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Pharmaciens sanctionnés pour avoir soigné

par | Juin 8, 2026 | Actualités nationales | 0 commentaires

« Donner le juste nombre de comprimés, c’est parfois éviter qu’un patient reste sans traitement. »

Le 30 avril 2025, le Conseil régional de l’Ordre des pharmaciens de Nouvelle-Aquitaine a infligé une peine de six mois d’interdiction d’exercer (dont quatre avec sursis) à Eliza Castagné et Antoine Prioux, pharmaciens installés à Bugeat et Sornac, en plein désert médical corrézien. Le motif ? Avoir osé délivrer à l’unité des médicaments en rupture de stock, des antibiotiques, des antidiabétiques, des antiépileptiques, des anxiolytiques.

En clair : ils sont punis pour avoir soigné. Punis pour avoir refusé le gaspillage. Punis pour avoir lutté contre l’antibiorésistance et l’addiction. Punis pour avoir partagé des boîtes entamées entre patients, facturé une seule fois, et assuré la traçabilité. Punis, enfin, pour avoir pris leurs responsabilités là où l’État et l’industrie pharmaceutique créent délibérément la pénurie.

Antoine Prioux et Eliza Castagné. (Pascal Aimar/Tendance Floue pour Libération)

Dès 2019, face aux pénuries de corticoïdes, Eliza et Antoine ont commencé à distribuer le nombre exact de cachets, et non une boîte entière. En 2020, avec les médecins de leur maison de santé, ils font de même avec les antibiotiques pour freiner l’antibiorésistance. Puis avec les benzodiazépines et opioïdes, pour prévenir les risques d’addiction, de chute, de dépendance.

800 médicaments dits « d’intérêt thérapeutique majeur » étaient en rupture fin 2024. Des millions de Français sans traitement. Ces ruptures sont la conséquence structurelle et inévitable de la contradiction fondamentale entre, d’une part, les besoins sociaux de santé, et, d’autre part, la maximisation du taux de profit réalisé sur la production de médicaments. Les économies d’échelle faites sur les chaîne de production des médicaments ayant poussé à des délocalisations massives pour réduire les coûts de production, créant une dépendance absolue et des chaînes d’approvisionnement fragiles. L’industrie pharmaceutique est ultra-concentrée et les monopoles privilégient la production de médicaments « rentables » et abandonnent ou réduisent drastiquement la production de médicaments « peu rentables » créant des pénuries. Le capitalisme organise la production en « flux tendus » (juste-à-temps) pour réduire au maximum les coûts de stockage. C’est un choix conscient : on ne garde que quelques semaines, voire quelques jours, de stocks.

Et deux pharmaciens sont condamnés pour avoir pallié la carence criminelle du capitalisme sanitaire.

Que reproche concrètement l’Ordre ? De ne pas avoir respecté le cadre légal de la dispensation à l’unité, qui n’est autorisée que pour les stupéfiants, et depuis 2022 pour les antibiotiques. L’Ordre ne punit pas une erreur dangereuse. Il punit une pratique qui menace la logique marchande de la pharmacie. Parce que cette logique repose sur trois piliers intouchables pour la bourgeoisie :

  1. La rentabilité de la boîte : les pharmaciens sont rémunérés à la boîte vendue. Dispenser à l’unité, c’est vendre moins de boîtes, donc réduire le chiffre d’affaires des laboratoires.
  2. La surconsommation organisée : les conditionnements industriels ne correspondent jamais aux prescriptions. Résultat : le patient repart avec une boîte entière, consomme plus que nécessaire, et l’industrie vend davantage.
  3. Le gaspillage comme mode de production : jeter des cachets non utilisés n’est pas un accident, c’est une nécessité pour vendre plus.

L’Ordre des pharmaciens, institution bourgeoise par excellence, a pour fonction réelle de réguler la profession au service des intérêts économiques des laboratoires et de la grande distribution pharmaceutique, non de défendre la santé du peuple. Quand une pratique innovante, écologique, solidaire et cliniquement vertueuse apparaît, elle doit être étouffée — sous peine de remettre en question le mode de production.

Eliza Castagné et Antoine Prioux ne sont pas des « professionnels de santé comme les autres ». Ce sont des militants de la santé publique, engagés dans le réseau Mille soins, coprésidents d’une association de recherche en soins primaires, membres du Shift Project, pionniers d’un logiciel de répartition juste des produits de santé selon les besoins locaux. Ils le déclarent clairement : «  Dans ce système contre-productif, les maladies, la surconsommation et le gaspillage des médicaments sont profitables économiquement. » Et ils en tirent la conséquence : « Pour préserver notre dignité, nous avons refusé le statu quo. ».

Cette dignité est inséparable d’une orientation de classe. La santé ne peut être une marchandise. Les pénuries ne sont pas des accidents mais des choix de production. La désertification médicale n’est pas une fatalité. Les pharmaciens ne sont pas des commerçants mais des soignants.

Nous soutenons pleinement Eliza et Antoine, et dénonçons :

  • Une condamnation politique, destinée à intimider toute tentative de pratique soignante de subversion du cadre capitaliste
  • Une sanction disproportionnée, qui menace la fermeture de deux officines vitales en Corrèze
  • Un Ordre des pharmaciens qui protège les profits des laboratoires au lieu de défendre la santé populaire.

Lien vers leur dernière publication : https://www.instagram.com/p/DZMYGDRAujf/

Joanna – JDM

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