Le corps de la petite Lyhanna, 11 ans, a été retrouvé jeudi dans un silo agricole du Gers. Son meurtrier présumé, un ancien agent scolaire déjà signalé pour des « comportements inappropriés », était visé par trois plaintes pour viol sur mineurs, restées sans suite. Ce drame n’est pas un accident. Il est le symptôme d’un système qui préfère protéger ses failles plutôt que les victimes.

Le 5 juin 2026, le Gers se réveille en état de sidération. Le corps de Lyhanna, 11 ans, disparue depuis le 29 mai, est retrouvé dans un silo agricole à Puycasquier. Ce qui devait être une mobilisation citoyenne pour retrouver une collégienne s’achève en tragédie. Le suspect, un homme d’une trentaine d’années, avait pourtant déjà été exclu d’un établissement scolaire en 2021 pour des « comportements inappropriés envers une élève ». Trois plaintes pour viol sur mineurs pesaient sur lui. La dernière n’a même pas donné lieu à une audition.
Lyhanna n’est pas un drame isolé. C’est l’aboutissement d’une chaîne de dysfonctionnements politiques, budgétaires et sociétaux.
Avant Lyhanna, il y avait Rosa
En août 2025, Audrey, mère isolée et ne maîtrisant pas parfaitement le français, porte plainte contre Jérôme Barella pour viols sur sa fille Rosa, 10 ans. Dans le cadre de la procédure Ameli, l’enfant est examinée par des médecins légistes, des gynécologues, entendue longuement par des psychologues. Le constat est sans appel : lésions anales et vaginales, récits précis glaçants. Rosa a bien été violée, pendant des mois, entre 2024 et 2025.
Le suspect ? Jamais interpellé, jamais convoqué. Agnès, sans nouvelles, multiplie les appels à la gendarmerie d’Auch, de Lectoure, de Fleurance. Réponse systématique : « La plainte est en cours. » À force d’insister, on menace la mère de Rosa. Non pas de l’aider, mais de déposer plainte contre elle pour harcèlement.
Un système qui punit les victimes et protège l’impunité
L’affaire Lyhanna, c’est la colère qui explose. Celle qu’on enfouit, jour après jour, devant l’étouffement systématique de la parole des femmes, des enfants, des plus faibles. Une société où des forces de l’ordre censées protéger les usagers mettent une cible dans le dos des victimes, quand elles ne s’en prennent pas directement à elles comme dans l’affaire Nahel.
Pour Pierre Debuisson, avocat de la mère de Rosa, certains magistrats font preuve d’une « froideur extrême » envers les familles. Une violence institutionnelle qui ne dit pas son nom, mais que les chiffres rappellent : selon le ministère de l’Intérieur, les femmes représentaient 81 % des victimes de morts violentes conjugales en 2023, tandis que les auteurs étaient dans plus de huit cas sur dix des hommes.
La médecine aussi protège les agresseurs
Ce traitement ne se limite pas à la justice. Dans le secteur médical, l’omerta reste forte. Le procès du chirurgien pédocriminel Le Scouarnec, condamné pour les viols et agressions de 299 patients – très majoritairement des enfants – a montré comment l’institution avait fermé les yeux pendant vingt-cinq ans. D’après une étude de 2021, deux étudiantes en médecine sur cinq déclarent avoir été victimes de harcèlement sexuel à l’hôpital (2). Du côté des associations de patients, on constate une demande croissante de ne plus être seuls en consultation. Et un triste constat : les professionnels de santé ont davantage tendance à faire correctement leur travail lorsqu’ils sont sous le regard d’un accompagnant.
Faut-il donc mettre des services publics entiers sous tutelle pour qu’ils enquêtent, auscultent ou écoutent ?
« Évidemment qu’il y a un manque de moyens »
Bien sûr, il y a le manque de moyens. Mais à qui la faute ? Alors que la France s’offre un nouveau porte-avions sans être en guerre, et verse des milliards d’euros au CICE ou au CIR sans contrôle réel, la santé et la justice agonisent.
Marion Ménage, avocate pénaliste, ne mâche pas ses mots sur LCI (1) : « Il y a 200 ans, on avait autant de magistrats qu’aujourd’hui. Il y a cinq ans, il y avait deux fois moins de plaintes pour violences conjugales. Vous croyez qu’en cinq ans, on a doublé le nombre de gendarmes, de policiers, de juges pour répondre à ça ? Bien sûr que non. Nos tribunaux sont exsangues. Un juge d’instruction, à Pontoise, a 120 dossiers à traiter. Soit deux jours par an pour chaque dossier. »
Elle donne un exemple qui glace le sang : « J’ai une jeune femme victime d’un viol, deux auteurs identifiés. Le commissariat me répond : « Maître, je ne peux pas aller les chercher. Une garde à vue dure deux jours. Il me faut huit policiers. Je ne les ai pas. » »
L’argent va en prison, pas aux victimes. Depuis des années, le budget de la justice augmente, mais, comme le dénonce Marion Ménage, « l’argent va dans la pénitentiaire. On construit des prisons. On s’intéresse au narcotrafic. L’argent ne va pas dans nos tribunaux ni dans la création de postes. Il va dans l’immobilier de la pénitentiaire. » On a une surpopulation carcérale record, alors même que certains accusent la justice d’être laxiste. La réalité, c’est une asphyxie organisée.
Enfermer ne suffit pas : le mirage sécuritaire
Car le scandale ne s’arrête pas là. Non seulement la justice manque de moyens pour juger, mais l’argent qui lui est accordé est englouti dans des prisons toujours plus grandes, toujours plus bondées. Résultat : des établissements vétustes, des cellules où l’on entasse les détenus dans des conditions indignes, et une surpopulation carcérale chronique. On enferme les conséquences des contradictions sociales sans jamais s’attaquer à leurs causes profondes. La prison bourgeoise gère la misère qu’engendre le système au lieu de la faire disparaître.
Cette logique sécuritaire, purement punitive, ne réduit pas la récidive. Elle l’alimente. Car un homme enfermé sans soin, sans éducation, sans travail utile et sans accompagnement collectif ressort rarement transformé. Il revient dans la société avec les mêmes comportements, les mêmes représentations et parfois une violence renforcée par son expérience carcérale. Dans l’affaire Lyhanna comme dans celle de Rosa, les suspects ne sont pas des « monstres » tombés du ciel. Ils sont le produit d’un ordre social qui reproduit quotidiennement les rapports de domination, la brutalité et le mépris des femmes.
Certaines expériences étrangères montrent néanmoins que la seule punition est une impasse. La Norvège, à travers son « principe de normalité », cherche à faire de la prison un lieu de réhabilitation par le travail, la formation et l’éducation. L’Espagne a développé des programmes spécifiques pour les auteurs de violences conjugales et sexuelles, visant à déconstruire les mécanismes idéologiques qui légitiment la domination masculine. Ces politiques ne suppriment pas les racines sociales de la violence, car elles demeurent mises en œuvre dans des sociétés capitalistes. Elles démontrent cependant qu’une approche fondée sur la transformation du condamné est plus efficace que l’accumulation de murs, de barreaux et de sanctions.
Car le cœur du problème est politique. Les violences sexistes et sexuelles ne résultent pas seulement de défaillances individuelles ou de troubles psychologiques. Elles prospèrent dans une société où persistent des rapports matériels et idéologiques de domination. Le patriarcat n’est pas une simple opinion : il constitue un élément de la superstructure sociale qui participe à la reproduction de l’ordre existant. La domination masculine, la division sexuelle du travail et la marchandisation des rapports humains sont entretenues par un système qui tire profit de toutes les hiérarchies.
Alors oui, Jérôme Barella doit être privé de liberté. La société a le droit et le devoir de se protéger. Mais l’enfermement ne peut constituer une fin en soi. Il doit être soigné lorsque cela est nécessaire, éduqué, formé, soumis à un véritable processus de réinsertion et de transformation. La justice ne doit pas seulement punir ; elle doit empêcher la reproduction des comportements qui ont conduit au crime. Une politique réellement efficace contre les violences sexistes agit à la fois sur l’individu et sur les conditions sociales qui produisent ces violences.
Tant que les gouvernants préféreront construire des prisons plutôt que combattre les causes profondes de la violence, les mêmes drames se répéteront. Lyhanna et Rosa ont été victimes d’un individu criminel, mais aussi d’un système incapable de prévenir, de transformer et d’émanciper.
Pauline V.
(1) LCI Direct du vendredi 5 juin 2026 | TF1 Info
(2) https://www.santementale.fr/2021/03/sexisme-durant-les-etudes-de-sante/











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