Le 11 juin, la Coupe du monde 2026 s’ouvrira au Mexique avant de se déployer sur 39 jours – soit la plus longue de l’histoire –, 104 matchs (contre 64 au Qatar) et 16 villes réparties entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Car cette année, on passe de 32 à 48 équipes. En pratique, le centre de gravité sera américain : 11 villes hôtes aux États-Unis, les matchs les plus décisifs, et la finale à New York/New Jersey, dans l’immense MetLife Stadium.
La Coupe du monde de football devrait être un grand événement populaire. Mais la bourgeoisie cherche à le capturer. Billets délirants, tarification dynamique, hôtels hors de prix, transports qui explosent, circulation forcée sur un territoire immense : tout indique que cette Coupe du monde a été pensée comme un produit de luxe, pas comme un événement populaire et de fraternité internationale. Pour s’en convaincre, un chiffre suffit : en 2022, la place la moins chère pour la finale coûtait 206 dollars. Cet été au MetLife Stadium, elle atteint 2 000 dollars. Une augmentation de 1 000 %. Ce n’est pas une simple hausse, c’est une barrière de classe.

Les États-Unis et la FIFA volent le football au peuple
Il faut partir de là. Le football n’est pas une invention des sponsors, ni un rituel de directeurs marketing. Il est né et s’est développé comme pratique populaire. Il vit dans les quartiers, dans les cités, dans les bars, dans les kebabs, sur les terrains municipaux, devant les écrans partagés, dans les fan-zones, dans les conversations de comptoir. Mais comme tout ce qu’il y a de populaire, la bourgeoisie tente de s’en emparer pour en faire un marché.
La Coupe du monde 2026 pousse cette contradiction à un niveau supérieur. On nous vend plus d’équipes, plus de matchs, plus de spectacle. 104 matchs, 39 jours, 48 sélections. En réalité, on vend surtout plus de valeur captée, plus de publicité, plus d’hospitalité premium, plus d’achats en tous genre. Même l’émotion populaire devient un segment de marché. Le supporter n’est même plus vu comme un supporter, mais comme un client.
Les stades eux-mêmes sont conçus pour cela. Des arènes immenses, plus modernes que jamais – jusqu’à 88 000 places à Pasadena –, transformées en centres commerciaux : fan zones géantes, boutiques de souvenirs, shows musicaux sur la pelouse. La FIFA va même mettre en place des « pauses fraîcheurs » : trois minutes au milieu de chaque mi-temps officiellement justifiées par la chaleur, mais en réalité destinées à créer des quarts-temps, comme au football américain, et donc de nouvelles fenêtres publicitaires en plein milieu du jeu.
La technologie est également mise au service de cette logique. VAR étendue (désormais utilisable pour les seconds jaunes, les corners, les sanctions à la mauvaise équipe), chronométrage systématique, et surtout intelligence artificielle : le « Football AI Pro » analysera le jeu, le hors-jeu semi-automatisé scannera individuellement chaque joueur pour créer des modèles numériques de leur corps. La Coupe du monde 2026 sera ainsi un véritable terrain d’innovations technologiques, quitte à ce que cela nuise au jeu avec des interruptions plus fréquentes – autant de portes ouvertes aux fenêtres publicitaires, comme au Super Bowl.
Le coût de la compétition est lui aussi un problème politique en soi. Les billets montent très haut avec la tarification dynamique et des places pour la finale ou les matchs à forte demande atteignent des niveaux exorbitants. On l’a dit : 2 000 dollars le ticket le moins cher pour la finale. Le message est simple : cette Coupe du monde n’est pas faite pour être accessible. Elle est faite pour être rentable. L’hébergement, les transports, les billets, les services autour des stades, la restauration, les zones de fans, les packages VIP : tout est formaté pour extraire le maximum de valeur d’un désir collectif qui, à l’origine, ne demandait pas grand-chose. Regarder ensemble, soutenir ensemble, vibrer ensemble. La bourgeoisie, elle, y voit un gisement à rentabiliser. Pour une simple semaine d’hôtel à New York pendant la compétition, il faut compter en moyenne 3 000 dollars. Sans parler des vols, de la nourriture devenue exorbitante. Le peuple n’est tout simplement pas invité. Une fête populaire qui ne peut être vécue par le peuple cesse d’être populaire.
Voilà pourquoi il faut refuser le vieux mensonge selon lequel le football serait “au-dessus” de la politique. Il ne l’a jamais été. Il peut encourager la fraternité comme il peut être un outil d’influence politique, de propagande et de commerce capitaliste. Tout dépend de la classe qui l’organise et des intérêts qu’il sert.
Le choix des États-Unis rend cet état de fait particulièrement manifeste. Le tournoi 2026 est pensé au cœur d’un appareil d’État qui ne fonctionne ni sur l’accueil, ni sur l’égalité, ni sur la simplicité, mais sur la sélection, la pression et la mise en scène. C’est le pays où Trump avait déjà, lors de la candidature 2026, menacé les États qui ne soutiendraient pas le trio États-Unis–Canada–Mexique de sanctions américaines. La FIFA a laissé faire, comme toujours, parce que l’argent et la puissance parlent plus fort que les règlements vertueux.
Les visas, les frontières, ICE, l’esclavage capitaliste
Il y a un autre aspect qu’il faut regarder en face : les frontières. Le pays qui prétend accueillir la planète est aussi celui qui trie, retient, filtre et expulse. Ce 8 juin, un arbitre somalien, Omar Artan, a été refusé à l’entrée des États-Unis malgré un visa valide, dans un contexte de restrictions migratoires américaines (1). Voilà la réalité derrière les grands discours : l’un des plus grands tournois du monde qu’on nous vend comme un grand moment d’ouverture internationale s’ouvre dans un climat de fermeture.
Dans l’Amérique de Trump, l’accueil n’est jamais gratuit, et il n’est jamais désintéressé. Les supporters, journalistes, délégations et officiels venus de pays jugés “sensibles” le savent déjà. Le cadre de la fête est celui de la surveillance et du soupçon. Et les restrictions touchent tout particulièrement les populations du Sud global. Des dizaines de pays sont frappés par des restrictions de voyage ou de traitement des visas. La “Coupe du monde” devient alors une compétition à accès sélectif sur la base de la nationalité, pour ne pas dire la race. Dans ce pays gouverné par des fascistes (2), les supporters peuvent même craindre les rafles, les contrôles et les enfermements administratifs opérés par l’ICE.
Le cas d’Omar Artan le montre très bien : le pays organisateur ne cherche même pas à montrer patte blanche ; il cherche à faire marcher son appareil de tri en toutes circonstances. Et cela suffit déjà à montrer que cette Coupe du monde est un événement politique avant d’être un événement sportif.
En outre, le football-spectacle repose toujours sur un sous-sol de travail invisible, souvent immigré. Dans le bâtiment, l’agriculture, l’hôtellerie, la restauration ou la santé, des secteurs indispensables pour l’organisation de la Coupe du monde, les États-Unis dépendent massivement de travailleurs immigrés, souvent sans papiers, donc particulièrement vulnérables. Dans le BTP, les immigrés représentent une part énorme de la main-d’œuvre, avec des conditions de sécurité dégradées et une mortalité au travail très élevée dans certains États comme le Texas. Les grands stades ne poussent pas dans le vide ; ils sont bâtis par des bras exploités.
Cette Coupe du monde est donc le point de convergence de tous les excès du capital : financiarisation du spectacle, exploitation des travailleurs, tri migratoire, surinvestissement de la technologie au détriment du jeu, et maintenant intrusion de la publicité dans le jeu lui-même.
Le boycott : une tentation petit-bourgeoise, pas une politique populaire
Il faut maintenant parler du boycott auquel certains appellent.
Le boycott peut exister comme tactique. Il peut être utile quand il est populaire, organisé, intégré à une lutte plus large. Mais comme mot d’ordre abstrait, il tourne vite au réflexe de petit-bourgeois qui se donne bonne conscience. On finit par expliquer au peuple ce qu’il ne devrait pas faire, au lieu d’aller là où il est et de politiser ce qu’il vit réellement. Le boycott ne doit pas être un geste de petits-bourgeois à l’esprit individualiste et éloignés du peuple, plus prompts à moraliser qu’à organiser.
On ne renverse ni la FIFA ni l’impérialisme américain en restant à distance du football populaire. Le peuple regardera les matchs. Et ce n’est pas un problème. Le problème, c’est que ce sport populaire est confisqué par la classe capitaliste. Alors plutôt que d’exiger un boycott de principe, mieux vaut construire une présence politique au sein du peuple, dans les bars, les kebabs, les retransmissions publiques, les fan-zones, là où le football existe encore comme un sport populaire. C’est là qu’il faut être. Pas dans la posture. Dans la vie réelle.
Les communistes ne doivent pas se mettre en retrait des matchs. Ils doivent les politiser. Mais cela concerne aussi les sportifs eux-mêmes, qui sont aussi des citoyens. On entends parfois, lorsqu’un footballeur donne son avis sur la politique, qu’il n’a pas à le faire, que ce n’est pas son rôle, que son rôle c’est de courir derrière le ballon… Pourtant, leur position, en tant que professionnels d’un sport extrêmement populaire et médiatisé, est précisément ce qui leur donne une responsabilité toute particulière. On doit donc souhaiter, en particulier de la part des footballeurs des pays du Sud global, qu’ils disent ce qu’ils pensent des guerres de Trump, de l’impérialisme américain, de la répression sur des bases ethnico-raciales. Qu’ils dénoncent ces billets à 2 000 dollars, ces stades transformés en centres commerciaux, ces arbitres somaliens refoulés à la frontière. L’idée selon laquelle les sportifs seraient les seuls à devoir se taire est absurde, alors que les journalistes de Cnews ont le droit de déblatérer presque sans limites leurs idioties.
Le football peut être une fête populaire et une source de fraternité entre les peuples. Mais il peut aussi être capturé par l’impérialisme, remodelé par le capital et mis au service du fascisme. La Coupe du monde 2026 dit tout cela à la fois. C’est pour cela que la bonne attitude n’est pas le retrait moralisateur. Ce n’est pas non plus l’acceptation naïve. C’est la présence politique au cœur du peuple. Aller voir les matchs là où les gens les vivent. Parler de classe là où l’on parle football. Rappeler que les billets sont hors de prix, que les visas ne sont pas ouverts à tous, que la FIFA est le relais de la marchandisation capitaliste et impérialiste du football, et que les États-Unis sont le pays des agressions contre les autres pays, contre les peuples et contre les travailleurs.
William – JDM
(1) https://jeunessedumonde.fr/2026/06/08/un-arbitre-somalien-prive-de-participation-a-la-coupe-du-monde-par-les-etats-unis/
(2) Voir à ce sujet notre article sur le caractère fasciste du pouvoir Trumpiste : https://jeunessedumonde.fr/2026/02/01/ice-et-fascisme-aux-etats-unis/












0 commentaires