presentan transformaciones económicas y sociales ante el Parlamento cubano », couverture spéciale de la Troisième session extraordinaire de l’Assemblée nationale, 18 juin 2026. https://www.granma.cu/cuba/2026-06-18/comenzo-la-tercera-sesion-extraordinaria-de-la-asamblea-nacional-del-poder-popular
[9] Granma, « Explica Díaz-Canel prioridades diseñadas para superar las dificultades del momento actual », 12 juin 2026. https://www.granma.cu/cuba/2026-06-12/explica-diaz-canel-prioridades-disenadas-para-superar-las-dificultades-del-momento-actual
[10] Partido Comunista de Cuba, Miguel Díaz-Canel, « Estamos convocados todos. Y juntos venceremos », intervention au Plénum extraordinaire du PCC. https://www.pcc.cu/diaz-canel-en-pleno-extraordinario-del-partido-comunista-de-cuba-estamos-convocados-todos-y-juntos
[11] Cf. Asamblea Nacional del Poder Popular, projet de loi « Código de Trabajo », 2026.
[12] Cf. Asamblea Nacional del Poder Popular, projet de loi « Ley de la Vivienda », 2026.
[13] Cf. Asamblea Nacional del Poder Popular, projet de loi « Ley de Organización de la Administración Central del Estado », 2026.
[14] Le Monde, « Sous la pression des États-Unis, Cuba entre dans l’ère de l’économie de marché », 22 juin 2026. https://www.lemonde.fr/international/article/2026/06/22/sous-la-pression-des-etats-unis-cuba-entre-dans-l-ere-de-l-economie-de-marche_6708040_3210.html
[15] Révolution Permanente, Jean Baptiste Thomas, « Cuba : la restauration capitaliste au bout d’un décret ? », 21 juin 2026. https://www.revolutionpermanente.fr/Cuba-la-restauration-capitaliste-au-bout-d-un-decret
[16] Demetrio Villaurrutia / Héctor Martínez, « Cambiar no es negar el Socialismo » (Changer ne signifie pas refuser le socialisme), 18 juin 2026. https://www.pcc.cu/cambiar-no-es-negar-el-socialismo












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