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L’euromilitarisation de la recherche publique en marche

par | Mar 8, 2026 | Actualités nationales | 0 commentaires

La fascisation dans les universités françaises est bien connue dans les milieux progressistes sous l’angle de la répression des étudiants et personnels prenant position contre le génocide des Palestiniens. La montée en puissance des revendications étudiantes contre la marche à la guerre et la militarisation de l’université est à saluer ; cet article relatait ainsi comment une action d’étudiants lyonnais a permis, en février dernier, d’empêcher la tenue d’une conférence de propagande impérialiste. Plus récemment encore, la mort de Quentin Deranque a servi de prétexte au ministère pour restreindre encore davantage les possibilités de meetings de gauche dans les universités, comme le dénonce ce communiqué intersyndical.

            Nous nous intéressons ici à un aspect de la militarisation de l’enseignement supérieur qui passe plus inaperçu mais mérite tout autant notre vigilance et notre résistance : la militarisation des laboratoires de recherche publique, y compris fondamentale et dans des secteurs très éloignés de ceux dont l’intérêt stratégique pour l’armée saute aux yeux.

Une « protection du potentiel scientifique et technique » (PPST) au service de l’armée

            Si vous pensez, lecteurs, que cette protection consiste à donner les moyens nécessaires aux universités et organismes de recherche pour archiver de manière pérenne en toute sécurité leurs données et entretenir correctement leurs locaux et leur matériel, parfois en état de décrépitude avancée, vous vous trompez… La très prestigieuse université Paris Saclay a ainsi été victime en août 2024 d’un piratage informatique majeur qui a lourdement pénalisé ses étudiants et personnels pendant des mois, malgré les dispositifs « sécuritaires » croissants. La PPST consiste en fait à mettre sous tutelle de l’armée une partie de la recherche publique française, y compris sans aucun lien avec les activités militaires.

            Son dispositif phare réside dans les Zones à Régime Restrictif (ZRR), qui soumettent la vie des laboratoires concernés au bon vouloir des Fonctionnaires Sécurité Défense (FSD), qui dépendent directement du ministère de la Défense. Tout personnel, précaire ou permanent, tout stagiaire qui pénètre dans un laboratoire ZRR doit obtenir l’autorisation préalable de ces FSD, qui n’ont pas à motiver leurs avis et n’ont pas de délai à respecter pour les rendre. Les FSD ont également un droit de regard sur les publications des ZRR.

            D’après un communiqué récent de la CGT [1], « en 2023, il y avait 931 ZRR qui concernaient 38.000 personnes, et 150 à 200 ZRR étaient en attente de création en 2024 ». Des laboratoires où les tracasseries administratives sont innombrables et où l’auto-censure se multiplie. Organiser un colloque de recherche international dans un laboratoire classé ZRR relève par exemple de la gageure.

Fascisation et politique anti-chinoise

            En effet, les stagiaires ou collaborateurs chinois ou russes sont rarement bienvenus dans les ZRR, et même au-delà. Celles-ci constituent un moyen commode de mettre en place en toute opacité et en tout arbitraire une politique discriminatoire qui est le pan scientifique de la guerre de moins en moins froide que mène la France, dans le cadre de l’axe UE-OTAN, contre la Russie et la Chine. Sans que ce soit écrit nulle part, il est ainsi de notoriété publique qu’une grande université française ne recrute plus aucun doctorant chinois – sans même que tous ses laboratoires relèvent du régime des ZRR.

            La surveillance et l’arbitraire militaires n’épargnent toutefois pas les Français : il y a un an, une jeune chercheuse française, initialement recrutée sur un emploi post-doctoral à Bordeaux, s’est vue interdite de laboratoire (ZRR) par le FSD, ce qui l’a empêchée de bénéficier de son emploi ! Comme un article de Mediapart l’analysait [2], son engagement écologiste ne semblait pas étranger à cette décision (non motivée).  Plus récemment, comme le note le communiqué de la CGT [1], « une adhérente du SNTRS-CGT, qui n’a fait pourtant l’objet d’aucune condamnation ni mise en examen, s’est récemment vue interdite d’accès dans un laboratoire avec lequel elle collaborait tout à fait régulièrement depuis longtemps et dans lequel elle avait obtenu d’être affectée par son employeur ». Le dispositif permet ainsi de contourner allègrement le statut de la fonction publique pour imposer l’arbitraire militaro-patronal le plus total.

            Si ces cas particulièrement scandaleux paraissent encore peu nombreux, la multiplication récente des ZRR et l’accélération de la politique guerrière n’augurent rien de bon pour la suite. On notera qu’un projet de loi , actuellement en discussion, relatif aux libertés académiques a été amputé au sénat d’un alinéa qui proposait de limiter le recours au ZRR (lire ce communiqué de la CGT). Et en cas de prise du pouvoir par les fascistes ouverts, il n’y aura même pas besoin de changer les lois pour mettre totalement au pas la recherche fondamentale en tout genre [3], il suffira de donner des instructions plus musclées aux FSD…

            Politique anti-chinoise et fascisation interne avancée se rejoignent parfois : l’une des affaires les plus préoccupantes liées aux ZRR concerne trois universitaires français spécialistes de mathématiques appliquées qui, après avoir été mis sur écoute, ont subi, tels de grands criminels, des perquisitions et la saisie de leur matériel informatique (voir [1], [4] et [5]). L’un de ces universitaires a été mis en examen plusieurs mois après, en décembre 2025, tandis qu’aucune poursuite ne semble avoir été retenue contre ses deux collègues [1]. Le motif de cette mise en examen : « « livraison d’information à une puissance étrangère » [la Chine], crime faisant encourir une peine de 15 ans de réclusion et 225.000 euros d’amende, « intelligence avec une puissance étrangère », délit faisant encourir 10 ans d’emprisonnement et 150.000 euros d’amende, et « complicité d’intrusion dans un local ou terrain clos intéressant la défense nationale », un délit faisant encourir six mois de prison et 7.500 euros d’amende » [1]. Le régime ZRR fait en effet relever le laboratoire de recherche de ce mathématicien de la défense nationale. Si la grande opacité de la procédure, toujours en cours a priori, et la nécessité de protection des personnes concernées empêchent de fournir des détails, il y a matière à s’interroger sur les supposés manquements des chercheurs, dans un contexte de collaborations scientifiques officielles poursuivies depuis des années avec des Chinois… Quant au fantasme de vol de données par l’Empire du Milieu, il peut laisser perplexe dans un contexte où la recherche française s’effrite alors que la recherche chinoise connaît une explosion quantitative et qualitative massivement reconnue des scientifiques, y compris hostiles politiquement à la Chine. En suivant avec zèle les menées impérialistes agressives de l’axe UE-OTAN qui a désigné la Chine populaire comme son principal ennemi, la France se ridiculise et accélère sa chute scientifique.

La chronique de la mort annoncée de la recherche fondamentale française n’est pas inéluctable… si l’on sort de l’UE et du capitalisme !

            De fait, la recherche scientifique française, si elle demeure de haut niveau dans de nombreuses disciplines, notamment du fait de l’inertie liée à la durée des études et des projets, est gravement menacée par la pénurie durable et de plus en plus criante de moyens humains et matériels (lire par exemple le communiqué intersyndical tout récent [6]), la précarisation et les financements sur projets à court terme qui l’accompagnent dans le cadre de la déréglementation promue par l’UE, la dégradation de l’enseignement secondaire ou l’absence de politique industrielle. On se souvient du fiasco, au pays de Pasteur, de la tentative de mise au point d’un vaccin anti-COVID, quand le petite République socialiste assiégée de Cuba parvenait à réaliser elle-même le sien. Ce fiasco a témoigné tant du naufrage de l’industrie pharmaceutique nationale que du fait que la France occupe une place de plus en plus secondaire dans la recherche fondamentale en médecine.

            Le recrutement d’étudiants et de chercheurs étrangers (très nombreux au CNRS), souvent séduits par ce qu’il reste de liberté de recherche et d’emploi stable (menacés de disparition mais malgré tout bien plus présents encore que dans la plupart des pays capitalistes) permet en partie de compenser l’effondrement national en cours… mais les dispositifs de militarisation de type ZRR les menacent gravement, notamment pour la nation qui devient la plus incontournable en matière scientifique, la Chine, les compromettent lourdement. Les discours trompeurs sur l’Europe ouverte sur le monde commencent à ne plus abuser les scientifiques, pourtant, hélas, traditionnellement très attachés à la « construction » européenne et aux liens avec l’Oncle Sam, mais pour sortir de la sidération et continuer ou refaire de la France une nation scientifique importante, il convient d’en tirer la conclusion qui s’impose : sortir de l’UE et l’OTAN, écarter la mainmise militaire et bureaucratique pour défendre le statut des personnels, leur donner des moyens, non pas orientés vers la guerre mais vers la vraie recherche libre, fondamentale ou liée à la réindustrialisation de notre pays, en pleine coopération avec les puissances anti-hégémoniques, et en vue de construire de le socialisme qui ne peut que s’éclairer des lumières du savoir théorique et pratique en tout domaine.

Adrien Delaplace

[1]  https://cgt.fercsup.net/les-dossiers/enseignement-superieur/le-securitaire/article/zrr-le-gouvernement-doit-revenir-sur-sa-politique-de-restriction.

[2] https://www.mediapart.fr/journal/france/160525/bordeaux-une-chercheuse-engagee-pour-l-ecologie-se-voit-interdite-de-labo

[3]  Voir dans ce décret de 2024 : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000050395110 la liste des disciplines concernées potentiellement par les ZRR : toutes les mathématiques appliquées, ou les sciences cognitives, y apparaissent, par exemple.

[4] https://cgt.fercsup.net/l-echo-du-sup/echo-du-sup-no-8-dossier-le-tout-securitaire-dans-l-enseignement-superieur-et/article/le-piege-des-zrr-entretien-avec-un-collegue

[5] https://smf.emath.fr/actualites-smf/mathematiques-dgsi-et-zrr-immixtion-impossible

[6] https://cgt.fercsup.net/les-dossiers/enseignement-superieur/budgets-frais-d-inscription/article/10-mars-rassemblement-contre-les-suppressions-de-postes-et-la-mise-au-pas-des

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