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Nous n’avons jamais été du côté d’Anasse Kazib (à propos des propos anti-Maduro du porte-parole de « Révolution Permanente »)

par | Jan 9, 2026 | International | 0 commentaires

Dans les développements les plus récents de l’agression états-unienne contre le Venezuela, qui ont conduit à l’enlèvement de Nicolás Maduro et de son épouse, Anasse Kazib, porte-parole du courant trotskyste Révolution Permanente, a cru bon de se distinguer. Lors du rassemblement du 3 janvier, place de la République à Paris, il a ainsi déclaré : « Nous n’avons jamais été du côté de Nicolás Maduro. C’est un gouvernement autoritaire et profondément anti-ouvrier. » La vidéo de cette intervention restitue parfaitement les grondements d’indignation qu’ont suscités ces propos, tant leur caractère démobilisateur sautait aux yeux.

Cette position en forme de croc-en-jambe n’a rien d’un dérapage improvisé. Elle a été confirmée et théorisée dans un article publié le 5 janvier sur le site de Révolution Permanente. Kazib y défend l’idée selon laquelle il conviendrait de dénoncer l’agression impérialiste, les sanctions économiques et les menaces militaires, tout en maintenant une critique du gouvernement vénézuélien, accusé notamment de ne pas avoir su « préparer politiquement les travailleurs » à affronter la crise. Selon lui, persister à dénoncer l’action de l’État vénézuélien ne reviendrait nullement à soutenir Washington ; bien au contraire, taire cette critique reviendrait à abandonner le terrain politique à la droite la plus réactionnaire, incarnée par María Corina Machado, pourtant ouvertement favorable à l’intervention étrangère.

À cela s’ajoute une condamnation globale du chavisme. Hugo Chávez n’aurait, selon Kazib, accordé que « quelques concessions » aux masses populaires (merci pour lui !), tandis que « le régime vénézuélien lui-même serait aujourd’hui un obstacle à la lutte ». Le camarade Trump et le Pentagone auraient-ils décidé de lever l’obstacle ?

Cette posture, qui prétend conjuguer solidarité abstraite avec le « peuple vénézuélien » et mise à distance systématique de l’État attaqué, s’inscrit dans une tradition trotskyste bien connue : celle de l’éternelle troisième voie, aujourd’hui rebaptisée par notre brillant porte-parole en « voie indépendante ». Posture qui se veut radicale mais qui, dans les faits, se révèle incapable de penser les rapports de force réels à l’échelle internationale.

Confrontée à une conception léniniste exigeante de l’anti-impérialisme, cette position apparaît profondément déficiente. Lénine n’a jamais réduit l’anti-impérialisme à un exercice moral consistant à distribuer bons et mauvais points aux gouvernements existants. Il exigeait une analyse concrète des rapports de classe, des dynamiques historiques et des contradictions objectives. Il mettait en garde contre le gauchisme, cette tentation permanente de l’abstraction, qui refuse de partir des conditions réelles de la lutte des masses. L’anti-impérialisme doit être relié à la lutte des classes internationale, à l’appui des organisations de travailleurs et des mouvements populaires concrets dans chaque situation, et non à une tactique qui pourrait, par excès de critique, s’aliéner des forces sociales qui, bien qu’objectivement exploitées ou opprimées, ne se reconnaissent pas – comme c’est étrange ! – dans les analyses trotskystes ou d’autres courants d’Europe occidentale.

À l’heure où le débat se fige trop souvent dans une querelle morale sur les États qu’il faudrait soutenir ou condamner, il serait également salutaire de se replonger dans l’œuvre du philosophe marxiste italien Domenico Losurdo. Celui-ci a constamment rappelé une catégorie centrale du marxisme classique, largement refoulée après la guerre froide : la lutte des classes à l’échelle mondiale.

Chez Losurdo, l’impérialisme n’est pas une affaire de préférences géopolitiques ni de sympathie pour tel ou tel régime, mais une relation sociale globale, historiquement constituée, opposant des classes dominantes transnationales à des peuples et des nations dominées. La conflictualité internationale ne saurait donc être pensée comme un simple affrontement entre États abstraits ; elle est toujours traversée, structurée, par des rapports de classe, y compris lorsqu’elle prend la forme de conflits interétatiques.

C’est précisément cette grille de lecture qui permet de sortir du piège du « campisme », tel qu’il est aujourd’hui brandi comme une accusation infamante par les trotskystes et leurs alliés. Refuser l’alignement moral automatique sur un État ne saurait justifier la neutralisation de la contradiction impérialiste principale. Dans La Lutte des classes. Une histoire politique et philosophique, Losurdo montre que le capitalisme mondial s’est bâti sur l’esclavage, la colonisation, le racisme et l’expropriation des peuples périphériques. Dans ce cadre, les luttes nationales contre l’oppression impériale ne sont nullement des diversions par rapport à la lutte de classes ; elles en constituent l’une des formes essentielles à l’échelle mondiale.

C’est aussi pourquoi Losurdo dénonçait le « cosmopolitisme abstrait » d’une partie de la gauche occidentale. Sous couvert d’universalisme et de défense des droits, celle-ci fait abstraction des rapports de force concrets, notamment du fait que l’impérialisme occidental demeure le centre dominant du système mondial. En dissolvant l’anti-impérialisme dans une critique indistincte de tous les États, elle se place objectivement, qu’elle le veuille ou non, du point de vue des puissances dominantes.

L’histoire offre d’ailleurs des exemples éloquents des dérives auxquelles conduit ce refus de penser les fronts anti-impérialistes. On songe à l’appel de Trotsky à l’indépendance de l’Ukraine en 1939, alors même que la machine de guerre nazie s’était déjà lancée dans sa poussée vers l’Est après les accords de Munich ; au soutien de Max Horkheimer, président de l’Ecole de Francfort à la guerre des Etats-Unis au Vietnam ; ou encore à la délation des communistes opérée par George Orwell auprès des services britanniques. Autant de positions dont la gravité aurait dû suffire à discréditer durablement leurs auteurs.

À rebours de ces impasses, soutenir un État ou un mouvement engagé dans une confrontation avec l’impérialisme dominant n’implique ni d’en nier les contradictions internes ni de sanctifier son régime politique. Cela signifie reconnaître que, dans la hiérarchie mondiale du capitalisme, toutes les contradictions ne se valent pas, et que certaines luttes, même portées par des États bourgeois ou des régimes imparfaits, peuvent objectivement affaiblir l’ordre impérial global. Cette idée est centrale chez Lénine : il est parfois nécessaire de soutenir des mouvements nationaux ou bourgeois-démocratiques, non parce qu’ils seraient socialistes, mais parce qu’ils frappent l’ennemi principal.

Enfin, rappelons un point décisif : la lutte des classes internationale n’efface pas les luttes internes, elle les recontextualise. Les contradictions sociales au Venezuela, en Chine ou en Russie ne peuvent être comprises indépendamment de la pression impérialiste qui s’exerce sur ces pays. En refusant cette médiation, une partie du trotskysme contemporain adopte une lecture « internaliste » qui traite les États dominés comme s’ils évoluaient dans un espace politique neutre et symétrique à celui des puissances impérialistes. Une telle lecture est à la fois théoriquement fausse et politiquement désarmante.

Il ne s’agit donc pas de justifier aveuglément des États opposés à l’Occident, mais de se doter d’un cadre théorique capable de hiérarchiser les contradictions, de penser les alliances transitoires et de comprendre que l’anti-impérialisme n’est pas une option morale parmi d’autres, mais une dimension constitutive de la lutte des classes à l’échelle mondiale.

Aymeric Monville, 9 janvier 2025

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